XV

Aujourd’hui, je ne m’occuperai pas de la petite coalition qui s’est

formée pour me rendre la vie plus cruelle et qui veut ma perte... ou ma

folie. Depuis quelque temps, j’ai retrouvé le contrôle normal de ma

volonté; j’en profiterai donc pour garder le calme, malgré mon cauchemar

de la nuit dernière.

Oui, la nuit dernière, un cauchemar m’a rendu visite, pas très horrible,

en somme, supportable et de qualité assez ordinaire. Des camarades m’en

contèrent du même genre, et plus d’une fois.

Je me promenais dans un grand hôtel moderne, un palace tout neuf, tout

blanc, et me trouvais à son dernier étage, accompagné de Madeleine. Tout

à coup, il me prit l’envie de descendre au rez-de-chaussée par le

«lift». (Nous avions, je crois, donné rendez-vous à une amie dans le

salon de thé.) Je ne sais par quelle maladresse, j’entrai dans la cage

de l’ascenseur, sa porte étant restée ouverte, et je tombai... je

tombai... comme si c’était pour toujours. Madeleine n’avait rien vu et

me cherchait dans les longs corridors blancs de l’hôtel. Moi, pendant ce

temps, je tombais et l’apercevais, parfois, me cherchant encore. Enfin,

je me trouvai assis, tout en bas, bien installé sur les coussins de la

cabine.

La chute, c’est évident, ne fut pas agréable, mais la partie la plus

pénible du cauchemar n’avait pas commencé, car il me fallut, ensuite,

joindre Madeleine, qui errait de ci de là, pauvre chérie! et

s’impatientait de mon absence. Je mobilisai les domestiques, je

l’appelai d’abord inutilement et la découvris, après combien d’heures?

dans sa chambre, se poudrant le bout du nez et s’imaginant que j’étais

allé refaire ma provision de cigarettes!

«Et cette pauvre dame, dit-elle, qui nous attend pour prendre le thé!»

Puis, avec un sourire:

«Suis-je à ton goût, Michel, dans cette robe?»

Simple cauchemar, mais je me souviens d’en avoir eu plusieurs, au cours

de cette semaine, où je dégringolais d’un toit en y posant des tuiles,

ces jolies tuiles roses et moussues, si communes en Provence...

* * * * *

Pour effacer les moindres traces de mon aventure nocturne, voyons un peu

ce que fait Jérôme...

Il n’est pas chez lui; les fenêtres sont encore toutes ouvertes. Je

crois que l’on remet en place les tapis mobiles et les meubles aussi. Le

jour est assez clair... Si j’allais faire un petit tour dans cette

pièce? Jérôme avait bon goût; d’un peu plus près, je pourrais juger de

son installation et me plaire à cette visite, à moins que Madame n’adore

le Louis-Philippe, les soies capitonnées, les poufs et que l’esthétique

de Jérôme ne s’y accoutume.

Pour dire le vrai, j’ai gardé de l’affection pour Jérôme, si fort que

m’ait peiné son éloignement, et, s’il ouvrait la porte, en ce moment, si

son gros et grand corps venait encombrer ma chambre, peut-être

ressentirais-je un certain plaisir, car on s’expliquerait... Je lui

dirais ma façon de penser, il me dirait la sienne, ouvertement,

brutalement, et l’on n’en parlerait plus.

Les bonnes ont débarrassé un piano de petits objets que je ne distingue

pas bien. Il s’agit maintenant d’y poser une étoffe que l’on déplie avec

soin, que l’on inspecte de près, comme pour y découvrir des traces de

mites ou des brûlures de cendre: ces fumeurs de cigarettes sont des gens

odieux! Le vieux fumeur que j’étais en sait quelque chose...

Pour continuer leur examen minutieux de l’étoffe, les deux femmes

s’approchent de la fenêtre. Tiens! c’est un châle de Manille... quel

beau châle! Vert, d’un vert acide, avec, au centre, une guirlande

blanche faite de roses, je pense. On dirait le châle que nous avons

rapporté de Chine: une pièce ancienne en parfait état. Même là-bas, les

amateurs les plus raffinés l’admiraient beaucoup pour sa rareté, ses

broderies, sa couleur et surtout sa frange, une frange très longue, très

souple, tombant bien et qui permettait d’admirables arrangements

décoratifs. Ce châle vert ravissait Madeleine.

Ah! que j’aimerais le voir de tout près... celui d’en face! Il ressemble

tant au nôtre! Madeleine aussi voulait le mettre sur le piano...

Décidément, Jérôme a eu de la chance.

Les deux bonnes sont des femmes méchantes: encore des ennemies! Depuis

que le châle a retrouvé sa vraie place et que les petits objets ont été

placés comme avant...

Non ce ne sont pas les bonnes qui ont disposé ces objets, mais une

personne qui vient d’entrer et a fait fermer les fenêtres.

Depuis lors le châle a disparu: demain matin, si l’on ouvre, il ne sera

qu’une vague tache verte au fond de la pièce, même quand les lumières

seront allumées.

Mais qui viendra me dire si le châle fut bien drapé?

Triste après-midi... Ce grand carré vert acide, avec sa guirlande

blanche, me hantait. Je le voyais couvrant les épaules de Madeleine qui

en ramenait deux pointes sur sa poitrine, tandis qu’une autre retombait

sur sa robe, dans le dos. Je ne puis penser qu’à la démarche de

Madeleine que les danseuses d’Espagne, les princesses d’extrême-orient

et le collège des fées s’unissent à rendre souple, singulière, légère...

et je souffre de savoir Madeleine absente.

On allume les lampes, chez Jérôme, on n’a pas encore fermé les

persiennes, je regarde de tout mon regard, je tâche de raccorder, de

rassembler, de classer certains détails, de forcer ma mémoire à mieux se

souvenir; je mets ma cervelle au travail, ce qui me fait battre la

tête... J’entrevois, je devine à moitié l’ahurissante solution à

laquelle je ne veux pas croire, qui s’affirme pourtant, qui va, bientôt,

hélas! devenir trop précise...

J’ai compris! je sais!

L'absence et le retour · 第 21 / 34 题