IV

Je vous ai dit que j’entendais jacasser Isidore et miauler les chats de

ma tante. Il se passe, aujourd’hui, quelque chose de tout différent.

Je regarde la cascade qui rejaillit sur une dalle noire et, durant que

je contemple ces jeux d’eau, je me sens interrompu, en quelque sorte,

par une voix toute proche de moi, tout à côté de mon lit (puisque je

suis couché), la voix de l’homme au lorgnon.

Les autres bruits étaient des souvenirs de bruits, ce faible murmure

semble d’une qualité différente: il appartient à l’instant présent.

J’écoute et me dépêche de retenir la phrase nouvelle, si précieuse...

«Certainement, il va mieux, mais il parle encore beaucoup. On pourra,

néanmoins, lui donner quelques libertés, avec prudence.»

Sa voix a baissé; je n’entends plus rien. N’importe! J’ai fermé les yeux

et, contre mes paupières, j’ai inscrit la phrase sur un mur crépi à la

chaux, en grandes lettres majuscules, bien noires. Ainsi je pourrai la

relire à ma guise.

Une heure plus tard, je suppose, j’ai entendu des pas feutrés, j’ai vu

des ombres qui bougeaient autour de moi, pendant que je m’exposais un

problème très compliqué, très grave, et tâchais de lui établir une

solution raisonnable... Mais comme ces travaux sont malaisés!

Je sais que je suis malade: mes douleurs de tête me le rappellent. Je

sais que je suis en Chine: les quatre paysages que je vois me sont trop

connus. Pourquoi donc ne m’a-t-on pas renvoyé en France, là-bas, où

j’avais accoutumé de vivre?... Je ne trouve rien, je m’y perds!

Oh! que se passe-t-il? La cascade se déplace; je ne la vois soudain que

de biais, et la masure n’a pas du tout le même aspect. Quoi! se peut-il

qu’elle résiste, si branlante, à un tel déplacement? Aussitôt après, le

bosquet de bambous s’en va et la courbe du fleuve se détord pour

s’enfuir à la manière des serpents.

Un magicien a dû passer, un magicien de Chine, car tout a disparu.

* * * * *

Il faut que je réfléchisse, sans me troubler... Comment faire?

«Je t’ai prié, Michel Duroy, de bien réfléchir, sans te troubler!»

J’ai si grand peur, que je dois me donner des ordres, pour m’affermir.

«Posez-le contre le mur», dit une autre voix... La mienne? la voix du

magicien? Non: celle de l’homme au lorgnon.

Du gris, du gris assez lumineux... je n’aperçois rien que cela, aux

alentours. Plus de feuillage, ni de jonque, ni d’eau bourbeuse ou

vaporisée; rien, vous dis-je, sauf ce gris lumineux, coupé, dans le bas,

par une longue barre de cuivre, surmontée à chaque bout par des boules

du même cuivre... Mais... mais ne les avais-je pas déjà entrevues? Il me

semble... sans que je puisse l’affirmer, cependant.

Tout à coup, les souvenirs accourent de nouveau, se bousculent: je

retrouve tante Valérie sous ses aspects les plus charmants, escortée de

l’abbé Verdier, de ses deux chats et d’Isidore. Ils font de leur mieux

pour m’exaspérer, sans rien inventer de nouveau, car ils manquent

d’imagination, mais cette répétition me fatigue plus encore que de

méchantes fantaisies.

Pourtant, Isidore ne m’a-t-il pas éventé, un soir, de ses grandes ailes?

Oh! ce souvenir je veux le garder, sans jamais y faire allusion.

Maintenant, on parle de tout autre chose.

«Mon petit! je crois que Virginie vient de s’oublier, la pauvrette! sous

la bergère brodée. Prends un torchon à l’office et ne manque pas de bien

essuyer. Surtout, aucun reproche à la chère bestiole: il faut la traiter

avec douceur!»

«Mon petit Michel! Isidore réclame son goûter. Ne dérange pas les

bonnes. Va vite! Pourquoi un perroquet comme celui-là serait-il privé de

friandises, lorsque nous nous les permettons?»

J’obéissais toujours, sans grâce, il est vrai, sans me montrer flatté de

l’honneur que me faisait ma tante... mais j’obéissais.

Je n’étais qu’un jeune imbécile! Refuser n’eût servi de rien, néanmoins

il y a des moyens de se venger qui ne sont pas dépourvus d’un certain

agrément. Je n’y songeais pas! Aurais-je, moi aussi, manqué

d’imagination, de fantaisie? Puisque je rêvais, la nuit, des quelques

lectures furtives que je pouvais faire, pourquoi ne pas en faire usage?

Ah! les gosses sont bien peu dégourdis!

Tu ne peux supporter ta tante, ton professeur en soutane, Paul, Virginie

et Isidore?... Moque-toi d’eux! Invente une mascarade où ils joueront

les rôles qu’il te plaira de leur imposer. Transforme tante Valérie en

vieille sorcière! La voilà qui perd ses dents; ses cheveux sont pleins

de poux, une araignée lui pend au nez et le jour où elle reçoit l’évêque

en tournée pastorale, au moment où elle lui fait sa révérence, je ne

sais par quel accident sa jupe est tombée, son jupon a suivi, un

vent-coulis venu de la cheminée relève sa chemise et l’évêque, très

myope, se penche par courtoisie et met son lorgnon, afin de mieux voir.

Pendant ce temps, Paul et Virginie font des horreurs sur les pieds

épiscopaux et le cher Isidore pris d’une crise de pudeur, grimpe le long

des jambes de ma tante et ouvre ses deux ailes pour cacher le paysage...

ses deux ailes d’ange?

Alors tu entres, tu sauves tout, tu rabats les jupes de ta tante, tu

tords le cou aux deux chats, tu donnes Isidore à l’évêque qui s’engage à

le garder toujours et qui sort chaussé de soulier crottés.

Pour l’abbé Verdier que nous oublions, on trouvera autre chose, mais je

te suggère, mon enfant, de le faire surprendre par ta tante, en train de

violer la cuisinière sur son fourneau tout rouge, ce qui répandrait une

insupportable odeur de roussi.

Oui... mais je n’y songeais pas! non plus qu’à recevoir en cachette

quelques amis de mon choix...

Ouvre leur la fenêtre! appelle-les discrètement! Ils ne tarderont pas à

venir. Tu les connais d’après les livres, (interdits ou permis par ta

tante,) mais ils vivent et tu pourras leur parler.

En voici un qui a couru le monde. Il te contera de belles histoires du

Pacifique où les îles sont des lieux d’enchantement dont jamais on ne se

lasse. Les femmes s’y promènent vêtues de pagnes, portant des fleurs

dans leurs lourds cheveux...

Va te perdre ensuite dans la forêt où les singes se balancent aux

lianes, à bout de bras, où le tigre miaule, où la gazelle fuit, où, sur

le bord d’un fleuve, de grands sauriens mouillés claquent des mâchoires,

où l’orchidée pousse en plein air, sans être garée par des vitres, où le

paon blanc étale sa roue magnifiquement, comme pour une cérémonie...

Descends vers le bord de la mer... Les sirènes du flot, assises sur des

rocs, se divertissent et jouent avec l’écume. On dirait qu’elles font

elles-mêmes des bulles en baisant la crête des vagues et, chaque fois

que la bulle crève, il en jaillit un chant, à tel point séducteur, que

le roi d’Ithaque, voguant aux alentours, doit faire boucher à la cire

les oreilles de ses compagnons.

Te plairait-il d’extraire l’or d’une mine?... C’est un peu plus loin.

Ton ami te conduira, mais attends quelques jours, car voici une fée qui

vient d’entrer et se froisserait à coup sûr si tu ne l’admirais dans sa

danse, au lieu que, si tu parviens à gagner ses bonnes grâces, je crois

qu’elle daignera sauter à la corde avec toi.

Puisque tu t’ennuies dans ton lit, Michel, ne perds pas ton temps!

V

Non, ça ne marche pas du tout avec l’abbé Verdier. Tante Valérie s’en

lamente, un jour sur deux; elle prend à témoins de ma très honteuse

indignité ses chats qui n’en peuvent mais et le chauve Isidore qui ne

sait compatir qu’en jacassant sur un ton plus aigre. On va donc tenter

une expérience: m’envoyer dans un collège pseudo laïc, mais bien

pensant, à la campagne, jusqu’à mon baccalauréat. On s’est même arrangé

pour que cette institution de tout repos me garde durant les mois de

vacances.

J’ai, paraît-il, enfin bien travaillé. Trois ans, j’ai fait honneur à ma

famille (telle est la formule), puis est venu l’affreux accident.

Mes maîtres m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Les

beaux-arts... ces mots me forcent à m’interrompre.

Tout à l’heure, je vous parlais d’un paysage qui s’en allait en

morceaux. Je comprends pourquoi! Le paysage était simplement un paravent

à quatre feuilles que l’on ouvrait devant la fenêtre. Il m’enchantait si

fort que j’avais à peine remarqué la barre de cuivre de mon lit et ses

deux boules.

Ce paravent, je l’avais peint moi-même, là-bas, en Chine. Mais je ne

suis donc plus en Chine, aujourd’hui? Je suis peut-être à Paris! Ah! que

de choses m’assiègent! Ne m’en veuillez pas: je me sens plus instable.

Excusez... Je retourne en arrière.

Mes maîtres, dis-je, m’ont découvert un goût pour les beaux-arts.

Combien ai-je dessiné de roses, de pots en grès, de chaises, de bustes

en plâtre, jusqu’à satiété, jusqu’au découragement! mais je m’en

consolais, étant autorisé à fouiller dans la bibliothèque du collège,

bien fournie...

Et puis est survenu l’affreux accident.

Un jour d’été, jour de vacances où l’on me laisse un peu de liberté, je

me suis rendu au village, emportant de quoi dessiner, pour mon plaisir,

cette fois. Ayant fait connaissance, dans un bosquet, d’une gentille

paysanne de mon âge (quatorze ans), je causai avec elle et, comme nous

pensions être à l’abri des indiscrets, je la suppliai honnêtement de se

dévêtir, afin de faire un croquis de son corps que je supposais agréable

à voir, surtout pas en plâtre. Le temps était chaud; elle consentit et

je commençai ma première œuvre d’après le modèle vivant.

A peine ai-je indiqué l’attache délicate de l’épaule qu’un de mes

professeurs survient, l’un des moins tendres. Il pousse un cri

d’horreur, il lève les bras au ciel et, ne trouvant plus les mots qu’il

faudrait dire, il prend la fuite.

Lucette, la gentille jeune paysanne, se rhabille, sans hâte apparente,

et ne peut s’empêcher de rire. Je ne lui donne pas tort. De quel crime

sommes-nous coupables? Certes, je l’ai un peu caressée, en manière de

remerciement, et j’ai même baisé sa jolie nuque, mais le détournement de

mineure ne s’est pas autrement accompli.

«Moi, dit-elle, je retourne chez nous. Tout ça: des histoires qui ne

regardent personne, et papa se méfie des messieurs du collège qui nous

ont joué de vilains tours. Au revoir! vous finirez le dessin une autre

fois.»

Je montrai, je l’avoue, moins de désinvolture et m’en fus, ayant

accompagné Lucette jusqu’à la porte de son logis, l’oreille basse quand

il fallut entrer dans le préau du collège.

Ah! ce fut un scandale sans nom! D’abord eut lieu une façon de jugement,

devant le directeur et les maîtres, qui me rappela le sort de maintes

nobles figures de l’histoire (avec leurs dates), condamnées aux flammes

ou à la roue, pour avoir suivi les ordres de leur démon intérieur (en

somme, j’étais peut-être la graine d’un peintre illustre...). Puis, ce

fut le cachot, qui ne laissa pas de m’humilier, cette punition étant

réservée d’ordinaire aux petits. Mettre au cachot un garçon de quatorze

ans passés montrait chez mes maîtres un esprit bien rétrograde! Cette

peine afflictive dura trois jours, le temps de correspondre avec Paris;

on n’osa pas envoyer une dépêche, bien que le cas en valût la peine.

Enfin, je fus conduit sous bonne escorte à la gare, mais mon amie

Lucette, mon modèle, veillait, qui me salua au passage par des rires et

même par l’envoi d’un baiser. Chère fille! ses jambes étaient d’un galbe

délicieux. L’un des répétiteurs du collège devait m’accompagner et

remettre son prisonnier entre les mains de Mlle Valérie dûment instruite

de mon crime.

Tant que le voyage dura, je songeai aux jambes de Lucette et pas un

moment aux jambes de ma tante. Son accueil fut à vrai dire assez frais.

Le silence, le silence absolu; un visage immobile qui ne s’émouvait plus

aux caresses des chats, ni même aux proclamations d’Isidore. L’épreuve

du cachot continuait. Pour achever cette belle journée, il me fallut

subir un discours du père Verdier.

Oui, je comprends que cet homme vénérable se fût trouvé, jadis, un

talent d’orateur sacré. Je l’imaginai me parlant du haut d’une chaire...

Très éloquent, il me démontra ma honte et mon ignominie par des phrases

de grand style, lourdes de sens, vigoureuses, animées par une

indignation sincère et coupées seulement, de temps à autre, par des

appels lancés par Isidore, se rapportant à un sujet qui l’intéressait

davantage: son prochain repas.

«Pour me résumer en quelques mots, il convient que vous commenciez une

longue et sérieuse pénitence, afin d’alléger un peu le poids accablant

qui pèse, par votre faute, sur les épaules de votre sainte et bonne

grand’tante, car, songez-y courageusement, sans faiblir ni discuter avec

vous-même, vous qui ne vous êtes assurément pas signalé par vos études,

mais en qui je voyais une conscience pure, vous, Michel Duroy, nous avez

trompés, entendez-vous? trompés!

--Carotte! Carotte!» s’écria Isidore qui, du moins, montrait de la suite

dans les idées.

Et je ne pus, hélas! étouffer l’éclat de rire qui surgit dans ma

gorge...

«Ah! Dieu soit loué! prononça une voix tout près de ma couche. Il me

semble bien qu’il vient de rire!»

Mais oui, j’ai ri... Pourquoi s’en étonne-t-on?

L'absence et le retour · 第 9 / 34 题