I
Lorsque je me repris à vivre un peu, le premier objet dont la présence
me fut révélée eut l’aspect d’un flacon cylindrique de sept ou huit
centimètres de haut, muni d’un bouchon compte-gouttes, à l’émeri, et
qui, sur son flanc, portait une étiquette rouge vif tournant au cinabre.
Il m’occupa longtemps, je pense. Il représentait tout ce que les
philosophes ont coutume d’appeler le monde extérieur. J’avais éprouvé
déjà quelques vagues sensations de lumière, de parfums et de couleurs;
des sons avaient vibré jusqu’à mon tympan: l’écho d’une cloche, un coup
de sifflet venant peut-être de la rue, le tambourin des doigts clairs de
la pluie sur une vitre, le bruit sourd d’un meuble roulé, mais je ne
savais placer au juste ces nouveautés dans le temps ni dans l’espace et
je dois ruser, aujourd’hui, pour me les rendre intelligibles à moi-même,
tant elles retournaient vite se fondre dans la nuée obscure de ce
demi-sommeil qui me cloîtrait entre ses parois de velours.
Comment décrire ces choses?
Des rayonnements, des éclairs, des bouffées, un bourdon grave et lent,
un flux de la pénombre sur l’horizon noir, le reflux d’une brume striée
de jaune qui montait et baissait en moi, si ce n’était au dehors.
Par quel sens les percevais-je, ces visions odorantes, ces senteurs
sonores, ces musiques teintées, auxquelles la fièvre donnait un rythme?
Elles ne m’apprenaient rien, en somme, au lieu que ce petit flacon, je
le vis de mes yeux, des yeux de ma face qui, jadis, admiraient les
diverses splendeurs de l’univers et m’en transmettaient la joie. Toute
mon attention se groupa donc autour du flacon, afin d’étendre et de
compléter la vue, comme, dans le souvenir, un arbre surgi, un seul arbre
à mi-côte, fait revivre avant peu la source, le chemin montant, les
roches surplombantes, les chênes, les marronniers... la vallée entière.
Bientôt après, je m’aperçus que ce flacon étiqueté de cinabre tenait le
milieu d’un carré blanc. Du même coup, mon évasion se confirma: il me
semblait entr’ouvrir la porte de ma geôle. Le paysage s’élargissait; j’y
prenais en quelque sorte ma place, pour y jouer un rôle de spectateur.
Allongé sur le côté droit, j’admirais un beau champ de neige, bordé par
des gentianes. Au centre, se dressait le flacon cylindrique, tout petit
et cependant à la mesure du champ de neige, comme doit être, à celle
d’une place urbaine, le monument solitaire qu’elle entoure. Les
gentianes, naïves, très bleues, comme il convient, semblaient ordonnées
à la façon stricte d’une platebande ou des arbres d’une avenue.
J’avais vu des gentianes en Suisse, en Savoie, en Dauphiné, non loin de
tapis neigeux; celles-ci étaient semblables et me parurent familières.
Je leur souris... en tous cas, j’eus l’intention, la volonté de leur
sourire.
Du temps passa: minutes? journées? semaines? Comment savoir? je n’en
avais pas la moindre idée, mais je compris la qualité réelle de ce champ
de neige: de la toile blanche, de la toile blanche assurément! une nappe
qui recouvrait un guéridon. Les gentianes? des pétales de soie...
Oui, oui! cette nappe devait être une nappe russe, brodée à son bord de
fleurs bleues.
Oh! ce fut comme si je m’échappais tout à fait, comme si j’étais libre,
pour tout de bon! Flacon, nappe brodée, guéridon, l’ensemble formait
bloc, un bloc de choses vraies auquel je m’accrochai soudain,
désespérément mais avec joie, en m’abîmant les ongles.
* * * * *
Encore du nouveau qui, cette fois, ne m’empêchait pas de souffrir... A
certaines heures, je me sentais rôti sur le gril, devant un terrible feu
flambant, et puis un courant froid survenu tranchait ma chair comme eût
fait une lame d’acier. Ce supplice alterné me laissait un effroi sans
nom, pire que l’affreuse peur de l’enfant réveillé dans l’ombre par un
cauchemar qui ne veut pas se dissiper.
Parfois on m’attaquait. Des formes humaines, grossières par leur dessin
et toutes blanches, se penchaient sur moi, me secouaient méchamment,
m’oppressaient la poitrine, me blessaient de mille façons. Enfin, à des
intervalles réguliers, on mettait mon crâne dans un grand seau plein de
glace, tandis que mon corps continuait à souffrir ailleurs. Cela durait
longtemps. Ma cervelle protestait, luttait contre le froid, refusait de
se laisser enfoncer plus avant dans le seau de glace, jusqu’au moment où
(par quel sortilège?) ma tête, rendue à mon corps douloureux, se
remettait à tiédir.
Un jour, j’aperçus avec netteté une figure, celle d’un jeune homme aux
cheveux bruns, très courts, à la moustache courte aussi. Il portait un
lorgnon. Jamais auparavant, je n’avais vu ce visage sérieux aux traits
tirés. La bouche grave, le regard appuyé que des verres, pinçant le nez
pointu, rendaient immobiles et surtout l’attention doctorale de ce
regard me jetèrent à nouveau dans l’épouvante et je poussai des cris en
me butant à ce visage inconnu, hostile, par conséquent, et maléficieux.
C’était pourtant là un progrès encore. Je cessai de m’occuper
exclusivement du flacon bouché à l’émeri, de la nappe blanche et des
gentianes, pour me rappeler un peu, très vaguement et comme un lointain
souvenir, ma qualité d’homme vivant dans un monde d’hommes, puis,
quelques instants plus tard, ma qualité d’homme malade.
Je venais d’être très malade...
Quel éblouissement! De grands voiles se déchiraient devant moi; je
concevais les choses plus humainement et dans leurs rapports,
quelques-unes, du moins: un petit nombre. D’autres manquaient, dont je
pressentais l’importance, mais qui ne voulaient pas se laisser
découvrir. Certes, je me souvins de mes derniers mois de travail
excessif, des veilles continuelles, de sommeils courts peuplés de
cauchemars, des interminables journées où je m’acharnais avec angoisse à
finir une besogne toujours renaissante et des migraines qui m’avaient
abattu jusqu’à la stupeur, puis torturé de façon à me suggérer que la
folie ne cessait de me cravacher les tempes que pour m’éperonner de ses
talons de fer. Je me vis même, enfourché par la folie, une folie tout en
rouge qui faisait naître des blessures inscrites à mes flancs: longues
traînées d’un sang aussi rouge que le manteau de celle à qui je servais
de monture.
En somme, je me rappelais très bien avoir souffert, et diversement, mais
une notion capitale manquait à ce souvenir. Je savais qu’elle manquait,
je savais son importance et, peu à peu, une question se posa dans ma
tête, s’y installa: un point d’interrogation trapu qui suivait par le
haut la courbe de mon crâne, traversait en ligne droite mon front, à
distance égale des deux yeux, verticalement, et prenait naissance dans
ma bouche.
«Qui suis-je?» demandait à ma place le point d’interrogation.
La réponse ne venait pas.
J’ajoutais des questions subsidiaires.
«Qui suis-je?» signifiait sans doute «qui étais-je?» mais ce travail
excessif, de quel genre pouvait-il être? cette besogne toujours
renaissante, à quoi s’appliquait-elle? Seule la douleur, en ses modes
variés, demeurait certaine; tout le reste me trahissait. Empereur d’un
petit monde limité dont j’avais fait la découverte, je ne m’étais pas
trouvé encore.
Le point d’interrogation, bien fixé dans mon crâne, bien installé, ne
bronchait que par la base, par cet autre point, tout petit qu’il
surmonte, point détaché qui gênait ma langue et m’agaçait les dents.
J’en fus vite exaspéré. Je m’efforçai de le cracher, mais en vain.
Subitement, le supplice cessa et je me revis servant de monture à la
folie, galopant, enfourché par elle, à l’allure d’un cheval emballé.
J’étais en vérité une bête emballée sur le champ de neige; cependant,
avant peu, j’eus plaisir à voir saigner mes flancs, car les gouttes ne
disparaissaient pas, sitôt tombées. Elles formaient des taches de plus
en plus larges, d’un si beau rouge! dont la couleur subsistait, toute
fraîche, dessinant ma route. Cela me plut.
J’entraînai mon cavalier le long de l’avenue des gentianes.
Ralentissant, je lui fis faire ensuite le tour du flacon solitaire et,
pressant un peu, l’entraînai sur la neige qui volait en arrière sous mes
coups de sabots. La folie ne me cravachait plus, je ne sentais pas son
éperon. Elle m’encourageait par de petits claquements de langue, me
flattait la tête, me caressait et, une seule fois, m’ayant arrêté, me
donna à manger un morceau de sucre. Je pense bien qu’il n’en eut ni la
forme, ni le goût... mais que donnerait-on d’autre à son cheval, au
cours d’une promenade?
En outre, je remerciais par devers moi la folie de ne point m’avoir trop
poussé. J’étais une bête fourbue, claquée; je respirais mal et ce fut
avec un réel plaisir que je trouvai, en fin de course, le repos sur
cette couche qui me servait de lit, sous les yeux d’un homme penché,
très attentif, le nez pincé par un lorgnon.
Ce nez était pointu.