De retour à la maison paternelle, j’écrivis à Émile Deschamps pour le

remercier de son accueil; je n’avais pas su dire un mot de la soirée. Je

mettais une certaine vanité à lui prouver que si j’étais muet, ce

n’était pas que je n’eusse quelquefois une idée comme tout le monde. Il

me fit l’honneur de me répondre et de me donner des conseils,

m’encourageant à faire des vers et me recommandant la rime riche, comme

absolument nécessaire aujourd’hui. C’est dans cette lettre que j’ai

trouvé cette formule qui me semble la meilleure qui ait jamais été

donnée en art: «La forme n’est rien, mais rien n’est sans la forme.»

Cela a l’air parfaitement naïf et clôt cependant victorieusement la

feinte discussion qui imagine entre le fond et la forme un antagonisme

purement spécieux. Ah! comme ils me font rire ceux qui accusent certains

poètes d’avoir une forme magnifique et pas d’idées dessous ou dedans!

Qu’ils conviennent donc plus simplement et plus modestement que leur

concept, à eux, est impuissant à pénétrer jusqu’au profond de ce qu’ils

admirent. La poésie est une langue intermédiaire entre le parler

ordinaire et la musique. Elle n’a de raison d’être, ni aussi claire que

le premier, ni aussi mystérieusement obscure que la seconde. Elle ne

doit pas solliciter seulement l’entendement, mais le rêve; elle doit

agir sur les sens par un charme uniquement plastique, tout en évoquant

la pensée. Mais je reviens à ce court évangile d’Émile Deschamps. Elle

n’avait que deux pages cette lettre, ce précieux autographe dont je ne

me sépare jamais. Mais pas une ligne qui ne fût d’une justesse absolue

et qui ne proclamât cette grande réforme romantique dont il avait été un

des instigateurs glorieux, et qui rendit au vers français sa sonorité

vaillante, sa savante harmonie.

Je le dis à ma honte; je ne revis plus jamais, ce vieillard charmant qui

m’avait écrit la vérité avec une conscience si rare et si paternelle.

J’en ai souvent le remords, sentant bien qu’il fut, de loin, mon maître,

avant les maîtres que j’ai suivis depuis, et comme le précurseur pour

moi de Théodore de Banville à qui je dois l’hommage du peu que

j’appris, dans cet art difficile de faire chanter les mots et d’y mettre

une âme. C’est au profond de mon cœur--et cela vaut peut-être mieux--que

j’ai gardé la mémoire de ce doux poète rencontré, par moi, au seuil de

la carrière et qui, du doigt seulement, m’y montra ma route; au profond

de mon cœur, dis-je, et près du souvenir de ma vieille grand’tante pour

qui j’avais fait mes premier vers.

V

FRANÇAIS

J’ai rencontré hier, dans l’atelier de mon ami Feyen-Perrin, le

paysagiste Français, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années.

Français est aujourd’hui un des vétérans du paysage; son nom est inscrit

au même livre glorieux que ceux de Diaz, de Rousseau, de Dupré, de

Corot, ces maîtres qui firent, un instant, notre école aussi renommée

que celle de Haarlem. Il fut un des géants qui secouèrent de leurs

robustes épaules le vieux ciel olympique craquelé du paysage dit

historique, puis, comme les bergers se dirigeant vers l’étable,

retournèrent aux sources de la Nature, aux immortelles et calmes

splendeurs des grands bois rêvant sous le firmament calme, des eaux

claires s’épanchant entre les mousses verdoyantes. La forêt de

Fontainebleau devint alors la véritable école de Rome de ces artistes

sincèrement épris du Beau vivant et du Vrai réel. Bientôt les bois de

Cernay en furent comme une succursale, un asile où les délicats

cherchèrent des sites plus mouillés, moins grandioses peut-être, mais

d’un aspect plus caressant. Ce fut, en vérité, une grande époque de

renouveau, une magnifique étape de l’art national. Delacroix lui-même

fut, en ce temps-là, un paysagiste de génie. J’en appelle aux rares

visiteurs de la bibliothèque du palais du Luxembourg, où est un de ses

chefs-d’œuvre les moins connus. J’en appelle à ce magnifique décor où

Jacob lutte avec l’ange dans une chapelle de Saint-Sulpice. Quelle

admirable variété dans cet épanouissement de tant de génies divers! Diaz

avait vraiment broyé sur sa palette l’or des soleils couchants; Corot

avait emprisonné sur la sienne l’argent poudreux des aubes à peine

naissantes à l’horizon; Rousseau incarnait le charme éternel et vivant

des choses dans des audaces dont son _Givre_ est le chef-d’œuvre. Et

d’autres que je ne nomme pas! Courbet qui, venu plus tard, s’affirmait

dans l’interprétation des futaies mystérieuses où les chevreuils

cherchent un asile; Chintreuil abordant le pittoresque des aspects

imprévus. Nous vivons encore des débris de cette table magnifiquement

servie comme par des génies de féerie. Ce fut admirable, en vérité.

Or Français est un des ouvriers de ce grand œuvre. Je ne veux pas savoir

son âge. Qu’importe! puisque l’âge ne l’a pas courbé. C’est avec une

émotion indicible que j’ai vu ce survivant des grandes luttes debout

dans une sérénité toute virile, les joues encore teintes du sang vermeil

de la jeunesse, souriant et calme, pareil à un demi-dieu. Une telle

vieillesse ferait aimer la vie. Est-ce vieillir que demeurer ainsi

pareil à soi-même, que garder au cœur la facilité d’émotion, la passion

et la tendresse des choses, comme aux plus belles années de la vie? Tel

est Français, et c’est avec un respect religieux que je l’écoutais

parler de Claude Lorrain dont il veut honorer la mémoire, que je le

voyais causer avec de jeunes femmes, les yeux illuminés d’une chaleur

douce et pénétrante comme un homme qui a toujours aimé. Ayant la beauté

impérissable des traits, son visage n’a pas changé, mais un double flot

d’argent, montant de la barbe et descendant des cheveux, le borde comme

un rocher doré par le soleil couchant et au pied duquel la vague vient

mourir. Avec quelle ardeur il parlait du vieux maître nancéen! Avec quel

affectueux son de voix il s’adressait à celles qui le regardaient avec

admiration! André Chénier a écrit d’aimables vers sur cet amour que la

vieillesse sage garde à la beauté. Laissons à la comédie l’odieuse

grimace de Géronte jaloux. Pour qui a mis la femme au-dessus de toute

chose, la vieillesse, elle-même, garde de nobles plaisirs. Bonnat vient

de faire un magnifique portrait de Français. C’est son chef-d’œuvre, je

crois.

* * * * *

Et, durant que mon orgueil patriotique s’exaltait--car, avec mes

scepticismes politiques, je suis chauvin comme pas un--à la mémoire de

la gloire artistique dont le dernier représentant était devant moi,

quelque chose de plus intime, une impression plus familière s’élevaient,

en moi, en même temps. Je me rappelais où j’avais vu Français, il y a

vingt ans, déjà entouré de respect et adoré par un groupe d’artistes qui

permettaient à un simple faiseur de vers de partager leur vie. Comment

donc! Mais un des maîtres de Français lui même faisait partie de ce

groupe, celui que nous appelions: le père Achard, et dont la barbe

coulait déjà sur la poitrine comme un fleuve de neige! J’ai parlé, en

son temps, de ce très remarquable artiste quand il mourut au fond du

Dauphiné, plus connu des amateurs que du public peu sensible à l’art

délicat de ses paysages. Nazon était aussi là, qui eut son heure de

célébrité juste; car je sais des paysages de lui, des rives du Tarn

ensoleillées par le couchant qui font justement penser, par leur belle

lumière savamment dégradée et par leur sérénité arcadique, aux toiles de

Claude Lorrain. Celui-là est aussi un exilé aujourd’hui, et je ne crois

pas que Montauban s’en plaigne, car ce peintre bien doué est, de plus,

un homme d’infiniment d’esprit, lettré comme un jésuite et sachant tout

Ronsard par cœur, ce qui suffirait à relever le niveau de toutes les

conversations provinciales; Jules Breton, qui n’était pas encore le

poète exquis que Lemerre nous a révélé; Harpignies avec sa rude tête de

paysan et sa robuste carrure; Feyen-Perrin ignorant encore de la mer de

Cancale et tout entier à la figure nue qu’il traite en maître; Henner,

déjà plein de gloire, étaient les commensaux du sage banquet qui nous

réunissait rue Jacob, et où Platon lui-même eût pris plaisir. Car une

grande gaieté était le plat de chaque jour.

* * * * *

Ah! comme les morts ont été vite dans ce coin où tant de rires et de

chansons ont retenti! Celui qui donna le signal du départ fut Blin, un

peintre de marines, très personnel, dont le député Gastineau, qui l’a

été rejoindre, avait de magnifiques études tout imprégnées des

fraîcheurs de l’Océan. Pauvre Jundt! La gaieté bruyante de ces agapes

amicales, Jundt qui, sous l’Empire, et rien qu’en infléchissant sa

moustache différemment, figurait à s’y méprendre, et tour à tour, le roi

Victor-Emmanuel et Napoléon III, en sorte qu’il faisait causer ces deux

souverains et disposait entre eux des destinées de l’Europe, Jundt aussi

s’en était allé, et par une fenêtre, broyant son crâne aux pavés de la

rue! Français me parlait hier aussi d’un autre disparu, un critique

d’art plein de sincérité et d’aperçus ingénieux, le pauvre Amédée

Cantaloube. Et Doré donc! Gustave Doré qui venait en gâcheur de plâtre

aux bals costumés que donnait alors Feyen-Perrin dans son atelier de la

rue Mazarine. Ces bals ont laissé dans le quartier d’inoubliables

souvenirs. Un orgue de barbarie en dirigeait les danses anacréontiques:

le jambon s’y multipliait et la bière y coulait à flots. C’était un

vacarme dans la paisible rue, et tous les voisins fermaient leurs

croisées, toute la journée du lendemain, pour dissimuler aux jeunes

filles la sortie tardive des modèles portant encore des costumes d’une

inénarrable fantaisie. Il y eut un grand soupir de soulagement dans la

tranquille population de la rue Mazarine le jour où cessèrent ces fêtes

que l’indignation bourgeoise n’hésitait pas à qualifier d’orgies.

* * * * *

Ainsi tous ces riens d’autrefois se pressèrent dans ma pensée en

causant, après si longtemps, avec Français qui dominait déjà de sa

glorieuse maturité toutes les joies exubérantes de notre jeunesse, mais

qui y souriait avec la grande indulgence que le talent et la haute

probité mettent toujours au cœur. Ainsi me remémorai-je bien d’autres

choses encore, et des noms vinrent-ils sur mes lèvres que je ne

prononçai pas devant lui. Que sont devenues les compagnes de ces heures

folles, les maîtresses d’antan qui nous semblaient alors si belles?

Dites-moy où n’en quel pays

Est Flora, la belle Romaine,

Alicipiada ne Thaïs

Qui fut sa cousine germaine?

comme dit l’immortelle ballade de Villon.

Mais où sont les neiges d’antan?

Pour moi, comme pour tous ceux qui survivent encore à ce temps de

gaieté, l’amour est venu, sans doute, après les amours, l’éternelle

douceur d’aimer vraiment et de recueillir, dans une seule adoration

fidèle, tout ce qui fut le désir; et le Rêve est descendu dans les cœurs

des hommes de cette génération. (Je plains ceux à qui elle n’est pas

venue.) Je n’en envoie pas moins un adieu attendri aux pauvres filles de

Bohème qui mettaient leur rire jeune et éclatant dans ce beau soleil.

VI

ACHARD

J’étais à Toulouse quand me parvint la nouvelle de la mort du paysagiste

Achard. Les journaux qui me tombèrent sous les yeux consacraient à sa

mémoire quelques lignes de biographie élogieuse, mais je ne lus dans

aucun que la France venait de perdre un des plus grands artistes de ce

temps. Retiré depuis plus de quinze ans dans le Dauphiné, où je le

rencontrai, il y a quelques années, en allant à Uriage, arrivé à une

vieillesse extrême, bien que vigoureusement supportée, Achard était

oublié,--non pas du public qui ne l’avait jamais beaucoup connu,--non

pas de ses élèves, dont l’un s’appelle Français et l’autre Harpignies,

mais de la jeune pléiade qui est aujourd’hui dans la lutte, mais,--ce

qui est plus grave,--de la critique à qui l’immense production

contemporaine ne permet guère le retour vers le passé.

Passé glorieux cependant que celui de ce vieil homme dont j’entendis, un

jour, Corot parler avec une admiration attendrie! Il avait été un des

promoteurs du mouvement qui fit de notre école de paysage moderne la

rivale de l’école de Haarlem. D’autres, comme Rousseau, Jules Dupré,

Diaz eurent la renommée retentissante. Mais Achard avait combattu près

d’eux, au premier rang, et peut-être ses toiles, plus rares que les

leurs, ne seront-elles pas, un jour, moins recherchées des amateurs. Ce

retour passionné vers la Nature, qui fut la caractéristique de cette

révolution, n’est nulle part affirmée avec plus d’amour et de violence.

Les ciels, les arbres, jusqu’aux brins d’herbes, tout y est touché d’un

pinceau plein de tendresse, et, s’il est vrai, comme le disait

Delacroix, que l’art n’est que la Nature vue à travers un cerveau

humain, c’est à travers l’âme même de Virgile qu’Achard en contemplait

les merveilles et en tentait, avec une conscience recueillie,

l’interprétation.

Un trait curieux et bien digne de ne pas être omis dans l’Histoire des

Peintres me fut conté, à ce sujet, par Harpignies. Celui-ci n’avait pas

été précisément destiné par sa famille aux divines joies de la palette.

Fils de grands manufacturiers, les siens l’avaient rêvé chimiste ou

mécanicien. C’est l’aventure éternelle; et qu’ils sont sages les parents

qui veulent qu’une vocation vraie s’affirme par la résistance à leur

propre volonté! Ce sont nos meilleurs maîtres, à nous peintres ou

poètes; car ils nous apprennent le courage de la lutte et la vertu de

l’obstination. Harpignies était destiné à les connaître l’un et l’autre.

On lui avait permis cependant de prendre des leçons d’Achard, et

celui-ci l’avait emmené dans son pays pour y travailler en face des

montagnes, dans le grand silence des choses qui est comme un vide

propice à l’éclosion de nos pensées. Qui l’a vu une fois ce magnifique

paysage de l’Isère, dont le ciel semble soutenu, comme un dais d’azur,

par les lances d’argent que dressent, en tous sens, les cimes neigeuses

des montagnes, ne saurait l’oublier. Mais le maître se garda bien

d’abandonner son élève à l’impuissante admiration de ce vaste panorama.

Il le conduisit devant un tertre modeste que surmontait un petit arbuste

et l’engagea à le copier de son mieux. Harpignies possède encore ce

premier essai d’après nature, et il y tient plus, pour le souvenir qu’il

lui rappelle, qu’à ses œuvres les plus vantées.

Donc, chaque soir, il rentrait, sa toile sous le bras et la soumettait à

Achard qui, lorsque la journée avait été bonne, souriait à son travail

et murmurait, au plus, quelques paroles d’encouragement. Le tertre était

assez bien venu, mais une des branches du petit arbre s’empâtait

lourdement dans le fond, et l’apprenti peintre avait grand’peine à l’en

dégager. Plusieurs séances s’étant passées dans d’inutiles tentatives à

ce sujet, il prit un parti héroïque, celui de modifier légèrement la

silhouette générale du végétal. Je crois même, Dieu me damne, qu’il

imagina un bout de feuillage décoratif qui lui manquait.

Il faut entendre Harpignies raconter le reste, encore sous le coup d’une

des émotions les plus terribles de sa vie. A peine Achard eut-il jeté

les yeux sur la toile qu’une stupéfaction profonde, quelque chose comme

une incrédulité mise à l’épreuve, se peignit dans ses yeux. Puis toutes

les rougeurs de l’indignation lui montèrent au visage. Son élève

craignit un moment une attaque d’apoplexie. Enfin, d’une voix étouffée

par la colère et la douleur:--Monsieur, lui dit-il, si cela vous arrive

encore, je vous enverrai faire des souliers! Et il se détourna avec un

mépris furieux, ne pouvant pas supporter davantage la vue de son petit

arbre qu’il connaissait par cœur, jusque dans les replis les plus

sinueux de l’écorce, et qu’un drôle avait osé transformer suivant son

propre caprice! C’est ainsi que ce grand peintre aimait la Nature, comme

les prêtres aiment l’autel, avec la pieuse et constante terreur d’un

sacrilège.

Où l’ai-je connu? Là où je vous ai mené déjà, s’il m’en souvient, dans

ce petit coin du pays Latin où j’ai passé tant de belles heures de

jeunesse; là où j’eus pour compagnons Feyen-Perrin, les deux Breton,

Henner, Delaplanche, ce pauvre Jundt qui préludait à une fin tragique

par tant de gaieté, Gustave Doré, que sais-je encore! Beaudelaire et

Pierre Dupont, étaient aussi des nôtres, celui-ci rasé comme un forçat,

celui-là chevelu comme un demi-dieu, souriant dans sa barbe fleurie avec

quelque chose d’un christ dans le regard. Et Nazon qu’on oublie trop

aussi--car je sais de lui des paysages empreints de la sérénité

tranquille de Claude Lorrain--Nazon qui se rappelait volontiers, pour

disserter, qu’il avait failli être ministre protestant. Savez-vous

comment il s’était tiré de ce pas délicat? Ayant achevé ses études au

séminaire huguenot de Montauban, il n’avait plus à subir que la dernière

épreuve, celle qui consiste à prononcer une homélie devant ses

professeurs assemblés. Nazon prit pour texte la perfection humaine; dans

une oraison pleine de chaleur, il supplia publiquement Dieu, devant ses

condisciples, de ne le pas rendre aussi ennuyeux que son maître de

théologie, aussi pédant que son maître de latin, aussi bête que son

maître de droit canon, aussi ridicule que son maître d’histoire

religieuse... Tous ceux qui avaient eu le bonheur de lui enseigner

quelque chose eurent leur paquet. Ses condisciples trouvèrent l’idée

ingénieuse et s’amusèrent comme de petits bossus. Mais la Faculté n’en

jugea pas de même, et il fut décidé que l’élève pasteur Nazon manquait

tout à fait de componction et surtout de charité angélique. On l’envoya

peindre les bords du Tarn, et il ne s’en trouva pas plus mal. Quel

lettré délicieux c’était et c’est encore certainement! Mais quel

adorable paresseux aussi! Pendant les dernières années qu’il habita

Paris, il ne sortait jamais sans un bout de panneau représentant un

bouquet de fleurs--un chef-d’œuvre--toujours le même, et à ceux qui

allaient lui demander:--Eh bien, vous ne peignez donc plus?--Il

répondait: Voilà ce que je viens d’achever! Et je crois qu’il se

trompait ainsi lui-même. Hirsute crépu, avec un nez pareil à celui

d’Ovide, Nazon est une figure dont on se souvient aussi toujours.

Achard était, parmi nous, comme un patriarche. Il était déjà tout blanc

comme ses montagnes du Dauphiné. Ses traits très arrêtés, son visage

sillonné de rides, une barbe pas très longue mais très épaisse le

faisaient tel qu’on représente saint Pierre; et, de fait, il eût été

bien choisi pour garder les clefs du Paradis de l’art et n’y eût laissé

entrer que les élus. Il avait bien l’air rébarbatif qui convient à ces

missions prudentes et, lorsqu’il nommait des peintres sans talent,

c’était avec l’indignation d’un homme qui n’entendait pas qu’on profanât

un sacerdoce. Mais venait-on à parler de choses de la Nature, sa

physionomie s’attendrissait tout à coup, ses yeux se mouillaient comme

dans une extase, et les mots venaient à ses lèvres souriantes comme si

un flot de miel y eût coulé en même temps. Cette transformation était la

plus touchante du monde. Il avait alors pour les ruisseaux, pour les

collines, pour l’envolée changeante du ciel, pour les verdures

naissantes et ployantes sous les pourpres automnales, des phrases d’une

tendresse infinie. L’âme de Pan était là, éperdue du charme des choses,

les divinisant dans un culte superbe. Et rien n’était beau alors comme

le visage de ce vieillard qui parlait de son art comme on parle de ses

amours.

Il était fort épris de l’eau-forte en ce temps-là, et le grand mouvement

aquafortiste auquel nous assistons encore l’eut aussi pour instigateur

et pour devancier. Je connais de lui un album de vingt planches qui, à

côté de sa grande valeur artistique, a une véritable valeur historique.

Car il servit de point de départ à bien des travaux. Depuis ce temps,

les procédés de la pointe dont Marcellin Desboutin est aujourd’hui le

grand maître se sont affirmés dans le sens de l’énergie et de la vigueur

des rendus. Mais ils n’ont jamais dépassé ce qu’Achard y avait mis, du

premier coup, de grâce délicate, d’ingéniosité et de conscience. C’est

harmonieux et léger comme du Corot, avec un instinct du détail qui fait

penser à Français. Je recommande aux amateurs cette petite collection,

si toutefois elle n’est pas depuis longtemps épuisée. Sans recherches

puériles, en demeurant sommaire, l’exécution y poursuit, dans ses

méandres logiques, le moindre branchage. Car Achard, comme Harpignies,

était de ceux qui pensent que les arbres, comme nous, ont une figure, et

qu’on ne leur ajoute pas un membre plus impunément qu’un nez à notre

visage.

Cher grand artiste! Ame de peintre et de poète tout ensemble! Ceux qui

ne cherchent que la gaieté dans mes livres me pardonneront de m’être

attardé à un souvenir qui voudrait être, en même temps, une œuvre de

justice. Aussi bien, j’ai beau vouloir ne demander une inspiration

quotidienne qu’à la vie imaginative, un impérieux désir me reprend

souvent de donner aux amitiés que j’ai su garder, tout un gage de

mémoire et de tendresse. Combien sont partis déjà de ces compagnons

d’antan qui tous n’avaient pas, comme Achard, le droit de s’en aller

avant moi! Rarement je repasse devant la porte que nous avons franchie

ensemble tant de fois, et qui donne sur la petite salle encore tapissée

de tableaux et d’ébauches signées de noms illustres aujourd’hui. Plus

rarement encore j’ai le courage de la pousser devant moi. Il me semble

que j’effarouche le mélancolique écho des éclats de rire et des

chansons. J’en veux aux hôtes innocents de ces lares publics qui, pour

leur argent, occupent nos places et boivent peut-être dans nos anciens

verres. Te rappelles-tu, mon cher Feyen, que j’étais assis toujours

auprès de toi? Te rappelles-tu nos amoureuses qui, elles aussi, ont fui

vers l’inconnu d’où l’on ne revient pas?

VII

ÉMILE VILLEMOT

Je n’oublie pas mes morts, mon cher Villemot. Et il y a, à ma mémoire,

une raison bien simple: c’est que je ne crois pas qu’ils soient morts.

Des yeux que nos mains pieuses ont fermés, je pense et je dis, comme

Sully-Prud’homme:

Mais qu’ils aient perdu le regard,

Non! non! cela n’est pas possible!

Ils se sont tournés quelque part,

Vers ce qu’on nomme l’Invisible.

Au pays des souvenirs · 第 4 / 15 段