Sur ces idées viennent maintenant se greffer le concept de _mutation_ et

les observations de Hugo de Vries.--Si cette substance vivante qui est

commune à toute l'humanité a acquis, à quelque moment et sous quelque

influence, la propriété de se modifier[76], après un certain temps, soit

un millier d'années, tous ceux qui ont en eux une partie de cette

substance peuvent accomplir soudain un égal changement. On sait que Hugo

de Vries a observé ces variations subites chez les plantes[77]. Après

des siècles de stabilité de tous les caractères d'une espèce,

brusquement, une année, se produit une modification dans un grand nombre

d'individus de cette espèce (les feuilles sont ou plus longues, ou plus

courtes, etc.). Aussitôt, cette modification se propage d'une façon

constante; et, dès l'année suivante, l'espèce nouvelle est établie.--Il

en est de même chez les hommes, et spécialement dans les cerveaux

humains, par conséquent dans le domaine psychique. On voit des hommes

dotés de variations cérébrales, qui sont anormales: on les traite de

fous ou de génies; ils annoncent la variation future de l'espèce, ils en

sont les avant-coureurs: quand leur temps est venu, leurs particularités

apparaissent soudain dans toute l'espèce. Et l'expérience constate en

effet que des transformations ou des découvertes morales et sociales

surgissent, au même moment, dans les contrées les plus éloignées et les

plus différentes. Pour ma part, j'ai été souvent frappé de ce fait, en

étudiant l'histoire du passé, ou en observant mon temps. Des sociétés

contemporaines, mais séparées par la distance et n'ayant entre elles

aucun moyen de communication rapide, passent, à la même heure, par les

mêmes phénomènes moraux et sociaux. Et presque jamais une découverte ne

naît dans le cerveau d'un seul inventeur: au même instant, d'autres

inventeurs tombent en arrêt, devant, ou sont sur la piste. Le langage

populaire dit que «les idées sont dans l'air». Quand cela est, une

mutation est à la veille de se produire dans le cerveau de l'humanité.

Il en est ainsi aujourd'hui. Nous sommes, dit Nicolaï, à la veille de la

«_mutation de la guerre_» (_die nahende Mutation des Krieges_). Moltke

et Tolstoï représentent deux grandes variations opposées de la pensée

humaine. L'un célèbre la valeur morale de la guerre, l'autre la

condamne. Lequel des deux est la variation géniale? Lequel, la variation

folle qui s'égare? A voir les faits actuels, il semblerait que Moltke

l'emportât. Mais dans un organisme où va se produire une mutation,

préludent à l'avance de fréquentes et fortes variations. Et de ces

variations diverses, seules subsistent celles qui sont le plus

utilisables pour la vie. Il en résulte pour Nicolaï que les idées de

Moltke et de ses disciples sont un présage favorable de la mutation

proche.

* * * * *

Quoi qu'il en soit de cet espoir d'une mutation qui ferait, dans un

délai rapproché, surgir une humanité antiguerrière, il suffit d'observer

le développement biologique du monde actuel pour augurer l'imminence

d'une organisation nouvelle, plus vaste et plus pacifique. A mesure que

l'humanité évolue, les communications entre les hommes se multiplient.

Le siècle dernier a brusquement porté au plus haut degré les moyens

techniques d'échange entre les pensées. Pour n'en donner qu'un exemple,

naguère il ne circulait pas plus de 100.000 lettres par an dans le monde

entier; aujourd'hui, il y en a un milliard en Allemagne (c'est-à-dire 15

par homme, alors qu'autrefois c'était une pour mille). Il y a quarante

ans, on faisait 3 milliards d'envois postaux par an. En 1906, leur

nombre était monté à 35 milliards. En 1914, à 50 milliards: (soit un par

homme tous les dix jours en Allemagne,--tous les trois jours en

Angleterre). Ajoutez la progression de vitesse. Pour le télégraphe, la

distance n'existe plus: «le monde civilisé tout entier n'est plus qu'une

chambre, où chacun peut s'entretenir avec tous».

Il serait impossible que de tels événements n'eussent pas leur

contre-coup social. Autrefois, toute pensée d'union ou de fédération

entre les divers Etats d'Europe était condamnée à rester dans le domaine

de l'utopie, par le seul fait de la difficulté ou de la lenteur des

relations. Comme le dit Nicolaï, un Etat ne peut s'étendre à l'infini;

il doit pouvoir agir promptement sur les diverses parties de

l'organisme. Sa grandeur est donc, jusqu'à un certain point, une

fonction de la rapidité des communications. Or, un voyageur, aux temps

préhistoriques, ne pouvait franchir que 20 kilomètres par jour; les

voitures de poste en parcouraient 100; l'extra-poste, 200; le chemin de

fer, vers 1850, 600; un train moderne, 2.000; et un rapide pourrait

(techniquement) dévorer quatre ou cinq fois plus d'espace. Pour des

barbares, la patrie était contenue dans une vallée de montagnes. Aux

temps des voitures de poste convenaient les Etats de la fin du

Moyen-Age, qui n'ont pas sensiblement varié jusqu'à nos jours. Mais, de

nos jours, ces Etats miniatures sont beaucoup trop petits; l'homme

moderne n'y tient plus enfermé; à tout instant, il en franchit les

limites; il faudrait, à la mesure de sa taille, des Etats aussi vastes

que ceux d'Amérique, d'Australie, de Russie ou d'Afrique du Sud. Et l'on

voit venir le temps où ces seules raisons matérielles feront du monde

entier un seul Etat. Rien à faire contre une telle évolution; qu'on

l'aime, ou qu'on ne l'aime pas, elle s'accomplira. On comprend

maintenant que tous les essais tentés depuis le Moyen-Age jusqu'au

XIXe siècle, pour unir les nations d'Europe, se soient heurtés à une

impossibilité de fait: car, quelles que fussent les bonnes volontés, les

conditions d'une telle réalisation n'étaient pas encore données. Ces

conditions existent aujourd'hui, et l'on peut dire que l'organisation de

l'Europe actuelle ne correspond plus à son développement biologique. Bon

gré, mal gré, il faudra donc qu'elle s'y adapte. Les temps de l'unité

européenne sont venus. Et ceux de l'unité mondiale sont proches[78].

A ce corps nouveau de l'humanité,--le _corpus magnum_, dont parle

Sénèque,--il faut une âme, une foi nouvelle. Une foi qui, tout en

gardant le caractère absolu des anciennes religions, soit plus large et

plus souple, qui tienne compte non seulement des besoins actuels de

l'âme humaine, mais de son développement futur. Car toutes les autres

religions, ayant leurs racines dans la tradition et voulant lier l'homme

au passé, se sont figées dans le dogmatisme et sont devenues, avec le

temps, un obstacle à l'évolution naturelle. Où trouver une base de

croyance et de morale, qui soit à la fois absolue et susceptible de

changement, au-dessus de l'homme et pourtant humaine, idéale et pourtant

réelle?--C'est, répond Nicolaï, dans l'Humanité même. L'Humanité est

pour nous une réalité qui se développe au cours des siècles, mais qui à

tout instant représente pour nous un absolu. Elle évolue dans une

direction qui, fortuite ou non, ne peut être changée, une fois qu'elle

est donnée. Elle embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir.

C'est une unité reliée par le temps, un vaste ensemble dont nous ne

sommes qu'un fragment. Etre humain, signifie comprendre ce

développement, l'aimer, espérer en lui, et chercher à y participer

consciemment. Il y a là une morale incluse, que Nicolaï résume ainsi:

1. La communauté des hommes est le divin sur terre, et le fondement de

la morale;

2. Etre un homme, c'est sentir en soi la réalité de l'humanité totale.

C'est sentir, comme une loi vivante, qu'on est une partie de cet

organisme supérieur ou (selon l'intuition admirable de Saint-Paul), que

«nous sommes tous un seul corps et que nous sommes, chacun, les membres

les uns des autres».

3. L'amour du prochain est un sentiment de bonne santé organique.

L'amour général de l'humanité est le sentiment de santé organique de

l'humanité entière, qui se reflète dans un de ses membres. Aimez donc et

honorez la communauté humaine et tout ce qui l'entretient et la

fortifie, le travail, la vérité, les instincts bons et sains.

4. Combattez tout ce qui lui nuit, et notamment les traditions

mauvaises, les instincts devenus inutiles et malfaisants.

* * * * *

«_Scio et volo me esse hominem_», écrit Nicolaï, à la dernière page de

son livre. «Je sais que je suis homme, et je veux l'être».

Homme,--il entend par là un être conscient des liens qui l'attachent à

la grande famille humaine et de l'évolution qui l'entraîne avec

elle,--un esprit qui comprend et qui aime ces liens et ces lois, et qui,

en s'y soumettant avec joie, se fait libre et créateur.[79] Homme, il

l'est aussi au sens du personnage de Térence, à qui rien d'humain n'est

étranger. C'est ce qui fait le prix de son livre, et par moments ses

défauts: car dans son avidité de tout embrasser, il ne peut tout

étreindre. Il parle quelque part avec un dédain bien injuste et surtout

bien inattendu chez lui, des «_Vielwisser_»,[80] de ceux qui savent trop

de choses. Mais lui-même est un «_Vielwisser_», et un des plus beaux

types de ce genre, trop rare à notre époque. Dans tous les domaines:

art, science, histoire, religion, politique, il jette un regard

pénétrant, mais rapide et tranchant; et partout ses vues sont vives,

souvent originales, souvent aussi discutables. La profusion de ses

aperçus _de omni re scibili_, la richesse de ses intuitions et de ses

développements, ont un caractère brillant et parfois aventureux. Les

chapitres historiques ne sont pas impeccables; et sans doute, le manque

de livres explique certaines insuffisances; mais je crois que l'esprit

de l'auteur en est aussi responsable. Il est singulièrement primesautier

et passionné: d'où son charme, mais son danger. Ce qu'il aime, il le

voit à merveille. Mais gare à ce qu'il n'aime pas! Témoin les pages

méprisantes et sommaires, où il juge en bloc les artistes contemporains

d'Allemagne.[81]

Chose curieuse que ce biologiste allemand ne ressemble à rien tant qu'à

un de nos Encyclopédistes français du dix-huitième siècle! Je ne vois

personne aujourd'hui en France qui soit, à ce degré, de leur lignée.

Diderot et Dalembert eussent fait place avec joie parmi eux à ce savant

qui humanise la science,--qui brosse hardiment un tableau plein de vie,

une brillante synthèse de l'esprit humain, de son évolution, de sa

multiple activité et des résultats où elle est parvenue,--qui ouvre

toutes grandes les portes de son laboratoire aux gens du monde

intelligents--et qui, délibérément, veut faire de la science un

instrument de combat et d'émancipation, dans la lutte des peuples pour

la liberté. Comme Dalembert et Diderot, il est «dans la mêlée»; il

marche à l'avant-garde de la pensée moderne, mais il ne la devance que

de l'espace qui sépare un chef de sa troupe; jamais il n'est isolé,

comme ces grands précurseurs qui restent murés, toute leur vie, dans

leurs visions prophétiques, à des siècles de distance de la réalisation:

ses idéals ne dépassent que d'un jour ceux d'à présent. Républicain

allemand, il ne vise pas plus haut, pour l'instant, qu'à l'idéal

politique de la jeune Amérique--de l'Amérique de 1917--qui (selon

Nicolaï) «ne montre pas seulement le sens du nouveau patriotisme presque

cosmopolite, mais aussi ses bornes encore nécessaires aujourd'hui. Le

temps n'est pas encore venu pour l'universelle fraternité des hommes

(c'est Nicolaï qui parle), et il ne faudrait pas qu'il fût déjà venu. Il

existe encore des trop profonds fossés qui séparent les blancs des

jaunes et des noirs. C'est en Amérique que s'est éveillé le patriotisme

européen, qui sera sans doute le patriotisme du prochain avenir, et dont

nous voudrions être l'avant-coureur... La nouvelle Europe est née, mais

ce n'est pas en Europe...»[82].

On voit ici ses limites, qu'un _Weltbürger_ du dix-huitième siècle eût

dépassées. Nicolaï est, dans le domaine pratique, essentiellement,

uniquement, mais absolument, un _Européen_. Et c'est «_aux Européens_»

que s'adressent son _Appel_ d'octobre 1914 et son livre de 1915:

«Le moment est venu, écrit-il, où l'Europe doit devenir une unité

organique, et où doivent s'unir tous ceux que Goethe a nommés «_bons

Européens_», (en comprenant sous le nom de _culture européenne_ tous

les efforts humains qui ont pris leur source en Europe.»

Il y aurait beaucoup à dire, à propos de cette limitation; et, pour

notre part, nous ne croyons pas qu'il soit juste et utile pour

l'humanité de tracer une ligne de démarcation entre la culture issue

d'Europe et les hautes civilisations d'Asie: nous ne voyons la

réalisation harmonieuse de l'humanité que dans l'union de ces grandes

forces complémentaires; nous croyons même que, réduite à elle seule,

l'âme d'Europe, appauvrie et brûlée par des siècles d'une dépense

forcenée, risquerait de vaciller et de s'éteindre, si l'apport d'autres

races de pensée ne venait la régénérer.--Mais à chaque jour suffit sa

tâche. Et le penseur homme d'action qu'est Nicolaï va au plus pressé. En

appliquant toutes ses forces au but unique, il accélère le moment d'y

atteindre.--«De même que nos ancêtres, qui de leur temps étaient des

précurseurs, s'enthousiasmaient pour l'unité de l'Allemagne, écrit

Nicolaï, nous voulons combattre pour l'unité de l'Europe; et c'est dans

l'espérance de cette unité que notre livre est écrit».[83]--Il n'espère

pas seulement en la victoire de cette cause. Il en jouit déjà, par

avance. Enfermé à la forteresse de Graudenz, près de la chambre où le

patriote Fritz Reuter fut jadis incarcéré parce qu'il croyait en

l'Allemagne, il remarque que la prison de Reuter est devenue un

sanctuaire; et, faisant un retour sur lui-même, il proclame qu'«il en

sera ainsi plus tard pour ceux qui sont emprisonnés aujourd'hui, parce

qu'ils professent la conception de l'Européen selon Goethe.»

Cette force de confiance rayonne à travers tout son livre. C'est par là

qu'il agit, plus encore que par ses idées. Il vaut comme stimulant et

comme tonique moral. Il éveille et il délivre. Les âmes se grouperont

autour de lui, parce qu'en ces ténèbres du monde où elles errent

incertaines et glacées, il est un foyer de joie et de chaud optimisme.

Ce prisonnier, ce condamné, sourit au spectacle de la force qui croit

l'avoir vaincu, de la réaction déchaînée, de la déraison qui foule aux

pieds ce qu'il sait juste et vrai. Précisément parce que sa foi est

insultée, il veut la proclamer. «Précisément parce que c'est la guerre,

il veut écrire un livre de paix.» Et, pensant à ses frères de croyance,

plus faibles et plus brisés, il leur dédie cette oeuvre, «afin de les

convaincre que cette guerre qui les épouvante n'est qu'un phénomène

passager sur terre et que cela ne mérite pas qu'on le prenne trop au

sérieux.» Il parle, afin de «communiquer aux hommes bons et justes sa

_triomphante sécurité_ (_um den guten und gerechten Menschen meine

triumphierende Sicherheit zu geben_).»[84]

Qu'il nous soit un modèle! Que la petite troupe persécutée de ceux qui

refusent de s'associer à la haine, et que poursuit la haine, soit

toujours réchauffée par cette joie intérieure! Rien ne peut la leur

enlever. Rien ne peut les atteindre. Car ils sont, dans l'horreur et les

hontes du présent, les contemporains de l'avenir.

15 octobre 1917.

(Revue: _Demain_, Genève, novembre 1917.)

XXI

En lisant Auguste Forel

Le nom d'Auguste Forel est célèbre dans la science européenne; mais il

n'est pas aussi populaire en son pays qu'il y aurait droit. On connaît

surtout l'activité sociale de ce grand homme de bien, dont l'âge et la

maladie n'ont pu refroidir l'inlassable énergie et l'ardente conviction.

Mais la Suisse romande, qui admire justement les oeuvres du

naturaliste J.-H. Fabre, ne se doute pas qu'elle a le bonheur de

posséder un observateur de la nature, qui n'est pas moins pénétrant, et

d'une science peut-être plus complète et plus sûre. J'ai lu,

dernièrement, quelques-unes des études de Forel sur les fourmis, et j'ai

été émerveillé de la richesse de ses expériences, poursuivies pendant

toute une vie[85]. Tout en suivant patiemment, en décrivant fidèlement

la vie de ces insectes, jour par jour, heure par heure, et durant des

années, son regard va bien loin au fond de la nature et soulève par

moments un pan du voile de mystère qui couvre nos propres instincts.

Chose curieuse: J.-H. Fabre croyait à la Providence et au bon Dieu; le

Dr A. Forel est moniste psychophysiologiste. Or, des observations de

Forel se dégage une impression de la nature beaucoup moins écrasante que

de celles de Fabre. Celui-ci, la conscience en repos pour l'âme humaine,

ne voyait en ses bestioles que de miraculeuses machines. Forel y

aperçoit, çà et là, l'étincelle de la conscience réfléchie, de la

volonté individuelle. Ce ne sont que des points lumineux, qui trouent,

de loin en loin, les ténèbres. Mais cette apparition n'en est que plus

pathétique. Je me suis plu à grouper, dans la masse de ces observations,

un ensemble de faits où l'on voit l'instinct millénaire, l'_Anagkê_ de

l'espèce, combattu, ébranlé, abattu. Et pourquoi un tel conflit

serait-il moins dramatique chez ces pauvres fourmis que chez les Atrides

de l'_Orestie_? Ce sont partout les mêmes ondes de forces aveugles ou

conscientes, le même entrechoquement d'ombres et de lumières. Et

l'analogie de certains phénomènes sociaux qu'on observe chez ces

myriades de petits êtres, avec ce qui se passe chez nous, peut nous

aider à nous comprendre et--peut-être--à nous dominer.

Je me contenterai de relever, à titre de simple exemple, dans le vaste

répertoire d'expériences de A. Forel, celles qui concernent quelques

états collectifs, psycho-pathologiques, et le problème redoutable qui

nous étreint aujourd'hui: la guerre.

* * * * *

Les fourmis, dit A. Forel, sont aux autres insectes ce que l'homme est

aux autres mammifères. Leur cerveau surpasse celui de tous les insectes

par son volume proportionnel et la complication de sa structure. Si

elles n'atteignent pas à la grande intelligence individuelle des

mammifères supérieurs, elles priment _tous les animaux_ par l'instinct

social. Il n'est donc pas étonnant que leur vie sociale se rapproche sur

bien des points des sociétés humaines. Comme les plus avancées de

celles-ci, ce sont des démocraties--et des démocraties guerrières.

Voyons-les à l'oeuvre.

L'Etat-Fourmi n'est point borné à la fourmilière: il a son territoire,

son domaine, ses colonies, et, tout comme les puissances coloniales, ses

escales et ses stations de ravitaillement. Le territoire: un pré,

plusieurs arbres, une haie. Le domaine d'exploitation: le sol et le

sous-sol, les arbres à pucerons, ce bétail qu'elles soignent et qu'elles

protègent. Les colonies: d'autres nids habités en même temps par les

mêmes fourmis, plus ou moins rapprochés de la métropole et plus ou moins

nombreux (parfois plus de deux cents), qui communiquent entre eux, par

des chemins à ciel ouvert ou par des canaux souterrains. Les entrepôts:

de petits nids ou des cases de terre, pour les fourmis qui vont au loin,

sont lasses, ou se laissent surprendre par le mauvais temps.

Naturellement, ces Etats cherchent à s'agrandir. Ils entrent donc en

conflit les uns avec les autres. «Les disputes de territoire, à la

frontière de deux grandes fourmilières, sont la cause ordinaire des

guerres les plus acharnées. Les arbres à pucerons sont le plus disputés.

Pour certaines espèces, les domaines souterrains (les racines de

plantes) ne le sont pas moins.» D'autres espèces vivent exclusivement de

la guerre et du butin. Le _polyergus rufescens_ («l'Amazone» de Huber)

ne daigne pas travailler et n'en est plus capable; il pratique

l'esclavage et se fait servir, soigner, nourrir par ses troupeaux

d'esclaves, que des armées d'expéditions vont râfler (en nymphes et en

cocons) dans les fourmilières voisines.

La guerre est donc endémique; et tous les citoyens de ces démocraties,

les fourmis ouvrières, sont appelés à y prendre part. Dans certaines

espèces (_Pheidole pallidula_), la classe militaire est distincte de la

classe ouvrière; le soldat ne se mêle nullement aux travaux domestiques,

vit une vie de garnison oisive, sans rien faire, sauf aux heures où il

doit défendre les portes avec sa tête[86]. Nulle part on ne voit de

chefs, (du moins, de chefs permanents): ni rois, ni généraux. Les armées

expéditionnaires du _Polyergus rufescens_, qui varient, dans leur

nombre, de cent à deux mille fourmis, obéissent à des courants, qui

paraissent venir de petits groupes, épars ici ou là, tantôt en tête,

tantôt en queue. On voit, au milieu d'une marche, le gros de la colonne

s'arrêter brusquement, indécise, immobile, comme paralysée; puis,

soudain, l'initiative jaillit d'un petit noyau de fourmis qui se jettent

au milieu des autres, les frappent du front, s'élancent dans une

direction et les entraînent.

La _Formica sanguinea_ pratique habilement une tactique de combat, que

Forel a décrite après Huber. Ce n'est pas l'ordre compact, à la

Hindenburg, mais des pelotons espacés, que relient constamment des

courriers. Elles n'attaquent pas de front, mais cherchent à surprendre

de côté, épient les mouvements de l'ennemi, visent, comme Napoléon, à

être, par la rapidité de leur concentration, les plus fortes sur un

point et à une minute donnés, savent aussi, comme lui, agir sur le moral

de l'adversaire, saisissent l'instant psychologique où cède le courage

ou la foi de l'ennemi, et, à cette seconde même, se précipitent sur lui

avec une furie irrésistible, sans plus se soucier du nombre: car elles

savent qu'à présent une d'entre elles en vaut cent des autres que

balaye la panique. Au reste, en bons soldats, elles ne cherchent pas à

tuer, mais à vaincre et à récolter les fruits de la victoire. Quand le

combat est gagné, elles installent à chaque porte de la fourmilière

vaincue une douane, qui laisse fuir les ennemies, mais à condition que

celles-ci n'emportent rien; elles pillent le plus possible, et tuent le

moins possible.

Entre espèces d'égale force, qui luttent pour leurs frontières, la

guerre ne dure pas toujours. Après des jours de batailles et de

glorieuses hécatombes, il semble que les deux Etats reconnaissent

l'impossibilité d'atteindre au but de leurs ambitions. Les armées se

replient alors, d'un commun accord, des deux côtés d'une

limite-frontière, acceptée des deux camps, avec ou sans traité, en tous

cas observée avec plus de rigueur que, chez nous, lorsqu'il s'agit de

simples «chiffons de papier». Car les fourmis des deux Etats s'y

arrêtent strictement et ne la dépassent point.

* * * * *

Mais ce qui peut nous intéresser davantage, c'est de voir comment chez

nos frères, les insectes, apparaît l'instinct de la guerre, comment il

se développe, et s'il est ou non irrévocable ou susceptible de changer.

Ici, les expériences de Forel conduisent à des observations tout à fait

remarquables.

J.-H. Fabre, dans un passage célèbre de sa _Vie des insectes_, écrit que

«le brigandage fait loi dans la mêlée des vivants... Dans la nature, le

meurtre est partout, tout rencontre un crochet, un poignard, un dard,

une dent, des pinces, des tenailles, une scie, atroces machines qui

happent... etc.» Mais il exagère. Il voit merveilleusement les faits

d'entre-tuerie et d'entre-mangerie; il ne voit pas ceux d'entr'aide et

d'association. Un beau livre de Kropotkine a relevé ceux-ci, dans

l'ensemble de la nature. Et les observations très précises de Forel

montrent que, chez les fourmis, l'instinct de guerre et de rapine trouve

sur son chemin des instincts contraires, qui peuvent victorieusement

l'arrêter ou le modifier.

En premier lieu, Forel établit que l'instinct de guerre n'est pas

fondamental; on ne le trouve pas à l'éveil de la vie des fourmis. En

mettant ensemble des fourmis fraîchement écloses de trois espèces

différentes, Forel obtient une fourmilière mixte, vivant en parfaite

intelligence. Le seul instinct primordial des nouvelles écloses est le

travail domestique et le soin des larves. «Ce n'est que plus tard que

les fourmis apprennent à distinguer un ami d'un ennemi, à savoir

qu'elles sont membres d'une fourmilière et à combattre pour elle[87].»

La seconde remarque, encore plus surprenante, est que l'intensité de

l'instinct guerrier est en proportion directe du nombre de la

collectivité. Deux fourmis d'espèces ennemies qui se rencontrent

isolément sur un chemin, à grande distance de leur nid et de leur

peuple, s'évitent et filent, chacune d'un côté différent. Si même vous

les prenez en plein combat, dans la mêlée générale, et si vous les

mettez toutes deux seules dans une boîte très petite, elles ne se feront

aucun mal. Si, au lieu de deux fourmis ennemies, vous en enfermez un

nombre restreint dans un espace étroit, elles ébaucheront un

commencement de combat sans vigueur et sans suite, puis cesseront, et

très souvent finiront par s'allier. Et, ajoute Forel, l'alliance une

fois faite ne peut plus se défaire. Mais replacez les mêmes fourmis

dans l'ensemble de leur peuple, séparez bien les deux peuples, mettez

entre eux une distance raisonnable, qui leur permettrait de vivre en

paix, chacun à part du voisin: ils se rueront l'un sur l'autre, et les

individus qui s'évitaient tout à l'heure, avec répugnance ou peur,

s'entre-tuent furieusement[88]. L'instinct de guerre est donc une

contagion collective.

Les Précurseurs · 第 11 / 15 段