Non content de les avoir baptisés d’office, l’un et l’autre, je viens
d’unir en justes noces Maxime et Lucie. Il m’eût été désagréable de
fréquenter un couple irrégulier, et quels reproches me seraient venus
d’outre-tombe, par un message de tante Valérie!
«Dans notre monde, mon cher neveu, cela ne se fait pas.»
Il m’est donc possible, depuis onze heures un quart, de fréquenter sans
honte ces amis de date récente: une pendulette, posée tout au bord de ma
vision, près de la tête de mon lit, me permet d’affirmer l’heure exacte
du mariage, béni de loin, d’ailleurs, par un portrait du pape, laissé au
mur par quelque ancien malade.
Maxime et Lucie reçoivent des visites que je ne connais pas. Des ombres,
des profils nuageux, des masses grises entrent, prennent un siège
(puisque la silhouette incertaine se raccourcit), puis s’en vont. A la
réflexion, cela me semble tout naturel: sans doute, vient-on féliciter
les nouveaux époux que, par discrétion, je laisse à leur bonheur.
Parlons plutôt, si vous le voulez bien, des soirées que je passe chez M.
Cernaux et sa femme, personne d’un agrément tout différent, un peu
popotte à l’avis des mauvaises langues, mais fort agréable et bonne
musicienne.
D’abord, je me rendis chez eux à cause de certains convives étrangers,
de commerce agréable, et qui bavardaient librement, de façon
intéressante. Puis... j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Aux instants où
je me trouvais en tête à tête avec mon chef, il me montrait souvent les
dernières acquisitions qu’il avait faites, en vue d’augmenter sa
collection de gravures: une marotte, avouait-il. Elle en valait la
peine.
Je crois bien que c’est grâce à lui que je me suis laissé tenter par ce
métier de l’eau-forte.
La chambre où je couche est mal éclairée, au lieu que la petite pièce
voisine reçoit une très bonne lumière. Mon atelier y est installé. Une
table de taille moyenne, quelques livres de références, quelques
bouteilles et cuvettes, pour les acides, des plaques de cuivre et de
zinc, deux pots où je mets les vernis, une boîte pour les outils de mon
métier: pointes, polissoirs, grattoirs, roulettes, burins, etc. et, dans
un coin, deux grands cartons pleins de papiers divers (M. Cernaux m’a
procuré du vieux japon de qualité).
Rien d’autre.
Le tapissier a installé devant la fenêtre, à l’extérieur, un store
mobile qui permet de régler la lumière, de la tamiser, quand le soleil
me gêne.
Et le reste de l’appartement de ma tante, qu’est-il devenu? sa chambre?
son salon?
* * * * *
Nous en revenons à mon aveu de lâcheté: vous me mettez au pied du mur...
Eh oui! je n’ai pas osé y toucher. Les meubles sont enveloppés de leurs
housses, les tiroirs du bureau sont fermés à clef, les bibelots (si ose
les nommer ainsi) gardent leur place ancienne, indiquée par la
cuisinière, Angèle: sa mémoire est infaillible; enfin, un certain nombre
d’œuvres d’art de tendance religieuse, devant lesquelles il me prend des
envies de pleurer d’ennui, et des fleurs peintes, sans plus de
fraîcheur.
Assurément, il m’a fallu trier, examiner tout cela, sous les yeux de M.
Cernaux, exécuteur testamentaire, peu de jours après la mort de ma
tante, mais je n’ai pas fait appel au marchand de bric à brac. Plus
tard, le courage m’a manqué de mettre le nez dans ce fouillis ordonné.
Je me suis contenté de fermer les portes et de confier les nombreuses
clefs à Angèle.
Il est certaines habitudes d’ordre dont la seule apparence donne froid
dans le dos. Celles de ma tante étaient de ce genre. Classement
rigoureux et bizarre tout ensemble: on découvrait des objets qu’elle
jugeait précieux, je pense, remisés en des endroits étranges, des coins
poussiéreux, une cachette saugrenue, bien enveloppés, néanmoins,
étiquetés et même numérotés. Les numéros se retrouvaient dans un
répertoire, suivis d’indications en abrégé d’un déchiffrement difficile
auquel je ne m’attardai pas.
Mais la plus belle découverte fut celle d’un coffret en bois des îles
d’un superbe amarante fort bien travaillé, qui contenait trois
enveloppes bordées d’or, sur lesquelles on lisait ces suscriptions...
j’allais dire ces adresses, à l’encre rouge:
_Pour Paul, félin valeureux._
_Pour ma très douce Virginie._
_Pour mon Isidore, en reconnaissance de vingt ans d’amour. (Lundi de
Pâques.)_
Dans les enveloppes quelques feuilles proprement pliées, où se lisaient
les dates de l’achat des trois bêtes, avec les prix, plus le récit,
divisé en paragraphes, des événements heureux ou malheureux les
concernant.
Par exemple:
_Mardi, 12 juillet. Isidore s’est blessé la patte sur une coquille de
noix. Le vétérinaire, mandé en hâte, me donne de l’espoir. Il promet de
revenir Vendredi, mais, pour plus de sûreté, j’ai porté un cierge à
l’église._
_Vendredi, 15 juillet. Tout va bien! Dieu soit loué!_
Il était aussi question, dans une enveloppe rose, des amours de ses
chats, ce qui dénotait, chez ma bonne tante, une érudition
érotico-féline vraiment remarquable. D’où provenait-elle? Cette
enveloppe rose révéla des descriptions assez surprenantes par leur
précision, par leurs détails, et toutes datées, bien entendu, très
scrupuleusement.
Je ne puis dire que ces memoranda fussent libertins, l’auteur ayant mis
trop de conscience, trop d’application à les rédiger. Dans chaque
enveloppe, quelques fleurs séchées finissaient de tomber en poussière.
Ces papiers reposent dans le tiroir d’où je les avais tirés, un jour, un
jour que j’étais encore vêtu de noir.
Je ne décrirai pas d’autres objets hétéroclites, inattendus,
surprenants, bons tout au plus à jeter: tasses ébréchées, morceaux de
dentelle inutilisables, tirelires, peignes édentés, débris divers
auxquels se rattachait peut-être un souvenir, bien rangés dans un
placard. On les y retrouverait. Je ne portai chez moi que le coffret
d’amarante où je garde quelques objets qui me sont chers. Les trois
enveloppes dorées, l’enveloppe rose et son ancien contenu, furent
ficelées avec les papiers personnels (quatre fortes liasses) de ma
tante.
Angèle, qui distribuait jadis la progéniture de Paul et de Virginie dans
le quartier, a trouvé le moyen de caser aussi les parents, bien que
j’eusse d’abord le projet de les lui laisser... L’un d’eux avait fait
ses ordures sur une eau-forte, une épreuve d’essai. Angèle se consolera,
je l’espère, en soignant Isidore que j’entends rarement. De plus, ma
cuisinière surveille l’appartement, s’efforce à ce que rien n’y soit
déplacé, charge sa nièce de l’aider un peu, et prend une fille de ménage
pour nettoyer, de temps à autre, selon ses idées, les pièces qui furent
condamnées par moi, le maître. Surtout, elle suit pas à pas, et de quel
regard de gendarme! le plombier qui vient aveugler une fuite d’eau ou le
serrurier qui raccommode une serrure faussée par mes soins.
* * * * *
Lorsqu’il lui arrive de nommer ma tante ou qu’il rappelle ses manies, M.
Cernaux se permet parfois de sourire non sans malice.
Un soir, quelqu’un (vous savez qui) l’a interrompu d’un air presque
mécontent pour dire:
«Tu racontes cela très drôlement, Ned, (c’est le petit nom qu’elle donne
à son frère), mais je n’arrive pas à rire: je songe à la triste vie que
menait M. Duroy...»
Je ne sais plus ce que mon chef a répondu.
Ah! vous avez entendu! Je viens de parler d’elle! Il est vrai que je ne
l’ai pas encore nommée, cependant je me rapproche de son prénom; je ne
cherche plus tant de subterfuges. Comprenez-vous l’importance de
l’événement? Sa sœur m’a défendu, comme si j’étais un ami, presque un
intime.
Je sais bien que M. Cernaux, surchargé récemment de besogne, m’a pris
comme secrétaire suppléant, mais on ne traite pas un employé de banque
de cette façon! Je n’avais déjà d’yeux que pour elle. S’en est-elle
aperçu, la veille du jour où j’allais quitter Paris, en vue de mon
service militaire, ce même soir, ce soir fameux où je lui présentai mes
hommages de départ?
Elle m’a dit, tout simplement, sans avoir l’air de me combler de joie et
d’espérance:
«Dix mois sont vite passés, mais ne manquez pas de m’écrire. Vous me
raconterez votre vie: je me sens très ignorante, n’ayant jamais été
artilleur. Dites-moi surtout si l’ordinaire est bon et si vous trouvez
des camarades à votre gré. Au revoir, Monsieur Duroy!»
Partir pour Belfort avec un si doux viatique! On s’en irait, le cœur
léger, en Patagonie!
* * * * *
Mes débuts au régiment furent heureux, malgré les petits ennuis du
métier. Je pus lui écrire; elle me répondit. Je lui racontais mes
pauvres plaisirs, mes pauvres peines; elle me répondait par des lettres
où je l’entendais me parler, où je la voyais aussi, la tête penchée sur
la feuille de papier, ou levée de temps à autre, ses beaux yeux gris
tournés... vers Belfort... Je veux que ce soit vers Belfort!
«Cher Monsieur Duroy.»
Le texte m’était bien connu, mais je m’obstinais à contempler la main
active, inscrivant d’un mouvement vif des phrases pensées pour moi.
Cette petite main aux longs doigts, aux ongles brillants, une main tout
ensemble intelligente et belle qui trace des caractères élancés, avec
une encre d’un joli bleu, sur du papier dont le gris est comme un rappel
du gris luisant de ses yeux.
La page paraît couverte... pourtant, voici quelques lignes en travers,
dans la marge de gauche:
«Tâchez de ne pas trop vous ennuyer!
«Sans adieu, cher Monsieur Duroy.
«Votre amie:
«.........»
Il m’est interdit de déchiffrer, aujourd’hui, ces points de suspension,
si claire que soit l’écriture qu’ils remplacent. Mon souvenir se
couvrirait de brume, puis d’ombre, et finirait par s’évanouir.
La lettre précieuse, glissée dans mon portefeuille, je mets celui-ci
dans la poche de mon uniforme et m’enjoins de voiler, quelque temps, les
idées qui m’obsèdent.