Il court des bruits singuliers à la caserne. Ils se groupent,
s’amplifient, se laissent vite entendre. Nous pourrions avoir la
guerre... la guerre nous menace... la guerre est déclarée, la France
envahie.
Ce temps, je me le rappelle trop bien pour vous en parler longuement et
les détails que je pourrais donner n’intéresseraient guère, cependant,
les tout premiers jours, je me permis de rêver de gloire, comme un gosse
exalté par ses soldats de plomb. Je me voyais rentrant à Paris, cette
guerre ayant été heureuse et courte, serrant la main de M. Cernaux,
félicité par lui, puis, aussitôt, invité à passer la soirée, en petit
comité, dans une maison du boulevard Haussmann dont il était oiseux de
me fournir le numéro.
Mon épopée personnelle fut, je dois l’avouer, très différente.
Je partis, souffrant d’une foulure gagnée à la caserne de Belfort et mal
guérie. Elle me fit boiter pendant deux semaines, après quoi je
retrouvai ma vigueur coutumière et pus me préparer à cette action
nouvelle dont je ne savais pas grand’chose. Jadis, je passais pour un
homme bien entraîné, pour un bon cavalier, ce dont tante Valérie avait
été flattée, enfin pour un bon marcheur. Je n’ai point dit que mes
études à la campagne ne m’eussent été d’aucun avantage, ni que je fusse
un gringalet. Le travail, à la guerre, commençait à m’intéresser,
lorsqu’il m’advint, causant avec des camarades, de me plier en deux par
une secousse brusque et de ne pouvoir retenir un cri de douleur.
L’aide-major consulté m’annonça que je souffrais de coliques hépatiques
et cet agréable début, d’allure bien militaire, n’est-ce pas? me valut
quelque repos sur place. Ensuite, je parus très en forme et me réjouis
d’être envoyé au front.
Pendant près de trois mois, je passai inaperçu. J’entendis le canon
allemand, je vis couler du sang, j’obéis à des ordres, comme faisaient
les autres, jusqu’au jour où, chargé de porter un renseignement à l’un
de mes officiers, je crus devoir ajouter au message un trait de comédie
déjà jouée en me pliant à la manière d’un objet que l’on ferme d’un coup
sec. Cette fois, du moins, mes fantaisies hépatiques me menèrent à
connaître le major Jérôme Devilliers qui désira que mon cas fût «suivi»,
quelques jours. Le major, je l’appréciai avant peu; il nous arriva de
causer et ce chirurgien de Paris dont le nom était, m’assurait-on, très
réputé, fit de son mieux pour me remettre rapidement sur pied.
J’ai dit (Maxime lui ressemble) que je vous parlerais de ce Jérôme qui
devint mon ami... pendant combien de temps?
Je voudrais vous le faire voir. Ses compagnons le blaguaient volontiers,
à cause d’une corpulence extrême que rendait plus imposante une taille
dépassant de beaucoup la moyenne. A ces plaisanteries il répondait
d’ailleurs avec verve. On l’appelait «le Mastodonte», mais cette masse
de chair, dominée par une figure d’enfant joufflu, recélait une âme
dévouée, sûre et forte, de belle qualité, (l’adoration des hommes qu’il
soignait en donnait la preuve quotidienne), et un esprit des plus fins.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, certain jour de répit où il
disposait d’un peu de son temps, un propos de hasard, un de ces propos
desquels on n’attend rien qu’un propos de réponse tout semblable, aussi
passager et vain, m’apprit que le médecin-major Jérôme Devilliers
connaissait mon chef, M. Cernaux!
«Mais oui, Duroy, nous étions ensemble au lycée et sommes restés liés
depuis lors. Je l’ai même soigné, quand il se cassa la jambe dans un
très vilain accident d’automobile. Vous savez qu’il conduit comme un fou
(je dis: à tombeau ouvert). A propos, boite-t-il encore? Il est
rhumatisant et ses crises lui rappellent son ancienne fracture,
douloureuse par temps humide.»
Je n’avais rien remarqué...
«Et sa sœur, l’avez-vous jamais rencontrée? Quels yeux! quelle
chevelure! Elle est charmante!»
Je sentis que le «oui» de ma réponse n’était pas aimable, plutôt sec. Il
provoqua chez le major un regard étonné. Je me reprochai ce regard.
Le lendemain, il me parlait de son fils, tout jeune étudiant en médecine
et qui vivait à Paris.
«Il rêve de s’occuper plus tard de neurologie, le sacripant! C’est son
idée fixe, mais, pour le moment, il se rend utile dans les hôpitaux. Un
brave garçon, mon petit Adrien... Je vais vous montrer sa photographie.
Même sans être très perspicace, vous saurez reconnaître, Duroy, qu’il
ressemble surtout à sa pauvre mère, morte quand il avait trois ans. Elle
était mince, fine, presque fluette... Adrien ne tient pas de moi: le
voici.»
Un visage anguleux d’adolescent, au nez pointu, déjà chaussé de
lunettes. Ce visage ne fait-il pas naître en moi un souvenir? Non, pas
le moindre. Je m’en étonne aujourd’hui... Bast! les souvenirs surgissent
ou se refusent de façon si bizarre! et, ce jour-là, tout en paraissant
m’intéresser vivement à la photographie, pour effacer le «oui»
malencontreux, je crois bien que je pensai à autre chose.
Néanmoins, pourquoi cet excellent homme ne fait-il plus mention de M.
Cernaux, son ami, ni de la personne aux cheveux d’or, aux yeux d’un gris
qui ne s’oublie pas, et si charmante, à son avis?... Je m’en doute,
peut-être.
Moi, je rêvais d’elle tous les jours et même tout le long de ces jours:
la guerre ne m’empêche pas de songer à ses chères lettres qui
m’apportent leur singulier enchantement. Elle m’écrit souvent, très
souvent. Je sais par elle que M. Cernaux va partir pour Salonique et sa
sœur s’en montre très inquiète.
Si le major Devilliers l’ignore, ne devrais-je pas le lui dire?
Souffrant de nouveau, je ne sais au juste de quoi, je ne pose plus pour
le jeune athlète et le bon soldat. Je viens d’être requis par le major,
afin de l’aider dans son travail, très modestement: je lave la table
d’opération, je nettoie les cuvettes... Joli métier!
Oui, certainement, je vais lui parler.
«Votre ami, M. Cernaux, va être envoyé à Salonique.
--Tiens! il vous l’a donc écrit? Merci, Duroy, mais je le savais d’hier.
Il regrettera son ancien poste. Dans ma lettre d’il y a trois jours, je
lui parlais de vous et de notre rencontre inattendue... Mon cher Duroy,
ne manquez pas de veiller à ce que ma provision d’ouate hydrophile soit
renouvelée...
--Pensez-vous que je pourrai bientôt?...
--C’est promis, vous dis-je. Dès le début de la semaine prochaine, vous
recommencerez à tirer le canon avec vos camarades, puisque ce
divertissement a pour vous tant de charmes!»
Faire autre chose! L’ennui, un lourd ennui m’accable, dès que je me
trouve condamné à l’inaction ou bien à des besognes que n’importe qui
ferait tout aussi proprement que moi.
Le major tâche de me consoler, mais il n’y arrive pas, il n’aurait pu y
arriver, ignorant ce qu’alors j’ignorais moi aussi et que je sais bien,
aujourd’hui.
* * * * *
L’ennui me suivait pas à pas, en personne, «en personne», je l’affirme!
Je ne le voyais pas. Je le vois à présent, dans mon souvenir. Étais-je à
ce point aveugle?
Cet homme maigre ne portait pas notre uniforme, mais un sarrau gris,
sanglé... Son crâne à cheveux gris, assez longs, tombant sur la nuque,
était coiffé d’une calotte grise. Des mains très osseuses, démesurées,
me semble-t-il, et toujours gantées de gris, oui, je dis bien, gantées.
Sarrau, cheveux, calotte et gants étaient du même gris sans reflets: un
gris mort.
Il me suivait partout, il se plantait devant moi quand je nettoyais les
instruments du major... ou ne faisais rien. J’en suis certain,
maintenant, et il me paraît étrange qu’à l’époque je ne m’en fusse pas
douté. Jamais je ne pensais à l’homme gris, silencieux et maigre qui ne
me quittait pas. J’avais donc la berlue?
Mais, aujourd’hui, comme je me le rappelle avec précision!
Il serait là, devant cette fenêtre, que je reconnaîtrais l’Ennui!
Comment, ne l’apercevant pas à la guerre, bien qu’il y fût, ai-je pu
faire mes pauvres besognes? J’oublie que le major m’aidait.
Non! j’en ai assez! Interrompons, je vous en supplie! Ce serait tout le
temps la même chose. Oui, c’est entendu, j’ai fait la guerre entière,
sans une égratignure, jusqu’en novembre 1918, mais de quelle façon!
Promené de droite et de gauche, pendant deux mois il m’arrivait de me
croire valide et je reprenais mon rôle actif d’artilleur, sans trop de
maladresse, j’espère. Puis, cela s’interrompait. Nulle maladie grave:
rien que des tracas de santé qui me remettaient au repos, quelques
jours. A ce propos, je dois de la reconnaissance au médecin-major
Devilliers qui, plus tard, devint mon cher Jérôme...
Ne parlons pas trop de lui: certains faits demeurent obscurs... Ils
s’éclaireront peut-être, mais je ne sais de quelle lumière.
La véritable lumière, celle qui réchauffe, comme le soleil aux beaux
jours, me venait des lettres que m’écrivait une jeune fille. A leur
arrivée, l’homme gris mourait-il pour quelques heures? Je le suppose.
Dans mes réponses, je tâchais de passer sous silence tout ce qui pouvait
laisser comprendre à leur destinataire le rôle de valet de comédie que
je jouais, à ma honte, parmi des hommes qui perdaient leur sang, un
bras, une jambe, un morceau de tête, ou se faisaient tuer sur le coup.
En février 1918, mon colonel a demandé pour moi la croix de guerre, par
charité, assurément, ou bien à cause de Devilliers poussé par un élan
d’amitié charitable. Les autres n’avaient nul besoin de charité, que je
sache! Un jour prochain, car cette guerre ne va pas tarder à finir,
(est-elle finie? Je ne sais plus!) aurai-je le front de me présenter
chez quelqu’un, le veston fleuri d’un ruban?...
Elle demeure depuis fort longtemps chez sa mère, Mme Cernaux, une
vieille dame à beaux cheveux blancs, aimable et spirituelle que je n’ai
fait qu’entrevoir à Paris et qui s’est retirée, durant la tourmente,
dans sa propriété, aux environs d’Hyères. J’ai reçu de là-bas quelques
cartes postales, de nombreuses lettres et des paquets au savoureux
contenu.
De même que mes camarades (si j’ose les nommer ainsi!) j’ai eu des
permissions... mais comment les utiliser? Je rentrais à Paris,
j’entendais de loin la mélodieuse voix d’Isidore, je mangeais les
omelettes d’Angèle, je m’ennuyais...
* * * * *
Hyères est un chef-lieu de canton situé dans le département du Var, à
949 kilomètres, par chemin de fer, de Paris.
X
La guerre se termine par une victoire, une victoire que mes camarades
seuls ont gagnée. Sans effort, je prends ma part de leur joie, je me
l’assimile de grand cœur, en tâchant néanmoins d’être modeste... Me
voyez-vous plastronnant d’un air avantageux et croyant avoir servi la
patrie par de glorieuses coliques hépatiques?... Je le répète, si vous
le voulez bien, n’insistons pas.
Je suis rentré à Paris et, bien que le voyage eût lieu de nuit, je
voyais déjà le soleil, ce soleil qui se voilait toujours de brume
épaisse ou sur lequel l’ennui posait un éteignoir. Il m’aveugle
aujourd’hui.
Le lendemain même de mon arrivée, je vais chez M. Cernaux, rentré lui
aussi, blessé au bras à Salonique, déjà mieux portant, près d’être
guéri, me dit-il. Puis il ajoute avec une simplicité qui m’effare:
«Écoutez, Duroy: j’ai comme une idée que vous verriez sans déplaisir ma
sœur Madeleine... Vous la trouverez dans la pièce voisine. Elle vous
attend.»
Madeleine!... Je pousse la porte...
«Je vous salue, Mademoiselle. Ah! quelle joie d’être enfin ici! Depuis
si longtemps...»
Elle m’interrompt:
«Vous m’avez vraiment allégé la guerre, Monsieur Duroy. Malgré
l’inquiétude que nous donnait mon frère, si lointain, quand je rentrais
du petit hôpital qui m’occupait, en Provence, vos lettres me rendaient
un peu de courage, et je vous en remercie. D’ailleurs, je les ai
gardées. Un reproche, pourtant: quelle mauvaise mine vous me
rapportez!... Voici mon frère:
«Édouard, regarde-le! Tu ne lui trouves pas la figure d’un malade?
--Madeleine a raison: votre tête ne me revient guère, Duroy. Il faut la
remettre au point, et sans tarder!... Je comprends bien: vous avez fait
une guerre pénible, ennuyeuse, austère, une guerre qui ne rendait rien:
même pas la joie d’agir, mon pauvre garçon, et d’achever ce que vous
aviez entrepris! Toujours à demi malade!... Je crains que certaine
demoiselle qui ne vous est pas tout à fait inconnue, non contente de
lire vos lettres entre les lignes, se montrait encore indiscrète en
écrivant de France à Salonique.
--Tais-toi donc, imbécile!
--Au lieu d’injurier votre frère, interjetai-je, avouez donc,
Mademoiselle, que vous exagériez... Ou bien est-ce moi qui me suis mal
fait entendre?
--Vos lettres étaient pourtant fort claires!
--En tout cas, vous voyez en ce moment la tête d’un homme heureux... Je
vous le jure!
--Heureux et surmené, dit Cernaux. Ne tâchez pas de vous contraindre,
Duroy: comme chacun de nous, vous avez besoin de repos... et il me vient
soudain une idée lumineuse! Usant de mon droit de directeur de banque,
je vous accorde, je vous impose un congé. Madeleine et moi avons le
projet de rejoindre notre mère dans sa villa, près d’Hyères. Nous vous
emmenons. Là-bas, devant les oliviers et les pins, au centre d’un jardin
fleuri, vous aurez tout le loisir d’oublier.»
Puis il m’a serré la main et Madeleine a souri.
Comme cette conversation m’est restée présente!... Se passait-elle en
plein soleil? Enfin, avez-vous su donner son juste prix à la radieuse
récompense que l’on m’octroyait?
Madeleine... Je puis prononcer le nom de Madeleine! Sans doute, en
m’adressant à elle, j’emploie le vocable de cérémonie: Mademoiselle,
mais lorsque je lui parle en secret, dans mon cœur, Madeleine, le nom de
la jeune fille à qui toute ma vie est vouée, Madeleine s’offre à mes
lèvres pour se laisser prononcer en silence.
Non, je n’ai plus besoin de banderole ni de mur crépi! ce sont des soins
superflus que de peindre ou d’inscrire le nom bien aimé! Pourquoi ne
puis-je, cependant, le murmurer, le prononcer de vive voix, le crier?...
Ah! ne gâchons pas notre bonheur! Je le murmure, ce nom, je le prononce,
je le crie en moi-même... Cela suffit.
Veuillez ne pas me regarder, un moment. Détournez les yeux, je vous
prie, du malade qui veut se reprendre...
Madeleine auréolée d’or. Madeleine aux nobles gestes, Madeleine aux
douces mains, Madeleine dont le seul regard, lumineux et gris, fait
revivre...
Je m’évanouis de bonheur!
* * * * *
Sans doute, la nuit a-t-elle été mauvaise. Je me réveille avec un
violent mal de tête, mais on m’a posé sur le front, sous la nuque, des
compresses très froides qui m’aident à penser, à jouir de mes pensées
ensoleillées.
Tiens! j’oubliais!... Qu’est-ce donc?... Voyons, Michel Duroy, tu
dérailles! Ce sont les gens d’en face avec qui tu prétends être lié:
l’un d’eux. Ils devaient te rendre service et te distraire, or je ne
veux plus être distrait.
... Distrait à l’heure où j’ai tout compris, où je suis certain que mon
chef, M. Cernaux, m’approuve et qu’il a depuis longtemps deviné l’amour
de Madeleine? Que ferais-je d’une importune distraction?
Regardons, un instant par simple curiosité, comme le flâneur jette un
coup d’œil, en passant, sur les boutiques.
Les gens d’en face?... Maxime est seul. Il a relevé les stores. La pièce
est éclairée; il y marche de long en large.
Regardons bien, au contraire! Maxime, je veux dire (ah! me serais-je
trompé?) ce gros homme de très haute taille qui fait les cent pas, qui
se promène comme une bête en cage... Ah! mon Dieu! ce n’est pas Maxime!
Maxime était un être inventé à plaisir; Maxime était un personnage de
rêve, de cauchemar plutôt que de rêve. Je le vois très clairement: il
allume une cigarette à son briquet, d’un geste que j’ai mainte fois
remarqué...
C’est Jérôme!... Je vous jure que l’homme qui loge dans l’appartement de
l’autre côté de la rue porte le nom de Jérôme Devilliers et qu’il passe
pour un chirurgien très réputé!
Lui!... Quel hasard l’a mené là? Il ne sait donc pas que je me trouve à
quelques mètres, qu’une rue seulement nous sépare? Certaines
camaraderies en qui l’on avait foi se défont vite.
«Aussitôt rentrés à Paris, disait-il, quelle bonne amitié sera la nôtre!
et tu n’auras plus à rendre aseptique ma table d’opération.»
Il me traitait comme un égal, comme un ami. Ce temps est passé.
Un pareil abandon me dégoûte un peu: j’en ressens de la peine, trop de
peine. Je ferme les yeux et veux retourner là-bas. Là-bas, à 949
kilomètres, par chemin de fer... Quand j’y serai, je ne penserai plus à
Jérôme.