Je préfère mon tourment d’aujourd’hui!
La colère se laisse mieux surveiller que la peur panique dont il faut
subir l’appel hallucinant et qui m’entraîne, sans que je puisse même
ébaucher une défense. La colère me mord, me griffe, me harcèle; ses
dents pointues se plantent dans ma chair, ses ongles la déchirent et des
lambeaux pendent autour de moi, lambeaux de peau qui saignent et se
collent ensuite, après avoir réussi leur petit effet. Il n’en reste pas
moins que je suis dessous, bien vivant, et que ma tête n’est chaude que
de rage aiguë.
Vous dirai-je qu’ils font des progrès étonnants?
Je ne les savais si bien entraînés, ni l’un ni l’autre! Ils me
dispensent même de les surveiller: un coup d’œil, à certains moments du
jour, me renseigne abondamment, l’évidence étant aisée à deviner.
Non content de m’avoir pris ma femme, Jérôme se délecte en l’amusant à
sa manière. N’importe-t-il pas de soutenir le courage d’une épouse que
les dures circonstances de la vie séparent de son époux? Jérôme s’est
chargé de cette tâche et s’en acquitte le mieux du monde, avec
conscience.
Madeleine et Jérôme sont toujours sortis: ils rentrent peut-être à
l’aube, quand je dors, mais je n’ai pas besoin de rêver pour savoir quel
fut le programme de leur nuit, car il suffit, comme je le disais plus
haut, de me rendre à l’évidence.
Jadis, Madeleine était toujours joyeuse: le plaisir de vivre se lisait
dans ses yeux. Les journées passées à la campagne, dans les bois,
s’émaillaient de fleurs fraîches, quand elle riait, et ce rire faisait
naître de beaux reflets, lorsque nous allions en barque jusqu’aux îles.
* * * * *
Je lui faisais cependant un reproche... Ce reproche, Jérôme l’aurait-il
surpris? Ma femme n’aimait pas le monde; les dîners en ville lui étaient
insupportables et les soirées aussi. L’autre la changerait-il plus que
je ne pus le faire? Cette nuit, où il nous mena souper dans je ne sais
quelle nouvelle boîte de Montmartre que l’on disait inégalable, au lieu
de la divertir, l’attrista. Voir des gens se morfondre en riant, se
donner soif en buvant et se réjouir du spectacle sinistre qu’ils
fournissaient eux-mêmes, tout cela rendait Madeleine morose. Oh! ces
danses ébauchées entre des tables et des chaises!...
Je l’entends qui me parle, cette nuit-là:
«Danser avec des femmes louées pour avoir l’air de se divertir, le
pourrais-tu, Michel?
«De la place! il me faut de la place pour danser et tu m’as dit que je
dansais bien! Notre salon en Provence, où l’on ouvre les fenêtres, au
printemps, où l’on ne sent pas le tabac, mais les fleurs du jardin qui
nous livrent leurs parfums, où l’on entend le souffle des brises, la
voix du vent, le beau bruit de la mer, où la décoration n’est pas faite
par de mauvais peintres, mais par des corolles encore tout épanouies,
des branches de laurier et d’olivier!... Là, j’aimais danser jusqu’à
l’aube. Les danseuses ni les cavaliers ne manquaient: Toulon n’était pas
loin, et ceux-ci ne paraissaient pas s’exhiber, et celles-là ne
bourraient pas leurs réticules avec des billets gagnés à la sueur de
leur corps!»
Voilà ce que disait Madeleine.
Jérôme écoutait et souriait de plaisir.
Comment s’y est-il pris pour gâter à ce point son caractère? Il ne
manque pas de savoir faire, mais la tâche était dure! Il a donc habitué
sa maîtresse aux sorties fréquentes, aux boissons des bars, à la basse
noce. Il se garderait bien de danser lui-même, ayant peur de se rendre
ridicule. Vous le voyez, n’est-ce pas? de taille plus que normale (1 m.
87) large des épaules, épais et tenant dans ses bras cette femme mince,
racée, une nymphe des temps modernes?
Plus tard, Montmartre ne les a plus satisfaits: Madeleine mordait à
l’appât. Il lui a fallu des bouges. On en trouvait, jadis; on en trouve
encore, facilement, où le semblant de joie s’avilit, où les femmes n’ont
plus nom de femmes, avec leur fard d’un vilain rouge, leur peau
graisseuse, leurs mains prenantes. Jérôme l’accoutume à ce nouveau
plaisir et Madeleine oublie le parfum de ses violettes, la poudre d’or
de ses mimosas, la chanson du flot qu’un grincement de phonographe
étoufferait et l’haleine méditerranéenne que viendrait gâter ce gros
cigare, mal tenu par une bouche grasse et lippue.
Je l’ai vu, ce spectacle de sa déchéance, je le vois, je l’ai casé dans
ma mémoire. Madeleine ne rit plus; elle rigole et Jérôme prend un air de
brute, de mastodonte (on l’appelait ainsi), de mastodonte en
goguette!...
Mais à quoi mènerait une rage chaude sans effet? Je mets la mienne en
glacière, dans la glacière d’un des bars de nuit où ils passent. Elle se
réchauffera, au jour que je choisirai, à cette heure qui sonnera, qui ne
sonne pas encore...
Eh bien, j’attends.
* * * * *
Vous dites que j’exagère, que je me plais à rêver le pire? Donnez-vous
donc la peine de la regarder! Ce geste n’est pas un geste de Madeleine,
c’est celui d’une garce, de la fille de bas étage que Madeleine, ma
femme, est devenue.
Peut-être imaginez-vous que j’aspire à la réclame que me feront les
journaux:
«Michel Duroy tue sa femme, Madeleine Duroy, dans un lieu de plaisir que
la police surveillait.»
Ah! mes pauvres amis! (s’il m’en reste!) vous êtes loin de compte!
Certes j’abattrai Jérôme, cela importe peu! mais je reprendrai
Madeleine, je la modèlerai de mes doigts, j’effacerai la bave des
baisers de l’autre, je tuerai, une seconde fois, l’amant qui l’a salie;
je le tuerai en elle, et Madeleine, mon ancien amour, me reviendra
purifiée, après sa longue absence.
Amis qui me restez, amis qui vous cachez, amis que j’ignore ou que
j’imagine, pensez-vous que je déraisonne? C’est alors, amis
indifférents, que vous ne savez pas aimer.