Je viens d’ouvrir les yeux... Que se passe-t-il?
Je me réveille tout à fait...
Les persiennes, les fenêtres de Jérôme sont ouvertes. Je découvre de mon
lit une large bande de son appartement, quelques meubles couverts de
housses, d’autres nus. De temps en temps, deux femmes en tablier passent
tenant un balai, un plumeau, un torchon, époussetant, balayant,
essuyant, avec grand zèle, me semble-t-il, un zèle méritoire.
On dirait que l’on achève un sérieux nettoyage matinal. Comment n’ai-je
pas entendu, plus tôt (il est à peine neuf heures) battre ces petits
tapis qui restent pliés sur la balustrade du balcon? L’une des deux
femmes vient d’enlever encore la housse d’un fauteuil qu’elle a roulé
devant la fenêtre. Il est rayé de jaune et de rouge... Ce jaune, ce
rouge... où donc ai-je vu une étoffe, un fauteuil tout pareils?
* * * * *
Faisons une inspection de ma mémoire. D’abord, je m’y retrouve moi-même,
errant dans des rues de l’autre côté de l’eau, sans but précis, mais
avec l’espoir de dénicher peut-être quelque gravure pas trop chère qui
serait d’un plaisant effet, pendue au mur de ma chambre, ma chambre à
moi, dans l’ancien domaine de tante Valérie. Aucune gravure ne se
présente, mais j’aperçois un fauteuil rayé de rouge et de jaune (c’est
bien le même!) N’aurais-je pas besoin d’un fauteuil convenable, voire
élégant, pour recevoir, non plus les reliefs des repas d’Isidore,
puisqu’il est relégué à la cuisine, mais certains peintres amis et
peut-être de renom, venus afin de jeter un coup d’œil sur mes
eaux-fortes, sur mes toiles?
J’entre dans la boutique, j’interroge le marchand: ce meuble est d’un
prix raisonnable. Aussitôt, je renonce à la gravure (désirais-je
vraiment en trouver une?) et me décide, non sans fastueuse vanité, pour
le fauteuil.
Il m’appartint, il fut chez moi; je n’ai pu le donner à Jérôme que je ne
connaissais pas, à cette époque. Comment expliquer qu’il se trouve,
aujourd’hui, dans son appartement? Par hasard?... non, c’est trop
improbable. Les meubles auraient-ils des sosies que seul un petit détail
distinguerait?... N’insistons pas: ce fauteuil ressemble au mien; voilà
tout le mystère.
Si je m’obstine pourtant à penser à lui, c’est qu’il réveille un autre
souvenir.
* * * * *
Douces heures que nous passâmes à Paris, Madeleine et moi, à la
recherche d’un appartement, pour notre retour de Chine! Un troisième
étage, rue de la Baume, nous tentait beaucoup. Nous étions mariés depuis
quinze jours et campions à l’hôtel. J’emmenai ma femme visiter mes
chambres de garçon. Elle pourrait ainsi me dire ce qu’il lui plairait de
conserver de mon pauvre mobilier... Rien, surtout, qui rappelât tante
Valérie!
«Ce dessin anglais au joli cadre, me dit-elle en sortant, les quelques
objets qui te sont chers, ta table de travail, fort jolie, quoi que tu
en dises, et le fauteuil jaune et rouge, une trouvaille! Rien d’autre:
tu as été trop malheureux dans ce logis sinistre pour que j’étende mon
choix... Quant au précieux Isidore dont la santé, vient de me dire
Angèle, est bien chancelante, je ne puis me décider à l’aimer, fût-ce
comme le témoin de ta jeunesse. Qu’il crève! D’ailleurs, il semble s’y
résoudre. Ne m’en veuille pas, Michel: je deviendrais folle, rien qu’à
l’entendre et, une fois embarqués à Marseille, son jacassement nous
poursuivrait et gâterait le chant des sirènes qui, sans faute, devra
nous ravir.»
La première fois qu’elle l’aperçut, le fauteuil plut à Madeleine.
N’est-ce donc pas le même fauteuil, si absurde que paraisse
l’hypothèse?...
On s’occupa, quelques jours plus tard, de cet appartement, rue de la
Baume, qui agréait à Madeleine et nous fut loué, mais je jurerais que le
fauteuil trouva sa place dans une chambre de débarras, en attendant
notre installation.
Je ferme les yeux et tâche de voir le panneau de gauche, à l’angle
duquel je voudrais planter un arbre aux larges feuilles étalées, d’un
vert sombre, mais le ciel se raye tout soudain de jaune et de vert et
l’une des branches de l’arbre, une branche en bois ancien, reste nue, se
courbe et prend l’apparence d’un bras de fauteuil.
Cela est affreux! On me gâte le paysage. Mon roi Gaspard veut s’asseoir!
Mon roi Gaspard veut s’asseoir dans le fauteuil de Jérôme qui fut le
mien.
Mon panneau sera ridicule!
* * * * *
Ce n’est pas l’homme au nez pointu qui peut me jouer d’aussi vilains
tours: si méchant qu’il paraisse. Il en est bien incapable! Il m’a
mystifié, je l’accorde, mais là s’arrête son talent. D’autres ennemis,
plus experts, savent entrer dans ma tête... seulement, je ne les connais
pas.
Je me suis souvent aperçu de l’hostilité d’un visage, néanmoins, je ne
m’en souciais guère. J’étais un gars costaud, agile et musclé (quelques
succès remportés jadis au foot-ball, à l’escrime, en feraient foi). Je
passais donc, sans daigner hausser les épaules, au lieu qu’aujourd’hui,
ces gens qui m’en veulent m’attaquent dans mon lit. Ils ont la partie
belle, puisque j’y demeure immobile, dans ce lit que mon poids a durci
de façon désagréable.