la science, car en aucune autre on n'a, avec un tel manque de scrupules,
mis la science au service de prétentions politiques; on pourrait presque
dire que les différentes théories de races n'ont pas d'autre but que
d'élever ou de fonder ces prétentions, comme les livres de
l'Anglo-Allemand Houston-Stewart Chamberlain en sont peut-être le plus
abominable exemple. Cet auteur a essayé de réclamer pour la race
germanique tous les hommes importants de l'histoire du monde, y compris
le Christ et Dante. Cet essai démagogique n'a pas manqué d'être suivi,
depuis la guerre, et M. Paul Souday (_Le Temps_, 7 août 1915) a tâché de
montrer que tous les hommes marquants d'Allemagne étaient de race
celtique...» A ces extravagances, Nicolaï répond, par des exemples
précis:
1º qu'il n'est pas prouvé qu'une race pure soit meilleure qu'une race
mêlée: (exemples tirés aussi bien des espèces animales que de l'histoire
humaine);
2º qu'il est impossible de définir ce qu'est une race d'hommes, (car on
ne possède pour cela aucun critérium sûr), et que toutes les
classifications tentées, par l'histoire, par la linguistique, par
l'anthropologie, s'accordent très mal entre elles, et ont presque
totalement échoué;
3º qu'il n'y a pas de races pures en Europe, et que, moins qu'aucune
autre nation, l'Allemagne aurait droit à prétendre à la pureté de
race[64]. Si l'on voulait aujourd'hui chercher de purs Germains on n'en
trouverait peut-être plus qu'en Suède, en Hollande et en Angleterre;
4º que si l'on entend par race quelque chose de fixe et de défini, à la
façon zoologique, il n'y a même pas de race européenne.
Un patriotisme basé sur la race est impossible, et le plus souvent
grotesque. Une communauté ethnologique n'existe dans aucune des nations
d'aujourd'hui; leur cohésion ne leur est pas donnée comme un héritage
qu'il leur est permis d'exploiter; il leur faut, chaque jour, acquérir à
nouveau et fortifier sans relâche leur communauté de pensées, de
sentiments, de volontés. Et cela est bon, ainsi; cela est juste. Comme
l'a dit Renan, «_l'existence d'une nation doit être un plébiscite de
tous les jours_».--En un mot, ce qui unit, ce n'est pas la force
historique, c'est le désir d'être ensemble et le besoin mutuel qu'on a
les uns des autres; ce ne sont pas les voeux que d'autres ont faits
pour nous, c'est notre volonté libre, que guident notre raison et notre
coeur.
En est-il ainsi, maintenant? Quelle place tient la volonté libre dans
les patries d'aujourd'hui?--Le patriotisme a pris un caractère
extraordinairement oppressif; à aucune autre époque, il n'a été aussi
tyrannique et aussi exclusif; il dévore tout. La patrie l'emporte, à
cette heure, sur la religion, l'art, la science, la pensée, la
civilisation. Cette hypertrophie monstrueuse ne s'explique pas par les
sources naturelles d'où jaillit l'instinct de patrie:--amour du sol
natal, sens familial, besoin social de se grouper en grandes
communautés. Ses effets colossaux dérivent d'un phénomène pathologique,
la «_suggestion de masse_» (_Massensuggestion_). Nicolaï en fait une
analyse serrée. Il est remarquable, dit-il, que si plusieurs animaux ou
plusieurs hommes exécutent un acte en commun, le seul fait d'agir
ensemble modifie l'action individuelle. Nous savons, d'une façon
scientifiquement précise, que deux hommes peuvent porter beaucoup plus
du double d'un seul. Et de même, une masse d'êtres réagit tout autrement
que ces mêmes êtres isolés. Tout cavalier sait que son cheval accomplit,
en colonne de cavalerie, de plus longues courses et est plus résistant.
Forel observe qu'une fourmi qui se ferait tuer dix fois au milieu de ses
compagnes, a peur et fuit devant une fourmi beaucoup plus faible, si
elle est seule à vingt pas de sa fourmilière. Chez les hommes aussi, le
sentiment de foule intensifie prodigieusement les réactions de chacun.
L'écho des paroles d'un orateur peut décupler ou centupler sa propre
émotion. Il communique d'abord à chaque auditeur une faible partie de ce
qu'il ressent lui-même, soit 1 p. 100. Si l'assemblée se compose de 1000
individus, l'ensemble de la foule ressentira le décuple de l'orateur.
Leurs impressions réagiront à leur tour sur l'orateur, qui sera entraîné
par ses auditeurs. Et ainsi de suite.
Or, à notre époque, l'assemblée d'auditeurs a pris des proportions
énormes, que cette guerre mondiale a rendues gigantesques. Les vastes
Etats alliés sont devenus, grâce aux moyens puissants de communications
rapides, par le télégraphe et la presse, comme un seul public de
millions d'êtres. Qu'on imagine, dans cette masse vibrante et sonore, la
répercussion du moindre cri, du moindre frémissement! Ils prennent
l'aspect de convulsions cosmiques. La masse entière de l'humanité est
secouée comme un tremblement de terre. Dans ces conditions, que
deviendra un sentiment naturel et sain à l'origine, comme l'amour de la
patrie?--En temps normal, dit Nicolaï, un honnête homme aime sa patrie,
comme il doit aimer sa femme, tout en sachant qu'il y a peut-être
d'autres femmes plus belles, plus intelligentes, ou meilleures. Mais la
patrie d'à présent est une femme jalouse jusqu'à l'hystérie, qui déchire
quiconque reconnaît les qualités d'une autre. En temps normal, le vrai
patriote est (ou devrait être) l'homme qui aime dans sa patrie le bien
et qui combat le mal. Mais qui agit ainsi, de notre temps, est traité en
ennemi de la patrie. Le patriote, au sens où l'entendent nos
contemporains, aime dans sa patrie le bien et le mal; il est prêt à
faire le mal pour sa patrie; et dans le puissant courant de masse qui
l'emporte, il le fait avec enivrement. Plus l'individu est faible, plus
son patriotisme est exalté. Il est incapable de résister à la suggestion
collective, il en éprouve même l'attrait passionné: car tout homme
faible cherche un appui, il se croit plus fort s'il agit en communion
avec d'autres. Or, tous ces faibles n'ont entre eux nul lien de culture
intime, ils ont besoin, pour les unir, d'un lien extérieur: aucun n'est
plus à leur portée que le nationalisme! «C'est, dit Nicolaï, un
sentiment exaltant pour un imbécile, de pouvoir former une majorité avec
une douzaine de millions de son espèce. Moins un peuple possède de
caractères et d'individualités, plus violent est son patriotisme.»
Cette attraction de la masse, qui opère comme un aimant, est le côté
positif du chauvinisme. Le côté négatif est la haine de l'étranger. Et
le milieu d'élection, le bouillon de culture, c'est la guerre. La guerre
jette sur le monde des montagnes de souffrances; elle l'écrase de
privations matérielles et spirituelles. Pour que les peuples puissent
les supporter, il faut surexalter le sentiment de masse, afin de
soutenir les faibles, en les resserrant plus étroitement dans le
troupeau. C'est ce que l'on produit artificiellement par la presse.--Le
résultat est effarant. Le patriotisme concentre toute la force de l'âme
humaine dans l'amour pour son peuple et la haine pour l'ennemi. La haine
religion. La haine sans raison, sans bon sens, sans fondement. Il ne
reste plus aucune place pour aucune autre faculté. L'intelligence, la
morale ont totalement abdiqué. Nicolaï en cite, dans l'Allemagne de
1914-15, des exemples délirants. Chacun des autres peuples en aurait
autant à lui offrir. Nulle résistance. Dans l'aberration collective,
toutes les différences de classes, d'éducation, de valeur intellectuelle
ou morale, s'aplanissent, s'égalisent. L'humanité entière, de la base à
la cime, est livrée aux Furies. S'il se manifeste encore une étincelle
de volonté libre, elle est foulée aux pieds, et l'indépendant isolé est
déchiré, comme Penthée par les Bacchantes.
Mais cette frénésie n'intimide point le calme regard du penseur.
Nicolaï voit dans ce paroxysme même la dernière flambée de la torche
près de s'éteindre. De même que, dit-il, le sport hippique et nautique
s'est développé, de nos jours, lorsque les chevaux et la navigation à
voiles devenaient superflus, de même le patriotisme est devenu un
fanatisme, au moment où il cesse d'être un facteur de culture. C'est le
destin des Epigones. Aux temps lointains, il fut bon, il fut nécessaire
que l'égoïsme individuel fût brisé par le groupement des hommes en
tribus et en clans. Le patriotisme des villes fut justifié, quand il
rompit l'égoïsme des chevaliers pillards. Le patriotisme d'Etat fut
justifié, quand il embrassa en lui toutes les énergies d'une nation. Les
combats nationaux, au XIXe siècle, ont eu leur prix. Mais aujourd'hui
les Etats nationaux ont accompli leur tâche. De nouveaux travaux nous
appellent: le patriotisme n'est plus un but pour l'humanité; il veut
nous ramener en arrière. C'est là un effort vain: on n'arrête pas
l'évolution, on se suicide en se jetant sous les roues du chariot de
fer. Le sage ne s'émeut point de cette résistance frénétique des forces
du passé: car il la sait désespérée. Il laisse les morts enterrer les
morts, et, devançant le cours du temps, il vit déjà dans l'unité
palpitante de l'humanité à venir. Parmi les épreuves et les calamités du
présent, il réalise en lui la sereine harmonie de ce «grand corps» dont
tous les hommes sont les membres, selon le mot profond de Sénèque:
_Membra sumus corporis magni_.
Dans un prochain article, nous verrons comment Nicolaï décrit ce _corpus
magnum_ et la _mens magna_ qui l'anime: le _Weltorganismus_--l'organisme
de l'univers humain, qui s'annonce.
_1er octobre 1917._
(Revue: _Demain_, Genève, octobre 1917.)
II
Dans un précédent article, nous avons vu avec quelle énergie G.-F.
Nicolaï condamnait le non-sens de la guerre et des sophismes qui lui
servent d'étais.--Cependant, la sinistre folie a triomphé. Ce fut, en
1914, la faillite de la raison. Et, d'une nation à l'autre, elle s'est
étendue, depuis, à tous les peuples de la terre. Il ne manquait pourtant
pas de morales et de religions constituées, qui auraient dû opposer leur
barrière à cette contagion de meurtre et d'imbécillité. Mais toutes les
morales, toutes les religions existantes se sont révélées tristement,
totalement insuffisantes. Nous l'avons constaté pour le christianisme,
et Nicolaï montre, après Tolstoï, que le bouddhisme n'a pas mieux
résisté.
Pour le christianisme, son abdication ne date pas d'hier. Depuis la
grande compromission des temps de Constantin, au quatrième siècle, qui
fit de l'Eglise du Christ une Eglise d'Etat, la pensée essentielle du
Christ a été trahie par ses représentants officiels et livrée à César.
Ce n'est que chez les libres personnalités religieuses, dont la plupart
furent taxées d'hérésie, qu'elle se conserva (relativement) jusqu'à
nous. Mais ses derniers défenseurs viennent de la renier. Les sectes
chrétiennes qui toujours refusèrent le service militaire, comme les
Mennonites en Allemagne, les Doukhobors en Russie, les Pauliciens, les
Nazarénens, etc., participent à la guerre actuelle[65]. «Le fondateur
des Mennonites, Menno Simonis, au seizième siècle, avait interdit la
guerre et la vengeance. Encore en 1813, la force morale de la secte
était si grande que York, par rescrit du 18 février, la dispensa de la
landwehr. Mais en 1915, le prédicateur mennonite de Dantzig, H.-H.
Mannhardt, prononça un discours pour glorifier les actes de guerre.»
Il fut un temps, écrit Nicolaï, où l'on croyait que l'Islam était
inférieur au christianisme. Alors, les armes turques pesaient sur
l'Europe. Aujourd'hui, le Turc est presque chassé d'Europe; mais
moralement il l'a conquise; invisible, l'étendard vert du Prophète
flotte sur toute maison, où l'on parle de la _guerre sainte_.»
Des poésies religieuses allemandes représentent le combat dans les
tranchées «comme une épreuve de piété, instituée par Dieu». Personne ne
s'étonne plus de l'absurde contradiction, dans les termes, d'une «guerre
chrétienne». Très peu de théologiens ou ecclésiastiques ont osé réagir.
L'admirable livre de Gustave Dupin: _la Guerre infernale_[66], nous a
fait connaître, en les stigmatisant, d'affreux échantillons de
christianisme militarisé. Nicolaï nous en présente d'autres spécimens,
qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre. En 1913, un théologien de
Kiel, le professeur Baumgarten, constate tranquillement l'opposition
entre la morale nationaliste-guerrière et le Sermon sur la Montagne;
mais cela ne le trouble point: il déclare qu'en notre temps les textes
du Vieux Testament doivent avoir plus d'autorité, et il met le
christianisme au panier. Un autre théologien, Arthur Brausewetter, fait
une découverte singulière: la guerre lui fait trouver le Saint-Esprit.
«Pour la première fois, écrit-il, l'année de guerre 1914 nous a appris
ce qu'était le Saint-Esprit...»
Tandis que le christianisme était publiquement renié par ses prêtres et
ses pasteurs, les religions d'Asie n'étaient pas moins prestes à trahir
la pensée gênante de leurs fondateurs. Tolstoï avait déjà signalé le
fait. «Les Bouddhistes d'aujourd'hui ne tolèrent pas seulement le
meurtre, ils le justifient. Pendant la guerre du Japon avec la Russie,
Soyen Shaku, un des premiers dignitaires bouddhistes du Japon, écrivit
une apologie de la guerre[67]. Bouddha avait dit cette belle parole de
douloureux amour: «Toutes choses sont mes enfants, toutes sont l'image
de mon Moi, toutes découlent d'une seule source et sont des parties de
mon corps. C'est pourquoi je ne puis trouver de repos, aussi longtemps
que la plus petite partie de ce qui est n'a pas atteint sa destination.»
Dans ce soupir d'amour mystique, qui aspire à la fusion de tous les
êtres, le bouddhiste contemporain a savamment découvert l'appel à une
guerre d'extermination. Car, dit-il, le monde n'ayant pas atteint sa
destination, par le fait de la perversité de beaucoup d'hommes, il faut
leur livrer la guerre et les anéantir: ainsi, l'on «extirpera les
racines de tout malheur.»--Ce bouddhiste sanguinaire rappelle, à s'y
méprendre, l'idéalisme à couperet de nos Jacobins de 93, dont j'essayais
de résumer la foi monstrueuse, en cette réplique de Saint-Just qui
termine mon drame, _Danton_:
«_Les peuples s'entretuent,[68] pour que Dieu vive._»
Quand les religions se montrent si débiles, il n'est pas surprenant que
les simples morales s'effondrent. On verra chez Nicolaï le
travestissement que les disciples de Kant ont imposé à leur maître. Bon
gré mal gré, l'auteur de la _Critique de la raison pure_ a dû revêtir
l'uniforme _feldgrau_. Ses commentateurs allemands n'affirment-ils pas
que la plus parfaite réalisation de la pensée de Kant est..... l'armée
prussienne! Car, disent-ils, en elle le sentiment du devoir kantien est
devenu réalité vivante...
Inutile de nous attarder à ces insanités, qui ne diffèrent que par des
nuances de celles qui servent, en tous pays, aux gardes nationaux de
l'intelligence, pour exalter leur cause, et la guerre. Il suffit de
constater, avec Nicolaï, que l'idéalisme européen s'est écroulé en 1914.
Et la conclusion de Nicolaï (que je me contente ici d'enregistrer
objectivement), c'est que «la preuve a été faite de l'absolue inutilité
de la morale idéaliste ordinaire (kantienne, chrétienne, etc.),
puisqu'elle n'a pu déterminer aucun de ses tenants à agir moralement.»
Devant cette impossibilité manifeste de fonder l'action morale sur une
base uniquement idéaliste, Nicolaï considère que le premier devoir est
de chercher une autre base. Il souhaite que l'Allemagne, instruite par
son profond abaissement, son «_Iéna moral_», travaille à cette tâche
urgente pour l'humanité,--et pour elle-même, plus que pour toute autre
nation: car elle en a plus besoin.--«Cherchons donc, dit-il, s'il n'est
pas possible de trouver dans la nature, scientifiquement observée, les
conditions d'une morale objective, qui soit indépendante de nos
sentiments personnels, bons ou mauvais, toujours chancelants.»
* * * * *
La guerre étant un phénomène de transition dans l'évolution humaine,
comme le montre la première partie du volume, quel est le principe
propre et éternel de l'humanité? Et d'abord, y en a-t-il un? Y a-t-il
un impératif supérieur, et valable pour tous les hommes?
Oui, répond Nicolaï: c'est la loi même de vie qui régit _l'organisme
total de l'humanité_. En fait, le droit naturel a deux seuls fondements,
qui seuls restent inébranlables: _l'individu_, pris à part, et
_l'universalité humaine_. Tous les intermédiaires, comme la famille et
l'Etat, sont des groupements organisés[69], qui peuvent changer--qui
changent--suivant les moeurs: ils ne sont pas des organismes naturels.
Les deux sentiments puissants, qui vivifient notre monde moral, comme
une double électricité, positive et négative--l'égoïsme et
l'altruisme--sont la voix de ces deux forces essentielles. L'égoïsme a
sa source naturelle dans notre personnalité, qui est l'expression d'un
organisme individuel. L'altruisme doit son existence à l'obscure
conscience que nous avons de faire partie d'un organisme total:
_l'Humanité_.
Cette conscience obscure, Nicolaï entreprend (dans la seconde partie de
son livre) de l'éclairer et de la fonder sur une base scientifique. Il
entend prouver que _l'Humanité n'est pas seulement un concept de la
raison: elle est une réalité vivante, un organisme scientifiquement
observable_.
Ici, l'esprit d'intuition poétique des philosophes antiques s'unit
curieusement à l'esprit d'expérimentation et d'exacte analyse de la
science moderne. Les plus récentes théories de l'histoire naturelle et
de l'embryologie viennent commenter l'Hylozoïsme des Sept Sages et la
mystique des premiers chrétiens. Janicki et H. de Vries donnent la main
à Héraclite et à saint Paul. Il en résulte une étrange vision de
panthéisme matérialiste et dynamiste: l'Humanité, considérée comme un
corps et une âme en perpétuel mouvement.
Nicolaï commence par rappeler que cette conception, si extraordinaire
qu'elle puisse paraître, a existé de tous temps. Et il en fait
brièvement l'histoire. C'est le Feu d'Héraclite, qui représentait aux
yeux du sage Ephésien la raison du monde. C'est le _pneuma_ des
stoïciens, le _pneuma agion_ des chrétiens primitifs, la Force sainte,
vivifiante, qui concentre en soi toutes les âmes. C'est le _universum
mundum velut animal quoddam immensum_ d'Origène. Ce sont les chimères
fécondes de Cardanus, de Giordano Bruno, de Paracelse, de Campanella.
C'est l'animisme qui se mêle encore à la science de Newton et qui
pénètre son hypothèse de l'attraction universelle: (ses disciples
directs n'appellent-ils pas cette force: «_amitié_»[70] ou «_Sehnsucht_
des astres»!...)[71].--Bref, c'est à travers tous les développements de
la pensée humaine la croyance que ce monde terrestre est un seul
organisme qui possède une sorte de conscience commune. Nicolaï indique
l'intérêt qu'il y aurait à écrire l'histoire de cette idée, et il
l'esquisse en un chapitre savoureux.[72]
Puis il passe à la démonstration scientifique.--Existe-t-il un lien
matériel, corporel, vivant et persistant, entre tous les hommes de tous
les pays et de tous les temps?[73] Il en trouve la preuve dans les
recherches de Weissmann et la théorie, à présent classique, du plasma
germinatif (_Keimplasma_).[74] Les cellules germinatives continuent, en
chaque être, la vie des parents, dont elles sont, au sens le plus réel,
des morceaux vivants. La mort ne les atteint pas. Elles passent,
immuables, dans nos enfants et dans les enfants de nos enfants. Ainsi,
persiste réellement à travers tout l'arbre héréditaire une partie de la
même substance vivante. Un morceau de cette unité organique vit en
chacun, et par lui nous sommes tous rattachés corporellement à la
communauté universelle. Nicolaï indique en passant des rapports
surprenants entre ces hypothèses scientifiques des trente dernières
années et certaines intuitions mystérieuses des Grecs et des premiers
Chrétiens,--le «_pneuma êôopoïoun_» de l'Ecriture, le «_pneuma_ qui
engendre» (Saint-Jean, VI, 63), l'Esprit générateur, qui se distingue
non seulement de la chair, comme dit Saint-Jean, mais de l'âme, comme il
ressort d'un passage de Saint-Paul (_Corinth._ 15, 43) sur le «_sôma
pneumatikon_», «le corps pneumatique» qu'il oppose au «_sôma
psuchikon_», ou «corps psychique» et intellectuel, et qui, plus
essentiel que celui-ci, pénètre réellement, matériellement, le corps de
tous les hommes.
Ce n'est pas tout: les études des naturalistes contemporains, et
notamment de Janicki, sur la reproduction sexuelle[75], ont expliqué
comment elle sauvegarde l'homogénéité du plasma germinatif dans une
espèce animale, et comment elle renouvelle constamment les apports
mutuels à l'intérieur de l'organisme total d'une race. «Le monde, dit
Janicki, n'est pas brisé en une masse de fragments indépendants, isolés
pour toujours les uns des autres. Par la génération sexuelle,
périodiquement mais inépuisablement, l'image du macrocosme se reflète en
chaque partie, comme un microcosme; le macrocosme se résout en mille
microcosmes. Ainsi, les individus, tout en étant indépendants, forment
entre eux une continuité matérielle. Tels les plants de fraisiers,
reliés par des rejetons, chaque individu se développe pour ainsi dire
par un système invisible de rhizomes (racines souterraines) qui unissent
ensemble les substances germinatives d'innombrables
individualités».--Or, on calcule qu'à la vingt-et-unième génération,
soit en cinq cents ans (à trois enfants par couple), la postérité d'un
homme embrasse un nombre d'hommes égal à l'humanité entière. On peut
donc dire que chacun a un peu de substance vivante de tous les hommes
qui ont vécu il y a cinq cents ans. D'où l'absurdité de vouloir enfermer
un individu, quel qu'il soit, dans une catégorie de nation ou de race
séparée.
Ajoutez que la pensée se propage, elle aussi, à travers les hommes, à la
façon du plasma germinatif.
Toute pensée, une fois exprimée, mène dans la communauté des hommes une
vie indépendante de son créateur, se développe dans les autres et, comme
le plasma germinatif, a une vie éternelle. En sorte qu'il n'y a dans
l'humanité ni vraie naissance, ni vraie mort matérielle et spirituelle:
ce que la sagesse d'Empédocle a su voir et exprimer ainsi:
«Mais je te veux révéler autre chose. Il n'y a pas de naissance chez les
êtres mortels, et il n'y a pas de fin par la mort qui corrompt. Seul, le
mélange existe, et seul, l'échange des choses qui sont mêlées. Naissance
n'est que le nom dont l'appellent les hommes.»
L'humanité est donc, matériellement et spirituellement, un organisme
unique, étroitement lié, dont toutes les parties se développent en
commun.