Je passai huit jours au lit.
Il m’avait ramassé au bord du roc, ne comprenant pas pourquoi j’étais
étendu là, tout mouillé, paquet de linge sortant de la lessive.
La corde, pendant du chemin de ronde, lui expliqua la moitié de la
vérité.
--Ben, fit-il, durant que je rouvrais les yeux, ça t’apprendra, mon
garçon, à les choisir trop courtes.
Il me donnait des grogs dans lesquels il fourrait du poivre, un remède
infernal, et il y aurait ajouté volontiers un peu de pétrole pour les
corser en goût; seulement, moi, malin, je refusai de boire. J’avais peur
de lui, une peur folle.
Il était celui qui _guérissait des femmes_!
Le médecin ne pourrait me visiter que lors du passage du
_Saint-Christophe_. On ne saurait donc rien ni de ma maladie ni de mon
probable trépas.
Et je me résolus à vivre coûte que coûte.
Un matin, je me levai, je fis mon service du mieux que je pus.
Le vieux me regardait, l’air moqueur:
--Te voici gaillard, eh! eh!... faut toujours sauver sa peau, même quand
on n’a pas de chemise...
Il plaisantait, tournait autour de moi et paraissait meilleur compagnon.
Du grand navire perdu, pas un mot.
Les épaves demeuraient invisibles à l’horizon, et les noyés
(heureusement pour moi) avaient depuis longtemps gagné le large. Le
vieux, toujours à l’affut, son harpon dans la main, ne parlait pas des
belles filles recueillies.
Chose étrange, le souvenir de cette tête entrevue derrière la vitre d’un
hublot s’effaçait peu à peu de mon cerveau fatigué par l’éternel bruit
du vent. Je pensais avoir mal vu, des hallucinations, un rêve continué
tout éveillé. J’avais eu tant de rudes émotions la nuit du naufrage. Pas
étonnant si je battais la campagne. Un reflet bizarre de soleil, le jeu
d’une ombre entre les barreaux, mon propre visage se mirant à une heure
où j’étais plus nerveux que de coutume, surtout éreinté par tant de
manies ridicules...
Puisque je voyais des femmes dans tous les coins, le mieux serait d’en
aller chercher à Brest, où on les trouvait plus réellement.
Et ce fut, après ma maladie de langueur, une indomptable résurrection de
ma virilité.
On héla, du phare au _Saint-Christophe_, que le second gardien
sortirait.
--Ma pauvre vieille, répétait le maître de la chauffe, ma pauvre
vieille, ça ne va donc pas?
Notre officier ajoutait, d’un ton sévère:
--Vous avez mauvaise mine, le Maleux!
A Brest, je ne reconnus pas une rue, que je connaissais pourtant bien,
parce qu’on avait achevé ses embellissements, des tas de maisons neuves
construites depuis mon dernier voyage.
Il me semblait que je revenais sur terre après ma mort.
Les gens avaient des habits singuliers, les femmes de la belle société
portaient des manches énormes, comme des ballons, et je les avais
laissées ayant encore des bras normaux.
Du côté du _Minou_, à la fine pointe de Brest, l’auberge-mercerie était
louée à deux cabaretiers mâles qui paraissaient plus ivres que leurs
clients, de sales rôdeurs mal vêtus.
J’entrai, je déjeunai et je demandai des nouvelles des anciennes
propriétaires de ce cabaret borgne.
--Ah! la mère Bretellec, elle a rentré en ville, s’a mis fruitière.
--Et la petite Marie?
--La petite Marie... sa servante?
--Non, sa nièce.
--Nous ne connaissons point ça.
--Une fillette brune, insistai-je, le cœur douloureusement serré.
--Ben! Elle aura peut-être mal tourné.
Ils se mirent à rire de mon air confus.
--C’est point si rare, que les filles tournent mal, camarade!
Je me retirai, n’osant pas en demander davantage.
J’errais de-ci de-là, comme un chien sans gîte. Je possédais de
l’argent, assez d’argent pour boire des consommations de choix, et je
bus.
Je choisis un grand café du côté de l’Arsenal, un café très chic où
venaient des officiers galonnés.
Je me fourrai derrière un pilier, un beau pilier habillé de velours
rouge et couronné par des crampons d’or, histoire de suspendre des
chapeaux. Bien respectueusement, j’y accrochai mon béret, puis je sortis
ma pipe, je fumai longtemps, face à face avec mon absinthe. Je
m’entourai de nuages, et la nuance verte du verre me donnait une
impression bizarre: j’étais devant un aquarium rempli d’eau trouble, un
visage mélancolique passait derrière les parois opalisées du cristal.
Pour que la vision demeurât plus longtemps sous mes yeux abrutis, je
remplissais le verre très souvent. Puis je changeai la nuance de l’eau,
je mis des liqueurs de groseilles, des eaux-de-vie brunes, des marcs
blonds, aussi de temps à autre, pour imiter un nuage ou du brouillard
sur l’arc-en-ciel, un peu de la cendre de ma pipe.
La nuit tomba. Il y eut des éclipses.
Je me trouvai au pied du phare qui était devenu tout rouge, un phare
sanglant couronné de grosses pointes d’or qui me menaçaient comme des
doigts en cornes; j’essayai de grimper pour prendre mon béret pendu à
l’une de ces cornes, non, jamais je ne pourrais l’atteindre!
--Ho! Hisse! Hisse en haut! Je peux pas, nom de nom!
Et je faisais le geste de tirer sur le palan de la grue d’arrimage. Un
garçon me poussa dehors, après m’avoir extirpé une forte somme. Je m’en
allai, chantonnant le refrain du père Barnabas. Pas heureux, pas
malheureux non plus, ne pensant ni aux promises, ni aux filles. Je m’en
allai, ruminant des imbécillités.
--Est-ce qu’il fera beau demain? Si je m’achetais du savon? _Ce qu’elle
doit s’embêter derrière la vitre, la tête de la mer!_... Pas moyen de
grimper... mais quelle noce quand on la descendra! Mazette! Y se met
bien le vieux! Des demoiselles blondes dans la prison de la marine...
que le diable en prendrait les armes! J’en aurai le cœur net... faudra
voir... Jean Maleux, marche droit! Je te le dis, t’es né sous la chance.
Malgré moi je quittais les quartiers riches pour gagner les petites
ruelles derrière l’_Arsenal_. Je connaissais la route par cœur, pour
l’avoir faite jadis quand je revenais de caboter avec le capitaine
Dartigues.
J’étais donc jeune, alors, que j’y mettais plus d’entrain?
Je restais jeune, seulement la mer m’avait imprégné jusqu’aux moelles de
sa mélancolie, surtout depuis le jour où j’avais failli sombrer en elle,
corps et âme.
J’entrai dans une maison dont la porte, grande ouverte, bâillait comme
une gueule de loup féroce.
A l’intérieur, c’était tendu de rouge. Le rouge me poursuivait, piquant
mon regard de ses milles aiguilles trempées dans le vinaigre. J’en avais
bu et j’en rencontrai sur les piliers de café, sur les robes des dames,
dans les lanternes des voitures, maintenant le long des murailles.
C’était doux à toucher, c’était tiède, c’était bon...
J’entendis des voix chuchoteuses. On m’appelait: _beau brun_. J’étais
plus habitué à tant de politesse.
Je voulus ôter mon béret, et je m’aperçus que je l’avais perdu.
Des tas de grosses filles se moquèrent de moi, parce que je cherchais
mon béret: elles me bourraient, me pinçaient, me tapaient dans le dos,
me faisaient monter, descendre. Ce que je leur fis, je n’en sais rien!
La patronne se fâcha et me jeta dehors.
J’entrai comme ça dans plus de cinq maisons qui, toutes, ouvraient des
grandes gueules rouges pour me happer, et, dans un cabaret, des
matelots, déjà terriblement saouls, m’invitèrent à boire davantage.
Il s’agissait du _Marceau_, un cuirassé prenant la mer, et nous
chantâmes des complaintes lugubres en son honneur. C’est-y la mer qui le
prendrait?
Je voyais filer à toute vitesse ce grand cheval noir de navire qui
s’était broyé sur la _Baleine_, par le travers de chez nous, et que les
autorités essayaient de repêcher du côté du _Fromveur_. Pour son
équipage, personne n’en causait plus.
Des idées formidables me tenaillaient le cerveau: faire la guerre à la
mer, étrangler la mer, couper sa tête.
Je serrais mon eustache sous ma ceinture. Je voyais du rouge couler du
plafond de la salle où nous buvions.
De nouveau, dans la rue, lâchant les camarades, je festonnais, battant
les murs. Ça tournait d’une façon vertigineuse. Plus aucun bec de gaz,
plus de lanternes de voitures, plus de phares sauveurs. Je n’arriverais
jamais nulle part cette nuit-là.
On entendait s’éloigner les chansons, les rires, les cris. J’étais dans
une petite ruelle infecte, marchant dans une boue vaseuse, sentant la
marée, une petite ruelle du côté, je pense, des bastions de la ville.
Je me la rappellerai toujours cette petite rue-là... quand je devrais
vivre cent ans.
Elle se trouvait tellement étroite, tellement sombre que l’on n’y aurait
point reconnu son père, même en plein jour. Là-haut, tout là-haut, les
toits des maisons semblaient se rejoindre. Un ruisseau clapotait,
provenant bien sûr des bassins où l’on radoube--on s’en doutait rien
qu’à ses odeurs--ces trous où l’on jette plus de chats crevés que de
pelures de pommes.
Là aussi des portes s’ouvraient, se fermaient, happant les promeneurs
nocturnes, seulement les maisons étaient moins luxueuses, et, dans
quelques-unes, des filles exploitaient les pauvres matelots, sans
garantie du gouvernement.
Je ne sais pas pourquoi, j’eus peur tout d’un coup, une peur
inexplicable. Je serrais mon couteau. Je serrais mon couteau, en pensant
marcher à la bataille.
Toutes les caresses des bonnes putains, là-bas, parmi les fleuves rouges
des étoffes, ne m’avaient ni apaisé ni dégrisé; tout le tapage des
joyeux compagnons, les marins du _Marceau_, me restait au fond des
oreilles comme des bruits de guerre. Contre qui, contre quoi fallait-il
s’armer, se battre?... Et très loin, très haut, plus haut que les
maisons se rejoignant dans les ténèbres, girait un phare électrique dont
les rayons blancs fouettaient le ciel de fouets livides m’éblouissant
sans éclairer ma route.
Le plus étonnant, c’est que je me croyais en mer. J’allais au phare
d’_Ar-Men_, je me dirigeais vers la _Tour d’Amour_, et je traversais
l’océan à pied, n’ayant plus besoin de m’embarquer sur le
_Saint-Christophe_. J’entendis qu’on marchait derrière moi.
Un trot de souris. Le pas de quelqu’un qui se dissimule.
--C’est le vieux, que je me dis!
Ça n’avait aucune raison de songer au vieux, puisque c’était une femme.
Elle me posa la main sur la manche:
--Petit homme, qu’elle me dit.
Je fus envahi par une colère folle:
--Petit homme? Moi, Jean le Maleux! J’en vaux bien trois pour le
service, et je me suis battu avec la mer. Faut pas me traiter de petit
homme... Je reviens de trop loin.
La fille, peut-être aussi grise que moi, peut-être parce que mes paroles
lui rappelaient un son de voix déjà entendu, se précipita brusquement
dans mes bras, s’agrippa--telle une pieuvre--à mes épaules et me baisa
sur la bouche d’un long baiser, suceur, abominable, puant le musc.
--Toi, tu n’embrasseras plus jamais plus personne! C’est fini de rire,
sale gueuse!
Et je lui plantai mon couteau dans le ventre.
Elle tomba. Je continuai mon chemin, ne me retournant même pas, marchant
d’une enjambée plus ferme, plus digne, enivré d’un grand orgueil.
--Ben, quoi? J’ai tué la mer!