II

Sans doute, ma promenade de la veille, dans la neige, fut-elle

l’occasion d’une rechute, car mes souvenirs s’arrêtent là, s’oblitèrent

tout à fait. Je ne me rappelle qu’une station immobile, au fond de

l’ombre la plus dense, sans nulle aventure, sans figure penchée sur moi,

sans paysage visible et surtout sans couleurs. La nuit, une nuit bien

close, bien calfeutrée...

C’est une rechute, assurément, et fort sérieuse, mais où l’instant vécu,

l’instant souffert ne comptent pas tout seuls. Je ne sais pourquoi les

événements qui suivent mon internement dans cette geôle privée de

lumière ne se bousculent pas comme ils avaient l’habitude de faire

auparavant. Ils se succèdent de façon plus normale et certains se

placent même dans le passé, prenant figure de souvenirs, au lieu qu’il y

a peu de temps, (hier? ce matin?) le présent seul me décrivait ma vie

entière, un présent encombré, chargé de retouches, de ratures, de notes,

de reprises, où le flacon monumental, le nez au lorgnon, les gentianes,

le cheval emballé, les traces de sang sur la neige, se trouvaient sur le

même plan, se pénétraient, sans que j’eusse la moindre envie de

débrouiller tout cela, ni la notion qu’il pût en être autrement.

Voici que, pour la première fois, je puis distinguer aujourd’hui d’hier.

A vrai dire, demain me paraît encore chargé de suppositions fort

obscures en lesquelles j’ai peur de m’aventurer, mais demain ne m’occupe

guère. Je me repose dans le temps présent, sur quelques heures d’un

passé immédiat où je souffrais moins, me semble-t-il... L’espoir de ne

plus souffrir du tout est absurde. Je l’écarte aussitôt, pour comparer

le mauvais et le pire.

* * * * *

Apprenez donc que je viens, en ouvrant les yeux, de voir un grand

paysage ou, plus exactement, quatre paysages mal conjugués mais d’un

ensemble harmonieux. Je les reconnais, je les considère avec plaisir, je

m’y promène en quelque sorte. Ils sont d’ailleurs séparés les uns des

autres comme le seraient les aspects des quatre points cardinaux

regardés par quatre fenêtres étroites et hautes. Je ne fais aucun

mouvement du corps pour les voir, je ne bouge même pas la tête; il me

suffit de pencher mon regard vers la droite ou la gauche et de bien me

souvenir. En quelques instants, je m’y retrouve. Maintenant, je sais en

quel lieu du monde je me place.

Combien d’heures me suis-je assis au bord de ce fleuve jaune aux lourdes

eaux! Des verdures basses descendent jusqu’à la rive envasée, mais au

delà, on n’aperçoit que cette liquide étendue que rien ne vient

interrompre jusqu’à l’horizon. Tout à droite, une jonque apporte sa note

pittoresque. N’est-elle pas, cependant, d’un dessin trop précis? Les

eaux bourbeuses, le ciel bas, de couleur beige, sont bien placés aux

plans qui leur conviennent, mais la jonque me paraît avancer un peu plus

qu’il ne faut, à cause peut-être des détails de sa voilure et des

cordages...

Passons...

Ce bosquet de bambous est tout près de moi. Ah! j’entends la brise dans

ses feuilles qui, vers le haut, semblent divisées. A la base, on devine

le bec d’un canard sauvage réfugié dans l’herbe et d’autres taches, plus

petites, se placent adroitement, avec assez de goût, en somme, pour

amuser le regard: une libellule s’agrippe à l’extrême bout d’une

branche, un papillon volant, de couleur crème, piqueté d’orange, tend

ses pattes pour se poser, et la gerbe de fleurs d’un arbuste voisin, aux

corolles violet sombre, se détache de façon heureuse contre le vert pâle

du bambou...

Passons...

Ici, je vois une masure assez ruineuse. La porte et le seuil sont d’un

curieux dessin. Je n’en dirais pas autant du toit. Certes, il est en

mauvais état, mais la poutre principale qui le soutient paraît d’une

bien singulière perspective. Pourquoi? Sans doute, parce que ce paon qui

fait la roue appelle d’abord et retient l’attention. La délicatesse des

teintes, ce vert et ce bleu qui voisinent luxueusement désintéressent de

la masure qui demandait à être consolidée ou, plutôt, vue de façon plus

juste, quand bien même la queue déployée du paon semblerait moins

attrayante...

Passons...

Et cette cascade, admirée de tout près et d’en bas...

Quelle idée de se poster ainsi! Le vent souffle, disais-je; les gouttes

viendront donc pleuvoir alentour et tremper le spectateur de la

merveille. Que voulez-vous! cette ruée d’eau claire, issue de la fente

d’un rocher et bordée d’abord de mousses sombres, a trop d’éclat. On ne

se lasse pas de contempler sa courbe, sa légèreté, les vapeurs qui

l’environnent et la dalle noire contre laquelle rejaillit le fuseau

liquide, pour s’épanouir en fleur transparente, en corolle de cristal

dont les volutes décoratives, difficiles à saisir, ont de subtiles

courbes, floues et précises à la fois, d’un charme vraiment chinois...

Passons...

Non! non! pour l’amour de Dieu! ne passons pas!

Qu’importent ces décors, ce fleuve, ce bosquet, cette masure, ces ondes

qui tombent en beauté! Je me trouve au fond de la Chine! Je suis jeune,

je m’amuse et, surtout, je connais enfin mon métier!

C’est moi qui donne ses tons de pourpre au ciel du crépuscule. C’est moi

qui teins de bleu le lac dormant. C’est moi qui rends les arbres verts,

au printemps, qui les roussis, quand l’automne commence, et qui les

dénude, en hiver. C’est moi qui badigeonne d’un même ton les vastes

champs de riz et qui, d’un rouge vif, colore le bec de l’oiseau qui

m’apparut, il y a quelques jours. C’est moi qui salis l’eau du fleuve et

renouvelle les tons des ruisseaux. C’est moi... Non... j’exagère un peu:

plus simplement, je suis peintre.

* * * * *

J’ai tâché de peindre cela qui plaisait à mes yeux, qui leur procurait

du bonheur, qui faisait naître en moi l’ambition de me l’approprier, qui

souvent se composait non sans quelque peine et m’incitait à rêver

diversement. Il me fallait éviter à tout prix d’imiter, de rappeler de

trop près les vieilles peintures chinoises que je dénichais parfois dans

l’arrière-boutique des brocanteurs. Voir par moi-même, réaliser ma

vision pour d’autres que pour moi, donner du spectacle offert une

interprétation vraiment personnelle, tout en retenant avec soin

l’influence de cet arome exotique, parfois enivrant, qui me forçait à

comprendre la nature autrement que je n’eusse fait les roches, les

forêts et la mer de mon pays de Provence; en exprimer, pour ainsi dire,

la magie par de nouvelles couleurs, des traits et des arabesques

nouveaux... Voilà quel était mon seul désir.

Quelqu’un vient vers moi: un vieillard à longue barbe blanche, coiffé

d’une calotte de bure, vêtu de façon paysanne, presque à la mode du

pays. Je me lève de mon X et vais au-devant de lui la main tendue.

«Salut, Père Morbègue! Vous prédisiez juste. La lumière est bonne, ce

matin: j’ai pu travailler.

--Bonjour, monsieur Michel. Encore à peindre! Vous finirez par user tous

nos paysages!»

Le père Morbègue a dit: «Bonjour, monsieur Michel!» Je me nomme donc

Michel... oui: Michel Duroy.

Ah! je sais maintenant, pourquoi je me trouve en Chine! Non seulement je

vois les paysages qui me sont familiers, je les admire et m’y promène,

mais je vois ma propre personne; je puis la nommer librement!

L'absence et le retour · 第 7 / 34 题