Ah! j’entends une porte qui s’ouvre à l’étage en dessous: c’est l’Ennemi
dont je connais les habitudes, le docteur au nez pointu! Dans cinq
minutes, il entrera. S’il m’était possible de lui tendre la main,
peut-être poserais-je mieux la question... Non, ce serait donner prise à
l’Ennemi. D’ailleurs tout essai de geste est une torture: je souffre
trop. Je me contenterai donc de parler... Attendons.
Le voici! Il me tâte le pouls, se penche sur moi, se redresse, me
considère avec attention.
C’est l’instant propice, et je dis, d’une voix égale, en tournant les
yeux vers la fenêtre:
«Docteur Devilliers, n’est-ce pas?»
Un sourire, d’abord...
Je n’imaginais pas que l’Ennemi saurait courber ses lèvres de manière à
sourire sans apparence d’artifice (Méfions-nous du traquenard!) puis le
sourire s’éteint et je lis sur ce visage faux une expression
d’inquiétude. Il est découvert et s’en doute, mais il a néanmoins
murmuré:
«Oui, le docteur Devilliers... Ne vous agitez pas, mon ami!...»
Et n’a plus soufflé mot.
Moi! son ami!
Il n’en est pas moins vrai que j’avais deviné juste. Alors, puisque
Jérôme Devilliers demeure en face, pourquoi ne me soigne-t-il pas?
pourquoi n’a-t-il jamais mis les pieds ici? Devilliers est chirurgien,
direz-vous. Bast! Il me connaît mieux qu’aucun médecin et ne me l’a-t-on
pas vanté pour sa science en médecine générale... Par conséquent...
J’avoue que ses paroles m’inquiètent... Ne se serait-il pas aperçu que
je regardais la fenêtre? Il m’en bouchait presque la vue. Sa phrase
n’était-elle qu’une phrase d’apaisement, le baume spirituel offert à
l’agité? Je lui parlais d’un homme très connu; il a répondu: «Oui, le
docteur Devilliers,» afin que je me taise, pour couper court. J’aurais
nommé le président du Conseil ou l’ambassadeur d’Italie que la réplique
eût été de même ordre: «Oui, Monsieur Untel.» C’est ainsi que l’on
traite les enfants, lorsqu’ils inventent des mots biscornus et veulent
qu’on les leur explique. On répond n’importe quoi.
Pour soutenir le bon renom de sa clinique, l’homme au nez pointu tient
peut-être à ce que ma fièvre ait baissé, ce soir, mais il se moque bien
de la question que je lui posais avec angoisse.
Cherchons néanmoins un semblant d’excuse à l’Ennemi: tâchons de nous
montrer juste. Je crois qu’il m’a floué, qu’il a gagné la première
manche, par des moyens malhonnêtes, en évitant le danger, mais, en
outre, craignait-il la rivalité d’un confrère plus estimé que lui?
Je dis des sottises, puisque Jérôme ne s’y prêtait pas, n’ayant jamais
paru. Avouons que l’homme au nez pointu s’est simplement montré plus
malin que moi et qu’il m’a déloyalement mystifié.
Voilà Jérôme Devilliers qui rentre chez lui. Je le reconnais toujours
par l’importante place que sa silhouette prend sur la fenêtre. Il est
accompagné d’une femme, celle, sans doute, que j’ai baptisée Lucie. Je
la distingue mal. Elle ne paraît d’ailleurs que rarement. Ce ménage
serait-il désuni?... Pauvre Jérôme!... Allons donc! Je fais un roman:
cette personne est simplement une cliente qu’il emmènera bientôt dans
son cabinet de consultation.
Que vous disais-je? Elle sort de la pièce et je lui dis:
«Au revoir, Madame Lucie!»
Cet adieu manque de ferveur: Lucie m’intéresse moins depuis que Maxime a
repris son vrai nom.
* * * * *
La journée passe, tant bien que mal. Pour être honnête, je devrais
insister sur le bien, car j’ai découvert, tout seul, un moyen de me
procurer à volonté des moments supportables.
Je ferme les yeux et m’imagine travaillant à ma décoration. Il y a,
quelque part dans le vaste monde, un cartable plein de croquis,
d’esquisses, de plans, pour la mise en place de cette œuvre future qui
demeurera, hélas! dans ma tête, mais qu’il me plaît de composer
d’avance, derrière mes paupières closes.
Vous ai-je parlé du sujet?
L’église n’a que trois murs dont on puisse se servir utilement. Je
voudrais les décorer par une représentation peinte des rois Mages.
Gaspard et Balthazar, en marche, tiennent la gauche et la droite. Le
panneau du centre, au fond, nous présente Melchior, parvenu au terme de
sa queste mystique, devant la crèche où sont la Mère et l’Enfant.
Mon idée serait de traiter les panneaux latéraux en clair obscur:
Gaspard et Balthazar voyagent dans une nuit finissante, au lieu que, sur
le panneau du centre, se lève une aurore d’orient où paraît encore, tout
en haut, l’étoile qui servit de guide aux rois Mages, un peu pâlie par
le jour naissant.
Le panneau du milieu, plus grand que les deux autres, me permet d’y
grouper les trois bergers, l’âne et le bœuf, aux côtés de la Sainte
Famille.
J’éprouve un très réel repos à préparer ma tâche. Parfois, un détail
s’offre à moi; je cherche à le bien situer, et parfois, ce sont des
questions de lumière qui m’inquiètent.
Où donc est ce cartable, plein de dessins et d’indications qui me
seraient précieuses?... Je le feuilleterais joyeusement... Patience! Je
le ferais feuilleter par une main charitable qui me présenterait mes
croquis dans un bon jour. Même ainsi, je crois qu’ils me deviendraient
vite familiers, comme jadis, mais sans attendre, il me faut admettre que
le geste de Gaspard est maladroit: il conviendra de l’étudier de
nouveau, avec un modèle bien choisi.