XXII

A peine avons-nous marché un quart d’heure que nous arrivons à l’église.

L’instant est vraiment exquis.

«Mais laissez-moi donc tranquille! Je n’ai nul besoin que l’on me rende

des forces! Allez-vous-en, docteur, vous m’ennuyez! Je me promène avec

ma femme!»

Oui, l’instant est vraiment exquis: l’aube a presque paru, elle fait

pressentir une radieuse aurore. Je retrouverai la lumière élue pour ma

décoration. Le ciel me donne un avertissement sévère. Voilà les tons

qu’il me faudra considérer souvent, avec scrupule, avec patience, si je

veux en transposer les finesses et l’éclat à demi-voilé.

«Je compte sur ton aide, Madeleine. Il t’arrive parfois de me blaguer

parce que je dors, dis-tu, comme un paysan. Eh bien, à toi de m’en

empêcher désormais! Tu me tireras, chaque jour, du sommeil, quelque

temps avant le début de ce glorieux spectacle. Je t’offrirai même un

réveil-matin, à cet effet. Mais dépêchons-nous! Allons voir le roi

Melchior qui va s’agenouiller devant la crèche. Il a précédé les deux

autres Mages... Non! regarde d’abord la splendeur du ciel. Tâche de

comprendre ce que je devrai suggérer... Ce ne sera pas facile, avoue-le!

--C’est entendu, Michel! Nous viendrons ici tous les matins: les

couleurs du ciel se poseront d’elles-mêmes sur ta palette ou s’offriront

à ton choix!... Ah! le beau peintre à qui, je le sais, il suffit de

tremper le bout de son pinceau dans un rayon, dans un reflet, dans une

buée, pour trouver le ton juste qu’il cherchait!»

Elle me parle, je ne sais pourquoi, tout bas, tout près de l’oreille, et

sa voix est la plus douce des musiques.

«Entrons à l’église, ma chérie, puisque ton ami, le curé t’a confié un

double de la clef.»

Nous ouvrons les deux portes toutes grandes. Voilà le panneau central

qui m’occupera, aujourd’hui: le plus important, de beaucoup. La Vierge,

l’Enfant, saint Joseph, le bœuf et l’âne, Gaspard et Balthazar, le

groupe des bergers, sont en place, bien qu’à peine indiqués, mais il

suffit que je me les représente. Seul, Melchior me donnera encore grand

mal, à cause toujours de l’éclairage. En prenant au dehors des esquisses

nombreuses, je finirai sans doute par y parvenir!

Voici le roi: il entre à notre suite. Je pense qu’il désire reprendre la

pose que nous avions déjà décidée. Il la retrouvera tout de suite.

«Salut, roi Melchior, lui dis-je, votre attention me touche beaucoup;

vous êtes, sans contredit, le plus gracieux des rois et votre aimable

visite va faciliter mon travail.

--Tu devrais avoir honte, Michel, dit Madeleine: prends-tu ce bon roi

pour un paresseux de ton espèce? Lui, se lève tôt et trouve tout naturel

de t’aider ainsi à mieux peindre!

--Non, mes amis, répondit Melchior, vous me remerciez sans raison! Vous

étiez mécontent, Michel, des vitraux de notre église, qui sont

assurément fort laids: du vilain Saint-Sulpice, tout au plus! Mais,

avant qu’on ne les remplace, les anges assez piteux qui s’y trouvent

représentés, se sont offerts à chanter une dernière fois. Ils

exécuteront un petit concert, ce matin même. Oh! je sais, ma chère

Madeleine, que vous détestez la musique en vase clos! De la place! de

l’air! voilà qui vous convient! Nous irons donc sur le parvis: le

paysage que l’on y découvre est beau. En levant le nez, nous pourrons

admirer, quelques instants, les couleurs que le ciel nous gardera et le

chœur choisi par les anges: ce chœur d’Ambroise Thomas, s’il vous plaît!

(hélas! tous les goûts sont dans la nature) saura bien nous ravir par

les portes ouvertes... Venez, mes enfants!»

Cette petite place de l’église, encore tout aérée par la brise matinale,

quelles délices elle dispensait!

«Et surtout, Michel, reprit-il, je voulais vous dire que, décidément, je

refuse de participer à ce panneau: j’entends, d’y faire figure. Le

voisinage du bœuf et de l’âne me déplaît par trop, n’est pas digne de ma

personne, et puis... et puis, j’en veux aux deux autres Mages qui ont dû

prendre une auto en cours de route pour arriver avant moi, une auto de

complaisance! C’est pas de jeu, mes amis! N’ayez pas l’air furieux,

Michel: ça n’en vaut pas la peine!... et, maintenant, petits anges des

vitraux, chantez!»

Ils chantèrent, nous les entendions bien... Que chantaient-ils? De

l’Ambroise Thomas? Allons donc! Un air, un air qui m’est connu; j’ai

l’impression de plaquer son premier accord sur les touches d’un piano.

(Je ne joue de l’orgue, ni d’aucun instrument céleste!) C’est tout juste

si je tapote... Ils chantent! Ils chantent!...

Et voilà que Gaspard relève les pans de son grand manteau de cour et se

met à danser, sans souci des dalles, dures et sévères à ses bottes, du

parvis. Il danse d’une façon qui me déplaît. Dans les temps très anciens

cette danse eût été dénommée chahut. Il danse, il fait des entrechats.

Il me rappelle certaine affiche de Lautrec pour le Moulin-Rouge.

Ah! ceci est pire: l’esquisse que je méditais m’échappe: l’aurore s’est

muée en jour; les tons de la robe du roi Mage ont changé... Jamais je ne

peindrai le panneau du centre! Ce Mage qui fait le pitre me donne le

frisson! Madeleine supportera-t-elle un pareil spectacle? Elle se gêne!

Madeleine rigole! Madeleine va danser aussi. Elle pointe un pied en

l’air, pousse des cris, excite le danseur à se dépouiller de son

manteau, à s’arracher la barbe, à semer ses bijoux, à jeter surtout

cette noble tiare dont j’espérais tirer un beau parti, à ne plus se

ressembler du tout! Et les anges des mauvais vitraux s’en donnent à cœur

joie, ils ne chantent plus, ils gueulent leur chanson d’une voix

éraillée. On se dirait dans un café-concert de bas-étage, en province! A

la sortie, on leur donnera tout au plus cent sous.

* * * * *

C’est fini: le roi Mage s’est calmé; Madeleine de même. Alors ma femme

s’approche de Melchior et son altesse, qui a dû vendre des sucreries sur

les quais, lui dit d’une petite voix doucereuse, pateline, où passe un

accent d’orient:

«Ma chère, je tiens à vous offrir un petit cadeau, un cadeau de rien du

tout, un simple souvenir... Vos façons d’agir sont depuis quelque temps

ridicules: il les faut réformer. Je sais que la cocaïne vous est chère,

que vous en usez tous les jours, mais, croyez-moi, ne vous piquez plus!

Ce moyen, d’ailleurs mauvais, est passé de mode et vos deux cuisses, ma

bonne Madelon, sont dans un état!

«Prenez cette mignonne boîte en argent, qui contient une poudre blanche,

mais ne la montrez pas à votre médecin, à moins que vous ne soyez son

amie intime; en ce cas, il vous fournirait de quoi la remplir. Au fait,

ne se nomme-t-il pas Jérôme Devilliers?...

«Une pincée seulement: vous la humerez comme un parfum, et toute piqûre

sera inutile. Vous preniez même le soin de stériliser la seringue!

Quelle sottise et que de temps perdu! Retournez, vous dis-je, aux

habitudes de votre défunte aïeule qui prisait tout simplement du tabac.

Ce tabac blanc est plus joli, meilleur aussi. Glissez la boîte dans

votre petit sac et veuillez agréer mes hommages.

«Quant à vous, Michel, je vous le répète: cette grande machine

décorative m’ennuie. Je m’arrangerai avec le curé de la paroisse pour la

faire ôter, une fois en place. Balthazar est tout à fait de mon avis,

quant à Gaspard, quelle importance peut avoir le jugement artistique

d’un nègre?

«Au revoir ou, plutôt adieu! Je vous ai assez vus, l’un et l’autre...

Cependant, merci pour la danse!»

Madeleine est à jamais perdue! l’art me dédaigne pour toujours!

Madeleine et mon art sont tous deux avilis...

Alors... que me reste-t-il?

L'absence et le retour · 第 29 / 34 题