XXI

J’étais résolu à me laisser soigner. L’homme au nez pointu en profite

pour me faire, chaque matin, une piqûre qui doit, à son avis, me rendre

des forces. Il me parle, tâche d’entrer en conversation, mais ne

parvient qu’à parler tout seul.

J’entends bien, j’écoute et, malgré ma faiblesse très réelle, je vous

assure, (il me semble être un chiffon mouillé,) j’arrive à garder le

plus obstiné silence et me moque intérieurement de ce très savant

docteur en médecine qui perdrait moins son temps s’il causait avec une

pendule; au lieu que je dis «bonjour, merci, le temps s’améliore,

quelles nouvelles donnent les journaux?» à la grosse infirmière dont il

convient de me louer, jusqu’à nouvel ordre.

Mes rapports avec le médecin m’amusent, je l’avoue! il me faut quelques

petites distractions de ce genre, succinctes, il est vrai: ça fait

passer le temps, et je ne saurais constamment réfléchir: ça fatigue.

D’ailleurs, je pense moins à Madeleine, j’écarte son image. Parfois,

elle force la porte et reparaît. Ce sont là des visites dont je me

passerais volontiers et, pour qu’elle ne traîne pas, je lui fais tout

simplement les cornes. Le moyen a réussi: il me fut enseigné par une

servante italienne, lorsque j’étais enfant.

A un autre point de vue, je me suis manqué de parole. Mon premier

devoir, puisque je veux guérir, ne serait-il pas de me soigner moi-même?

Or j’avais découvert un sûr moyen de fuir les visions qui

m’ensorcellent. Pourquoi ne plus l’employer? De colère, de honte ou de

douleur, ces visions me rendent fou... Je les abandonne pour retourner à

mon art.

L’art ne m’a jamais trompé ni trahi, même aux pires jours. Il m’advint

de douter de lui, quand il semblait se refuser, quand je restais devant

ma toile toute prête, comme un crétin des Pyrénées devant un

hiéroglyphe, comme un charcutier de village à qui le bâton servant à

décrocher les saucisses est plus utile que la palette et le pinceau dont

il n’a que faire, comme moi-même, hélas! entre les mains de qui l’on

mettrait un saxophone pour exprimer l’émouvante beauté des hanches de

mon modèle. Cette stupeur durait quelque temps; je tâchais de m’en

distraire par un essai de dessin à la mine de plomb, à la sanguine... Le

panier à papier ne tardait pas à se remplir d’esquisses déchirées que

l’on eût dites l’œuvre d’un enfant hydrocéphale.

«Je ne suis qu’un barbouilleur! pensais-je, un gâcheur imbécile! Que

l’on m’offre de ripoliner à neuf en orange, le vieux bois de la kouanine

chinoise de mon salon! Que l’on me charge de peindre les murs d’une

étable avec la bouse répandue. Voilà qui est de mon ressort!»

Je me désolais de ces crises, car il n’est pas indifférent de

s’apercevoir que l’on n’est qu’un raté.

* * * * *

Un matin de beau soleil, à Hyères, au jardin, je prenais la vie au

tragique, me sentant la tête vide et les yeux brumeux. Le vent d’est

agitait les oliviers dans le feuillage desquels couraient de souples

ondes d’argent... Rendre cela!... La main lourde, abruti par la touffeur

de l’air, je n’arrivais à rien et la variation du baromètre n’était pas

en cause, puisque ce supplice durait depuis quinze jours. Or, soudain,

la nymphe du jardin vint à moi.

La Provence est toute peuplée de nymphes, pour qui sait les voir.

Celle-ci avait posé le long de son corps une grande branche de glycine

abondamment fleurie.

«La lumière est bonne, me dit la nymphe inattendue; je t’offre cette

glycine à peindre, avec moi qui la tiendrai.»

L’art me revenait, me consolait, me rendait l’usage de mes mains, de mes

yeux. Je me repris à peindre, et la nymphe sourit avant de disparaître.

Restons-en là, je vous prie! Restons-en là!

Eh non! Ce que je viens de dire est tout à fait imaginaire: une gentille

histoire, sans plus, et je suppose que la toile demeura blanche.

Assurément, il m’arrive de rêver des sottises! Revenons à la vie réelle,

celle qu’il est si bon de vivre.

* * * * *

En effet, je me trouvais à Hyères; je m’y trouve encore.

Attendez! J’ai des crampes dans les doigts: je ne pourrai pas me

défendre de Madeleine... Tant pis!... J’entends sa voix derrière les

oliviers:

«Ça m’amusera, mon gros loup. On se fera du bon sang!

--A ton aise, ma poule!»

Ils paraissent tous les deux et s’adressant à moi, Madeleine ajoute:

«Viens aussi: tu n’es pas gênant!»

Où me mèneront-ils?

Nous sortons tous les trois du jardin, prenons une allée, à gauche,

traversons une petite place et dans une ruelle, à droite, faisons halte.

Non, je ne me suis pas étonné, sauf de la banalité même du spectacle qui

devait s’offrir.

Jérôme a frappé à la porte (la lanterne suspendue ne manquait pas!) et

nous sommes entrés. Le salon où ces dames attendent et se font les

ongles est tendu de soie jaune et rouge, les fauteuils, les canapés, les

chaises, les tabourets pareillement, mais, à côté de cette soie que j’ai

vue quelque part, les bas de ces dames semblent d’un ton de mandarine

bien hasardeux.

La tunique de Madeleine est toute simple, de style grec, dirait-on. Elle

porte sur l’épaule un bouquet de glycines lié par un brin de paille.

Jérôme, toujours aussi énorme, s’est costumé en marin, comme un enfant

sur la plage: culottes et jersey, béret bleu, chaussettes claires,

sandales de paille... Jérôme est tout plein gentil. On le dirait mignon

s’il ne tenait tant de place. Sa bonne figure grasse n’a pas changé. En

ce moment, il suce un sucre d’orge.

Un éléphant court vêtu...

Madeleine ne cesse de bavarder:

«Ma petite Rosa! Quel plaisir de te revoir! Eh! ta poitrine tient encore

bien, malgré le métier! Mes compliments!

«Et toi, Nanette, ma gosse! ça t’excite toujours, les nègres? Permets

que je te farde un peu mieux les yeux...

«Oh! pardon Madame! je ne vous avais pas vue. La maison marche comme

vous voulez? Bonne affaire!

«Voyons, Jérôme! à quoi penses-tu? Ne te fourre pas les doigts dans le

nez: nous sommes en compagnie! Maintenant, on va danser!

Mais... celui-là... vous ne le connaissez pas! Mon mari; Mesdames! Il

sait que je couche avec Jérôme et ça lui fait plaisir. S’il vous plaît

d’en tâter, à votre tour, ne vous gênez pas!»

Durant ce temps, j’écarte les chaises et me mets au piano. Il me reste

dans la tête quelques airs de danse qui conviendront, j’espère. Mon ami

Jérôme se refuse à danser, mais il fouette avec ardeur une toupie obèse,

peinte en jaune et rouge, tout en poussant de gentils petits cris.

Je vais plaquer le premier accord, lorsque j’aperçois, devant moi, un

cadre au mur, un dessin. Je n’ignore pas que les œuvres d’art, en ce

genre de lieu, sont de qualité inférieure... Comme on se trompe! Une

fort jolie sanguine, en vérité: simplement une main de femme, longue,

délicate, que l’on voudrait toucher, entre les doigts de laquelle une

fleur est éclose...

Une œuvre d’art... je n’y pensais plus! L’art vient encore une fois à

mon secours!... Je m’interromps de jouer.

Qu’arrive-t-il? Les fauteuils s’éventrent, les femmes s’enfuient,

rappelées sans doute par de pressants devoirs. Jérôme baise sa toupie

bariolée et le piano s’ouvre tout entier, puis, comme un paravent, se

replie contre le mur.

Je prends Madeleine par la taille et nous sortons.

«Allons voir, lui dis-je, le panneau du milieu, celui du bon roi

Melchior. M’accompagneras-tu, ma chérie?

--De grand cœur, Michel!»

Et Madeleine me tend ses lèvres.

L'absence et le retour · 第 28 / 34 题