Je me réveille, paraît-il, les yeux pleins de larmes. Si Mlle
Blancheney, ma garde, savait ce que je viens de rêver, elle s’en
étonnerait moins. Elle revient quelques instants plus tard et m’annonce
une visite.
On pourrait bien me laisser tranquille! Mon rêve de cette nuit n’était
que la transposition de l’angoisse qui me crevait le cœur.
Ah! pleurer tout seul! me souvenir d’elle et sentir, sans témoins, la
torture que sa perte me vaut! une torture qui ne fera qu’augmenter,
s’amplifier, s’étendre... se creuser aussi! J’avais perdu la mémoire;
elle me revient et chaque souvenir nouveau sera plus cruel que le
précédent...
Tâchons de réagir. Je recevrai l’intrus s’il ne prolonge pas trop ses
condoléances...
Pleurer tout seul!
«Faites entrer, Mademoiselle, mais dites d’abord que je souffre d’une
forte migraine.
--Oui, Monsieur.»
La porte s’ouvre. J’entends une voix d’homme.
«Qu’il ait encore très mal à la tête, c’est tout naturel, Mademoiselle
Blancheney.»
Le voici: un homme de haute taille, très corpulent, très solide. Il
parle tout de suite:
«Cher vieux Michel! enfin la convalescence et, bientôt j’espère, nous te
verrons sur tes pattes!»
C’est Jérôme Devilliers, l’ami Jérôme. Il sait, mais il a peur de le
laisser paraître.
Je reste calme.
«Je te reconnais, Jérôme, mon ami Jérôme. Parle-moi d’elle, d’elle
seulement. Je ne suis plus malade: ne te gêne pas. Je saurai me tenir si
tu ne restes pas trop longtemps. Comment est-elle morte, et de quoi?
--Morte! qui ça?
--Oh! de grâce, Jérôme, dispense-toi de phrases vaines!... Madeleine a
dû mourir cette nuit, n’est-ce pas? peut-être hier? A-t-elle beaucoup
souffert?»
La grosse voix s’attendrit:
«Madeleine est à deux pas, dans le salon d’attente. Elle va venir
t’embrasser. J’entrais d’abord, pour m’assurer de ton état. N’importe!
au diable les précautions!
--Madeleine est...
--Elle est même derrière la porte, cette porte-ci... Madeleine! votre
mari désire vous voir!»
Et le grand rêve aérien qui m’enveloppait encore se déchire.
* * * * *
Madeleine est ici, près de moi, Madeleine en personne, Madeleine toute
entière!
«Ah! Michel, mon chéri!»
Les mêmes yeux gris, le même front couronné d’or, les mêmes mains de
princesse, la même voix qui m’enchante, les mêmes lèvres... Merci, mon
Dieu! les mêmes lèvres sur les miennes!
«Madeleine, tu m’es revenue!
--Mon amour, je ne t’ai jamais quitté! pas un jour! Je rôdais autour de
toi, mais il ne fallait pas que l’on me vît: tu délirais tout aussitôt!
Non, ne parle pas: je t’expliquerai. Tu délirais, mon chéri, tu me
disais des horreurs! Tu détestais aussi Jérôme qui te soignait depuis le
lendemain de l’accident.
--Misérable! en as-tu déblatéré des infamies!» dit la grosse voix
tâchant de s’adoucir.
Attention! ce sont les méchants enfants qui pleurent, et les désespérés.
Écoutons!
«Michel, mon amour! tu m’aimes encore? comme avant? comme toujours?...
--Oh! tais-toi, Madeleine!
--Et mon fils, reprit Jérôme, l’avais-tu assez pris en grippe, à cause
de son nez pointu! Il est vrai qu’il te présentait un visage inconnu...
et cependant, une nuit, tu as parlé de sa photographie!
--Jérôme, tu lui diras pardon de ma part... Madeleine, laisse-moi mieux
te voir, mieux t’admirer!
--Allons! dit Jérôme, je n’ai plus rien à faire ici! Je reviendrai, plus
tard, dans la journée.
--Cette attente, Michel! Savoir qu’une seule rue nous séparait! Souvent,
je craignais de m’être trop approchée de la fenêtre. Jérôme me donnait
constamment des nouvelles, mais je ne pouvais même plus passer mon temps
dans la chambre d’à côté: il semblait que cela t’agitait davantage, que
je fusse proche de toi, mais je passais toutes mes nuits dans cette
chambre.
--Madeleine, je te croyais partie pour jamais!
--Michel, je suis auprès de toi. Donne ta douce main!
--Madeleine, je t’ai vue morte! je t’ai vue mise au tombeau!
--Michel, je suis là, bien vivante, et toi, toi, mon cher amour, tu es
guéri!
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
28 AVRIL 1928 PAR
L’IMPRIMERIE FLOCH,
A MAYENNE (FRANCE).