Il me faut prendre une drogue de plus!... Prenons-la sans protester,
puisque, dit-on, j’ai besoin de repos. Mlle Blancheney (j’ignorais son
nom), me la prépare studieusement dans un coin de ma chambre, puis elle
vient me l’offrir avec un de ces gestes avenants, arrondis, comme on
tâche d’en avoir pour que le gâteau offert à l’enfant lui paraisse
meilleur.
J’avale et ne dis mot.
N’ayant aucune envie de dormir, je réfléchis un peu. Ces paroles
touchant Madeleine m’inquiètent, car il s’agit assurément de Madeleine.
«D’ailleurs, sa femme en est bouleversée...» cela ne signifie-t-il pas
qu’elle est malade, ma pauvre chérie, et que seule cette maladie
l’empêche de venir? Je l’imagine chez nous, dans notre lit, souffrant de
son éloignement, fiévreuse, agitée... Une rue nous sépare, mais quand on
est brisé par de fortes températures, recru de fatigue et la tête
brouillée, une rue, c’est large! c’est très large!
J’ai la terreur d’apprendre que sa maladie est grave, qu’elle a pris
froid, qu’elle souffre d’une bronchite, d’une congestion pulmonaire,
d’une pleurésie... Que sais-je? Ou bien n’a-t-elle pas, durant un séjour
chez sa mère, fait l’imprudence de manger à Toulon, des coquillages?...
La fièvre typhoïde!
Mon cher Jérôme s’est vu alité pendant plusieurs semaines parce qu’il
avait cédé à sa gourmandise habituelle et succombé (lui, un médecin!)
aux charmes d’un étalage de moules apportées par certain pêcheur dont on
pouvait être «parfaitement sûr»!
Sans faire une sottise pareille, Madeleine se sera laissé tenter par les
coquillages qu’elle aime, servis à une table d’amis. On affirme que ces
moules furent pêchées tout au loin, sur des roches saines, par les soins
du fils de la maison, qui jamais ne commettrait une imprudence. Le
résultat est le même, néanmoins.
Madeleine m’appelle, et c’est moi qui ne viens pas! Durant que j’étais
malade, elle l’était davantage et n’a pas voulu m’inquiéter. Il n’y a
nul autre mystère et toute son absence en est expliquée. Je sais bien
que Jérôme est auprès d’elle, qu’il la soigne, qu’il ne la quitte guère!
Cet homme surchargé de besogne, s’est encore une fois sacrifié: la femme
de son ami le plus intime passe avant tout! Je le reconnais bien! L’un
de nous lui demanderait d’aller décrocher la lune avec ses dents (ses
dents sont excellentes), qu’il se procurerait sans tarder une échelle et
grimperait dessus, jusqu’au dernier échelon.
«Jérôme! fais attention!...»
J’ai cru que Jérôme allait tomber!
* * * * *
Mais pourquoi cette escalade vers la lune rappelle-t-elle le souvenir
d’une autre escalade plus modeste, contre le mur de la petite église
d’Hyères. Étais-je attiré aussi par quelque lune, moins haute et rouge à
son coucher?... ah! le beau rouge de cette lune imaginaire!
Ayant atteint l’avant-dernier échelon, je m’installe de mon mieux. Le
soleil entre par les portes grandes ouvertes de l’église. Madeleine,
debout sous le porche, me parle d’en bas; la lumière joue dans ses
cheveux d’or. Je tiens des papiers à la main et tâche de mettre en
place, d’après ces esquisses au crayon, l’un des panneaux de la
décoration que je peindrai selon le vœu de Madeleine. Je baisse la tête,
pour mieux voir, et me voilà soudain pris de vertige: l’église entière
se met à tourner autour de moi... et je tombe. Depuis lors, je ne me
souviens de rien, sauf de cris de douleur, de réveils lourds suivant des
sommeils abrutissants, de séances sur une table d’opération.
J’avais dû me mettre en bouillie et c’est encore à Jérôme, je le parie,
qu’est échu l’agréable devoir de me rendre une forme humaine. Où ça?...
A Hyères, probablement: sur place. Enfin, je me suis trouvé ici, mis à
la torture, chaque jour, de façons très diverses, mais j’ai trop
souffert de la tête pour me rappeler autre chose que des abominations.
Suis-je devenu fou? je ne le crois pas, me sentant, aujourd’hui,
raisonnable, mais cela prouve-t-il grand’chose?... Attendons: on me le
dira plus tard.
Je crois que si je fermais, un instant, les yeux, je me laisserais
encore prendre par le sommeil. Eh non! j’ai trop envie de penser à
Madeleine.
Elle est chez nous, le visage rouge, le regard brillant, en pleine crise
de fièvre. Elle s’agite, des pensées absurdes lui dansent dans la
cervelle, elle s’imagine de folles aventures, elle voit des paysages qui
ne tiennent pas debout et se sent assourdie par ce bourdonnement
continuel qui fait croire que la chambre est pleine de frelons.
Jérôme ou le fils de Jérôme lui a peut-être donné un soporifique... Je
n’avais pas encore pensé au fils de Jérôme dont la photographie me fut
montrée pendant la guerre. Il est, à coup sûr, interne maintenant... Une
gentille petite frimousse au petit nez... Je me la rappelle...
Ce soporifique... Ah! qu’il serait doux de dormir en même temps que
Madeleine et de rêver que nous dormons tous deux!