J’étais résolu à me laisser soigner. L’homme au nez pointu en profite
pour me faire, chaque matin, une piqûre qui doit, à son avis, me rendre
des forces. Il me parle, tâche d’entrer en conversation, mais ne
parvient qu’à parler tout seul.
J’entends bien, j’écoute et, malgré ma faiblesse très réelle, je vous
assure, (il me semble être un chiffon mouillé,) j’arrive à garder le
plus obstiné silence et me moque intérieurement de ce très savant
docteur en médecine qui perdrait moins son temps s’il causait avec une
pendule; au lieu que je dis «bonjour, merci, le temps s’améliore,
quelles nouvelles donnent les journaux?» à la grosse infirmière dont il
convient de me louer, jusqu’à nouvel ordre.
Mes rapports avec le médecin m’amusent, je l’avoue! il me faut quelques
petites distractions de ce genre, succinctes, il est vrai: ça fait
passer le temps, et je ne saurais constamment réfléchir: ça fatigue.
D’ailleurs, je pense moins à Madeleine, j’écarte son image. Parfois,
elle force la porte et reparaît. Ce sont là des visites dont je me
passerais volontiers et, pour qu’elle ne traîne pas, je lui fais tout
simplement les cornes. Le moyen a réussi: il me fut enseigné par une
servante italienne, lorsque j’étais enfant.
A un autre point de vue, je me suis manqué de parole. Mon premier
devoir, puisque je veux guérir, ne serait-il pas de me soigner moi-même?
Or j’avais découvert un sûr moyen de fuir les visions qui
m’ensorcellent. Pourquoi ne plus l’employer? De colère, de honte ou de
douleur, ces visions me rendent fou... Je les abandonne pour retourner à
mon art.
L’art ne m’a jamais trompé ni trahi, même aux pires jours. Il m’advint
de douter de lui, quand il semblait se refuser, quand je restais devant
ma toile toute prête, comme un crétin des Pyrénées devant un
hiéroglyphe, comme un charcutier de village à qui le bâton servant à
décrocher les saucisses est plus utile que la palette et le pinceau dont
il n’a que faire, comme moi-même, hélas! entre les mains de qui l’on
mettrait un saxophone pour exprimer l’émouvante beauté des hanches de
mon modèle. Cette stupeur durait quelque temps; je tâchais de m’en
distraire par un essai de dessin à la mine de plomb, à la sanguine... Le
panier à papier ne tardait pas à se remplir d’esquisses déchirées que
l’on eût dites l’œuvre d’un enfant hydrocéphale.
«Je ne suis qu’un barbouilleur! pensais-je, un gâcheur imbécile! Que
l’on m’offre de ripoliner à neuf en orange, le vieux bois de la kouanine
chinoise de mon salon! Que l’on me charge de peindre les murs d’une
étable avec la bouse répandue. Voilà qui est de mon ressort!»
Je me désolais de ces crises, car il n’est pas indifférent de
s’apercevoir que l’on n’est qu’un raté.
* * * * *
Un matin de beau soleil, à Hyères, au jardin, je prenais la vie au
tragique, me sentant la tête vide et les yeux brumeux. Le vent d’est
agitait les oliviers dans le feuillage desquels couraient de souples
ondes d’argent... Rendre cela!... La main lourde, abruti par la touffeur
de l’air, je n’arrivais à rien et la variation du baromètre n’était pas
en cause, puisque ce supplice durait depuis quinze jours. Or, soudain,
la nymphe du jardin vint à moi.
La Provence est toute peuplée de nymphes, pour qui sait les voir.
Celle-ci avait posé le long de son corps une grande branche de glycine
abondamment fleurie.
«La lumière est bonne, me dit la nymphe inattendue; je t’offre cette
glycine à peindre, avec moi qui la tiendrai.»
L’art me revenait, me consolait, me rendait l’usage de mes mains, de mes
yeux. Je me repris à peindre, et la nymphe sourit avant de disparaître.
Restons-en là, je vous prie! Restons-en là!
Eh non! Ce que je viens de dire est tout à fait imaginaire: une gentille
histoire, sans plus, et je suppose que la toile demeura blanche.
Assurément, il m’arrive de rêver des sottises! Revenons à la vie réelle,
celle qu’il est si bon de vivre.
* * * * *
En effet, je me trouvais à Hyères; je m’y trouve encore.
Attendez! J’ai des crampes dans les doigts: je ne pourrai pas me
défendre de Madeleine... Tant pis!... J’entends sa voix derrière les
oliviers:
«Ça m’amusera, mon gros loup. On se fera du bon sang!
--A ton aise, ma poule!»
Ils paraissent tous les deux et s’adressant à moi, Madeleine ajoute:
«Viens aussi: tu n’es pas gênant!»
Où me mèneront-ils?
Nous sortons tous les trois du jardin, prenons une allée, à gauche,
traversons une petite place et dans une ruelle, à droite, faisons halte.
Non, je ne me suis pas étonné, sauf de la banalité même du spectacle qui
devait s’offrir.
Jérôme a frappé à la porte (la lanterne suspendue ne manquait pas!) et
nous sommes entrés. Le salon où ces dames attendent et se font les
ongles est tendu de soie jaune et rouge, les fauteuils, les canapés, les
chaises, les tabourets pareillement, mais, à côté de cette soie que j’ai
vue quelque part, les bas de ces dames semblent d’un ton de mandarine
bien hasardeux.
La tunique de Madeleine est toute simple, de style grec, dirait-on. Elle
porte sur l’épaule un bouquet de glycines lié par un brin de paille.
Jérôme, toujours aussi énorme, s’est costumé en marin, comme un enfant
sur la plage: culottes et jersey, béret bleu, chaussettes claires,
sandales de paille... Jérôme est tout plein gentil. On le dirait mignon
s’il ne tenait tant de place. Sa bonne figure grasse n’a pas changé. En
ce moment, il suce un sucre d’orge.
Un éléphant court vêtu...
Madeleine ne cesse de bavarder:
«Ma petite Rosa! Quel plaisir de te revoir! Eh! ta poitrine tient encore
bien, malgré le métier! Mes compliments!
«Et toi, Nanette, ma gosse! ça t’excite toujours, les nègres? Permets
que je te farde un peu mieux les yeux...
«Oh! pardon Madame! je ne vous avais pas vue. La maison marche comme
vous voulez? Bonne affaire!
«Voyons, Jérôme! à quoi penses-tu? Ne te fourre pas les doigts dans le
nez: nous sommes en compagnie! Maintenant, on va danser!
Mais... celui-là... vous ne le connaissez pas! Mon mari; Mesdames! Il
sait que je couche avec Jérôme et ça lui fait plaisir. S’il vous plaît
d’en tâter, à votre tour, ne vous gênez pas!»
Durant ce temps, j’écarte les chaises et me mets au piano. Il me reste
dans la tête quelques airs de danse qui conviendront, j’espère. Mon ami
Jérôme se refuse à danser, mais il fouette avec ardeur une toupie obèse,
peinte en jaune et rouge, tout en poussant de gentils petits cris.
Je vais plaquer le premier accord, lorsque j’aperçois, devant moi, un
cadre au mur, un dessin. Je n’ignore pas que les œuvres d’art, en ce
genre de lieu, sont de qualité inférieure... Comme on se trompe! Une
fort jolie sanguine, en vérité: simplement une main de femme, longue,
délicate, que l’on voudrait toucher, entre les doigts de laquelle une
fleur est éclose...
Une œuvre d’art... je n’y pensais plus! L’art vient encore une fois à
mon secours!... Je m’interromps de jouer.
Qu’arrive-t-il? Les fauteuils s’éventrent, les femmes s’enfuient,
rappelées sans doute par de pressants devoirs. Jérôme baise sa toupie
bariolée et le piano s’ouvre tout entier, puis, comme un paravent, se
replie contre le mur.
Je prends Madeleine par la taille et nous sortons.
«Allons voir, lui dis-je, le panneau du milieu, celui du bon roi
Melchior. M’accompagneras-tu, ma chérie?
--De grand cœur, Michel!»
Et Madeleine me tend ses lèvres.