XI

C’est un endroit de prix, une villa exquise, entourée de pins et

d’oliviers et dont le jardin est planté de belles fleurs. On aperçoit la

mer, tout au loin, qui présente, au delà des pins, une tache heureuse.

Chaque matin, en ouvrant ma fenêtre, elle me réjouit le cœur. Le temps

est ce qu’il doit être: heureux aussi. L’après-midi, nous faisons

souvent de longues promenades: Mme Cernaux, sa fille Madeleine, son fils

Édouard et moi. Mme Cernaux ne nous accompagne pas toujours, ses jambes

étant douloureuses, assure-t-elle. Édouard Cernaux qui ne souffre pas de

rhumatismes, que je sache, prétend avoir de secrètes besognes dont il ne

peut s’occuper que dans la solitude, des lettres importantes à écrire

(n’étais-je pas son secrétaire à Paris?) tout cela afin de nous laisser

seuls.

Courses sous bois avec Madeleine, causeries prolongées, sauf quand il

fallait du silence ou quelque rêverie solitaire...

Chers souvenirs! chères soirées dans le petit salon d’un rose passé où,

parfois, on fait flamber deux ou trois bûches pour ajouter encore une

touche de tiède intimité.

Cernaux m’avait prié d’emporter des toiles, du papier, mes pinceaux, mes

couleurs, mes crayons.

«Il ne faut pas vous ennuyer chez nous, ni trouver le temps long.»

M’ennuyer!

Madeleine me montre les points de vue, les détails du paysage qui lui

agréent plus particulièrement. J’en fais pour elle des esquisses que,

plus tard, je reprendrai ou des dessins plus poussés que je saurai,

j’espère, graver, un jour, et qui deviendront des eaux-fortes.

Ce matin, lumineux et faste entre tous les matins, nous avons visité

ensemble une petite église provençale, toute proche, rustique et d’un

style assez pur. Des souvenirs d’enfance la lui rendent chère. Nous

sommes entrés. Je voulais la bien connaître.

En sortant, Madeleine m’a dit, tout bas:

«Je rêverais que cette petite église fût décorée par vous, à votre idée,

librement, sans contrainte... Elle me plairait plus encore, je la

chérirais davantage.»

Un silence s’interposa où j’attendais que ses lèvres me dissent autre

chose.

«Car je vous aime aussi, Monsieur Duroy; j’aime en vous l’homme et

l’artiste... Michel, je vous aime d’un très tendre amour.»

Nous retournâmes à la villa; nos mains jointes tremblaient et nos

lèvres, bientôt, se connurent.

* * * * *

L’après-midi de ce même jour, comme un vent d’est assez oppressant se

levait, déconseillant la promenade habituelle, Cernaux voulut causer

avec moi, seul à seul.

«Parlons franc, Duroy. Je me doute, depuis assez longtemps, que vous

êtes épris de Madeleine. Cette union ne me désobligerait en rien. Vous

m’êtes très sympathique, mon ami, et je sais, d’autre part, que les

fatigues de la guerre passeront avec quelque repos. Avant peu, je

reverrai le jeune homme vigoureux et fin, au regard direct, à la poigne

solide, que j’ai connu. Votre regard, vous l’avez toujours, mais ça

n’empêche que vous semblez fort démoli. Nous y mettrons bon ordre. La

question santé devant être liquidée à bref délai, je ne puis vous cacher

qu’il me plaira beaucoup de vous appeler mon beau-frère. Le projet

convient tout à fait à maman et puisque vous tenez à lui demander, ce

soir même, la main de sa fille, (encore une indiscrétion de Madeleine!)

il se peut qu’elle vous l’accorde... Il se peut, car les femmes changent

parfois d’avis... Débrouillez-vous!

«Quant à Madeleine... quant à Madeleine... la question se présente tout

autrement...

«Ne pâlissez pas! n’ayez pas l’air agité! Sacrebleu! on a meilleure

tenue, dans la banque! Une mauvaise note à votre passif, mon cher

Duroy!... Quant à Madeleine, disais-je, cette folle prétend qu’elle vous

aime. Je le savais aussi. Néanmoins, elle a pris l’inutile soin de me

l’affirmer avec une malséante violence. Nous avons même commencé,

avant-hier, à ce sujet, une petite discussion qui tournait à l’aigre,

dès le début. Cette jeune personne me devrait, pourtant, un peu de

respect: elle est de quinze ans ma cadette!

«Je comptais, en rentrant à Paris, vous proposer une assez belle

situation dans la banque, mais qui vous obligerait à passer un an, tout

seul, en Chine, en Indo-Chine et au Japon, afin de visiter de près nos

succursales, de m’en rapporter des nouvelles précises, de vive voix et

par un rapport détaillé... Après quoi vous auriez eu le loisir de vous

marier, si, cher Monsieur, vos intentions étaient... stabilisées.

«Fureur de Madeleine qui répond tout net, tout cru, avec une autorité

que je ne lui connaissais pas. (Comme on se leurre!) Elle doit la

réserver pour les grandes occasions. Donc, Madeleine, ma sœur, toujours

très obéissante à mes moindres suggestions, m’affirme que ces projets

sont absurdes, que je ne vaux pas la corde pour me pendre, que je désire

son malheur, que votre temps de guerre, par suite des méfaits de la

tondeuse, a déjà changé l’onde (vous entendez?) de votre chevelure,

enfin que la solution la plus simple est de vous épouser ici-même, à

Hyères, dans cette petite église qu’elle aime tant. Un voyage en

Extrême-Orient serait un magnifique voyage de noces, suivi d’un idéal

séjour... et ma sœur, au cas où je me permettrais une opinion

différente, s’est remise à dire des bêtises, un peu plus fortes, cette

fois, et que je n’ose répéter.

«Il s’en est suivi, mon cher Duroy... que j’ai cédé à ses aimables

fureurs. Veuillez saluer respectueusement votre futur beau-frère; allez

embrasser maman, ma houleuse sœur Madeleine... et soyez heureux.»

* * * * *

Ma tête bat! j’ai la fièvre! je souffre de nouveau!

Où donc est Madeleine, Madeleine, ma femme? Madeleine! où donc es-tu?...

Je roule dans une ombre épaisse, puis, soudain, il me semble que

j’entends pleurer... Ce sanglot me fait mal... Ce sanglot me fait plus

mal encore!...

Une idée nouvelle surgit... Ah! surtout pas cette idée-là, ou je perdrai

la tête pour de bon!...

Mais qui se permet de sangloter si près de mon chevet?

L'absence et le retour · 第 17 / 34 题