Écoutez: je vais tâcher de m’expliquer.
Mon séjour exotique ne fut, en somme, que l’effet d’un heureux hasard,
certes très bienvenu mais qui m’offrait une étrange surprise.
Je me trouvais seul au monde, mes parents étant morts dans la même
année, peu après ma première communion. Ma grand’tante Valérie me
recueillit chez elle et m’éleva. Je ne veux pas médire de tante Valérie
à qui je dois beaucoup, mais j’ai connu plusieurs vieilles dames qui
m’apprirent, plus tard, à juger celle-ci, qui me charmèrent, qui,
parfois, me contaient plaisamment de belles histoires où des personnages
imaginaires plus vrais que ma grand’tante, cueillaient des fruits d’or
aux branches d’arbres enchantés, pour les offrir à des oiseaux-lyres
dont les plumes changeaient les brises en musique, de vieilles dames,
enfin, auxquelles je m’attachai tendrement.
Tout à l’encontre, ma grand’tante Valérie était trop maigre. Ses dents
lui sortaient de la bouche de manière offensive, ses propres dents: elle
se vantait fort, en effet, de n’avoir rendu visite au dentiste que sept
fois en soixante-sept ans! Coiffée d’un singulier ornement chevelu,
couleur d’étoupe, anguleuse comme il n’est pas permis de l’être, les
yeux saillants, d’un bleu terne, sans expression, très stricte et
guindée par d’inexorables principes, tante Valérie m’éleva avec rigueur,
parce qu’elle m’aimait bien, paraît-il, suivant une juste méthode: la
sienne.
Je crois qu’elle ne chérissait, pour de vrai, que ses deux chats, deux
chats de gouttière, jaunâtres, gras à lard, trop nourris, auxquels toute
fantaisie était permise... (aucune à moi).
Le troisième objet de sa tendresse était un perroquet chauve, gris,
impitoyablement jacassant, qui distribuait sur le tapis les graines de
sa mangeoire. Tante Valérie se mettait alors à genoux (à moins qu’il n’y
eût du monde), balayait la nourriture répandue et se répandait elle-même
en discours hyperboliques, pour louer les vertus, les mérites, les
excellences de «mon admirable Coco, mon Coco chéri, mon trésor aimé, mon
roi des perroquets», enfin, d’une voix presque amoureuse, «mon Isidore»,
car Coco portait le nom d’Isidore, comme moi celui de Michel, dit sur un
ton très différent.
Il arrivait parfois que l’un des chats, Paul ou Virginie, ayant refusé
son repas, j’étais expédié, afin de ne pas déranger les servantes, chez
un certain charcutier, homme de confiance dont la boutique était assez
lointaine, ce qui m’enchantait peu en hiver, pour acheter de la rate
dont les deux bêtes se montraient friandes à toute heure. Cette course
utile me donnait, je ne sais pourquoi, l’impression d’être privé de
dessert.
J’entends, je vois Virginie, Paul, Isidore; je vois aussi ma tante
Valérie... tous quatre sans plaisir, mais, pensant à eux, je me
souviens, vaguement d’ailleurs, de notre appartement triste, où l’on ne
pouvait jouer aux billes, situé à la fois à Paris et en province et,
bien qu’il appartînt au XVe arrondissement, plus loin des boulevards et
du Bois que Brest ou Besançon.
Aidez-moi, de grâce! aidez-moi! Voici l’ancien ennui qui menace de
m’étouffer. J’en ai peur: il pourrait me saisir de nouveau! Aidez-moi!
tirez-moi de son ombre! donnez-moi du soleil!
* * * * *
Cette table austère, couverte de cahiers, de livres, de deux
dictionnaires qui tiennent le coin de gauche, d’un encrier carré en
porcelaine, d’un plumier et d’une feuille de papier buvard
rectangulaire, d’un rouge gai, où j’ai arrangé des taches, à ma façon.
Tout le reste paraît gris... Et puis, me faisant face, un homme en
soutane qui me donne des leçons.
La voix de l’abbé Verdier sonne mal. Il bredouille et, comme il n’ignore
pas ses travers, assure que ce défaut de langue l’empêcha de suivre une
carrière de prédicateur qui promettait d’être brillante. Par contre ses
leçons particulières passent pour inégalables. Il est lié avec tante
Valérie à qui d’autres prêtres rendent visite et quelques dames, vêtues
de noir ou de gris sombre: «Des personnes de notre monde,» a-t-elle dit.
L’abbé Verdier a une belle tête, une couronne de cheveux blancs, un peu
jaunes, de belles mains sèches, une belle prestance. Il m’impose
beaucoup, mais ne m’attire pas.
«La familiarité n’engendre rien de bon...»
Encore une phrase entendue, retenue, approuvée par ma tante.
Décidément, je suis un mauvais élève. Les jours passent, formant des
semaines, des mois, des années. La série est interrompue par d’autres
jours, d’autres semaines, où l’on ne fait rien, où l’on ne s’ennuie pas
moins, cependant. L’abbé Verdier est fort mécontent de moi.
«Je rougirais d’avoir enseigné un cancre!»
Ayant cherché «cancre» dans le premier volume des dictionnaires du coin
de gauche, je trouve d’abord «crabe tourteau», ce qui m’amuse, car
j’imagine mal l’abbé Verdier enseignant un crabe, et puis, hélas!
«écolier paresseux».
Ce fut le début d’une période orageuse: reproches, paroles indignées,
discours aigres de tante Valérie, tous très sévères et qu’il faut
écouter de façon contrite, mais on assure que je ne sais pas m’y
prendre.
«Figurez-vous, l’Abbé, il a le front de rire en dedans!»
Ce front qui rit en dedans m’est incompréhensible.
Voici que je porte culottes, des bas de laine, puis des pantalons et une
tunique. Je suis, paraît-il, un grand garçon. Je dois, faute d’être
instruit par l’étude des chef-d’œuvres interprétés par l’abbé Verdier,
ne point passer pour un ignorant. Et ce sont des leçons encore. On me
fait connaître les monuments de Paris, ceux qui instruisent sans amuser.
Quand je me promène ou, pour mieux dire, qu’on me promène (tante Valérie
s’en charge) la visite proposée tourne à la leçon d’histoire: «puisque
les livres ne lui apprennent rien».
C’est ainsi que je fus mené à l’Observatoire, à la place Vendôme, à la
Chapelle expiatoire, aux Catacombes de la place Denfert-Rochereau, enfin
à diverses églises. Les notes mnémotechniques de ma tante, préparées par
l’abbé, reposaient dans un sac de velours à fermoir de corne, puis
étaient rangées très soigneusement, afin de servir plus tard.
«Quelle statue s’érigeait, jadis, où se trouve, aujourd’hui, la colonne
Vendôme et comment se nommait alors cette place?»
J’ai appris par moi-même qu’il est, à Paris, d’autres monuments, des
musées où l’on voit certaines dames dépourvues de leurs vêtements et
même des salles de concert où l’on joue de la musique voluptueuse.
Tante Valérie ne connaissait la volupté que par le spectacle des amours
de Paul et de Virginie, qui passaient pour de gracieux divertissements
puérils. Demeurée elle-même à l’état de demoiselle, ma tante ne
s’offensait pas de ces jeux, elle en faisait part, au besoin.
«Regarde, Michel, comme ils s’amusent! Sont-ils assez gentils!»
* * * * *
Mais Isidore vient d’interrompre tante Valérie. Brusquement, il s’est
envolé, une chaînette pendue à la patte gauche. Il plane, soutenu par
des ailes immenses, et parle d’une voix que je ne lui connais pas: la
voix d’un ange évadé de son vitrail.
«L’abbé Verdier, dit Isidore, est un vieil imbécile qui ne sait que
raser Michel. Paul et Virginie sont des chats galeux ou le seront, un
jour. Tante Valérie est une pécore mal coiffée, mal habillée, mal
chaussée et moins gentille pour son prochain qu’Angèle, sa cuisinière.
«Dors, mon petit Michel! dors! Je t’éventerai de mes ailes et te
donnerai de beaux rêves.»