XXIII

Que me reste-t-il?...

Une aide qui, certes, ne se refusera pas: celle de la Camarde.

Il faut crever, mais encore crever rapidement, sans nul délai, en

vitesse et loin de tout secours. Voyez-vous si quelqu’un s’ingéniait à

me rendre la vie, cette vie d’aujourd’hui?... Ah! j’aime mieux pas!

Je dois m’abattre de manière aussi sûre que j’eusse abattu l’autre.

Maintenant, Jérôme peut vivre; je lui en offre le loisir, mais avec une

arrière-pensée.

Jadis, il ne manquait pas de conscience; je l’ai connu scrupuleux.

Pourvu que ces beaux sentiments lui reviennent! Je lui souhaite, le mois

prochain, une conscience bien armée, prête au combat et qui, très

patiemment, lui inflige un joli tourment aussi gros que son ventre,

aussi solide que ses épaules, plus aigu, si possible, que son esprit...

Le voilà pourvu.

D’elle, je ne parlerai pas. Si je ferme les yeux, c’est pour ne plus la

voir.

* * * * *

Le plus commode serait, en somme, de finir ici même. J’ai remarqué que

mes forces reviennent, que je n’ai plus de fièvre. A la rigueur, je

pourrais me lever. On s’en est aperçu; il y a quelques instants, le

médecin parlait de fauteuil roulant, de béquilles, de je ne sais quoi!

Néanmoins il y a des inconvénients.

Dans la pièce voisine, je trouverais facilement du poison. J’entends

souvent ouvrir une petite armoire. On en tire des flacons étiquetés de

rouge dont quelques gouttes me sont offertes, avec parcimonie, dans le

fond d’un verre d’eau. Cependant, il y a des femmes qui font la garde.

On les appelle des gardes: le terme est juste. Elles interviendraient,

pousseraient des cris, m’arracheraient des mains la drogue espérée...

«Michel Duroy livré aux bacchantes»: beau sujet de tragédie!

Me jeter dans la rue? Un troisième étage suffit... Même obstacle: mon

poste de police serait alerté, avant même que je n’aie ouvert la

fenêtre.

Une lame d’acier?... Je me charcuterais inutilement.

Un revolver?... Où le trouver? et il y aurait toutes les chances pour

qu’il ne fût pas chargé. Nous sommes ici dans une clinique où je parie

que l’on se suicide peu.

Me pendre?... Je ne vois ni corde, ni ficelle solide.

Quel ennui!

Cherchons ailleurs... Vous m’aiderez, n’est-ce pas? Ne m’abandonnez pas

méchamment et je vous promets que nous réussirons bientôt.

Les autos, les autobus, je les écarte tout de suite. Un de mes plus

chers amis a glissé, un soir où il pleuvait, sous une camionnette

militaire et s’en est tiré avec une écorchure au genou: quinze jours de

lit. Je ne veux pas souffrir.

On vous repêche de la Seine. On vous surveille, en haut de la tour

Eiffel: les balustrades y sont hautes et ne croyez pas que je puisse

encore faire de l’acrobatie... Pourtant, une acrobatie modeste, en

m’efforçant beaucoup... Essayons de la tour Eiffel.

Me voici devant le guichet. J’allais passer, quand une vieille femme, à

genoux, couverte d’un châle en loques (il fait froid, aujourd’hui) me

tend la main. Son bras gauche me barre l’entrée. Je lui donne vingt

sous. Elle ne veut pas partir. Quel étrange regard, suppliant et

malsain, tout ensemble! Non, ce bras de mendiante m’arrête; de plus, il

y a trop de monde: un dimanche? un jour férié?...

Ah! j’ai fait une trouvaille! Le chemin de fer de ceinture... Je

m’arrangerai: mon projet est assez malin. Un train a passé; j’attends

l’autre. Je me couche sur les rails, la tête posée de façon à ce que

l’accident se produise bien, et presque sans douleur. J’entends le

second train. Je compterai jusqu’à 55, un gentil chiffre qui me donne de

l’espoir...

Quelqu’un me tire par le bras. Suis-je découvert?... Ah! la vieille

mendiante! Est-elle si vieille? Son regard m’hallucine! Je me relève et

fais le geste de lui donner vingt sous. Elle dit: «Merci, Monsieur!» Le

train a profité de ce court instant pour passer, sans nul dommage. Mon

aumône était stupide.

La Seine encore, mais, cette fois, avec des précautions... Je suis sur

le Pont-Neuf. Personne, alentour, que des ouvriers occupés à leur

besogne: ils dépavent, en vue de futurs travaux. Ils ne feront nulle

attention: dépaver un pont leur suffit. Je prends donc, un à un, des

pavés et les fourre dans mes poches. Mon veston s’alourdit, mon gilet

pèse et c’est à peine si je puis empêcher mon pantalon de me tomber sur

les pieds.

J’ai placé douze pavés; je dois ressembler à l’image d’un journal

communiste, représentant un financier cousu d’or... Moi, je suis cousu

de pierres, de pierres très précieuses. Quels reproches me ferait mon

tailleur! «Du tissu anglais, Monsieur Duroy!»

Maintenant, il reste à enjamber le parapet. Vous n’ignorez pas que je

nage bien, mais le meilleur nageur coulerait, portant une surcharge de

douze pavés; par conséquent... Personne n’a même tourné la tête. La

veine, enfin! je touche au but. Je lève un pied facilement. Mon pantalon

est moins lourd que je ne pensais, mon gilet et mon veston de même.

L’étoffe anglaise aurait-elle craqué? Non, quelqu’un vient de me

délester habilement de mes pierres. C’est encore elle, la mendiante qui

me tend la main. Je me trompais tout à fait: elle n’est pas vieille,

mais son visage semble ravagé et, toujours, ses yeux m’épouvantent. Elle

a dû même être belle... Oh! ces yeux!

«Partez! lui dis-je.

--Oui, Monsieur, tout de suite, mais je vous demande une petite aumône.

J’ai faim, mon bon Monsieur! ne me renvoyez pas ainsi!»

Que voulez-vous! je me laisse faire: je lui donne vingt sous.

* * * * *

Voyez! à Paris nous n’aurons que des échecs. Allons plus loin, dans un

pays dont je connais les ressources: Hyères, par exemple. Je vous jure

que là...

Et puis, une idée surgit...

Chut! je ne vous dirai rien encore. Attendons d’être là-bas, sur place

et je vous garantis que nous y serons débarrassés de toute mendiante. Le

voyage, même en troisième classe, est assez cher. On ne mendie pas à

Paris pour aller ensuite faire le même métier sur la Côte d’Azur, à

Nice, peut-être, ou Monte-Carlo, à la sortie du casino. Non, je n’y ai

jamais vu de mendiants et cette femme-là, toute déguenillée qu’elle

soit, attire trop l’attention. Le Prince viendrait en personne la prier

de repasser la frontière.

Entrez dans le jardin. Vous pouvez encore beaucoup m’aider. Je sors à

l’instant de la boutique d’un marchand de la ville, un vieil ami, qui

m’a vendu une bonne corde, souple, solide, facile à nouer, car je suis

revenu à l’un de mes anciens projets auquel je n’ai fait qu’ajouter un

peu de poésie... Exactement ce qu’il faut... Il ne reste plus qu’à

choisir un pin convenablement fourchu, bien robuste...

Je n’ose pas vous avouer mon idée poétique... Bast! puisque vous m’avez

accompagné, mes chers amis, dans un instant, je divulgue le secret.

Ce pin, je le connais; il est vieux, sans doute, mais résistant. Il n’a

rien perdu de sa vigueur. Il est fourchu; sa maîtresse branche quitte le

tronc assez haut et s’en écarte. On dirait qu’il fut créé pour le but

même que je poursuis... Mais je n’ai pas tout dit!

Courage! quelques mots encore: écoutez bien! je ne résiste plus: vous

vous êtes montrés trop gentils!

* * * * *

Eh bien, ce pin, ce pin sauveur, est placé devant la fenêtre de

Madeleine, la jeune personne qui fut mon épouse et qui l’est, peut-être,

à cette heure. Affaire d’habitude! Ce matin même, elle se promenait en

face de la clinique, rue de la Baume, sur son balcon, et tenait un

mouchoir serré contre son nez, car le froid augmente. Or je savais que,

dans ce mouchoir, elle cachait une mignonne petite boîte en argent (un

cadeau?...) où elle venait de prendre une pincée de poudre blanche.

C’est tout naturel! Madeleine a bien le droit de se promener sur son

balcon lorsqu’il fait froid.

Ah! vous êtes vraiment complaisants: vous avez jeté la corde par-dessus

la grosse branche... Préparez le nœud, je vous prie: mes doigts sont un

peu gourds.

Et, lorsque ma chère Madeleine sera venue rendre ses devoirs à madame sa

mère (demain, peut-être!) en ouvrant ses persiennes, un beau matin comme

celui-ci, elle verra monsieur Michel Duroy assez congestionné, les

jambes tordues, le sang aux yeux et, pour tout dire, pendu, pendu haut

et court, et se balançant poussé par la brise...

Mais je conserverai, sur ma bouche gonflée, une façon de sourire un peu

narquois, dont elle se souviendra.

Oui, c’est parfait, ainsi. J’abuse de votre amabilité. Je passe le nœud

coulant à mon cou, je le serre, sans qu’il me gêne cependant, et vais

monter sur vos épaules. Ce sera dur!... Pas tant que cela? J’y monte. Le

sport eut le bénéfice de me maintenir un poids normal pour mon âge et

pour ma taille. Attendez! Je ne vous gêne pas trop? Merci... Au moment

où cet oiseau bleu se sera posé...

Quoi? Elle encore!

«Non ma bonne dame, vous arrivez trop tard! Soit: je me pendrai sous vos

yeux, sous vos terribles yeux!...»

Ah! je déraisonne! je deviens fou! ce sont les yeux de Madeleine! la

bouche de Madeleine, son corps! C’est Madeleine devenue mendiante! Ce

châle râpé, c’était son châle vert de Manille, semé de roses!

«Vous êtes venue, mon ancien amour, sans que je vous appelle. Quand je

vous appelais vous ne paraissiez pas! Eh bien, vous entrez dans la salle

pour les trois coups: le rideau va se lever. Comme dernier adieu, je

vous offre la seule pièce de vingt sous qui reste en mon gousset!...

Prenez! c’est une aumône... Quand ce bel oiseau bleu qui vole au-dessus

de nos têtes se sera posé... Il se rapproche... Il est tout près... Il

se posera sur mon épaule!... Il s’y pose!...

«Attention! Je vais sauter... Je saute!

«Ah! c’est fini!»

L'absence et le retour · 第 30 / 34 题