Je ne puis dire avec certitude ce qui s’est passé. Je ne suis sûr que de
l’extrême dureté de mon lit. On a donc glissé des planches sous le
matelas?
L’oiseau bleu venait de se poser sur mon épaule. J’ai sauté, la corde au
cou, (pas de bien haut, il est vrai), pour me pendre. J’ai senti une
terrible secousse à la nuque... et me voilà, de nouveau!
Si Madeleine était, par malice, montée dans le pin fourchu, pour couper
l’autre bout de la corde, je serais tombé par terre maladroitement en me
faisant très mal aux jambes, car je m’aperçois qu’elles sont toutes deux
bandées, mais cela n’expliquerait pas ma douleur à la nuque.
Aurais-je sauté en rêve? Quel divertissement!
Peut-être un trop violent effort?... Non, non, la vérité est tout près
de moi; elle rôde dans mes alentours et ne veut pas se laisser voir.
Cependant, l’oiseau bleu s’est posé sur mon épaule; je vous en décrirais
le vol et l’approche avec minutie; j’ai même senti son poids, un
instant, mais, bien entendu, il s’est envolé aussitôt, avec un grand
bruit d’ailes.
Quant à Madeleine...
Soit: parlons un peu de Madeleine: il me semble qu’à son propos j’ai
commis de grossières erreurs. Cette pauvre intoxiquée, vieillie,
sordidement vêtue, et qui s’obstinait à me poursuivre, pour mon bien,
pour ce qu’elle imaginait être mon bien, ne me représente pas, en dépit
de ses velléités charitables, ne saurait me représenter Madeleine.
J’ai dû rêver: encore un de ces affreux cauchemars qui me mettent la
tête à l’envers. Ah! cela doit être facile de me soigner! Les pauvres
gens! Dès que le médecin viendra, je tâcherai de causer avec lui, ou
plutôt l’écouterai-je, s’il me parle de son plein gré.
Toutes ces abominations seraient donc fausses? inexistantes?
inventées... et par moi?
Douce joie qui m’exalte, qui me livre à l’autre torture d’où je ne
sortais plus et que m’infligeait l’absence de ma femme! Car Madeleine, à
l’heure qu’il est, me paraît aussi belle, aussi tendre, aussi bonne...
Elle a ces mêmes yeux gris au tout puissant regard, ces mêmes mains
fraîches qu’elle posait sur mon front, quand je souffrais d’une
migraine.
Il me semble que, ce matin, très tôt, avant que je m’éveille, elle
faisait ainsi, son adorable corps penché vers moi et... Oui! elle s’est
penchée davantage, la main toujours posée sur mon front, et m’a baisé la
bouche!
Concevez comme c’est terrible de ne pouvoir ainsi démêler le vrai du
faux et d’en arriver à me refuser un exquis souvenir parce que d’autres
souvenirs, hélas, trop véridiques! s’y rattachent toujours.
J’accepterais volontiers, je savourerais ma torture avec reconnaissance,
si Madeleine était venue, ce matin, me rafraîchir le front, me baiser la
bouche, et si je ne pouvais en douter!
J’arrive à nier l’évidence pour que ce geste adorable devienne vrai.
* * * * *
J’étais à Hyères, je suis à Paris. Pourquoi et comment? Qu’il y ait un
intervalle entre ces deux séjours, je l’explique: il me paraît court, il
a dû être assez long.
Pensez donc! transporter d’Hyères à Paris un bonhomme à demi pendu, mal
pendu, pendu de travers, cela ne se fait pas en un instant! Je n’ai
plus, du temps qui passe, une idée juste.
Mais me suis-je pendu? D’ailleurs ne m’a-t-on pas sorti de mon lit pour
me panser, ce matin? J’ai le sentiment de m’être presque réveillé et que
l’on m’a fait une piqûre...
Ce serait donc cette piqûre ou les précédentes qui m’engageaient à
échafauder ce roman infâme où j’admettais la déchéance d’une femme
adorée?
J’entends le médecin et lui parlerai sans délai.
«Ah! dit-il, que je vous plains, cher monsieur, et quelle secousse vous
a donnée l’accident de cette nuit!»
Il sait donc, celui que je nommais l’homme au nez pointu et que je
détestais si fort, bien qu’il eût la figure d’un brave garçon? D’autre
part, s’il ne sait pas, de quoi me plaint-il?
«Ce fut une nuit agitée comme bien d’autres. Nous nous efforçons d’être
prudents avec vous, dans l’emploi des drogues qui devraient vous calmer:
elles ne vous calment pas, ou si peu!
--Qu’est-il donc arrivé, docteur?
--Ah! la bonne voix que vous avez ce matin! Elle me tranquillise... Ce
qui vous est arrivé? Vous avez sans doute fait un faux mouvement, au
cours d’un de vos cauchemars, vous vous êtes soulevé dans votre lit que,
d’ailleurs, nous avions dû éloigner du mur, pour mieux vous maintenir
pendant votre délire, puis brusquement, ayant dépassé vos forces, vous
êtes retombé contre la barre de cuivre où s’appuient vos oreillers. Le
choc s’est produit à l’endroit précis de la nuque, endommagé par votre
premier accident. Souffrez-vous beaucoup?
--Ma tête entière me fait très mal, docteur.
--Ne parlez pas trop, Monsieur Duroy. Je vais changer vos pansements
avec l’aide de Mlle Blancheney votre garde. Ne m’en veuillez pas si je
vous couvre le visage. C’est... c’est pour nous rendre la tâche plus
aisée.
--Mademoiselle Blancheney, venez,» ajouta-t-il d’une voix très posée.
Il entre quelqu’un et, à ce moment, je suis sûr d’avoir entendu une
autre voix d’homme, dans la pièce voisine, qui disait tout bas:
«D’ailleurs, sa femme en est bouleversée.»
Sa femme... La femme de qui?... Voyons! je ne suis pas le seul malade
que l’on soigne dans cette clinique! N’exagérons pas!... et, cependant,
il faut m’en assurer.
Je me hâte d’interjeter quelques mots:
«Docteur! un moment, je vous prie! Je voulais vous parler de Madeleine,
ma femme...
--Tout va bien, Monsieur Duroy, et je vous promets qu’après un léger
repos, vous serez autorisé, cet après-midi même, à recevoir une visite.
Sitôt votre pansement fini, je vous donnerai une potion calmante, la
seule que vous supportiez bien; peut-être ferez-vous une sieste, je
l’espère, et vous vous sentirez beaucoup plus calme, la tête moins
douloureuse. Comme je ne manque jamais à ma parole, vous pouvez être
certain d’en profiter pour causer ensuite librement.
--Merci, Mademoiselle Blancheney, tout semble prêt: aidez-moi.»
Je suis certain que tous les deux me cachent quelque chose. Madeleine
est «bouleversée». Encore une parole de médecin! Si «bouleversée»
qu’elle fût, rien, dans le temps, ne l’aurait éloignée de moi!
«Monsieur Duroy, de grâce, ne vous agitez pas. Songez que, cet
après-midi...»
«Bouleversée!»