C’est un endroit de prix, une villa exquise, entourée de pins et
d’oliviers et dont le jardin est planté de belles fleurs. On aperçoit la
mer, tout au loin, qui présente, au delà des pins, une tache heureuse.
Chaque matin, en ouvrant ma fenêtre, elle me réjouit le cœur. Le temps
est ce qu’il doit être: heureux aussi. L’après-midi, nous faisons
souvent de longues promenades: Mme Cernaux, sa fille Madeleine, son fils
Édouard et moi. Mme Cernaux ne nous accompagne pas toujours, ses jambes
étant douloureuses, assure-t-elle. Édouard Cernaux qui ne souffre pas de
rhumatismes, que je sache, prétend avoir de secrètes besognes dont il ne
peut s’occuper que dans la solitude, des lettres importantes à écrire
(n’étais-je pas son secrétaire à Paris?) tout cela afin de nous laisser
seuls.
Courses sous bois avec Madeleine, causeries prolongées, sauf quand il
fallait du silence ou quelque rêverie solitaire...
Chers souvenirs! chères soirées dans le petit salon d’un rose passé où,
parfois, on fait flamber deux ou trois bûches pour ajouter encore une
touche de tiède intimité.
Cernaux m’avait prié d’emporter des toiles, du papier, mes pinceaux, mes
couleurs, mes crayons.
«Il ne faut pas vous ennuyer chez nous, ni trouver le temps long.»
M’ennuyer!
Madeleine me montre les points de vue, les détails du paysage qui lui
agréent plus particulièrement. J’en fais pour elle des esquisses que,
plus tard, je reprendrai ou des dessins plus poussés que je saurai,
j’espère, graver, un jour, et qui deviendront des eaux-fortes.
Ce matin, lumineux et faste entre tous les matins, nous avons visité
ensemble une petite église provençale, toute proche, rustique et d’un
style assez pur. Des souvenirs d’enfance la lui rendent chère. Nous
sommes entrés. Je voulais la bien connaître.
En sortant, Madeleine m’a dit, tout bas:
«Je rêverais que cette petite église fût décorée par vous, à votre idée,
librement, sans contrainte... Elle me plairait plus encore, je la
chérirais davantage.»
Un silence s’interposa où j’attendais que ses lèvres me dissent autre
chose.
«Car je vous aime aussi, Monsieur Duroy; j’aime en vous l’homme et
l’artiste... Michel, je vous aime d’un très tendre amour.»
Nous retournâmes à la villa; nos mains jointes tremblaient et nos
lèvres, bientôt, se connurent.
* * * * *
L’après-midi de ce même jour, comme un vent d’est assez oppressant se
levait, déconseillant la promenade habituelle, Cernaux voulut causer
avec moi, seul à seul.
«Parlons franc, Duroy. Je me doute, depuis assez longtemps, que vous
êtes épris de Madeleine. Cette union ne me désobligerait en rien. Vous
m’êtes très sympathique, mon ami, et je sais, d’autre part, que les
fatigues de la guerre passeront avec quelque repos. Avant peu, je
reverrai le jeune homme vigoureux et fin, au regard direct, à la poigne
solide, que j’ai connu. Votre regard, vous l’avez toujours, mais ça
n’empêche que vous semblez fort démoli. Nous y mettrons bon ordre. La
question santé devant être liquidée à bref délai, je ne puis vous cacher
qu’il me plaira beaucoup de vous appeler mon beau-frère. Le projet
convient tout à fait à maman et puisque vous tenez à lui demander, ce
soir même, la main de sa fille, (encore une indiscrétion de Madeleine!)
il se peut qu’elle vous l’accorde... Il se peut, car les femmes changent
parfois d’avis... Débrouillez-vous!
«Quant à Madeleine... quant à Madeleine... la question se présente tout
autrement...
«Ne pâlissez pas! n’ayez pas l’air agité! Sacrebleu! on a meilleure
tenue, dans la banque! Une mauvaise note à votre passif, mon cher
Duroy!... Quant à Madeleine, disais-je, cette folle prétend qu’elle vous
aime. Je le savais aussi. Néanmoins, elle a pris l’inutile soin de me
l’affirmer avec une malséante violence. Nous avons même commencé,
avant-hier, à ce sujet, une petite discussion qui tournait à l’aigre,
dès le début. Cette jeune personne me devrait, pourtant, un peu de
respect: elle est de quinze ans ma cadette!
«Je comptais, en rentrant à Paris, vous proposer une assez belle
situation dans la banque, mais qui vous obligerait à passer un an, tout
seul, en Chine, en Indo-Chine et au Japon, afin de visiter de près nos
succursales, de m’en rapporter des nouvelles précises, de vive voix et
par un rapport détaillé... Après quoi vous auriez eu le loisir de vous
marier, si, cher Monsieur, vos intentions étaient... stabilisées.
«Fureur de Madeleine qui répond tout net, tout cru, avec une autorité
que je ne lui connaissais pas. (Comme on se leurre!) Elle doit la
réserver pour les grandes occasions. Donc, Madeleine, ma sœur, toujours
très obéissante à mes moindres suggestions, m’affirme que ces projets
sont absurdes, que je ne vaux pas la corde pour me pendre, que je désire
son malheur, que votre temps de guerre, par suite des méfaits de la
tondeuse, a déjà changé l’onde (vous entendez?) de votre chevelure,
enfin que la solution la plus simple est de vous épouser ici-même, à
Hyères, dans cette petite église qu’elle aime tant. Un voyage en
Extrême-Orient serait un magnifique voyage de noces, suivi d’un idéal
séjour... et ma sœur, au cas où je me permettrais une opinion
différente, s’est remise à dire des bêtises, un peu plus fortes, cette
fois, et que je n’ose répéter.
«Il s’en est suivi, mon cher Duroy... que j’ai cédé à ses aimables
fureurs. Veuillez saluer respectueusement votre futur beau-frère; allez
embrasser maman, ma houleuse sœur Madeleine... et soyez heureux.»
* * * * *
Ma tête bat! j’ai la fièvre! je souffre de nouveau!
Où donc est Madeleine, Madeleine, ma femme? Madeleine! où donc es-tu?...
Je roule dans une ombre épaisse, puis, soudain, il me semble que
j’entends pleurer... Ce sanglot me fait mal... Ce sanglot me fait plus
mal encore!...
Une idée nouvelle surgit... Ah! surtout pas cette idée-là, ou je perdrai
la tête pour de bon!...
Mais qui se permet de sangloter si près de mon chevet?