AU PAYS
DES
SOUVENIRS
_A LA MÊME LIBRAIRIE_
LE LIVRE DES JOYEUSETÉS, 1 vol. 10 édition 3 50
LE DESSUS DU PANIER, 1 vol. 6 édition 3 50
LES CAS DIFFICILES, 1 vol. 8 édition 3 50
_ARMAND SILVESTRE_
AU PAYS
DES
SOUVENIRS
MES MAITRES ET MES MAITRESSES
[colophon]
PARIS
L. FRINZINE, ÉDITEUR
112, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1887
Tous droits rigoureusement réservés.
A MON AMI
CHARLES DESFOSSEZ
AVANT-PROPOS
_J’ai noté, au caprice de ma mémoire, les traits de ceux qui me furent
amis ou simplement curieux dans la vie littéraire. J’ai recueilli les
pages écrites au hasard des voyages sur les villes qui me furent chères.
Enfin j’ai rassemblé les quelques feuilles ou les mémoires de mon
enfance étaient écrits._
_Il y a plus de moi-même dans ce livre que dans tous les autres, puisque
je suis à l’âge où la plus grande partie de la vie appartient déjà au
passé. Je l’ai composé avec un plaisir très particulier, parce qu’il est
doux de se souvenir._
_La fantaisie n’y tient aucune place. Tout y est vrai. Je n’avais rien à
imaginer pour que mon cœur y trouvât des dettes de reconnaissance à
payer, parce que j’ai rencontré de sincères affections dans le monde. Je
n’avais pas à mentir pour y intéresser à mes anciennes tendresses, parce
que j’ai beaucoup aimé._
ARMAND SILVESTRE.
1?? Janvier 1887.
PROFILS PERDUS
I
GEORGE SAND
J’attendais impatiemment l’inauguration de la statue de Millet sur la
grande place de La Châtre. Car c’était encore pour moi une grande
curiosité de savoir comment il avait compris George Sand. Non que je me
défiasse un seul instant d’un talent éprouvé comme le sien; mais je ne
sais pas de tâche plus complexe que celle qu’il avait entreprise.
Comment enfermer dans un bloc inerte le mouvement d’un des esprits le
plus admirablement actifs de ce temps? Comment faire rayonner au faîte
d’un marbre la lumière dont vivait ce clair et brillant génie? Comment
échauffer la pierre des feux de cette âme? Il y avait là de quoi
troubler les plus hardis. Croiriez-vous qu’à l’époque où, sous la
présidence de Victor Hugo, une Commission s’institua solennellement pour
ériger un monument à George Sand, dans Paris même, un des plus célèbres
parmi les sculpteurs de notre jeune école me dit fort gravement qu’il ne
la concevait pas autrement que sous les traits d’une amazone!
Il y eut plusieurs George Sand, en effet, sans compter celle-là, que
nous laisserons à la fantaisie des admirateurs à venir, et qui ne sera
peut-être pas la moins vraie. Il y eut la jeune femme qui, d’un grand
essor littéraire, surgit éblouissante de beauté, de vigueur et de
poésie, enivrée de nature et jetant aux échos les accents les plus
passionnés qu’oreille humaine ait jamais entendus;--il y eut la femme
plus recueillie déjà, que les souffrances du siècle avaient touchée au
cœur, dont les rêves généreux avaient couronné le front et dont Thomas
Couture a laissé un magnifique portrait aux deux crayons:--il y eut
enfin la femme vieillie qui sut entourer la fin de sa vie d’une
souveraine dignité, l’aïeule sainte qui, des tendresses du foyer, fit à
ses derniers ans une auréole, l’ouvrière obstinée d’une tâche de
dévouement. C’est celle-là que je préfère à toutes, sans doute parce que
c’est celle-là que j’ai connue et aimée!
* * * * *
Quel monde de souvenirs éveille en moi ce seul nom!
C’est en 1866 que je vis George Sand pour la première fois. Sans me
connaître, elle avait écrit, pour moi, la préface d’un livre de vers
dont elle avait trouvé et parcouru les épreuves chez Eugène Fromentin.
Le livre est épuisé depuis longtemps, mais la préface a été réimprimée
dans la collection Calmann Lévy et méritait cette exhumation; car elle
contient de superbes aperçus sur la poésie. Témoin ces lignes
merveilleuses: «Moi je dis que la lumière naîtra d’une sensation
traduite par l’élan poétique. Une impression spontanée, chez un esprit
supérieur, caractérisera tout à coup l’homme nouveau. Sera-ce l’amour ou
la mort qui parlera? Peut-être l’un et l’autre. Peut-être que, dans
l’extase du plaisir, excès de vitalité, ou dans la volupté du dernier
assoupissement, paroxysme de lucidité, l’âme se sentira complète. Alors
la vraie poésie chantera son hymne de triomphe. Les mots esprit et
matière feront place à un mot nouveau...» Comme tout cela est
éloquemment dit et d’une belle envolée lyrique!
Fromentin était alors grand ami de M?? Sand. Je ne sais plus tard ce qui
avait interrompu leurs relations, mais je sais que Fromentin pleurait,
en me racontant comment, après trois ans passés sans la voir, elle lui
avait ouvert les bras comme au fils prodigue, et l’avait appelé: son
cher enfant!
Quand j’allai la remercier de ce bienfait inattendu, elle demeurait rue
des Feuillantines, dans un petit appartement assez bas. Il était cinq
heures; le jour d’hiver tombait; il faisait sombre. Mais le modeste
salon où elle me reçut me parut illuminé par sa présence. Il m’est
resté dans l’esprit, je dirais presque dans les yeux, avec l’intensité
que prennent sous les yeux les objets quand l’esprit est tout à une
émotion. Une petite table en chêne avec un tapis, une chaise haute, au
mur une superbe esquisse de Delacroix, le maître de son fils. Je ne pus
trouver un seul vocable de reconnaissance. M?? Sand fut aussi quelque
temps sans me parler, et le premier mot qu’elle prononça fut celui de
timidité,--pour elle-même! Je crois bien que nous n’avons pas dit vingt
paroles à nous deux ce jour-là. Et cependant je sortis de là adopté, me
réfugiant sous le patronage d’un esprit plein de grandeur et de
tendresse, sentant en moi je ne sais quoi de filial pour ce génie
clément aux faibles, pour cet être si plein d’une bonté pénétrante, pour
cette femme auguste dont l’âge nimbait le front d’une auréole d’argent.
Elle ressemblait cependant encore, dans ce temps-là, au portrait dont
j’ai parlé plus haut. Ce qui m’avait frappé, c’était la fermeté
persistante de ses traits, malgré un certain embonpoint de visage. Ils
donnaient l’impression de ces images de cuivre, où les rides elles-mêmes
ont des vigueurs et des rigidités. Rien d’affaissé dans le développement
du menton, rien qui sentît la vieillesse. Ses mains m’avaient surtout
rempli d’admiration: de vraies petites mains d’homme, effilées aux
doigts, légèrement charnues sur le dessus, et qui semblaient modelées
dans un métal pur et souple à la fois, des mains faites pour le travail
et les loyales étreintes... si petites avec cela! Je n’en ai jamais revu
de pareilles. Quand elles laissaient tomber, dans un verre à moitié
plein d’eau, une cigarette achevée, elles avaient, en se relevant, comme
un essor de papillon blanc qui s’envole.
* * * * *
Ce n’est que deux ans après que j’allai à Nohant pour la première fois.
On partait de Châteauroux dans une façon de diligence: trois bêtes
efflanquées devant et un rustre au sommet, attachant ses guides au siège
pour pouvoir mieux fouailler des deux bras. Une casserole derrière une
agonie de chevaux. Je ne décrirai pas le paysage. C’est celui que George
Sand a donné pour décor à ses plus admirables romans. A vrai dire, je ne
l’aurais peut-être pas remarqué beaucoup, s’il ne m’eût fait revivre
sous le charme des descriptions amoureusement lues. Mais des idylles se
dressaient pour moi tout le long de la route. Tout paysan était un
Champi, et toute mendiante une Fadette. J’étais hanté par ce monde
charmant qui vivra dans l’immortalité de ses récits, comme celui des
églogues de Théocrite, le grand Syracusain. J’ai compris alors combien
un grand poète fait sienne la terre que foulent ses pas!
Assez uniforme, d’ailleurs, ce grand chemin, bien que bordé par des
horizons d’un grand aspect. Rien n’y annonce l’approche de Nohant,
qu’un bouquet de gros arbres dissimule. A peine descendu, pourtant,
j’étais au seuil de la maison... du château, comme on dit là-bas. J’ai
mieux à faire qu’à en décrire l’ordonnance intérieure, qui, bien que
simple, ne manque pas d’une certaine grandeur aristocratique. De hautes
et larges pièces dominant le parc de toute la hauteur d’un perron
monumental. O chère maison! il me semble que, pour y avoir vécu si peu
de temps, j’y ai laissé le meilleur de moi-même!
Mais que d’impressions j’en ai emportées en échange! C’est là seulement,
dans le milieu calme et plein d’affections saintes qu’elle avait choisi
pour y vieillir, que George Sand était elle-même et tout entière. Ne se
retirant que tard, pour travailler une partie de la nuit, elle donnait à
ses hôtes, avec quelques heures de la journée, toutes celles de la
soirée. Pendant que ses mains tourmentaient les pièces d’un casse-tête
chinois ou habillaient une marionnette,--car elles ne restaient jamais
inoccupées, ces petites mains vaillantes!--elle causait avec un laisser
aller plein de charme et un abandon plein de condescendance. Son esprit,
trop créateur pour descendre à la critique, n’en formulait pas moins des
jugements fort nets sur les contemporains. Je l’entendis un jour
défendre Béranger, comme poète, avec une éloquence pleine de finesse.
Elle devina la première, dans l’aînée des filles de Théophile Gautier,
un écrivain de race, héritier du génie paternel. Elle n’avait jamais
cessé de lire beaucoup, et concluait toujours quelque chose de ses
lectures.
Mais c’est dans les promenades du soir, en été, promenades à travers le
parc, et qu’elle terminait à la première tombée de la nuit, qu’elle
était vraiment admirable à entendre! Elle y parlait volontiers des
grandes choses de l’âme et de la vie avec la simplicité d’un esprit
absolument sincère, confiant dans les destinées, n’éprouvant,
d’ailleurs, aucun besoin de solemnité pour sonder les mystères de sa
propre foi. Ah! que j’ai souvent maudit l’insecte dont le vol
interrompait quelqu’un de ses aperçus magnifiques sur l’avenir, en
réveillant ses appétits chasseurs de naturaliste! Il s’en est peut-être
fallu d’un simple phalène venu à la traverse qu’elle m’ait converti à
son déisme tranquillisant et à son spiritualisme consolateur!
Déisme d’artiste, car son plus grand argument était la beauté de la
nature! Spiritualisme de privilégiée, qui sentait ses admirables
facultés s’aviver encore aux étreintes de la vieillesse.
* * * * *
Chemin de joie, chemin de deuil, cette route de Nohant!
Après quelques voyages heureux, ah! le triste et dernier voyage! La
nouvelle fatale n’avait été sue que tardivement à Paris. Quelques amis
à peine avaient pu venir: Gustave Flaubert, Alexandre Dumas, Edmond
Planchut, le prince Napoléon; mais, tout le long de la route, les
paysans endimanchés et tristes sous leurs habits de la fête, marchant
tous dans la même direction, silencieux et recueillis. C’était une de
ces journées indécises, où le soleil ne se montre guère qu’à l’aube et
blanchit seulement un coin de l’horizon. Vers dix heures, les nuages
avaient pris possession définitive du ciel et y couraient à peine
au-dessus de nos têtes, poussés par un vent tiède. Comme le grand jardin
me parut désert! J’osai y marcher à peine; le bruit de mes propres pas
me faisait mal: il me semblait que j’effrayais des ombres chères et que
toutes ces reliques insensibles me regardaient avec un air offensé.
Pendant qu’on discutait la question du service religieux, je me mis à
parcourir, seul, le parc sous les premières fraîcheurs de l’ondée.
Seul--pas tout à fait--le chien favori de George Sand, le pauvre Fadet,
qui m’avait si bien fait, à ma première visite, les honneurs des
moindres allées du jardin, vint me tenir un moment compagnie. Nous
étions brouillés depuis ce temps-là, je ne sais pourquoi,--car Fadet
était affreusement susceptible; la douleur commune rapprocha, un
instant, l’homme et la bête. Il marchait, la tête basse et la queue
inflexiblement droite, à côté de moi; puis, tout à coup, à un carrefour
de peupliers, il me quitta brusquement avec un grognement plaintif.
On s’était mis d’accord. La cloche tintait pour les funérailles. Bientôt
chacun avait franchi le seuil, derrière la bière, cueillant au passage
une feuille de noyer, suivant la coutume du pays. La petite place
disparaissait sous un égrènement de têtes nues. Tous les genoux étaient
dans la boue. Le corps ne fit guère, d’ailleurs, que traverser l’église,
sous une vague et inutile absolution. A deux pas, la fosse était
ouverte, attendant sa proie. Quelques tertres tout autour, dont la
plupart disparaissaient sous les herbes folles, indiquaient, seuls,
qu’on était dans un cimetière; toutes les floraisons des champs
s’épanouissaient dans cet enclos, rarement visité. Par la bouche de Paul
Meurice, Hugo lança à la morte cet admirable adieu: «Je pleure une morte
et je salue une immortelle!»
Et puis, tout fut dit. La foule se dispersa lentement en silence. Il
pleuvait. Jamais les larges gouttes d’orage qui sonnaient sur les
feuilles ne me parurent plus être des larmes!
Il y a trois ans déjà que Maurice Sand a ramené de Nohant le fameux
théâtre de marionnettes qui occupait une si grande place dans les
plaisirs simples qui y étaient goûtés. Réédifié par ses soins, à Passy,
il y fonctionne à nouveau, et j’y ai vu donner déjà, depuis cette
restauration, plusieurs ouvrages inédits. Quelque apparence enfantine
qu’eût cette institution, elle n’en mérite pas moins un sérieux
commentaire; car il est certain qu’elle tint dans la vie de George Sand
une place que le caractère seul de celle-ci peut expliquer. N’est-ce pas
sur cette petite scène qu’elle fit représenter, avant de les livrer au
goût des directeurs et au caprice du public, toutes ses pièces,
c’est-à-dire un œuvre dramatique considérable? Car on y reviendra au
théâtre de George Sand, lequel est plein de qualités de premier ordre.
On jouera, un jour, _le Pressoird_ et _le Drac_ aux Français, parce que
ce sont deux chefs-d’œuvre de forme et de sentiment, qui ont leur place
toute marquée auprès du _Mariage de Victorine_. _Le marquis de Villemer_
tiendra le répertoire, soyez-en convaincus, plus longtemps que _le Monde
où l’on s’ennuie_. C’est que sur la scène, comme dans le livre, c’est
par le style que les ouvrages vivent. On s’en aperçoit bien toutes les
fois qu’on veut reprendre aujourd’hui une comédie de M. Scribe. Et
pourtant, ce dernier eut toutes les adresses du métier qu’on refuse
communément à M?? Sand. Mais que vaut cela contre une pensée juste ou
touchante exprimée dans une langue immortelle?
J’ajouterai que des comédiens même médiocres suffisent à faire valoir
celles-ci. _François le Champi_ peut se passer d’acteurs de génie. C’est
si vrai, qu’on a pleuré aux pièces de Georges Sand jouées par ses
marionnettes! Aussi attachait-elle à cette première épreuve une immense
importance, et la vit-on faire des changements considérables après ces
curieuses et intimes représentations. Elles avaient lieu, d’ailleurs,
avec une solemnité qui eût pu sembler comique dans un autre milieu. M??
Sand et sa belle-fille se mettaient en toilette de soirée pour ce petit
spectacle d’élus.
* * * * *
Le système de ces marionnettes était le plus simple du monde, celui que
Guignol a popularisé. Ne me parlez pas, en effet, de ces odieuses
petites poupées en bois, dont une série de fils de fer tenus par en haut
secoue automatiquement les membres grossièrement agencés. Rien d’humain
et de réellement vivant dans cette danse de Saint-Guy. Celles, au
contraire, que dirige intérieurement le doigt plongé jusque dans la
tête, participent à toutes les intentions intellectuelles de celui qui
les fait mouvoir; et, de si loin que leur vienne cette secrète poussée
de l’âme, elle suffit à les animer et à les faire vivre vraiment.
Certains animaux exécutent, aux yeux des observateurs consciencieux, les
pantomimes les plus compliquées avec les simples ondulations de leur
queue. Ainsi l’homme peut exprimer bien plus de choses qu’on ne le
croirait tout d’abord avec des mouvements restreints de la main. Les
gens habiles à manier les acteurs d’un Guignol en font de petits êtres
parfaitement dociles à leur pensée. De là le goût de plusieurs esprits
fort distingués pour ce genre de spectacle, qui charma longtemps les
après-midi de Charles Nodier, et pour lequel le pauvre Duranty a composé
des ouvrages aussi spéciaux que réellement amusants. Pour revenir aux
marionnettes de Nohant, Maurice Sand avait mis à leur service son goût
d’artiste, et en avait fait des figurines d’une valeur plastique très
supérieure. C’est dans du bois de premier choix qu’il leur avait sculpté
des têtes vivantes comme celles des dessins de Daumier, ornées de toutes
les couleurs de la jeunesse ou sillonnées par toutes les rides de la
décrépitude, des têtes où revivaient des types cent fois entrevus. Quant
aux yeux, ils étaient faits avec des têtes de clou, dont le luisant très
doux finissait par contracter les caresses du regard. Restait le
costume. Eh bien! il était traité avec une conscience d’archéologue,
donnait lieu à des recherches de bénédictin, et c’était M?? Sand
elle-même qui, du bout de ses doigts de fée, en assemblait les chiffons
avec une merveilleuse coquetterie, oubliant le roman commencé pour ce
travail d’aiguille, auquel elle excellait.
* * * * *
J’arrive au point important, à la psychologie qui se dégage de ces menus
détails. Avec cette puissance de création, ou mieux, d’incarnation qui
la faisait vivre elle-même dans les héros de ses livres, lesquels n’ont
exprimé jamais que ses propres pensées. George Sand était arrivée à
douer de la même intensité d’existence que des personnes réelles ces
petits personnages de bois, ces marionnettes insensibles. Elle leur
prêtait des sentiments en logique parfaite avec la nature qu’elle avait
conçue pour eux, et en parlait avec autant de sérieux que des gens qui
passaient dans sa vie. Chacun de ces acteurs avait son nom, son
caractère, son individualité parfaite, depuis Balandard, régisseur
général, excellent homme, mais comédien médiocre, qui n’avait jamais pu
se guérir de la fâcheuse habitude de parler du nez, jusqu’à M??? Eloa,
la jeune première, créature sensible et plus femme à elle seule
qu’Hélène, Cléopâtre et Manon Lescaut. Le fait est qu’elle était
délicieuse, cette Eloa, avec sa perruque blonde en vrais cheveux, son
nez à la grecque et le ton bleuâtre des deux petits bouts de fer rond
qui rêvaient sous son sourcil, noblement dessiné d’un coup de pinceau.
Son nom vient, malgré moi, sur mes lèvres avec celui des femmes
autrefois aimées. Car on imagina, à Nohant, toute une intrigue entre
cette comédienne et moi, et si la loi sur la recherche de la paternité,
dont on nous doit gratifier, eût fleuri en ce temps-là, je ne sais à
quelles extrémités de procédure se seraient portés contre moi mes hôtes
indignés. Au fait, j’en ai peut-être aimé de plus insensibles que cette
fille de hêtre, et dont le cœur ne battait pas davantage. Son souvenir
est bien à sa place parmi les illusions dont j’ai revêtu des poupées
vivantes qui ne la valaient pas. Ce que j’ai voulu établir, c’est que
rien ne prouvait mieux les dons imaginatifs de George Sand et sa
puissance de création que la vie dont elle avait animé ces petits
personnages, vie attrayante, vie contagieuse; car, à force d’en parler
avec sérieux à ceux qui l’entouraient, elle leur inspirait la même
vision et les enveloppait de l’atmosphère où se mouvait sa propre pensée
parmi ces innocents fantômes. Il y aurait, certes, matière à philosopher
sur cette faculté étrange, et les théories spirituellement panthéistes
de Mallebranche y trouveraient une pittoresque confirmation.
* * * * *
Autre caractère à déduire de ces enfantillages sublimes: une sérénité
d’âme sans défaillance; le repos absolu d’une conscience qui, du faîte
moral où elle s’était placée, jugeait sans terreur, comme sans
faiblesse, la vie écoulée. Qui dira la majesté tranquille de cette
aïeule dans la famille reconstituée autour d’elle, entre ses enfants et
ses petites-filles, à qui elle-même apprenait à lire suivant une méthode
ingénieuse dont elle a emporté le secret, sainte figure du foyer
qu’aucun bruit du dehors ne trouble et pour qui rien du passé ne parle
plus que par échos. La grande simplicité, exempte de tout embarras,
avec laquelle George Sand parlait, dans l’intimité, de tous ceux qui
l’avaient approchée, disait bien nettement qu’elle ne se sentait de
reproches envers aucune mémoire. Ses jugements, très bienveillants à
l’ordinaire, n’étaient rigoureux que pour quelques-uns; mais on y
sentait alors le froid d’une implacable justice. Il demeurait clair
qu’elle n’avait eu d’illusions que celles qu’elle avait voulu avoir, et
que la lucidité naturelle de son esprit s’était exercée à travers les
élans les plus généreux de son cœur. C’est en quoi on devinait surtout
en elle une nature supérieure complète et d’une incomparable puissance.
Les âmes débiles devaient se briser à ce roc. Demande-t-on compte au
torrent des roseaux qu’il ploie et emporte? En descend-il moins des
cimes pures? En reflète-t-il moins les transparences azurées du ciel?
Elle avait en elle quelque chose de ces forces inconscientes, qu’il faut
admirer même parmi les ruines qu’elles laissent après elles. Ceux qui
ont parlé légèrement de sa vie ont eu tort de la mesurer à la toise
commune. Le cœur était si haut, chez elle, qu’on n’y pouvait atteindre
que lorsqu’elle daignait le baisser.
* * * * *
Mais avec quelle mansuétude infinie elle y laissait puiser les faibles,
comme à une source toujours renaissante! Sa correspondance est là pour
proclamer cette bonté ineffable qui s’épanchait comme l’eau fécondante.
Le quatrième volume, le dernier paru, est, à ce point de vue, le plus
merveilleux comme enseignement. Quelle lettre admirable que celle où
elle refuse d’accepter du gouvernement une récompense littéraire
équivalente au prix que l’Académie gardait jalousement pour de meilleurs
écrivains qu’elle! «Si j’étais malade, infirme et dans la misère,
dit-elle, je demanderais peut-être ce que j’ai plusieurs fois demandé
pour des malheureux. Mais je me porte bien, je travaille et je n’ai pas
de besoins.» Et quelle dignité dans les lignes suivantes, que je trouve
un peu plus loin: «Il ne me paraîtrait pas _honnête_ d’accepter une
générosité à laquelle de plus à plaindre ont des droits réels. Si
l’Académie me décerne le prix, je l’accepterai, _non sans chagrin_, mais
pour ne pas me poser en fier-à-bas littéraire et pour laisser donner une
consécration extérieure _à la moralité de mes ouvrages prétendus
immoraux_.» Je vous disais bien, plus haut, qu’elle n’avait jamais
accepté, dans la pureté intime de sa conscience, les jugements dont ses
livres et dont ses actes avaient été l’objet.
C’est son jugement, à elle, sur les uns et sur les autres que confirmera
certainement la postérité. Celle-ci ne comprendra guère qu’un reproche
d’immoralité ait pu s’élever contre des ouvrages où le culte fervent du
beau est enseigné à chaque ligne, où les plus hautes passions vibrent
avec un admirable accent de sincérité, où l’amour est déifié dans le
plus magnifique des langages, et qui ne laissent jamais l’âme sans un
sursaut vers les mondes supérieurs des sentiments et des idées.
II
THÉOPHILE GAUTIER
Quand parut, en 1866, mon premier volume de vers, celui-là dont George
Sand avait écrit la préface, je le voulus apporter moi-même à Théophile
Gautier. Je fis donc le pèlerinage de Neuilly où le poète demeurait déjà
et j’allai sonner à la porte de la maison de la rue de Longchamps qu’il
occupait au numéro 32. J’eus grand’peine à me faire entendre. Enfin une
vieille demoiselle entr’ouvrit l’huis, un chat sur le bras; j’entendis,
à l’intérieur, des aboiements de chien et des rires de jeunes filles. Je
demandai le maître; il me fut répondu qu’il n’y était pas et je m’en
allai tristement, après avoir remis mon volume à la vieille demoiselle.
Je sus depuis qu’il n’était jamais parvenu à son destinataire, l’aînée
des filles de Gautier ayant jugé à propos d’en gratifier immédiatement
sa bibliothèque privée. J’ai fait bien des courses pareilles vers la
même époque, et dans des buts semblables. Pourquoi celle-là m’est-elle
demeurée si nette dans la mémoire? Pourquoi ai-je cru souvent revivre ce
jour de printemps, dans cette petite rue ensoleillée, et pourquoi cette
maison, qui n’avait rien de remarquable en elle, m’avait-elle laissé une
image si vivante et si ineffaçable dans l’esprit? Etait-ce le
pressentiment des longues heures que j’y devais passer, bien des années
après, qui me hantait déjà? Pourquoi non? Certains lieux semblent
prédestinés à nos joies et à nos tristesses, et on dirait qu’une
inflexible loi nous y ramène aux heures voulues. Peut-être était-ce,
beaucoup plus simplement, la grande curiosité dont la personnalité
littéraire de Gautier m’avait saisi et qui se répandait sur les moindres
choses le concernant.
C’est au collège, en rhétorique, que j’avais, pour la première fois, lu
ses vers. De tous les poètes français, André Chénier, si fort imprégné
du génie grec, était alors celui que j’aimais le mieux, et je ne
concevais pas qu’on pût procéder actuellement d’un autre, tant il me
semblait avoir heureusement renouvelé la langue rythmique si fort
affadie par les pseudo-classiques. Les petits poèmes de Gautier d’une
forme si impeccable, d’une couleur si éclatante, d’une inspiration si
originale me bouleversèrent absolument. Cette précision dans l’image, ce
soin musical de la rime, cet admirable usage du verbe toujours mis à sa
place, l’étrangeté de certains mots sonnant, dans les phrases, comme des
cymbales indiennes, tout en était nouveau et inattendu. C’est que
Théophile Gautier fut un Chénier à sa manière, un rénovateur de la
langue française, un Maître dans la plus haute acception du mot. Son
rôle est immense dans la poésie contemporaine. Il en inventa l’ode comme
Victor Hugo l’épopée. Il commença l’œuvre dont Théodore de Banville
devait atteindre le couronnement.
Durant plusieurs années je vécus sur le souvenir de ma première visite,
non pas à Gautier, mais aux murailles du temple où respirait le dieu. Je
le connaissais par ses portraits et pour le rencontrer quelquefois sur
le boulevard, majestueux parmi la foule, immédiatement reconnaissable à
sa chevelure Mérovingienne et à sa barbe fleurie, sachant, seul au
monde, porter sans impertinence le lorgnon traditionnel, l’air
bienveillant, doux et indifférent. Mais chez moi l’admiration prend
volontiers d’abord la forme de la terreur. L’émotion que m’inspiraient
ces rencontres était plutôt pour me les faire éviter que rechercher. Je
descendais de loin, du trottoir, quand je l’apercevais, ne me trouvant
pas digne de fouler le même sol que ce grand artiste.
C’est en 1871 seulement, après la guerre, que je lui fus officiellement
présenté par Arsène Houssaye qui venait de fonder un journal: _La
Gazette de Paris_, et en avait donné le feuilleton dramatique à son
illustre compagnon de jeunesse. Disparue, _La Gazette de Paris_ après
quelques heures d’éclat. Elle mérite bien, au passage, un mot de
souvenir. C’était une grande feuille politique faite par un poète. Vous
allez immédiatement juger la place qu’y occupait le souci des affaires
publiques: ce fut moi et un de mes plus brillants confrères du
journalisme léger qui furent choisis, pour parler aux populations
des choses du gou¡rvernement.--«Mais nous n’y entendons
rien!» nous étions-nous écrié l’un et l’autre à cette étrange
proposition.--«Précisément, c’est ce que je veux, nous avait répondu
Arsène Houssaye. Contrairement à ce qu’on pense d’ordinaire, la
politique est un art naïf, un art de bon sens. Ceux qui en font leur
carrière sont absolument insupportables. Vous direz tout ce qui passera
par votre tête et ça sera certainement moins ennuyeux, probablement plus
raisonnable.»--«Mais nous n’avons pas du tout les mêmes
aspirations.»--«C’est encore ce que je recherchais avant tout. Les
opinions sont actuellement très divisées en France, et un journal qui se
respecte doit leur donner satisfaction à toutes. Vous ferez
alternativement l’article de fond. Celui de Silvestre, qui était jacobin
sous l’Empire, aura pour titre: _Lettres de l’Extrême gauche_, et le
vôtre, mon cher X..., paraîtra sous la rubrique: _Lettres de l’Extrême
droite_. Rien pour les opinions moyennes qui n’ont pas besoin d’être
spécialement représentées, puisqu’elles résultent d’un compromis entre
les extrêmes. Allez! Et évangélisez, en conscience, les gobe-mouches qui
aiment cette littérature-là.»
Ainsi parla le doux philosophe qui dota l’Académie d’un fauteuil de
plus. Il n’y avait pas à répliquer. Huit jours après, je terrorisais,
trois fois la semaine, les conservateurs, et X... annonçait aux
nouvelles couches le retour de son roy bien-aimé sur un cheval blanc.
Ah! nous n’y allions pas de main morte! Comment nous dépassâmes la
mesure au point d’étonner le patron lui-même, ce qui n’est pas facile,
et de le décider à refréner notre lyrisme extra-parlementaire, c’est
trop drôle en vérité pour que je ne vous le conte pas. Un jour X...
arriva au journal très affairé... Un enterrement tout à l’heure...
Article pas fait...--«Mon cher Silvestre, finit-il par me dire, prenez,
je vous en prie, ma place aujourd’hui, dites ce que j’aurais dit et
autant que possible comme je l’aurais dit. Demain je ferai votre lettre
de l’Extrême gauche pour vous. Ce matin je vous confie celle de
l’Extrême droite.» C’était un chassé-croisé de partis; une palinodie
effroyable. Mais bah! une fois! Il faut bien obliger un camarade.
D’ailleurs il serait doux, le lendemain, d’aller manger une friture au
Bas-Meudon, en aimable compagnie, au lieu de faire du sous-Rochefort à
tant la ligne. J’acceptai. Après tout, ce n’est pas en mon nom que
j’allais officier.
Mais j’éprouvai alors combien il est difficile aux honnêtes gens de
parler contre leur pensée. Ce me fut une incroyable torture d’esprit que
de me demander ce qu’un légitimiste pouvait bien dire, et, de peur
d’être un monarchiste timide, je dépassai ce qui pourrait servir de
_desideratum_ à un tyran. Je demandai hardiment le rétablissement des
privilèges, la restauration immédiate du droit de jambage qui m’a
toujours paru le plus précieux de la noblesse, le relèvement de la
Bastille agrandie, l’inquisition, la Saint-Barthélémy, etc..,
etc...--«Un peu vif l’article de X...!» dit simplement Houssaye. Mais ce
fut bien pis le lendemain! X... aussi, qui était convaincu et
consciencieux, voulut bien faire les choses pour moi et ne me pas
laisser la renommée d’un démocrate à l’eau de rose. En style de Père
Duchesne, il réclama la guillotine en permanence, une nouvelle édition
des massacres de Septembre, une statue de Carrier à Nantes, une édition
nationale des œuvres de Marat, etc., etc...--«Silvestre va me faire
envoyer à Nouméa» pensa Houssaye. Et, comme ce Parisien exquis ne
pouvait supporter l’idée d’être arraché aux boulevards pour aller
habiter une hutte par delà les mers, il interrompit notre collaboration
en partie double. L’idée n’en était pas moins féconde, puisqu’elle vient
de faire la fortune d’une feuille nouvelle.
Pour piquante que soit l’anecdote, elle ne m’en a pas moins fort écarté
de mon sujet. C’est donc à la _Gazette de Paris_ que je commençai à
connaître Théophile Gautier, n’osant pas lui parler encore, mais
l’écoutant avec religion. Arsène Houssaye avait su donner à ce petit
groupe, et cela immédiatement, toutes les cordialités de la camaraderie;
car nul ne s’entend mieux que lui à mettre les gens à l’aise, et je ne
sais pas de causeur qui donne davantage le goût de la causerie. Le
feuilleton dramatique paraissant le dimanche, Théophile Gautier
déjeunait avec nous pour corriger ses épreuves. Je revois encore la
grande table dressée dans une salle de rédaction transformée en salle à
manger, et le défilé des plats, toujours les mêmes, qu’on peut faire
venir du restaurant le plus voisin, poulets qualifiés de chapons sur un
menu calomniateur (mon Dieu, n’est-ce pas assez de manger les bêtes sans
les déshonorer!), homards mélancoliques dans leur pourpre comme des
rois, canetons attribués à Rouen à qui ne suffit plus la gloire de
Corneille. Et les vins donc! Tout ce qu’Argenteuil produit de mieux en
Haut-Bourgogne et en Bordeaux de la comète. Nous n’en étions pas moins à
une table royale, le Maître transformant tout autour de lui, comme dans
je ne sais plus quel conte de fée, en mets délicieux et en superbes
pierreries. Je connus là un Gautier bien portant encore, exubérant,
éclatant, et j’admirai tout d’abord avec quelle bienveillance il se
montrait à nous, les obscurs, et descendait de l’Olympe où je persistais
à le voir assis, des foudres sous les pieds, et tendant à Ganymède ou à
Hébé une coupe d’or. C’était un enchantement de l’entendre. Rien de plus
charmant que les souvenirs qu’il échangeait avec Houssaye relatifs à
leur vie commune et laborieuse d’autrefois, au noble temps du
romantisme, quand Gérard de Nerval était leur commensal et leur hôte,
dans cette pléiade idolâtre de Victor Hugo, où brillaient, astres de
troisième grandeur, la fantaisie macabre de Petrus Borel et le lyrisme
étouffé de Philothée O’Neddy. Pauvre Philothée O’Neddy! Bien des années
après seulement il avait revu Gautier dans tout l’éclat de sa renommée,
au dîner que suscita le livre de Charles Asselineau, et Gautier qui ne
l’avait pas rencontré depuis trente-cinq ans l’avait tutoyé, familier et
bon comme autrefois. Le vieil auteur de _Feu et Flamme_, pour qui la vie
avait été si dure et la gloire ingrate, avait les larmes aux yeux en me
contant cela.
Pendant la longue période qui précéda mes visites presque journalières à
la maison de la rue de Longchamps, ce fut par George Sand surtout que
j’appris à connaître Théophile Gautier. Il n’est pas d’homme, en effet,
dont elle parlât plus volontiers et avec une plus constante affection,
et elle en comprenait le talent admirable avec cette finesse
d’impression qui permet au génie d’apprécier ce qui est le plus
contraire à sa propre nature. Il serait malaisé, en effet, d’imaginer
deux tempéraments littéraires plus différents que celui de l’auteur de
_Lélia_ et celui de l’auteur de _Mademoiselle de Maupin_. Gautier était,
avant tout, pittoresque et d’une admirable précision picturale dans la
description, qu’il traitait en paysagiste de l’école du Poussin. Ce qui
est tout à fait étonnant dans George Sand, c’est qu’elle décrit fort peu
et vous donne l’impression très nette et très profonde des choses de la
nature, des sites où se promènent ses héros, en quelques lignes où ni
les couleurs ni les formes ne sont désignées. Gautier faisait voir, et
elle fait sentir. Prenez la _Mare-au-Diable_. George Sand vous a
transporté en plein Berry, et je ne sais pas de livre plus imprégné
d’une saveur de terroir. Cependant vous y chercheriez en vain ce que les
romanciers de l’école naturaliste prodiguent dans leurs volumes, au
point de sacrifier à l’intérêt des lieux celui de l’action. La façon
descriptive de George Sand rappelle les ébauches de Delacroix. Elle a
souvent des splendeurs lyriques. Témoin cet admirable vers sans rime que
je trouvai dans l’_Uscoque_:
Le soir est teint d’or pâle et de pourpre enfumée.
La façon d’être de Théophile Gautier n’était pas pour moins surprendre
George Sand que les qualités si personnellement magiques de son style.
Les côtés abracadabrants de son esprit, les côtés capitaine Fracasse et
gamin, le plaisir qu’il prenait à étonner en charmant, son humeur
bruyante et brillante, tout contrastait, tout était antithèse avec la
simplicité sincère et presque naïve quelquefois de George Sand. A part
qu’au fond, l’un et l’autre étaient extraordinairement timides, il était
impossible de se ressembler moins dans la conversation et de professer
une esthétique aussi dissemblable. Eh bien! par cette action étrangère
que les extrêmes exercent parfois l’un sur l’autre, nul de ses adeptes,
nul de ses admirateurs, pas même Charles Beaudelaire, qui l’avait
justement salué, dans la préface des _Fleurs du Mal_: «le poète
impeccable, le grand magicien ès-lettres françaises,» n’était plus ravi
et plus complètement que George Sand par les œuvres de Gautier. Elle
aimait l’homme autant qu’elle adorait l’artiste, et parlait avec un
attendrissement singulier de ce faux bohême, de ce faux viveur, de ce
faux impassible que le souci de sa famille courba, toute sa vie, sur sa
tâche comme un ouvrier.
Une seule fois, je crois, un mot de Théophile Gautier avait assez étonné
George Sand pour qu’elle le racontât souvent, comme on parle des choses
dont on n’a pas encore tout à fait pris son parti. Elle professait pour
Renan un véritable culte et prenait à son entretien un plaisir de
délicate. Or Gautier ne connaissait pas Renan et ne mettait aucun
empressement à le connaître: au fond il lui reprochait peut-être d’avoir
quitté l’habit sacerdotal; car Gautier avait pour les prêtres de toutes
les religions une vénération qui tenait de la terreur. Jamais il ne
souffrait qu’on les plaisantât devant lui, et je l’entendis répondre un
jour ce mot phénoménal à un homme de lettres qui se lamentait devant lui
parce que sa mère avait eu des faiblesses pour le curé de sa paroisse:
«Et qui de mieux qu’un prêtre, Monsieur, voudriez-vous que Madame votre
mère eût pour amant? Vous n’avez donc aucune religion?» Donc Gautier
était peu porté à faire la connaissance de l’auteur de la _Vie de Jésus_
et aucun courant sympathique ne l’attirait vers ce délicieux romancier
biblique. Or, madame Sand avait les enthousiasmes apostoliques, les
admirations dominatrices, cette belle foi qui veut que nos amis
partagent tous nos sentiments et toutes nos joies. Elle n’eut donc pas
de repos que Gautier, domptant son instinctive antipathie, eût accepté
de dîner avec l’homme dont elle lui chantait les louanges sur les
rythmes et sur les modes les plus variés. La rencontre eut lieu chez
Magny où George Sand, quand elle était à Paris, avait coutume de réunir
ses intimes dans le petit salon de droite, en entrant, au
rez-de-chaussée, lequel lui était ordinairement affecté.
Renan est un grand charmeur,--un pêcheur d’hommes, comme le Christ, dont
il a fait une figure humaine plus captivante que la divine. Il était
trop fin pour n’avoir pas senti qu’il avait une conquête à faire. Il fut
merveilleux de verve douce, de langage lumineux, audacieux et persuasif
à la fois, poète à ravir,--car je ne sais pas de plus beau poète en
prose que ce grand prosateur.--Madame Sand avait bu ses paroles et
Gautier l’avait écouté avec cette béatitude douce qu’il prenait en même
temps aux choses de la pensée et à celles du corps, également fait pour
goûter, dans toute sa saveur, un bon repas et un régal littéraire de
cette valeur. Quand Renan fut parti, madame Sand, absolument
enthousiasmée et ne doutant pas de la conversion de son ami, demanda,
fiévreuse, à Gautier:
--Eh bien, comment le trouves-tu?
--Je le trouve un peu calotin, répondit Gautier avec son impassibilité
voulue, en posant son lorgnon sur son bel œil doux de ruminant.
Le mot fut dur à George Sand. D’autant qu’elle en pénétrait le
sang-froid volontaire et menteur. Car un artiste comme Gautier n’était
pas pour méconnaître un artiste comme Renan.
J’ai dit que son esthétique était aussi différente que possible de celle
de madame Sand. La vérité est que madame Sand n’en professait aucune,
s’abandonnant aux plus merveilleux dons de styliste, aux qualités
natives les plus prodigieuses qu’écrivain ait jamais possédés. Les
grands mouvements d’une âme toujours inquiète se traduisaient, chez
elle, dans une forme originelle splendide, comme ceux de la mer dans les
courbes harmonieuses, puissantes, roulées en volutes festonnées d’argent
des vagues. Gautier, lui, était un sculpteur et ciselait de ses propres
mains les somptueux contours de sa pensée. Il avait pour la régularité
en art, pour la pondération savante des lignes une admiration sans
bornes. Par cela, il était bien de la race latine. Le Parthénon était
certainement son idéal, comme il était demeuré celui de l’art latin. On
concevait qu’un art plus purement plastique l’ait d’abord tenté avant la
poésie, et c’est le lieu de parler de Gautier peintre.
J’ai vu plusieurs morceaux de lui, mais non pas le plus important, qui
figure dans une église provinciale. Il m’est cependant permis de porter
un jugement que cette œuvre inconnue ne saurait détruire. Ce merveilleux
coloriste de la plume n’était plus coloriste, le pinceau à la main.
Explique cela qui pourra. On se figure une palette de Gautier incendiée
de tons fulgurants. Rien de plus raisonnable au contraire, de moins
romantique, de plus sage, de plus classique, dans le sens le moins
louable du mot, que sa peinture. Il n’était pas nécessaire, d’ailleurs,
de causer bien longtemps des maîtres contemporains avec lui pour se
convaincre qu’Ingres était celui qu’il aimait davantage, dont il était
le plus profondément attendri et charmé. Et cependant, nul n’a parlé de
Delacroix et de Decamps, de Rousseau et de Corot avec une éloquence plus
fougueuse et,--ajoutons-le,--plus sincère. Mais c’est toujours parce que
l’ampleur d’esprit qui permettait à George Sand de le goûter lui-même
lui permettait aussi de comprendre le beau sous les formes les moins
sympathiques à ses goûts personnels, à sa propre nature d’artiste.
Un fait frappant, à ce sujet. On a beaucoup reproché à Gautier de ne pas
aimer la musique. On lui attribue ce mot que «c’est le plus ennuyeux de
tous les bruits parce que c’est celui qui dure le plus longtemps.»
Parbleu! tout homme condamné à entendre pianoter des jeunes filles dans
sa propre maison n’a pour le clavecin qu’une médiocre amitié. Mais
Gautier était fort sensible à la musique. Un de ses plus intimes amis
n’était-il pas l’organiste Laffite, un homme de grand talent qu’emporta
une mort prématurée? La vérité est que, repu chez lui de sonates, il ne
courait pas après l’occasion d’entendre des opéras. Ce fut pourtant lui
qui fut chargé, par je ne sais plus quelle circonstance, de rendre
compte de la représentation du Tanhauser à l’Opéra. Eh bien, personne
des critiques musicaux de profession ne comprit aussi bien, du premier
coup, l’esthétique assez complexe pourtant de Richard Wagner, et le
feuilleton qu’il laissa sur ce sujet est certainement un des plus beaux
qu’il ait jamais écrits. Un autre écho de cette mémorable soirée où
l’hospitalité française se montra sous un jour intolérant bien peu digne
de sa renommée: Gautier avait emmené sa fille Judith à cette
représentation et tous deux, dans un entr’acte, rencontrèrent Berlioz;
celui-ci parla en termes si violents et si peu ménagés de Tanhauser, que
mademoiselle Gautier, qui ne le connaissait pas, ne put s’empêcher de
lui dire:--Il faut, Monsieur, que ce soit bien beau, pour qu’un confrère
en dise tant de mal!
Il était naturel qu’ayant, pour la régularité mathématique des formes et
des arrangements, un goût tel qu’il ne pouvait rien supporter qui ne fût
absolument conforme aux règles et condamnait, par exemple, d’une façon
absolue, bien que les maîtres de notre poésie en aient écrit
quelquefois, les sonnets libertins, c’est-à-dire ceux où les deux
quatrains ne sont pas sur deux rimes seulement, il était naturel,
dis-je, que Théophile Gautier cherchât dans les autres éléments du style
que la structure des strophes ou des phrases un élément de diversité.
Cet élément, pour lui, c’était le mot. Il y attachait une importance
telle qu’il avait coutume de dire que le meilleur écrivain était l’homme
qui connaissait le plus de mots. Il regardait le dictionnaire comme le
plus précieux des collaborateurs. Beaucoup se sont récriés en croyant
trouver dans ses vers des mots de fantaisie. Ils se sont trompés.
Théophile Gautier était la conscience même, et il était incapable de
donner cours à un vocable dont le sens n’aurait pas été précisé par
d’autres avant lui. Seulement la découverte d’un mot français nouveau le
mettait dans de véritables joies d’enfant.
Les notes intimes que publient sur les hommes illustres ceux qui ont eu
l’honneur de les approcher, ont surtout pour but d’aller à l’encontre
de la légende. Je ne trouve rien de plus absurde que le proverbe qui
dit «qu’il n’y a pas de grands hommes pour leurs valets de chambre». Je
crois, au contraire, que ceux qui ont vraiment mérité ce nom
apparaissent plus vraiment grands à leurs familiers qu’au vulgaire qui
les connaît moins. Seulement ce n’est pas de la même façon. La grandeur
réelle de l’âme et du caractère ne consiste pas à sortir de l’humanité,
mais à y incarner une nature supérieure à celle du plus grand nombre, à
y réaliser un type plus glorieux pour l’espèce que ceux que nous avons
accoutumé de fréquenter. Cette conviction m’est venue également à propos
de George Sand et à propos de Théophile Gautier.
La légende fit de celui-ci un impassible, un pantagruélique, un bon
vivant, un matérialiste, non pas dans le sens Lucrétien mais dans le
sens Roger Bontemps du mot. On ne pouvait se tromper plus grossièrement
sur le fond de son être, en dépit d’apparences qui, je le veux bien,
prêtaient à la contradiction. Mais le côté exubérant de Gautier, son
vacarme de mots abracadabrants, libres, voire obscènes, tout cela était
pour la galerie et ne lui servait qu’à voiler une certaine timidité,
comme la peur qui s’évapore en chansons sur les routes solitaires et
nocturnes! Impassible, lui! nul ne fut plus sensible. Bon vivant! Nul ne
sacrifia plus constamment au devoir ses appétits. Indifférent en morale!
Il était plus que quiconque esclave de sa conscience.
Ah! la belle vie qu’il mena pour un pantagruélique! Esclave de la copie,
chargé de famille, produisant sans trêve à l’époque où la production
littéraire ne rapportait pas ce qu’elle donne aujourd’hui à ceux qui s’y
consacrent, il eut bien le loisir vraiment de s’aimer soi-même et de se
complaire à la satisfaction de ses propres goûts! Sa maison se composa
longtemps de ses deux filles et de leur mère, d’un fils qu’il avait d’un
autre lit et de ses deux sœurs qu’il avait recueillies. Six bouches à
nourrir avant de songer à son propre appétit, sans compter les convives
qu’une hospitalité toujours ouverte amenait à sa table. Ceux qui savent
la mince bouchée de pain qui se tient au bout d’une plume se rendront
compte de la peine dont il vécut avant de mourir.
Vertus bourgeoises! Ne rapetissez-vous pas le fougueux romantique dont
le gilet rouge illuminait, comme une braise, la première représentation
d’_Hernani_? Non! je prétends le grandir, au contraire, en montrant quel
homme de bien, quel sage vivait dans cet héroïque, dans ce vaillant de
toutes les heures, et de quelle haute probité était doublé ce beau
courage, de quel amour du travail, de quelle résignation profonde et
douce!
Les siens, Hugo, la France. Triple adoration dont il était pétri
jusqu’aux moelles, imprégné jusqu’au plus profond des chairs. J’ai dit
ce qu’il était comme père et comme frère. Pour dire ce qu’était sa
fidélité dans l’amitié et dans l’admiration, je n’aurai qu’à rappeler
qu’il donna sa démission de rédacteur du _Moniteur universel_, alors
_journal officiel_, parce qu’on avait prétendu l’empêcher d’y louer,
comme il l’entendait, Victor Hugo proscrit, Victor Hugo dont on aurait
pu écrire, comme Virgile de son cher Gallus:
Tu procul a patria! nec sit mihi credere tantum!