le vôtre se soit simplement évanoui en fumée. Vous êtes présent à moi,
mon cher compagnon, comme aux jours où nous concourions, côte à côte, à
la gaieté du _Gil Blas_ qui vous doit tant de sa rapide renommée; car,
plus que tout autre, vous en étiez la belle humeur et la fantaisie,
vous que la Mort allait prendre et qu’elle trouva le sourire aux lèvres!
Oui, de tous les parrains de _Gil Blas_, vous êtes celui dont il doit
garder le plus cher et le plus reconnaissant souvenir! Toutes nos
causeries affectueuses de ce temps me sont si bien demeurées dans
l’esprit qu’il m’arrive de les reprendre tout seul et comme si vous me
répondiez. Ah! dans quelle belle colère nous nous serions mis ensemble,
en voyant le benoît latin menacé dans sa scolaire béatitude et secoué de
l’arbre des siècles, comme un inutile fruit! Et ne fut-il pas la moelle
même de cette vieille langue française dont vous fîtes, dans votre
_Brantôme de poche_, une si amusante résurrection? Qu’aurait été
Rabelais sans cette prodigieuse érudition de l’antiquité qui déborde en
ses livres sublimes? Qu’eût été Montaigne, dont le plus grand
chef-d’œuvre est un commentaire de quelques vers de Virgile? C’est s’en
prendre aux sources mêmes de notre esprit et les vouloir tarir que
s’attaquer à ce trésor des vieilles études. Remplacer, dans l’âme
française, Lucrèce par Schopenhauër! notre vaillant scepticisme par la
rêverie allemande! On ira droit à cela en retirant Horace des mains de
nos fils pour y mettre Gœthe! Car, après tout, ce sont les livres qui
font les hommes. Vous étiez bon patriote, mon cher Villemot, de ceux qui
estiment que la patrie est moins faite de territoires que de traditions
et de provinces que d’esprit national, et qu’on la mutile moins en lui
volant quelque terre qu’en détruisant en elle les germes sacrés de ce
qui fut sa gloire. Oui, comme moi, vous vous seriez indigné, au nom de
ce vieil et charmant idiome des aïeux qui était fait de latin tout pur
et que nous aimions tant l’un et l’autre! J’en ai reçu un échantillon
curieux ces jours passés, une de ces imitations toutes modernes
auxquelles vous excelliez, et, pour vous, je le veux transcrire ici,
pensant que l’auteur vous l’eût adressé de préférence à moi, s’il eût
connu la planète où, vous non plus, mon bon camarade, vous n’oubliez
pas, j’en suis certain, nos rires d’autrefois et mon affection fidèle.
Je copie donc maintenant:
«Iadys vivoyt, en ung païs non loing de la Garonne, ung iusticiard
légier de chicquanerie--pour ce devant Dieu soit sa belle
aame!--ains quelque peu alourdy d’aage et fourbu des rognons, pour
ce que s’estoyt en son temps monstré bon et solyde compère en ceste
anticque noyse, id est sac à procès, laquelle nommons ieu d’amour,
et iamais ne failloit, de bric ou de broc, mais sus tout d’estoc, à
pipper au passage toute espèce de gybier, tel que bécasses,
bécassynes, sarcelles, canes, oyes, poulettes, cocottes, dindes,
pigeonnes, estournelles, grives, fauvettes, pyes, gelinottes,
poules huppées, alouettes coëffées et aultres savoureuses femelles
à deux pieds et sans plumes soy levant et dodelinant de
l’arrière-train à portée de sa colichemarde. Pourtant estoyt il
encore assez solyde sur ses estriers.--Eh! qu’est ce cy?--C’est
breloques, pandouères, contrepoids du grand balancier, c’est tout
ung, et s’y les nommè-ie bien estriers, veu que, quand ils sont
bien guarnys, peut on dire que l’_estre y est_;--oh! le villain!
ains depuis ung petit, ne pouvoyt fournyr qu’une seule chevaulchée,
encore luy falloyt il assez long repos entre les étapes.
»Or advint ung iour, chez Messire juge de paix, un iolye
fille--besoing est il de la despeindre, puisque telle la
treuva?--laquelle, employée en une papeterie vicinale, venoyt faire
sa plaincte en iustice pour ce que elle avoyt esté, ce disoyt elle,
violée. Mons Iusticiard, humant une bonne aubaine et flayrant,
soubs la rude chemyse, bonne odeur de chiayr fresche, d’essuyer ses
bézicles et interroguer mademoiselle en mettant les poincts sur les
_i_ et se frottant ioyeusement les mains, veu que précisément avoyt
ieusné depuis aulcuns iours par raison d’économye!
--Eh da! que faictes-vous, la belle fille?
--Colleuse en la papeterie de...
--Ah! ah! colleuse! Mais équivocquer ne me convienct. Ah! ah! ah!
»Et mondyct juge de rire comme figue meure.
»Brief, se sentant en veine, délibère d’instruyre l’affaire à
fond, se feit mener par la guarce en la grange au viol pour
rétablir les faicts, se faysant démonstrer par le menu tout le
subiet du pourchaz, luy jouant le roole du maulvais guarson et se
guardant de rien oublyer pour éclairer dame Iustyce, laquelle, veu
son grand aage, a grand besoing y veoir de près, sus tout ès
endroicts obscurs, tant qu’ils finirent tous deux par reconstituer
congruement le delict depuys alpha jusqu’en oméga.
»Entre temps Iusticiard d’interroger et belle fille de respondre:
--Et comment estiez-vous placée?
--Comme cecy.
--Et luy?
--Comme cela.
--Et comment estait-il? Ainsy?
--Oh! que nenny!
--Et maintenant?
--A peu près.
--Et comment vint-il?
--Ainsy.
Cuide pourtant que le dialogue se tenoyt en bon patoys, hormis en
la péroraison, laquelle est la mesme en toute langue, et que messer
Iusticiard, suant ung peu d’ahan d’avoir tant rudement besoygné, et
deument édifié sur la nature du viol, demanda à la fille:
--Et après? que fict-il?
--Après?... li recommencé.
--Li recommencé!--respond le juge en se raiustant et ramassant son
chapeau:--«Oh! oh! Allez querré lou greffié!»
Tout cela n’est-il pas, mon cher Villemot, du bien innocent badinage?
Vous en pouvez mieux juger que moi, sans doute, l’horizon des choses
s’étant fait plus large devant vous, et délivré que vous êtes des
bégueuleries terrestres et des humaines hypocrisies. Cette éternelle
histoire d’amour dont riaient si franchement nos pères, on la voudrait
proscrire des familières causeries pour je ne sais quelle raison de
méchante pudeur que les vrais gens de bien n’entendent guère. Ah! cette
ignorance charmante des jeunes filles d’antan qui étaient censées
croire, jusqu’à vingt ans, que les enfants se font par l’oreille, et
devant qui il fallait chercher d’habiles périphrases pour conter
néanmoins ces gaudrioles obstinées, que de jolis tours de langage, que
de métaphores heureuses elle valut à l’esprit français! Maintenant que
ces demoiselles seront toutes de première force en anatomie comparée, il
sera malaisé de leur faire entendre que quand Sarah se plaignait de sa
stérilité, c’est qu’elle était sourde simplement! C’est
scientifiquement, avec les termes galants de l’Ecole de médecine qu’on
parlera des choses de l’amour. Trouvez-y donc encore après quelque trace
de gaieté ou de malice? Il était si bon de ne pas appeler toujours un
chat un chat!... Quand je pense au torrent de connaissances utiles qui
menace d’engloutir la tant précieuse futilité qui faisait l’honneur de
notre race, je me prends, mon ami, à vous louer de n’en avoir pas
attendu le débordement. Nous sommes au seuil d’un monde bien ennuyeux,
où l’art tiendra bien peu de place, d’un monde pratique et dégoûtant
pour lequel nous n’étions faits ni l’un ni l’autre. Et on nous parle de
morale! comme si Platon n’avait jamais vécu! comme si le Bien pouvait
être sans le Beau! Que pensez-vous de cette morale toute en largeur
qu’aucun idéal ne soulève? N’a-t-elle pas la tranquilité sinistre du
suaire qu’aucun mouvement ne fait tressaillir, qu’aucun souffle n’agite?
Race morte, en effet, que celle à qui suffira ce drap égalitaire
qu’aucun frisson de rêve ne déchire çà et là, et sous lequel l’esprit
français dormira son éternel sommeil.
Il était doux pourtant et fructueux pour l’univers entier le temps ou
l’âme française, fille de l’âme latine, réchauffait le vieux monde avec
la musique divine de son rire, et la gaieté où semblaient couler la
pourpre et l’or de nos vins!
VIII
AMÉDÉE CANTALOUBE
Le 3 avril 1883, mourait, à Lille, un des lettrés les plus délicats que
j’aie connus, un des esprits les plus dévoués aux nobles choses de l’art
et de la pensée. Amédée Cantaloube avait eu, comme critique parisien,
son heure d’autorité, et ses Salons ne sont pas oubliés de ceux que le
mouvement pictural contemporain intéresse. La province l’avait repris,
mais dans la grande ville qui l’avait recueilli, son renom de
connaisseur était considérable; il n’avait pas cessé, d’ailleurs,
d’écrire, et, peu avant sa mort, il m’avait lu un roman, _Maestra pia_,
que la piété de ses amis, sinon l’intelligence de ses éditeurs, ne
laissera pas dans l’ombre des œuvres manuscrites. Car j’y sais des pages
d’amour qui méritent de vivre. Pauvre garçon! ce fut son dernier rêve de
gloire, rêve dont la Mort, sans doute, aura eu la pitié de ne pas le
réveiller. Je pleure en lui un des plus fidèles amis de ma jeunesse, un
cœur toujours grand ouvert, l’être le meilleur assurément que j’aie
rencontré. Je pleure celui qui crut en moi le premier, qui encouragea
mes premiers essais littéraires, qui me défendit toujours, et c’est un
tribut de reconnaissance que je paye en le nommant à ceux qui depuis
quinze ans me font l’honneur de me lire et qui, sans lui, ne m’auraient
vraisemblablement jamais lu. Car ce fut une curieuse aventure que celle
de mon premier volume de vers, si curieuse que je la veux conter ici.
D’autant qu’elle ramène mon souvenir vers des absents auprès de qui
j’aime à revivre et qu’évoque, autour de moi, le silence de cette
nouvelle tombe.
* * * * *
J’avais fait des vers de tout temps, mais sans les montrer à qui que ce
fût. On s’occupait peu de poésie à l’Ecole polytechnique. J’en étais
déjà sorti depuis huit ans, quand je lus un sonnet à Amédée Cantaloube,
un sonnet, puis deux, puis toute la série enfin de mes sonnets païens.
Il me demanda à les emporter chez lui pour les relire et m’en donner un
avis mieux médité. Trois jours après, je recevais une invitation aux
mercredis de Fromentin. Ce grand peintre, doublé d’un écrivain de race,
habitait alors, au coin de la place Pigalle, une grande maison de brique
rouge. Une fois par semaine, il recevait quelques amis dans son superbe
atelier, dont l’ordonnance était d’une propreté hollandaise. On était
peu nombreux. Comme Baudelaire, Fromentin pensait que «c’est le petit
nombre des élus qui fait le paradis». Gustave Moreau, le sculpteur
Christophe, Berchères, Busson et Cantaloube composaient le plus souvent
ce petit cénacle autour d’une tasse de thé.
Je le revois encore, Fromentin, dans sa petite vareuse de velours noir.
Il avait de grands yeux ardents qui lui éclairaient toute la face, des
yeux où tout le soleil de l’Orient semblait avoir pénétré. Sa façon de
parler, scandée par une mimique nerveuse, était pleine de feu et
d’entrain. C’était un causeur admirable, un esthéticien merveilleux. Il
fallait l’entendre juger les tendances actuelles et conter les
mésaventures de Carpeaux demeurant à Fontainebleau, malgré l’Empereur,
pour faire le buste de l’Impératrice avec des ébauchoirs qu’il avait
familièrement taillés dans sa table de nuit.
--Pourquoi ne publiez-vous pas vos vers? me dit avec une brusquerie
affectueuse Fromentin, en manière de salut.
--Parce que je n’ose pas les présenter au public.
--Eh bien, moi, je m’en charge. Je vous ferai une préface.
Il me sembla que je rêvais. C’était le bon Cantaloube qui m’avait
réservé cette surprise-là. Je lui sautai au cou quand nous fûmes à la
porte.
* * * * *
Cependant l’impatience m’était venue et ma préface n’arrivait pas. Quand
j’en parlais à mon ami, il grommelait entre ses dents sans me répondre
bien précisément. Un jour enfin, je reçus quatre pages de Fromentin.
Hélas! elles étaient écrites d’une admirable écriture, pleines de choses
aimables et affectueuses, mais elles m’annonçaient qu’il renonçait à son
dessein.--«Je suis un chaste, en art, m’écrivait-il, et me trouve
horriblement gêné pour parler de vers aussi audacieusement passionnés.»
Il me faisait même entrevoir la possibilité de poursuites, ce qui
m’ébaudit au plus haut point. Car j’ignorais, en ce temps-là, qu’on pût
être assez bête pour mesurer les choses de l’art à l’aune de la morale
publique. Cette perspective m’inspira tant d’indignation et de dégoût
que mon parti fut pris bien vite. J’allai redemander mon manuscrit à
Fromentin, qui m’apprit que Cantaloube s’était chargé de me le rendre.
Mon intention était très nettement de le jeter au feu et de faire
dorénavant l’amour au lieu de le chanter, ce qui, après tout, était une
résolution pleine de sagesse. Comme je préparais quelques margotins pour
cet holocauste, un homme entra chez moi comme un ouragan, qui me prit
dans ses bras comme un fou, me fourra dans les mains une douzaine de
feuilles barbouillées de grosses lettres bleues et me dit d’une voix
étouffée de plaisir:--Viens remercier George Sand! Je me frottai les
yeux pour regarder de plus près cet incohérent. C’était Cantaloube en
personne. Il me conta tout de travers qu’il avait été trouver George
Sand, qu’il lui avait lu mes sonnets, et que tout ce superbe
gribouillage dont les caractères papillotaient devant nous comme des
hiéroglyphes était pour moi.--J’ai une voiture, ajouta-t-il. Elle nous
attend.
* * * * *
George Sand occupait alors, rue des Feuillantines, un petit appartement
au plafond très bas. Quand j’entrai dans le salon, il y faisait sombre,
et j’étais d’ailleurs si ému que je me cognais aux meubles. Je ne me
rappelle de l’ameublement qu’un grand tableau de Delacroix que je fixai
stupidement pour me donner une contenance.--Attendez, me dit-elle, que
nous ayons déposé l’un et l’autre nos masques de timidité. Nous
causerons ensuite.--Je n’ai jamais oublié ces premiers mots qu’elle
avait prononcés d’une voix pénétrante et au timbre de contralto. Je l’ai
constaté souvent depuis. Elle était timide! timide même devant un
débutant dont les genoux ployaient et qui aurait voulu baiser le bas de
sa robe. Ce premier entretien fut fait de longues poses coupées par des
propos d’une banalité parfaite. Je n’ai jamais su remercier, mais je me
souviens toujours. Je devais d’ailleurs la revoir, la revoir beaucoup,
la revoir chez elle, à Nohant, où elle m’accueillit un an après comme
son enfant, brisé que j’étais par une des plus grandes douleurs de ma
vie. Car c’est de cette grande femme que j’appris d’abord, avant que
Théophile Gautier et Théodore de Banville me le prouvassent à leur tour,
que la Bonté était le secret du génie. O chère grande morte, ô morte
immortelle, comme Victor Hugo t’a nommée, cette première heure passée
près de toi, dans le recueillement d’une reconnaissance muette, m’est
aussi présente que le jour où, en te quittant, je ne sus non plus que
dire à l’ami à qui je devais l’inestimable bonheur de t’avoir connue!
Cette préface a paru dans un des derniers volumes publiés de George
Sand. Mais le manuscrit tracé en grosses lettres bleues sur lesquelles
un pinceau avait promené quelques ratures, c’est moi qui l’ai toujours,
et je ne sais rien à quoi je tienne davantage qu’à cette relique, comme
il n’est pas de souvenir qui me soit plus glorieux que celui-là. Grâce à
cette admirable introduction, mon premier livre fit quelque bruit.
* * * * *
Quelle horrible chose pourtant que ces séparations incessantes dont est
faite la vie! Fromentin est mort, jeune encore et dans la fleur de son
talent. George Sand, frappée aussi en plein génie, repose sous les
arbres fleuris qui, du mur de son parc, surplombent sa tombe. Celui par
qui j’avais été initié au commerce de ces deux esprits d’élite, celui
avec qui je pouvais parler encore de cette aventure si douce à ma
mémoire s’est, à son tour, endormi. Il serait dur vraiment qu’il n’y eût
rien par delà la tombe et que l’éternité dût remplir une absence dont
nous sentons la douleur inconsolable. A quoi bon ce déchirement de nos
cœurs si les morceaux en doivent être jetés au vent! A quoi bon ces
tendresses perdues si l’avenir n’en doit reconstituer le faisceau! Tout
est illogique, absurde, odieux surtout, en dehors des espérances
immortelles. Mais qui nous dit que l’illogique, l’absurde et l’odieux ne
soient pas la loi de ce monde, l’inexorable loi qu’il faut subir? Tout
semble le prouver autour de nous, et cependant l’esprit se révolte à le
croire. Tu me pardonneras, lecteur, si j’ai voulu devant toi dire un
adieu à celui par qui, toi aussi, je te connais, comme Fromentin, comme
George Sand. Je te souhaite des amis pareils à celui-là et des
compagnons dans la vie qui, comme lui, portent en eux l’amour du beau et
de la vérité, le dévouement sans réserve, la bienveillance fidèle.
Ceux-là laissent au moins, dans le cœur de ceux qui les ont approchés,
une place toujours vide, défendue contre tous les égoïsmes, contre tous
les oublis.
IX
HENRY FORNERON
Un homme d’un caractère vraiment haut, un écrivain de grand mérite, un
historien qui laisse une œuvre, vient de mourir, et, çà et là, seulement
quelques lignes nécrologiques lui ont été consacrées. Le nom de Henri
Forneron n’était pas mêlé au grand brouhaha de réclame que nous avons le
tort de prendre pour la vie littéraire. Il vivait à l’ombre du
silencieux hommage de deux récompenses académiques. La grande dignité de
vie de celui qui le portait, au foyer où ses vieux parents le pleurent
aujourd’hui, était bien pour quelque chose dans cette volontaire et
relative obscurité. Mais ceux qui, comme moi, l’ont connu, c’est-à-dire
aimé, savent ce qu’il y avait de verve et de droiture dans cet esprit,
de science véritable dans ses recherches, de sincérité dans sa méthode,
et mesurent la perte très réelle que les lettres et l’étude du passé
ont faite en lui. Peu bruyante de son vivant, sa renommée est de celles
que le temps affirmera, le temps qui balaye, avec la poussière des
jours, tant de gloires hâtives et imméritées! Le dernier livre de Henri
Forneron, celui que j’ai voulu relire, en apprenant la fatale nouvelle,
comme pour y retrouver l’écho le plus vibrant encore de sa pensée, est
une Histoire générale des Émigrés, laquelle blessa bien des
susceptibilités républicaines. Je ne suis pas fâché de dire à ceux
qu’elle a offusqués, que j’ai connu Forneron républicain. C’était, il
est vrai, sous l’Empire, où il y avait quelque mérite à l’être, quelque
courage à l’avouer. L’étude de la légende et peut-être aussi
l’expérience actuelle avaient, je le crois, modifié ses idées. C’était,
je l’ai dit, une âme qui, sous des manifestations extérieures
sceptiques, était, avant tout, éprise de vérité, et il était de ceux qui
ne ferment jamais, de peur des pénibles découvertes, leurs yeux à la
lumière. En tous cas, a-t-il pu écrire, s’il ne l’a fait, comme
Montaigne, en tête de ce livre: “Ceci est un livre de bonne foy!” Il ne
m’appartient pas d’analyser ici son œuvre, mais j’ai voulu dire de loin,
à celui qui fut un temps mon compagnon dans la vie et qui demeura
inaltérablement mon ami, l’adieu que je lui devais bien, l’adieu plein
de douleur vraie dont le suivra longtemps ma mémoire. D’autant que son
nom ramène ma pensée sur une époque à laquelle j’ai gardé le fidèle
respect de tout ce qui touche à notre jeunesse!
* * * * *
C’est dans l’inspection générale des finances que j’avais connu Henri
Forneron qui, quelques années après moi, quitta ce corps pour se livrer
à son goût pour les recherches historiques. Exempt, je le crois, de
toute gloriole administrative, j’ai gardé cependant quelque fierté
d’avoir appartenu à l’inspection. Outre l’honneur--rare aujourd’hui--d’y
avoir eu pour compagnie des hommes d’une probité professionnelle
légendaire et dont les traditions étaient celles du bon ton, j’y ai
connu l’intime joie d’aimer encore plus profondément mon pays. Car sept
mois de l’année on courait la France, et cet exil qui me paraissait
cruel alors, parce que Paris m’attirait par d’invincibles mirages, me
fut une vraie leçon de patriotisme en me révélant combien la terre qui
nous fut maternelle abonde en beautés et en splendeurs.
Ainsi ai-je rêvé tour à tour, enfiévré que j’étais alors de poésie, sous
les chênes géants du Morvan, sous les châtaigniers immenses du Limousin,
sous l’olivier provençal vibrant du chant des cigales, sous les pins de
la Gironde qui descendent, majestueux, jusqu’à la mer. Ainsi ai-je tour
à tour contemplé les cieux d’un bleu si tendre et si fin que découpe la
silhouette des pommiers normands et les cieux dont l’azur sombre est
celui du lapis ébréché à l’horizon par le panorama des maisons
toulousaines aux toits rouges. Je ne saurais dire comment cette image si
variée de mon pays repasse souvent dans ma pensée.
J’eus la bonne fortune de n’être jamais envoyé ni en Alsace, ni en
Lorraine, et d’ignorer le charme des deux provinces ravies. Mon désir
personnel, qu’on voulait bien consulter, me ramenait vers le Centre et
vers le Midi. Le Centre, à cause du voisinage de Nohant où j’allais, à
chaque occasion, faire une étape et me retremper l’âme sous le bon
sourire de George Sand. O cher Berry! quelle patrie d’élection tu es
demeuré pour moi, avec tes beaux ombrages où passait, comme un souffle,
l’âme profonde du génie, avec tes roches où la légende habite, avec le
nom sacré de la grande Femme qui t’aimait et qui t’a immortalisé! Quant
au Midi, je l’ai toujours aimé pour son soleil et la noire chevelure de
ses femmes, pour le sang latin qui y coule dans les veines et pour le
vin qui y empourpre les verres. Et puis je suis, au fond, une bête
d’habitude, très fidèle à ces impressions, et j’aime à revoir ce que
j’ai déjà vu mieux qu’à découvrir ce que j’ignore. J’ai joliment bien
fait de ne jamais détrousser un passant, comme cela devient une coutume.
La police m’aurait peut-être découvert, par hasard, on m’eût mis en
prison et on eût eu toutes les peines du monde à m’en faire sortir
ensuite.
La tête de la tournée--ainsi nommait-on le groupe qui avait à parcourir
un nombre déterminé de départements, en semant l’effroi parmi
les comptables (j’ai beau faire, je ne me vois pas semant
l’effroi)--demeurait au chef-lieu ou dans les villes douées d’un
sous-préfet. Les moindres dignitaires--et j’en étais--ne dédaignaient
pas l’humble chef-lieu de canton, voire le grand village dont un maire
et un conseil municipal étaient l’unique éclat. Dans ces bourgs perdus,
on se sentait vraiment son maître, ce qui est bien meilleur que d’être
celui des autres. J’ai la mémoire de journées délicieuses, dans des
coins de pays bien obscurs, où ne se parlait que du patois n’ayant rien
de commun avec le vollapük, pleines du bien-être que donne la solitude
vivante où la pensée se meut sans se briser à aucune convention. J’ai
rêvé là d’existences sauvages et primitives avec de larges amours sans
loi! J’ai caressé des âges d’or que traversaient de souriantes images de
femmes pitoyables à nos désirs! J’ai toujours été un matinal et le
soleil se lève de bonne heure en été. J’allais pêcher dans les ruisseaux
comme un pâtre d’idylle et je murmurais aux saulayes frissonnantes le
nom d’Amarillys absente. Je me croyais fort malheureux d’être loin de
Paris et je me serais volontiers comparé à Ovide chez les Thraces.
Etrange mirage des choses à travers le souvenir! Il me semble maintenant
que ces heures campagnardes, dans la vraie nature en fête, furent le
meilleur temps que j’aie vécu, et volontiers voudrais-je en remonter le
courant, même à travers les angoisses et les deuils qui en troublèrent
la descente, comme les orages qui noircissent ou ensanglantent l’eau des
fleuves, sur leur chemin. Je me fis, durant cette période de ma vie, une
petite géographie à moi, n’ayant aucun point commun avec celle de
Cortambert, une géographie composée de villages où revient souvent ma
fantaisie errer parmi la paix des chaumières, à l’ombre des clochers,
dans la senteur agreste des genêts. Ce topographique recueil n’est pas
exempt de reconnaissances gastronomiques. Je n’ai jamais mangé de
meilleurs perdreaux qu’aux environs de Cahors.
* * * * *