XX

Je préfère mon tourment d’aujourd’hui!

La colère se laisse mieux surveiller que la peur panique dont il faut

subir l’appel hallucinant et qui m’entraîne, sans que je puisse même

ébaucher une défense. La colère me mord, me griffe, me harcèle; ses

dents pointues se plantent dans ma chair, ses ongles la déchirent et des

lambeaux pendent autour de moi, lambeaux de peau qui saignent et se

collent ensuite, après avoir réussi leur petit effet. Il n’en reste pas

moins que je suis dessous, bien vivant, et que ma tête n’est chaude que

de rage aiguë.

Vous dirai-je qu’ils font des progrès étonnants?

Je ne les savais si bien entraînés, ni l’un ni l’autre! Ils me

dispensent même de les surveiller: un coup d’œil, à certains moments du

jour, me renseigne abondamment, l’évidence étant aisée à deviner.

Non content de m’avoir pris ma femme, Jérôme se délecte en l’amusant à

sa manière. N’importe-t-il pas de soutenir le courage d’une épouse que

les dures circonstances de la vie séparent de son époux? Jérôme s’est

chargé de cette tâche et s’en acquitte le mieux du monde, avec

conscience.

Madeleine et Jérôme sont toujours sortis: ils rentrent peut-être à

l’aube, quand je dors, mais je n’ai pas besoin de rêver pour savoir quel

fut le programme de leur nuit, car il suffit, comme je le disais plus

haut, de me rendre à l’évidence.

Jadis, Madeleine était toujours joyeuse: le plaisir de vivre se lisait

dans ses yeux. Les journées passées à la campagne, dans les bois,

s’émaillaient de fleurs fraîches, quand elle riait, et ce rire faisait

naître de beaux reflets, lorsque nous allions en barque jusqu’aux îles.

* * * * *

Je lui faisais cependant un reproche... Ce reproche, Jérôme l’aurait-il

surpris? Ma femme n’aimait pas le monde; les dîners en ville lui étaient

insupportables et les soirées aussi. L’autre la changerait-il plus que

je ne pus le faire? Cette nuit, où il nous mena souper dans je ne sais

quelle nouvelle boîte de Montmartre que l’on disait inégalable, au lieu

de la divertir, l’attrista. Voir des gens se morfondre en riant, se

donner soif en buvant et se réjouir du spectacle sinistre qu’ils

fournissaient eux-mêmes, tout cela rendait Madeleine morose. Oh! ces

danses ébauchées entre des tables et des chaises!...

Je l’entends qui me parle, cette nuit-là:

«Danser avec des femmes louées pour avoir l’air de se divertir, le

pourrais-tu, Michel?

«De la place! il me faut de la place pour danser et tu m’as dit que je

dansais bien! Notre salon en Provence, où l’on ouvre les fenêtres, au

printemps, où l’on ne sent pas le tabac, mais les fleurs du jardin qui

nous livrent leurs parfums, où l’on entend le souffle des brises, la

voix du vent, le beau bruit de la mer, où la décoration n’est pas faite

par de mauvais peintres, mais par des corolles encore tout épanouies,

des branches de laurier et d’olivier!... Là, j’aimais danser jusqu’à

l’aube. Les danseuses ni les cavaliers ne manquaient: Toulon n’était pas

loin, et ceux-ci ne paraissaient pas s’exhiber, et celles-là ne

bourraient pas leurs réticules avec des billets gagnés à la sueur de

leur corps!»

Voilà ce que disait Madeleine.

Jérôme écoutait et souriait de plaisir.

Comment s’y est-il pris pour gâter à ce point son caractère? Il ne

manque pas de savoir faire, mais la tâche était dure! Il a donc habitué

sa maîtresse aux sorties fréquentes, aux boissons des bars, à la basse

noce. Il se garderait bien de danser lui-même, ayant peur de se rendre

ridicule. Vous le voyez, n’est-ce pas? de taille plus que normale (1 m.

87) large des épaules, épais et tenant dans ses bras cette femme mince,

racée, une nymphe des temps modernes?

Plus tard, Montmartre ne les a plus satisfaits: Madeleine mordait à

l’appât. Il lui a fallu des bouges. On en trouvait, jadis; on en trouve

encore, facilement, où le semblant de joie s’avilit, où les femmes n’ont

plus nom de femmes, avec leur fard d’un vilain rouge, leur peau

graisseuse, leurs mains prenantes. Jérôme l’accoutume à ce nouveau

plaisir et Madeleine oublie le parfum de ses violettes, la poudre d’or

de ses mimosas, la chanson du flot qu’un grincement de phonographe

étoufferait et l’haleine méditerranéenne que viendrait gâter ce gros

cigare, mal tenu par une bouche grasse et lippue.

Je l’ai vu, ce spectacle de sa déchéance, je le vois, je l’ai casé dans

ma mémoire. Madeleine ne rit plus; elle rigole et Jérôme prend un air de

brute, de mastodonte (on l’appelait ainsi), de mastodonte en

goguette!...

Mais à quoi mènerait une rage chaude sans effet? Je mets la mienne en

glacière, dans la glacière d’un des bars de nuit où ils passent. Elle se

réchauffera, au jour que je choisirai, à cette heure qui sonnera, qui ne

sonne pas encore...

Eh bien, j’attends.

* * * * *

Vous dites que j’exagère, que je me plais à rêver le pire? Donnez-vous

donc la peine de la regarder! Ce geste n’est pas un geste de Madeleine,

c’est celui d’une garce, de la fille de bas étage que Madeleine, ma

femme, est devenue.

Peut-être imaginez-vous que j’aspire à la réclame que me feront les

journaux:

«Michel Duroy tue sa femme, Madeleine Duroy, dans un lieu de plaisir que

la police surveillait.»

Ah! mes pauvres amis! (s’il m’en reste!) vous êtes loin de compte!

Certes j’abattrai Jérôme, cela importe peu! mais je reprendrai

Madeleine, je la modèlerai de mes doigts, j’effacerai la bave des

baisers de l’autre, je tuerai, une seconde fois, l’amant qui l’a salie;

je le tuerai en elle, et Madeleine, mon ancien amour, me reviendra

purifiée, après sa longue absence.

Amis qui me restez, amis qui vous cachez, amis que j’ignore ou que

j’imagine, pensez-vous que je déraisonne? C’est alors, amis

indifférents, que vous ne savez pas aimer.

L'absence et le retour · 第 27 / 34 题