fois et, par un de ces reflets de jeunesse qui passent quelquefois sur
nos fronts, comme ces lumières roses du couchant qui semblent, entre
deux collines, le réveil d’une aurore attardée, il m’apparaissait tel
que l’a décrit Gautier: «C’était un garçon, a dit celui-ci dans son
Histoire du romantisme, qui offrait cette particularité d’être bistré de
peau comme un mulâtre et d’avoir des cheveux blonds crêpés, touffus,
abondants comme un Scandinave; sa bouche était forte, rouge et
sensuelle. De cet ensemble résultait une sorte de galbe africain, qui
avait valu à Philothée le sobriquet d’Othello.»
Vous voyez que, lui aussi, l’impeccable poète d’_Émaux et Camées_,
comparait Dondey aux héros tragiques.
Il fallait l’entendre alors, dans ces promenades qui étaient devenues le
régal de mes matinées dominicales, confesser sa foi romantique avec une
ardeur toute virile, saluer les maîtres, proclamer Hugo dieu. Ce
qu’avait été Victor Hugo pour les hommes de ce temps et de son école ne
saurait s’appeler autrement. Comme on regrettait un jour, autour de
Gautier mourant, qu’Hugo ne lui fût pas venu faire visite durant sa
maladie: «Ce ne serait pas une chose à faire, dit sévèrement le poète,
que Victor Hugo se dérangeât pour un homme comme moi.» Je n’ai connu que
Dondey aussi passionné dans ce culte, aussi fervent dans cette
adoration. Tout satellite ayant gravité autour de l’astre géant lui
était sacré. Et de lui, qui aurait pu être un des plus brillants, il ne
parlait que rarement, par un sentiment de modestie outrée d’abord, et
aussi parce que tout retour sur sa propre destinée lui était sans doute
une tristesse. Mais ce qui était merveilleux en lui, c’était l’absence
de toute envie, dans cette amertume dont les sources étaient si lentes à
jaillir que le bâton de Moïse lui-même s’y serait brisé. Nul ne porta
jamais si haut l’orgueil de se sentir au-dessus de toutes les jalousies.
Il faut fouiller dans les très rares vers qu’il publia après _Feu et
Flamme_ pour y trouver une trace de révolte contre son obscurité, ce que
M. Havet a si bien appelé: «l’expression douloureuse d’un sentiment dont
il a porté le poids toute sa vie, la conscience d’un talent qui ne peut
se faire reconnaître.» Elle est bien nette cependant dans le beau sonnet
des _Deux lames_ que je transcris:
Un montagnard avait une excellente épée,
Qu’il laissait se rouiller dans un recoin obscur.
Un jour, elle lui dit: Que ce repos m’est dur!
Guerrier, si tu voulais, ma lame est bien trempée.
Dans les rudes combats, sur la côte escarpée,
Elle vaudrait, au bout de ton bras ferme et sûr,
Les autres espadons qui brillent sur ce mur:
Pourquoi, seule entre tous, est-elle inoccupée?
Je suis comme ce glaive, et je dis au destin:
Pourquoi, seul dans mon type, ai-je un sort clandestin?
Ignores-tu quelle est la trempe de mon âme?
Elle pourrait jeter de glorieux reflets,
Si ta droite au soleil, faisait jouer sa lame!
Elle est d’un noble acier, Destin, si tu voulais!...
Voilà, n’est-ce pas, de beaux et nobles vers! Ils sont de 1839, six ans
après la publication de _Feu et Flamme_. Mais le pressentiment poignant
du sort de plus en plus sombre qui l’attendait, de l’injuste oubli où
son nom allait descendre, son nom jeune encore et à peine salué par
quelques amis, se sent plus encore dans les vers suivants, qui sont
datés de 1841:
Une heure sonnera dans ma vie où peut-être
D’abandonner le sol je ne serai plus maître;
Où, lentement usé par la lime du sort,
L’acier de mon vouloir n’aura plus de ressort;
Où, d’un loisir trop long, l’engourdissante glace
Fixera tristement mes deux pieds à ma place!...
Hélas! comme je l’ai dit plus haut, tel je le connus vingt-cinq ans plus
tard. Le navire qu’il avait vainement appelé de ses cris désespérés
était parti pour la haute mer sans lui, le laissant sur une plage aride,
les pieds lourdement rivés à la terre par l’habitude oppressive, par
l’envahissement de l’ennui qui enlise lentement. Mais si d’autres
Sainte-Beuve a pu dire:
Il existe, en un mot, chez la plupart des hommes,
Un poète mort jeune à qui l’homme survit,
ce distique ne saurait s’appliquer à Dondey, car le poète dura chez lui,
vivace, despotique, révolté, aussi longtemps que l’homme, et lui
survivra, je l’espère, j’en suis sûr!
Un homme, dont je n’ai à louer ici ni le grand caractère ni la haute
personnalité littéraire, devait être un trait d’union entre Théophile
Dondey et moi. J’ai eu l’honneur, étant à l’École polytechnique, d’être
l’élève de M. Ernest Havet, qui y professait la littérature. Oh! une
fois par semaine seulement! un seul cours! une heure et demie à peine!
Mais comme j’attendais impatiemment cette leçon! Malgré mon goût très
vif et très sincère pour les mathématiques, je trouvais une saveur comme
rafraîchissante à cet entretien hebdomadaire. Il ouvrait devant moi je
ne sais quels horizons lumineux. J’entendais enfin parler des poètes!
Le maître le faisait avec une autorité et une éloquence contenue qui me
ravissait. Je lui dois d’avoir lu le roman de _la Rose_ et d’aimer
encore passionnément François Villon, qu’il commentait avec une verve
singulièrement attendrie. Aussi, me sentais-je ramené doucement vers mes
premières études, celles qui m’ont repris depuis, avant que le démon
scientifique me tentât. Ce noble repos de quelques instants dans de
véritables oasis a laissé une trace ineffaçable dans mon esprit. Jamais
audition d’une pièce sur nos plus grandes scènes ne m’a causé pareil
plaisir. Depuis et après ma sortie de l’École, j’allai entendre souvent
M. Havet au Collège de France. Il y était merveilleux, mais j’étais
distrait par mille choses de la vie; le bourdonnement de la grande ville
et l’éveil de mes propres passions étaient entre sa parole et moi. Ce
n’était plus le recueillement délicieux qui était celui d’un séjour
studieux entre tous.
Un des premiers hommes dont me parla Dondey, à l’heure des confidences,
ce fut donc précisément mon ancien maître, son ami d’enfance, celui dont
la fidélité devait le suivre jusque dans la mort. Dans une notice parue
à la bibliothèque Charpentier, en 1877, M. Ernest Havet raconte
l’origine de cette longue intimité remontant à leur enfance: «Il avait
douze ans, dit-il, quand je l’ai connu, et j’en avais dix. Nous étions
ensemble élèves externes dans la petite institution Lemasson; nous ne
suivions pas les classes du collège, et M. Lemasson nous donnait seul
l’instruction secondaire; M. Félix Ravaisson, de l’Institut, a été son
élève en même temps que nous. Dondey et moi fûmes bientôt liés; j’étais
faible de corps et myope: Dondey paraissait vigoureux; mais il était
myope à tel point, qu’en comparaison je pouvais passer pour avoir une
excellente vue. Nous n’aimions ni l’un ni l’autre les jeux ordinaires,
et les livres étaient notre grand plaisir. Nous passions des heures à
lire ensemble des vers de Racine et de Boileau, car nous n’avions pas
sous la main, à cet âge, les nouveautés.»
Cette affection, commencée si tôt, entretenue par une évidente
communauté de goûts élevés, ne devait jamais se démentir. M. Ernest
Havet fut le témoin de la vie de Dondey, le confident de toutes ses
pensées, celui qui connut le mieux et le seul, dans sa profondeur, le
souci dont ce grand cœur fut sans cesse tourmenté. C’est à lui que
Dondey écrivit quand il perdit sa mère, en 1861, ces lignes d’une
émotion vraiment poignante: «L’amère satisfaction d’avoir vu ma mère
quitter la vie dans des conditions aussi dignes que possible ne m’aide
pas à supporter stoïquement la disparition de ce qui restait de sa
personne. J’y tenais, je m’y sentais attaché, non seulement par ces
forts liens de nature communs aux trois quarts des humains, mais par une
juste et nette conscience du peu que j’importe aux gens et aux choses;
par le poids sans cesse accru de mes vieux et constants chagrins; par
l’accord étrange et l’harmonie que je croyais découvrir entre ses
misères et les miennes; par égoïsme enfin, ce n’est pas impossible.
Donc, sans parler des sentiments naturels, des vifs souvenirs d’enfance,
des motifs moraux, je m’étais mis secrètement à l’aimer de toute la
violence de mes maux secrets.»
Cela n’est-il pas noblement et simplement dit, avec un accent de
sincérité qui s’associe à cette douleur si fière et si profonde? N’y
a-t-il pas là pressentiment du mal qui devait l’enlever, lui aussi, le
tuant longtemps avant sa mort? Car il devait s’éteindre paralysé, comme
cette mère dont il avait longtemps aimé «ce qui restait».
On ne pouvait d’ailleurs différer davantage, par le fond même de
l’esprit, que ces deux hommes, que lia une si étroite et si confiante
amitié. Dans ses études sur Jésus, M. Ernest Havet s’est montré
ardemment épris des méthodes scientifiques, parfaitement dégagé des
premières croyances, singulièrement absous des sentimentalités mystiques
que le christianisme laisse encore au cœur du plus grand nombre. C’est
une grande force que ce détachement de la première foi qu’ont entourée
toutes les poésies de la jeunesse. Théophile Dondey n’y parvint jamais,
et ce n’est pas moi, fidèle comme lui à ces souvenirs pieux et, comme
lui, ému au son des cantiques, qui lui en ferai un reproche. Il avait de
grandes violences de langage contre la superstition et contre
l’hypocrisie des prêtres. Son ardeur se traduisait même quelquefois par
des colères enfantines, comme le jour où je le vis faire ingurgiter de
force, un vendredi-saint, du bouillon gras à un pauvre vieux camarade de
bureau, à qui une vie à la diable donnait cependant le droit de finir en
ermite. Dondey fit cette exécution du préjugé avec un sérieux dont je
ne pus alors m’empêcher de rire. Mais il n’avait pas dépouillé tant que
cela le vieil homme, j’entends celui qu’une éducation catholique laisse
en nous. Dans un sonnet d’amour, il se vante d’être superstitieux.
Encore l’était-il certainement moins que Théophile Gautier, qui ne
pouvait supporter devant lui trois bougies allumées, et se précipitait
immédiatement sur une pour l’éteindre. Dans un autre sonnet, Théophile
Dondey se demande si le Dieu des chrétiens ne le poursuit pas, comme
jadis l’apostat Julien. Il proclame son déisme en toute occasion:
Dès longtemps de ma foi ce grand principe est maître,
Qu’une âme immense emplit l’infinité de l’être;
Que tout pense, tout corps, toute forme, tout lieu;
Que Dieu renferme tout, que tout renferme Dieu.
Il est remarquable cependant que cette foi semble toute philosophique,
un reste du culte à l’Être suprême. Il n’arrive jamais à Dondey, comme à
Musset, cette autre âme tourmentée, d’invoquer Dieu dans d’ineffables
détresses et de lui demander merci. Que de différences, d’ailleurs,
entre ces deux natures de poètes! Tandis que, dans une langue admirable,
il est vrai, et avec d’inimitables accents, Musset exhala les rancunes
impitoyables d’un amour trompé, et n’eut que des malédictions pour celle
qui lui avait donné, ne fût-ce qu’une heure, l’ineffable joie d’aimer,
Dondey, qui semble également victime d’un amour malheureux, n’a que de
mélancoliques _hosanna_ pour l’amour. La chose me paraît plus noble
ainsi, et cette discrétion douloureuse me semble un des beaux traits de
ce caractère vraiment viril et très haut.
Je reviens aux croyances religieuses de Théophile Dondey: il était,
ai-je dit, déiste, comme Hugo, comme George Sand, comme tous les grands
esprits de leur génération, austèrement et non pas dans le mode aimable
de Béranger, qui se moquait bien un peu du «Dieu des bonnes gens», comme
de beaucoup d’autres choses. Le rationalisme d’Auguste Comte lui est
particulièrement déplaisant, et il lui décoche ce vers vraiment comique,
qu’il lui met dans la bouche:
Mortels, Dieu n’est plus Dieu, mais je suis son prophète!
Au demeurant, comme l’a fort bien dit son historiographe, il y avait là
surtout «les déclamations pressantes de l’imagination et de la passion
qui se croient blessées».
C’est encore celui-ci que nous suivrons dans son incursion à travers les
manuscrits de Théophile Dondey, qui ne furent pas publiés et qui
l’auraient cependant mis à son véritable rang de poète. Dans cette œuvre
considérable inédite, Dondey avait gardé toutes ses prédilections
d’auteur pour son drame de _Miranda_ et le beau poème _Cul-de-Jatte_. Je
reproduis textuellement le titre définitif de sa pièce, tel qu’on l’a
retrouvé dans ses papiers, et qui est vraiment d’une belle saveur
romantique: _Miranda ou les Harpes fées, poème dramatique en trois actes
et en vers, par le vidame O’Neddy de Tyannes, copié sur le manuscrit
original, en l’an de disgrâce 1857, par le citoyen Dondey, secrétaire
intime du noble vidame_.
D’une analyse difficile, ce drame, sans action bien nette et dont la
représentation serait particulièrement malaisée, renferme de sérieuses
beautés de forme et, avec de très réelles énergies, des pensées
délicates et attendries, comme celle-ci:
Ne suis-je pas assise en la vallée ombreuse
Où son premier serment m’a faite bien heureuse?
Oui, je vous reconnais, cieux et bois, chers témoins;
Si tout m’était ravi, vous me souririez moins!
Quant au _Cul-de-Jatte_, composé en 1863, avec ce titre anglais: _The
Cripple, by the old O’Neddy_, et cette épigraphe au-dessous, empruntée à
Molière:
C’est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité,
c’est vraiment un très beau poème et qui mérite de vivre. En voici le
début:
Dans un repli de haie, au bord de la grand’route,
Établi sur son torse, arcbouté de ses bras,
Il réside, humble et fier, quand il ne rêve pas;
Quand ses yeux ont assez de l’éternelle voûte,
D’un air ardent, avide, il regarde, il écoute
Les entiers, les complets, leurs travaux, leurs débats.
Lui fier? Oui, par instants, sa mine devient haute;
On sent qu’un grand démon de superbe est son hôte;
On dirait qu’il est fort et qu’il ose braver;
Mais qu’un rustre, un quidam se mette à l’observer,
Il rougit, il pâlit, pauvre nain pris en faute,
Et vite en son néant il sait se retrouver.
Je cite, plus loin, cette strophe encore:
Meurs misérable! Allons! meurs en temps opportun!
Pendant que ton esprit garde encor quelque sève;
N’attends pas que tu sois destitué du rêve,
Et que, par le réel moqueur foulé sans trève,
Cherchant tes anciens dieux, tu n’en trouves aucun;
Meurs! laisse-toi glisser dans le fossé commun!
Et j’arrive aux deux strophes finales:
Quand du noir chevalier l’élite magnanime,
Dans l’auguste intérêt de ces choses, tiendra
La campagne, et, de vol en vol, de cime en cime,
Ira vers la victoire ou bien en reviendra,
Fasse quelque bon Dieu que leur galop sublime,
Sur la fosse où le vieil infirme dormira,
Passe et repasse, ardent, rythmé, plein d’une gloire
Formidable, imposant silence à tout moqueur;
Et je tressaillerai dans ma demeure noire,
Et je me gaudirai sous ces géants d’histoire;
Et qui tendra l’oreille ouïra mon fier cœur
Bondir à l’unisson du fier galop vainqueur!
Jamais tristesses de poète ne se sont, en vérité, plus noblement
exprimées. N’êtes-vous pas pris, comme moi, à la fierté douloureuse de
cet accent? Ce poème suffirait vraiment pour que le nom de Théophile
Dondey, ou mieux de Philothée O’Neddy, demeurât à jamais dans la mémoire
des lettrés et dans les anthologies. Le _Cul-de-Jatte_! Il s’était bien
nommé lui-même ainsi, lui qu’une fatalité clouait au sol et qui se
sentait,--mieux que des jambes,--des ailes; lui qui, épris d’idéal et de
lumière, mesurait les angoisses d’une vie obscure et vouée à de
vulgaires travaux. Pauvre Dondey! Son souvenir hantait trop souvent mon
esprit pour que son nom ne revînt pas encore une fois sous ma plume. La
postérité se souciera-t-elle de ce vrai poète, à qui le présent fut
injuste, et lui donnera-t-elle la revanche rêvée, sous le fier galop des
chevaliers réveillant sa mémoire dans une fanfare triomphale? Nul ne le
souhaite plus ardemment que moi, qui l’ai vu souffrir et se débattre
dans le néant de ses désirs, lutter et tomber vaincu sous l’effondrement
de ses espérances et de ses rêves!
IV
ÉMILE DESCHAMPS
On m’a assuré que les chaleurs de cet été, se prolongeant jusqu’à la fin
de septembre, avaient si bien donné à toute la nature l’illusion d’un
nouveau printemps, que les lilas avaient refleuri à Ville-d’Avray,
clochettes parfumées qui, après avoir silencieusement fêté l’angélus
matinal de l’année, sonnaient encore son angélus vespéral. Mais ce qui
est tout à fait certain, c’est que les hannetons ont reparu à
Versailles. Je n’ai pas été surpris du choix fait par ce coléoptère
imbécile, pour une manifestation aussi déplacée, d’une cité que la
politique a hantée désordonnément pendant des temps récents encore.
C’est à Versailles, en effet, que siégea cette Assemblée dont le génie
mémorable s’affirma par la façon dont elle fonda la République, bien
résolue qu’elle était à restaurer la monarchie. Durant ces jours
glorieux pour la ville du grand roi, tant d’idées saugrenues
s’envolèrent de l’enceinte où s’agitaient les destins de la patrie,
qu’il était impossible qu’elles ne prissent pas corps à un moment donné,
et le hanneton était tout indiqué pour loger dans son petit corps
noisette toutes ces imaginations évaporées, tous ces fragments d’âmes en
quête d’une forme. Le hanneton joue, en effet, dans le monde général, un
rôle qui me paraît avoir échappé à ses historiens ordinaires. Le moineau
est une bête amoureuse; le rossignol une bête musicale; l’oie une bête
culinaire; mais le hanneton, lui, est une bête essentiellement
politique. Il aime le bruit pour le bruit et bourdonne furieusement tout
en faisant un chemin sans but. Ne lui demandez pas où il va, si par
hasard vous comprenez son fastidieux langage: il n’en sait rien; mais il
y va avec une ardeur sans mesure. Ne cherchez pas ce qu’il produit: il
ne produit rien; mais il s’abat sur les verdures savoureuses et s’en
repaît consciencieusement. Il est, par excellence, l’animal inutile et
sonore dont la chanson ne veut rien dire et dont le travail n’enfante
rien. Ne trouvez-vous pas la ressemblance absolument complète? Rien ne
figure mieux un ministre déchu qu’un hanneton tombé sur le dos.
Impuissant à se remettre sur ses pattes, il continue toutefois à en
battre l’air et à marcher dans le vide, les crispant et les étendant
avec de comiques colères. Tout y est: les enfants le font battre
quelquefois en duel, mais à distance assez grande pour qu’il ne puisse
ni toucher son adversaire, ni en être touché. Pour lui, le grand chêne
qui fait l’honneur de la forêt n’est qu’un gigantesque portefeuille
auquel il se cramponne. Le hanneton se transforme aussi sous terre et
mange des racines quand il ne dépouille pas les feuillées, toujours
parasite, toujours malfaisant.
Hanneton, vole! vole! vole!
dit une vieille chanson. Vole dans l’air et vole dans les poches, toi
qui es la honte des ailes! Mais contente-toi du printemps et laisse-nous
l’automne, hanneton versaillais!
* * * * *
Je n’aime pas infiniment Versailles, malgré sa réelle et silencieuse
splendeur. Je ne l’aime pas depuis que j’y ai vu le joli monde qui,
après avoir déserté Paris menacé par l’insurrection, insultait lâchement
aux vaincus d’une bataille dont il avait fui les périls. J’eus un
écœurement sans merci de tous ces poltrons cruels et n’y puis penser
encore sans une révolte qui ressemble à une nausée. Et les femmes s’en
mêlaient, élevant leur cœur au niveau de celui des hommes qui étaient
avec elles. Pouah!... Je n’ai pu pardonner cela à Versailles. Et
cependant un souvenir charmant de ma première enfance, planant plus haut
que ce dégoût, y reporte quelquefois encore ma pensée rassérénée. C’est
à Versailles que j’ai vu, pour la première fois, un poète. N’imaginez
pas, au moins, qu’il m’apparut entouré de foudres olympiennes, Apollon
surgissant du bassin mythologique, une lyre fulgurante à la main, salué
au passage par le chœur réveillé des muses marmoréennes qui rêvent sous
les grandes avenues du parc. Versailles serait un décor merveilleux pour
une semblable apothéose. Le grand siècle, tout imprégné de l’âme
antique, y a laissé des traces où la Pensée grecque et la latine sont
écrites partout dans le bronze et dans la pierre. Qu’ils sortent donc de
leur longue immobilité, tous ces Dieux qui furent l’honneur du génie
humain et qu’ils aient pitié de notre abaissement! Que reslssucite
l’Idéal dont a vécu le vieux monde!... Mais chassons cette vision
surhumaine. C’est dans un salon très bourgeois d’ameublement que je
rencontrai, sous la clarté modeste des bougies, le petit-fils d’Homère,
qui me révéla à quelles humilités la lyre, autrefois victorieuse, était
aujourd’hui condamnée. C’était un homme plutôt petit que grand, à la
figure avenante et douce, au sourire plein de finesse et d’aménité, qui
me charma là où je croyais devoir être si véhémentement intimidé. Il ne
portait plus la tunique virgilienne, mais une redingote un peu longue,
comme elles étaient à la mode en cette année. Rien qui le distinguât, au
premier coup d’œil, des gens qui l’entouraient, mais une flamme
particulière, dans le regard, pour qui le fixait un instant. Une bouche
essentiellement spirituelle. Ses hôtes--car c’était chez lui que je me
trouvais--l’entouraient d’une familiarité respectueuse, gens de bon ton
et de la meilleure compagnie, mais littéraires comme on l’est dans le
monde, se pâmant devant les bouts-rimés qu’ils imposaient à cet
excellent homme qui avait fait cependant de magnifiques vers dans sa
vie. Car j’aime autant vous dire son nom: c’était Émile Deschamps, qui
vaut bien qu’on rappelle sa mémoire.
* * * * *
Et quelle sotte entrée j’y avais faite quand j’y pense aujourd’hui!
J’avais treize ans et je m’étais ingénié à rimer une belle ode, dans la
façon de Jean-Baptiste Rousseau, en l’honneur d’une vieille grand’tante
à moi, chez qui je me trouvais à Versailles et dont c’était la fête. La
chère femme, qui avait bien l’esprit subtil et charmant, primesautier et
futile des personnes nées sous le Directoire,--car un singulier vent de
belle humeur avait soufflé par la France après l’ouragan
révolutionnaire,--trouvait un peu austère l’éducation qui m’était donnée
par mon père, et j’avais voulu lui prouver que je savais, au besoin,
badiner et complimenter comme un muscadin. Elle était d’ailleurs si
bonne pour moi que j’avais mille choses tendres et filiales à lui dire!
Elle fut enchantée, et ne s’avisa-t-elle pas de porter ce petit morceau
de littérature à Émile Deschamps, son voisin du boulevard de la Reine et
avec qui elle était en relations mondaines. Celui-ci, qui était la
politesse même, me trouva infiniment de talent, pour être agréable à ma
grand’tante, et m’invita à sa soirée du lendemain, où j’apparus comme
enfant prodige, ce qui est bien le rôle le plus odieux qui se puisse
imaginer. Heureusement que je n’y suis plus exposé aujourd’hui! Mais
quel drame! J’étais grand comme une perche, maladroit de ma personne
comme un héron, maigre et honteux, me sentant gauche et l’étant plus
encore par ma timidité, n’ayant jamais quitté mes foyers, comme disent
les soldats, pour la vie de collège. J’étais assez rustiquement vêtu, et
il s’agissait, pour ma protectrice, de faire de moi un jeune élégant. Je
me rappelle que ce fut le valet de pied qui me prêta une cravate
blanche. Quel être compatissant me fournit l’habit noir dans lequel
j’avais l’air de faire une pleine eau? Je ne m’en souviens plus
aujourd’hui. Ce fut à la fois mon début comme littérateur et comme
copurchic. Je ne crois pas que Brummel m’eût revendiqué pour son fils
naturel, en me rencontrant. Émile Deschamps n’en fut pas moins adorable
pour moi; mais je n’eus aucun succès auprès des femmes. Il y avait là de
fort jolies demoiselles, ma foi! qui me regardaient en ricanant. Elles
n’avaient de regards encourageants que pour un fils de famille, assez
mauvais sujet, j’imagine, car ses parents l’avaient fait engager dans
un régiment de cuirassiers en garnison à Versailles, et qui coquetait,
en bourgeois, impeccablement habillé par quelque tailleur en renom. Je
le pris, du premier coup, dans une haine abominable. Pauvre garçon! Il
était peut-être officier à la charge de Reichshoffen, et y a laissé ses
os!
J’ai dit déjà que la soirée fut infiniment plus mondaine que littéraire
vraiment. J’admire aujourd’hui avec quelle complaisance résignée Émile
Deschamps se mettait à la portée de ses visiteurs, et le plaisir qu’il
semblait trouver aux choses parfaitement indifférentes et banales qui se
disaient sous son toit. Ce n’est pas Théophile Gautier qui eût eu de ces
patiences-là!
* * * * *