Un mot maintenant de Théophile Gautier citoyen. Il était allé prendre un

peu de repos en Suisse dans l’hospitalière maison de Carlotta Grisi, le

lieu du monde où il se plaisait davantage, celui où le ramenait une

tendresse inavouée, quand le bruit de nos défaites sur le Rhin et la

grande rumeur de la débâcle impériale parvinrent jusqu’à lui, par-dessus

les cimes qui l’enfermaient derrière un profond rideau de verdure, dans

l’écho frôlant les grands lacs tranquilles où le suivait son image dans

un frisson d’argent. Les pas lourds des Saxons sur la terre maternelle

sonnèrent jusque dans son cœur, où se révolta le limon originel. Les

barbares marchèrent sur Paris. Gautier poussa un vrai cri de douleur. Il

avait alors cinquante-sept ans et était affranchi de toute obligation

militaire. Rien ne put cependant le retenir, et c’est par ces paroles

vraiment sublimes, dans leur simplicité tendre, qu’il répondait aux

supplications de ses hôtes: «On bat maman, je pars!...» Et il fut

s’enfermer dans la grande cité qu’un immense cercle de fer allait

étreindre dans ses murailles, y emprisonnant avec elle, _malesuada

fames_, la faim qui conseille les lâchetés, et le froid qui ôte la

vigueur aux pusillanimes.

Je le rencontrai plusieurs fois pendant le siège; n’ayant pu rentrer

dans sa maison de Neuilly que balayait le vol sifflant des obus, il

s’était retiré rue de Verneuil, où il prit sa part des privations

communes; que dis-je! une part plus grande que tous les autres; car à ce

travailleur robuste il fallait un certain bien-être extérieur, et de

toniques aliments. Mieux assurément que je ne pourrais le faire, il

traça ses impressions sur cette époque dans un volume qui me semble un

des plus beaux qu’il ait composés: _les Tableaux du siège_. Ce sera,

avec les _Idylles prussiennes_ que Théodore de Banville écrivait en même

temps, ce que l’art nous aura laissé de plus vivant et de plus vrai sur

ces temps d’héroïsme douloureux, où les nobles qualités du caractère

français éclatèrent, montrant Paris souriant avec la faim au ventre,

inaccessible à la peur, les regards tournés vers une inépuisable

espérance. Oui, tandis que Gounod pleurait sur les bords de la Tamise le

_Super flumina Babylonis_, Théophile Gautier, fidèle aux rives désolées

de la Seine, apprenait à tous qu’un grand artiste ne se doit pas dérober

aux communs devoirs et que la gloire ne dispense pas du courage.

Mais ces grands sentiments, accessibles seulement aux âmes les plus

élevées, se paient souvent de la vie, et le soldat qui meurt la

poitrine trouée sur un champ de bataille n’est pas la seule victime de

ces guerres odieuses, où s’affirme la politique des gouvernants et où se

cimentent, dans une boue de sang, les dynasties ébranlées, les alliances

compromises. La santé de Gautier reçut un tel ébranlement de ces

émotions incessantes et de ces privations quotidiennes, qu’elle ne s’en

releva jamais. Il y avait dans les journaux tout un petit monde de

malins, cette plèbe alors naissante des reporters et des échotiers qui

vivent largement de la réclame, à qui ne manquaient ni les derniers

poulets des restaurants, ni les suprêmes primeurs que produit le

jardinage en chambre. Ceux-là purent conserver leur estomac précieux.

Mais le pauvre Théophile Gautier,--lui-même me l’a conté,--vécut souvent

d’un pierrot maigre tué sur une fenêtre, lui à qui n’avaient jamais fait

peur les deux ailes d’un faisan additionnées de sa carcasse et des deux

cuisses, le tout sans préjudice d’un fastueux assaisonnement. Cet homme

puissant devint anémique. Son cœur se prit. Jamais il ne se releva de ce

qu’il avait alors souffert, et si lent que fût son mal, il ne mit que

trois ans à en mourir. Un instant on espéra le sauver par le régime

lacté, mais le dégoût l’en prit, et puis l’interdiction de l’usage du

tabac fut au-dessus de sa bonne volonté de vivre.

Ce fut avant cette chute définitive et le commencement de cette agonie

de près d’une année qu’eut lieu le mariage de sa seconde fille avec le

poète Émile Bergerat, l’auteur de cette _Enguerrande_ qu’anime, par

places, un souffle vraiment shakespearien. Certes, c’eût été une grande

fierté pour Gautier d’assister à l’éclosion de cette œuvre. Je le vois

encore le jour de la cérémonie, dans son large fauteuil, en cravate

blanche comme un officier public, impatient sous le fer qu’une de ses

sœurs promenait dans ses cheveux pour en boucler les mèches

magnifiquement noires encore et retombant sur son cou comme celles d’un

roi assyrien. Tout en jurant il ne se déplaisait pas à cette

coquetterie, ayant gardé la conscience de sa virile beauté. Tout était

en fête dans la petite rue de Longchamps pleine de curieux, et ce fut un

amusant défilé jusqu’à l’église qui est presque vis-à-vis.--Détail

comique: Gautier, dont la toilette faite de vêtements neufs était

irréprochable, n’avait pu trouver qu’un vieux chapeau au moment de

sortir. Il avait entrepris avec Arsène Houssaye une discussion picturale

qui fut à peine interrompue par l’office.

Puis on revint à la maison, et les amis se pressèrent autour de la table

en fer à cheval qui emplissait le petit salon où Gautier avait installé

son modeste musée. C’est la première fois que je le vis avec une joie

bruyante sur le visage. Encore ne descendait-elle pas jusqu’au cœur, car

lorsque sa fille l’eut quitté pour suivre son mari, des larmes lui

montèrent aux yeux, de belles larmes qui roulèrent silencieuses sur sa

barbe olympienne. Quel impassible que ce père, n’est-ce pas?

Bientôt l’enfant pleuré et son gendre revinrent auprès de lui. Bergerat

m’entretenait alors des projets «du père», comme il l’appelait, quand sa

santé serait meilleure, d’immenses projets de travail avec des gains

fabuleux, répandant autour d’eux et sur tous la fortune. Une armée de

grooms devait disperser la copie dans les journaux de Paris. On aurait

bientôt besoin d’un ou plusieurs garçons de recettes pour opérer les

rentrées... Chimères de malade où son esprit s’amusait, chimères qui

s’envolaient de ses lèvres avec la fumée de son cigare!

La façon dont Bergerat lui avait été connu mérite qu’on la signale.

C’était tout de suite après la guerre. C’est une honte à évoquer dans la

mémoire: mais Théophile Gautier était sans place dans aucun journal, lui

le grand ouvrier, sans un sou d’économie! Bergerat, qui avait appris

cette situation critique chez l’éditeur Lemerre et qui écrivait alors au

_Bien public_, s’en alla trouver résolument ce pauvre Henri Vrigneau qui

vient de mourir et qu’on a tant calomnié. Vrigneau n’hésita pas, et fit

demander à l’illustre poète, pour sa feuille quotidienne, cette histoire

du Romantisme qui demeura inachevée. Ici un mot bien typique de Gautier

et qui le peint tout entier dans sa délicatesse littéraire, dans son

honnêteté scrupuleuse d’écrivain: en lui faisant cette offre, le

rédacteur en chef du _Bien public_ s’excusait de ne pouvoir payer la

copie que cinq sous la ligne: «Je n’accepterais pas davantage, répondit

Gautier; car au temps où j’avais le plus de talent, on ne m’a jamais

donné plus.» A rapprocher des exigences des médiocrités d’aujourd’hui.

Quand le doigt de la mort l’eut visiblement touché, il se fit dans

Théophile Gautier un changement considérable, et nul déclin ne fut plus

noblement résigné que le sien. Je le vois encore dans le grand fauteuil

qui lui servait de lit depuis longtemps,--car il ne lui était plus

possible de se coucher, son cœur dilaté l’étouffait,--la tête coiffée

d’un bonnet de laine d’où débordait sa magnifique chevelure, les jambes

enveloppées d’une couverture, majestueusement triste, mais sans

faiblesse, souriant encore, et ne portant que dans les yeux le sentiment

mélancolique de sa fin. Son visage, à peine amaigri, avait gardé sa

régularité olympienne; ses belles mains, plus blanches que jamais,

pendaient, pleines de langueur, le long des bras de son siège: l’ombre

même d’une espérance ne flottait plus autour de son état.

Il n’en était pas venu là sans lutte, ayant longtemps rêvé de guérir,

plus par amour du devoir que de la vie. Un instant, comme je l’ai dit,

on avait espéré que le régime lacté le sauverait; il en avait accepté

toutes les rigueurs, mais n’avait pu faire le sacrifice de fumer moins

que voulait exiger de lui son médecin. Un cigare lui demeura aux lèvres

jusqu’au dernier moment, mal entretenu par son souffle défaillant et

qu’il avait besoin de rallumer sans cesse, mais dont il humait le parfum

violent avec une sorte de volupté désespérée.

Ce qui marqua surtout cette période, ce fut un désir tout chrétien de

réconciliation et de pardon. Il tint à réunir autour de lui tous ceux

que des dissensions de famille en avaient écartés, et sa dernière joie

fut le semblant d’accord affectueux que ceux-ci firent autour de ses

derniers instants. Il eut un mot sublime pour celui, le seul, qui lui

eût vraiment inspiré un sentiment de haine:--«J’avais, dit-il en le

quittant, fait de mon mieux pour avoir un ennemi, et voici que je l’ai

perdu!» Il était tout entier dans cette soif d’apaisement et cet élan de

mansuétude; son cœur semblait ne s’être gonflé que comme un volcan qui

va vomir ses dernières colères.

Quel silence dans la maison, dans le grand atelier surtout où il avait

élu domicile durant le jour! Ses deux filles étaient auprès de lui,

l’aînée modelant, pour occuper ses doigts habiles et endormir sa peine,

un buste de la seconde. Nul père n’était plus fier des goûts artistiques

de ses enfants. Il admirait le beau génie littéraire de l’une, et les

dons merveilleux de peintre de l’autre, se reconnaissant tout entier en

elles deux.

Les visiteurs ne manquaient pas: Puvis de Chavannes, dont l’entrée était

marquée par des timidités rougissantes et qui ne restait qu’un instant

par discrétion; Ernest Reyer, dont la figure d’officier de cavalerie

avait, devant ce spectacle, de curieux attendrissements; Flaubert, plus

ému encore, car chez ce grand homme, dans ce cœur immense, vivaient des

tendresses d’enfant. Charles Asselineau venait tous les jours,

Asselineau dont l’œuvre est peu considérable, mais qui fut un des plus

nobles types de lettré de ce temps. Théodore de Banville aussi, amené là

par une piété fervente. Je me souviens que lorsque ce dernier quitta

Théophile Gautier, la veille de sa mort, il crut devoir le rassurer par

quelques mots de confiance d’autant plus naturels, que le mourant

passait par ce mieux trompeur qui annonce la catastrophe prochaine et

est comme une pitié suprême de la vie.--«Vous avez bien meilleur visage

et plus de force que ces jours passés,» lui dit-il. Et, avec un

indéfinissable sourire, Gautier cita ce vers de son _Pierrot posthume_:

On enterre les gens pour de moindres trépas!

Ils ne devaient plus se revoir.

Je n’oublierai pas non plus, parmi les amis fidèles de la dernière

heure, un simple animal, la chatte Éponine, suprême rejeton d’une race

qui avait porté tous les noms glorieux des _Misérables_ de Victor Hugo.

Dans un livre exquis, le moins connu peut-être de tous ses livres, le

poète a laissé de cette curieuse bête un portrait que je transcris en

bon souvenir de sa fidélité: «La chatte qui portait le nom d’Éponine,

dit-il, avait des formes plus sveltes et plus délicates que ses frères.

Son museau un peu allongé, ses yeux légèrement obliques à la chinoise et

d’un vert pareil à celui des yeux de Pallas Athéné, à laquelle Homère

donne invariablement l’épithète ??a???p??, son nez d’un noir velouté

ayant le grain d’une fine truffe de Périgord, ses moustaches d’une

mobilité perpétuelle lui composaient un masque d’une expression toute

particulière. Son poil, d’un noir superbe, frémissait toujours et se

moirait d’ombres changeantes. Jamais bête ne fut plus sensible, plus

nerveuse, plus électrique. Quand on lui passait deux ou trois fois les

mains sur le dos dans l’obscurité, des étincelles bleues jaillissaient

de sa fourrure en pétillant.» Voilà pour le physique; et pour le moral

maintenant: «La gentille Éponine a donné tant de preuves d’intelligence,

de bon caractère et de sociabilité, qu’elle a été élevée d’un commun

accord à la dignité de personne, car une raison supérieure à l’instinct

la gouverne certainement.» Le fait est qu’Éponine devait justifier de

tout point la bonne opinion qu’en exprimait son maître dans le petit

volume ayant pour titre: _Ménagerie intime_, et dont ces lignes sont

extraites. Elle témoigna, pour son maître malade, d’une tendresse

vraiment surhumaine, ne le quittant plus d’un instant, montant la garde

autour de son fauteuil comme pour en écarter la sinistre visiteuse,

l’enveloppant d’un ronronnement douloureux et lui effleurant doucement

le cou, en tournoyant le long du dossier du siège, de sa chaude

fourrure, comme pour y entretenir les tiédeurs salutaires de la vie.

Tout le monde était touché de la façon dont cet animal semblait tout

comprendre et de sa protestation éloquente, désespérée, pleine

d’angoisse contre la prochaine séparation.

C’est dans la chambre dont Théophile Gautier faisait depuis longtemps

son cabinet de travail, et qu’éclairait surtout une glace sans tain

posée sur la cheminée et donnant sur le couchant, qu’il s’éteignit sans

agonie, un peu avant le lever du jour, et sans que rien avertît ceux qui

l’entouraient qu’il allait cesser de souffrir.

Je ne le revis plus que sur son lit mortuaire, ce lit où il n’avait pas

reposé depuis si longtemps et dont la blancheur devait l’attendre pour

le dernier sommeil. Jamais mort ne revêtit plus complète la sérénité qui

rassure sur nos posthumes destins. Les admirables lignes de son visage

s’étaient modelées dans une pâleur éburnéenne pleine de fermetés

plastiques; bien que son nez se fût un peu busqué et aminci, il avait

gardé sa physionomie douce de vivant ami de tous et de tous aimé, avec

quelque chose de plus grave et une solennité imposant un sentiment tout

religieux. Il n’avait pas été plus beau, dans le grand sens du mot, même

aux jours de sa légendaire et vigoureuse beauté.--«On dirait un saint!»

dit naïvement une des servantes qui le contemplait en pleurant. Et

jamais mot n’avait été plus juste. C’était un saint et un martyr du

devoir, cet homme qui venait de mourir sans souci de l’immortalité,

comme un lion se couche, laissant s’éteindre dans sa prunelle les

derniers feux reflétés du soleil: tel il dormait dans sa crinière

répandue sur l’oreiller.

La piété d’une amie avait couvert sa couche de fleurs, et son lit était

comme un jardin de roses. Une autre amie était à son chevet, venue trop

tard, celle dont il n’avait pas voulu être vu malade, par une sublime

coquetterie de mourant qui ne veut laisser de lui qu’un aimable

souvenir!

Je n’ai pas à rappeler ce que furent ses funérailles et la douleur

publique qui suivit son deuil. Un peu de la gloire de ce siècle s’en

allait avec lui, de cette gloire que Victor Hugo emporta toute-entière

dans sa tombe de géant. Il semble que la nature voulait sa part de ce

deuil, car quelques gouttes de pluie tombèrent au moment de l’entrée au

cimetière, crépitant à peine sur les feuilles, à la place où s’élève

aujourd’hui le gracieux monument que sculpta pour lui la main amie de

Cyprien Godebski.

Quel souvenir a laissé ce grand poète dans l’âme de ceux qui l’ont

connu!

Pour ma part, il ne se passe guère de mois en été où, ma promenade

matinale en bateau m’amenant près du pont de Neuilly, je n’amarre ma

barque au rivage pour aller, pèlerin silencieux, visiter, à travers ses

grilles fermées, la maison de la petite rue de Longchamps où Théophile

Gautier vécut, et que son buste surmonte maintenant. C’est pour moi le

réveil de mille sensations douces et douloureuses à la fois qui se mêle

au réveil des oiseaux du bois voisin, chantant les splendeurs

impassibles de l’aurore. Il me semble qu’un peu de l’âme de l’absent est

demeurée là dans ces feuillages frémissants qui bercèrent si longtemps

sa pensée. On dirait que le sable crie encore sous ses pas et que la

porte va s’ouvrir, comme si tout ce deuil n’était qu’un mauvais rêve...

Un jour même j’écrivis du bout de mon crayon, sur un coin du mur, ces

vers que la pluie y aura lavés et effacés sans doute:

Le poète est mort: l’oiseau chante;

Mais, près du poète endormi,

La voix de l’oiseau, plus touchante,

Garde quelque chose d’ami.

Le poète est mort: la fleur brille;

Mais, près du poète, la fleur,

Dans la goutte d’eau qui scintille,

Garde quelque chose d’un pleur.

Le poète est mort: l’aube veille,

Qui, du ciel penchant les sommets,

Lui porte, de sa main vermeille,

Le laurier qui ne meurt jamais!

III

PHILOTHÉE O’NEDDY

Il y a de cela quelque vingt ans, et aux plus beaux jours de l’Empire,

le hasard médiocrement sagace des besognes administratives me poussa

dans un bureau qui était certainement un des plus étranges qu’on pût

voir. C’était, pour ainsi parler, un atelier d’expéditions où l’on

travaillait à la tâche, où l’on était conduit à peu près militairement.

Pour ajouter à l’illusion, notre chef, qui occupait un haut grade dans

la garde nationale à cheval, ne manquait jamais de venir nous inspecter

en uniforme. C’était grandiose et tout à fait imposant.

Nous étions là une vingtaine et, comme la plupart étaient fort jeunes,

le bureau prenait, aux heures de repos, l’aspect d’une classe en

récréation; un souffle général de gaminerie semblait avoir passé sur

toutes les têtes: on causait bruyamment, on riait très haut, on se

faisait des farces, par-dessus tout on tourmentait un pauvre vieux dont

les explosions de colère se traduisaient dans un langage à la fois

pittoresque et gaulois. C’était à qui le mettrait en fureur, pour être

injurié suivant les plus pures règles du catéchisme poissard. C’était

parfaitement inhumain et irrespectueux pour l’âge. Aussi quelquefois le

voisin du persécuté se levait-il indigné, et jetait-il un _quos ego_

solennel à ce vent de polissonnerie. Mais le _quos ego_ était accueilli

par des rires et des huées. Seul, je crois, je me sentais une sympathie

profonde pour ce défenseur de l’opprimé.

C’était alors un homme d’une cinquantaine d’années, dont le visage était

le plus caractéristique du monde: un teint très bistré, des yeux noirs

de myope à la fois perçants et inquiets, une chevelure épaisse et

droite, une façon de crinière coupée. Le cou était très court; la

tournure athlétique et ramassée; les mains longues et superbes, de

vraies mains de patricien. Une physionomie bizarre qu’enveloppait un

grand rayonnement de bonté. A le regarder de plus près, le sourire avait

toutes les superbes de l’amertume, et le regard s’emplissait parfois

d’étincelles, comme celles que le feu fait jaillir d’un tison qu’on

croirait mort. Il s’appelait Dondey, et comme ses supérieurs

hiérarchiques le traitaient avec un sans-façon qui frisait le dédain, je

ne me doutais guère que j’avais là, si près de moi, un maître en

poésie, un des plus ardents ouvriers de la grande évolution littéraire

romantique, un des plus nobles esprits d’un temps qui laissait du moins

derrière lui l’ombre d’une incontestable grandeur. J’étais très frappé

cependant des airs de lion en cage qu’avait ce prisonnier d’une vie

étroite et sans soleil, et je l’admirais bondissant quelquefois contre

ses barreaux quand la sottise et la lâcheté humaines lui soufflaient de

trop près au visage.

C’est mon confrère Albert Mérat, je crois, qui me dit un jour: «Tu sais

que le vieux romantique Philothée O’Neddy est, avec toi, au ministère.»

J’avais déjà lu _Feu et Flamme_, et, deux jours après, sans qu’on eût eu

besoin de m’en dire davantage ni de percer à jour l’anagramme dont il

s’était fait un pseudonyme dans les lettres, j’étais venu assurer

respectueusement notre camarade Dondey de mon admiration sympathique et

vraie. Il me fit l’honneur d’accueillir sans défiance une déclaration si

contraire aux procédés dont il était l’objet. Nos mains se serrèrent, et

aujourd’hui encore, une buée me monte aux yeux aux souvenirs que

j’évoque, tant ils ont gardé chez moi de prix et de réelle tendresse.

C’est que j’ai rencontré, dans la vie--même en dehors du monde où nous

nous trouvions--peu de figures plus attachantes que celle-là, peu

d’êtres méritant mieux la double estime qui vient du cœur et qui vient

de l’esprit, peu de natures aussi vraiment belles et malheureuses.

Dondey demeurera toujours, pour moi, le type de ceux qui s’abîment

lentement sous l’écroulement de leur rêve, avec des révoltes contenues,

avec des résignations sublimes, constamment trahis par l’élévation de

leur propre caractère,--car ceux-là réussissent surtout dont le

caractère est moins haut que le talent;--avec moins de dévouement aux

siens, avec moins de délicatesse dans les choses de la vie, avec une

morale plus conciliante aux infamies coutumières, celui-là eût fait

certainement son chemin. Car il avait, comme l’a dit si bien Théophile

Gautier, cette qualité maîtresse: la force. Force toute intérieure qui,

au lieu de le pousser en avant, semblait n’être occupée qu’à le briser

lui-même. Jamais âme humaine ne contint un plus riche foyer

d’impressions et de pensées. Mais je ne sais quel voile en interceptait

la chaleur et la clarté, si bien que ce grand feu ne servait qu’à le

consumer, sans jeter au dehors aucun rayonnement glorieux. Il y avait en

lui de l’Œdipe marchant dans un insondable mystère, et j’aurais

volontiers conçu sous ses traits le grand aveugle entrant à Colonne,

mais sans le bras d’Antigone pour soutien.

Que ces images ne vous semblent pas exagérées. Est-il drame plus

poignant, est-il tragédie plus sombre que cette lutte contre la fatalité

que tout homme porte en soi, que ce combat, dont nous sommes les

éternels vaincus, entre la splendeur de notre rêve et le dégoût de la

réalité, que cet abîme où s’entasse, sans l’emplir jamais, le néant de

nos espérances? Nul autant que Dondey n’incarna ce destin misérable; nul

n’en épuisa les tortures avec une pareille intensité. Aussi, de tous les

vers que je lui soumis--et, avec mon cher maître Théodore de Banville,

c’est à lui que je dois les meilleures leçons--aimait-il surtout

ceux-ci, que j’avais faits la pensée tendue vers lui:

GLORIA CHRISTI.

Jésus, ta croix insulte à plus d’une potence

Où d’aussi grands que toi sont morts désespérés.

Qui pourrait les compter, les martyrs ignorés

Dont une mort infâme a payé la constance?

Plus d’un autre a souffert, Sauveur du genre humain,

Pour le rêve insensé des choses immortelles.

Mais leurs religions, Jésus, où sont-elles?

Quelle bouche a baisé leurs pas sur leur chemin?

Ils portaient, comme toi, des mondes dans leurs têtes,

Que l’oubli, dans ses flots, a noyés sans remords.

Naufrages sans témoins! Ils sont morts! Deux fois morts!

Le ciel a refusé sa foudre à leurs tempêtes.

Ta mort fut douce à toi, de charmes infinis:

Sur le sein d’un ami tu bus le dernier verre,

Et Madeleine, en pleurs, consola ton calvaire,

Comme autrefois Vénus les mânes d’Adonis.

Mais vous, sombres martyrs des œuvres méprisées,

Aux pieds de vos gibets les loups seuls sont venus,

Et le vent, seul, a bu les sanglantes rosées

Que poussait l’agonie à vos fronts méconnus!

--Je m’en veux de rappeler des vers de moi à propos d’un tel poète,

mais je suis fier du plaisir avec lequel il sembla accueillir la

dédicace de ceux-ci. Ce fut, pour moi, une époque de causeries

charmantes et instructives. Elles coupaient souvent heureusement la

monotonie d’un travail qui n’était guère plus dans mes goûts que dans

les siens. Nous les poursuivions quelquefois, après l’heure du bureau,

jusque sous les ombrages du Jardin des Plantes, dont il habitait le

voisinage. C’est lui qui m’apprit à aimer ces calmes avenues, chères au

petit monde ouvrier, avec leurs bancs où s’asseyent les mères en cheveux

endormant dans leurs bras de pauvres petits qui clament déjà à la misère

future, où les amoureux se serrent l’un contre l’autre, buvant dans

l’air la muette extase et le parfum vague qui monte des parterres.

Nous marchions là tous deux dans le sable qui criait, et Dondey, à qui

ce coin de nature citadine, l’arôme des frondaisons et le souffle du

vent dans les arbres donnaient je ne sais quelle allure délivrée, quel

hennissement intérieur de cheval revoyant les prairies, Dondey, pressant

tantôt le pas ou le ralentissant, suivant le mouvement de sa pensée,

m’apparaissait tout autre que dans la lumière tristement tamisée par les

vitres de notre commune prison. Il me rappelait ces deux vers de

Beaudelaire traduisant une impression presque pareille:

Son œil s’était ouvert comme l’œil d’un vieil aigle!

Son front tragique était taillé pour le laurier.

Au pays des souvenirs · 第 2 / 15 段