Si je dormais, je descendrais l’escalier de la clinique ou, plutôt, mes
jambes étant faibles, je prendrais l’ascenseur. Ensuite, je traverserais
la rue de la Baume, j’irais demander des nouvelles de Madeleine, chez
nous.
Va-t-elle s’endormir? Si bien soignée qu’elle soit, on ne sait jamais ce
qui peut arriver quand on a très, très envie de dormir. On a l’air de
sommeiller, et puis...
J’ai traversé la rue; j’aperçois la porte de ma maison. Quelle porte
sinistre! Ces draperies noires et les deux initiales M. D. Madeleine
Duroy! C’est cela: je ne me trompais pas ou, plutôt, j’avais bien
deviné: elle est morte; Madeleine est morte... Vous l’aviez compris, je
pense.
J’entre chez la concierge:
«Madame Lebrun, ma femme est-elle morte?
--Eh oui, mon pauvre monsieur! mais vous pouvez aller la voir, la chère
dame! Je viens de faire une petite prière au pied de son lit.»
Je monte par l’ascenseur qui est très lent. J’ouvre avec mon passe
américain: Madeleine a la manie (faut-il dire: avait la manie?) des
serrures très modernes. Les deux bonnes sont en deuil; elles pleurent et
se tamponnent les yeux. Quelques phrases, puis on me conduit chez
Madeleine.
Madeleine est morte, toute blanche, contre l’oreiller, plus belle, plus
divinement belle que jamais. Une main hostile, osseuse me serre le cœur
et, dans ce cœur, le sang s’arrête.
Morte... mais elle est restée les yeux grands ouverts. L’ami qui a
recueilli son dernier soupir a voulu me laisser son dernier regard, à
moi qui l’aimais.
Je m’agenouille auprès d’elle.
«Madeleine, tu étais toute ma vie, le meilleur de mon âme, le parfum de
ma pensée! Ta chevelure semblait faite d’un reflet de soleil sur un beau
vase d’or.
«Viens, Madeleine, mon épouse chérie: ne reste pas couchée dans notre
chambre! Des gens voudront s’approcher de toi, te coucher au fond d’un
cercueil, le poser sur un corbillard, pour enfin t’emporter!
«Laisse-moi t’emporter moi-même, dans mes bras. Je te chercherai la plus
belle sépulture, la plus douce à ton beau corps. Nous la choisirons
ensemble... Le veux-tu, mon amour?»
Et Madeleine, afin de me dire que son désir était le mien, ferma
doucement ses yeux gris d’ardoise et m’offrit ses lèvres, entr’ouvertes
par un souffle que je sus recueillir, un souffle embaumé de bonheur.
* * * * *
Alors je l’enlaçai, sûrement, avec vigueur, avec confiance, et nous
partîmes, aspirés au dehors par le vent d’une ardente et tendre musique,
dont les arpèges nous aidaient en notre envol, nous entraînaient suivant
le rythme de l’air et nous ravissaient vers d’autres cieux.
J’avais pressenti sa secrète pensée: nous allions, tous deux, là-bas,
vers sa Provence aimée. C’était là-bas qu’elle voulait sommeiller pour
toujours.
Ah! que ne pouvait-elle entendre ce que les beaux oiseaux chantaient,
quand nous passions, ni respirer les fleurs aériennes qui lui
présentaient leurs parfums, ni voir les magnifiques jeux de lumière dont
le soleil, en son honneur, se plaisait à orner la nuée rose et grise qui
nous soutenait! Enfin, perçus de très haut, ce furent les flots de la
mer, les vagues, les roches rouges, l’écume et les reflets de la
Méditerranée, si chère à Madeleine, et nous fûmes posés, l’un et
l’autre, dans un beau jardin que, l’un et l’autre, nous connaissions.
Où lui choisir, dans ce jardin, le lieu de son repos? J’errais, la
portant toujours et ne sachant me décider, quand j’aperçus, à quelques
pas, trois hommes appuyés sur des bêches et qui me faisaient signe.
«Ici, me dirent-ils d’une même voix sereine, d’une voix de légende qui
vivrait encore; ici, Madeleine dormira son dernier sommeil en béatitude
et en paix. Nous avons creusé nous-mêmes sa tombe non loin de son
église, et la terre qui la couvrira lui sera légère comme un duvet: nous
vous le promettons tous les trois.»
Chacun des trois vint baiser pieusement la main de Madeleine et chacun,
ayant baisé la noble main, si fine, si longue, si belle en son geste
immobilisé, offrit à Madeleine un présent.
Melchior lui offrit une médaille en électron qui portait à son avers le
profil de Vénus et à son revers une branche de laurier.
Balthazar lui offrit une toile d’araignée en or, par où filtrait un peu
de clair de lune.
Gaspard lui offrit un oiseau bleu d’azur qui se percha sur mon épaule et
se mit à chanter pour Madeleine un chant que les mortes peuvent entendre
et dont le son leur rappelle toujours la voix de l’homme qu’elles ont
aimé...
Après quoi, les trois Mages me la prirent des bras et, doucement, comme
ils eussent mis un enfant au berceau, la déposèrent dans sa tombe.
Puis les rois mages appelèrent, en notes claires, une brise qu’ils
avaient conviée et la brise couvrit d’une poudre impalpable, en pollen
de mimosas, le corps de ma bien-aimée, puis ne cessa de souffler de l’or
que la fosse n’eût été comblée.
Alors la brise et les trois rois s’en furent, afin de me laisser
pleurer.