mesure qu'elle s'étend et que la mêlée se prolonge, la fureur combative
devient une frénésie. La même fourmi qui pouvait se montrer timide au
début tombe dans une crise de folie enragée. Elle ne reconnaît plus
rien. Elle se jette sur ses compagnes, elle tue ses esclaves qui tâchent
de la calmer, elle mord tout ce qu'elle touche, elle mord des morceaux
de bois, elle ne peut plus retrouver son chemin. Il faut que les autres,
généralement les esclaves, se mettent à deux ou trois autour d'elle, lui
prennent les pattes, la caressent avec leurs antennes jusqu'à ce qu'elle
ait retrouvé... dirai-je: «sa raison»? Pourquoi pas? Ne l'avait-elle pas
perdue?
Jusqu'à présent, nous n'avons encore eu affaire qu'à des phénomènes
généraux, obéissant à des lois assez fixes. Mais voici maintenant
apparaître des phénomènes individuels, dont l'initiative va curieusement
se heurter à l'instinct de l'espèce, et--plus curieusement encore--le
faire dévier de sa route ou l'annuler.
Forel met dans un bocal des fourmis d'espèces ennemies: _sanguinea_ et
_pratensis_. Après quelques jours de guerre, suivis d'un armistice
farouche et méfiant, il introduit parmi elles une petite nouvelle-née
_pratensis_, très affamée. Elle court demander à manger à celles de son
espèce. Les _pratenses_ la repoussent. Alors, l'innocente se tourne vers
les ennemies de sa race, les _sanguineae_ et, selon l'usage des fourmis,
elle lèche la bouche à deux d'entre elles. Les deux _sanguineae_ sont si
saisies de ce geste, qui bouleverse leur instinct, qu'elles dégorgent la
miellée à la petite ennemie. Dès lors, tout est dit, et pour toujours.
Une alliance offensive et défensive est conclue entre la petite
_pratensis_ et les _sanguineae_ contre celles de sa race. Et cette
alliance est irrévocable.
Autre exemple: le danger commun. Forel met dans un sac une fourmilière
de _sanguineae_ et une fourmilière de _pratenses_; il les secoue
ensemble, puis les laisse enfermées dans le sac pendant une heure; après
quoi, il ouvre le sac, en le mettant en communication directe avec un
nid artificiel. Aux premiers instants, c'est un égarement général, une
terreur délirante: les fourmis ne se reconnaissent plus entre elles, se
montrent les mandibules, et se fuient en faisant des écarts affolés.
Puis, le calme se rétablit graduellement. Les premières, les
_sanguineae_ déménagent les cocons, _tous_ les cocons des deux espèces.
Quelques _pratenses_ les imitent. Quelques combats encore se livrent de
temps en temps, mais ils sont isolés et vont en s'affaiblissant. Dès le
lendemain, toutes travaillent d'accord. Quatre jours après, l'alliance
est complète; les _pratenses_ dégorgent la nourriture aux _sanguineae_.
Au bout de la semaine, Forel les porte près d'une fourmilière
abandonnée. Elles s'y établissent, s'entr'aident pour le déménagement,
se portent les unes les autres. Seuls, quelques individus isolés des
deux espèces, sans doute de vieux nationalistes irréductibles, gardent
leur haine sacrée, et finissent par se faire tuer. Une quinzaine après,
la fourmilière mixte est florissante, l'intelligence parfaite; le dôme,
qui à l'ordinaire est surtout couvert de _pratenses_, devient rouge de
martiales _sanguineae_, dès qu'un danger menace l'Etat commun.
Continuant l'expérience, Forel, le mois suivant, va chercher une
nouvelle poignée de _pratenses_ dans l'ancienne fourmilière, et la pose
devant la fourmilière mixte. Les nouvelles venues se jettent sur les
_sanguineae_. Mais celles-ci ripostent sans violence; elles se
contentent de rouler par terre les agresseurs et les relâchent ensuite.
Les _pratenses_ n'y comprennent rien. Quant aux autres _pratenses_ de la
fourmilière mixte, elles évitent leurs anciennes soeurs, ne les
combattent pas, mais transportent leurs cocons chez elles. Ce sont les
nouvelles venues qui sont violentes à leur égard. Le lendemain, une
partie d'entre elles ont été admises dans la fourmilière mixte; et la
paix ne tarde pas à s'établir pour toujours. En aucun cas, on ne voit
les _pratenses_ de la fourmilière mixte s'allier à leurs soeurs
nouvellement arrivées contre les _sanguineae_. L'alliance amicale est
plus forte que la fraternité de race; entre les deux espèces ennemies,
la haine est désormais vaincue[90].
* * * * *
De tels exemples suffisent à montrer l'erreur funeste de ceux qui
croient à l'immuabilité quasi-sacrée des instincts, et qui, après y
avoir inscrit l'instinct de guerre, y voient une fatalité imposée, du
bas au haut de la chaîne des êtres. En premier lieu, l'instinct comporte
tous les degrés d'impératif, inflexible ou flexible, absolu ou relatif,
durable ou passager, non seulement d'un genre à l'autre, mais, dans un
même genre, d'une espèce à l'autre[91], et, dans la même espèce, de tel
groupe à tel autre. L'instinct n'est pas un point de départ, mais un
produit, déjà, de l'évolution; et avec celle-ci il est toujours en
marche. L'instinct le plus fixé est simplement le plus ancien. Il faut
donc admettre, d'après les exemples précédents, que l'instinct de la
guerre n'est pas aussi profondément enraciné, aussi primitif qu'on le
dit, puisqu'il peut être combattu, modifié, refréné, chez des espèces de
fourmis cependant guerrières. Et si ces pauvres insectes sont capables
de réagir contre lui, de transformer leur nature, de faire succéder aux
guerres de conquête la coopération pacifique, au stade des Etats ennemis
celui des Etats alliés, bien plus, d'Etats mixtes et unis, l'homme
s'avouera-t-il plus lié par ses pires instincts et moins libre de les
maîtriser? On a dit quelquefois que la guerre nous rabaisse au niveau de
la bête. La guerre nous rabaisse au-dessous, si nous nous montrons moins
capables de nous en dégager que certaines sociétés animales. Il serait
un peu humiliant d'admettre leur supériorité. _Chi lo sa?_... Pour ma
part, je ne suis pas très sûr que l'homme soit, comme on dit, le roi de
la nature: il en est, bien plutôt, le tyran dévastateur. Je crois qu'en
beaucoup de choses il aurait à apprendre de ces sociétés animales, plus
vieilles que la sienne et infiniment variées.
Au reste, il ne s'agit pas ici de prophétiser si l'humanité réussira
jamais (pas plus que le monde des fourmis), à dominer ses aveugles
instincts. Mais ce qui me frappe, en lisant A. Forel, c'est qu'il n'y
aurait à cette victoire (chez les fourmis comme chez les hommes), aucune
impossibilité radicale. Et qu'un progrès ne soit pas impossible,--même
si on ne le réalise pas,--m'est une pensée moins étouffante que de
savoir que, quoi qu'on fasse, on se brise à un mur. C'est la fenêtre
fermée (et bien encrassée), derrière laquelle est l'air lumineux. Elle
ne s'ouvrira peut-être jamais. Mais ce n'est qu'une vitre à briser. Il
suffit d'un geste libre[92].
1er juin 1918.
(_Revue Mensuelle_, Genève, août 1918.)
XXII
Pour l'Internationale de l'Esprit[93]
Le généreux appel de M. Gerhard Gran ne peut rester sans écho. Je l'ai
lu avec une vive sympathie. Il a une vertu bien rare, à notre époque: sa
modestie. En un temps où toutes les nations affichent orgueilleusement
une mission supérieure d'ordre ou de justice, d'organisation ou de
liberté, qui les autorise à imposer aux autres leur personnalité
sacrée--(chacune se croit le peuple élu!)--on soupire de soulagement, à
entendre l'une d'elles, par la voix de M. Gerhard Gran, parler non pas
de ses droits, mais de ses «dettes». Et avec quel noble accent de
franchise et de gratitude!
«_... Nous sommes parmi toutes les nations peut-être celle qui a le
plus grand devoir, puisque c'est nous qui avons le plus de dettes
envers les autres. Ce que nous avons reçu de la science
internationale est incalculable... Nos dettes surgissent de toutes
parts... Notre bilan scientifique vis-à-vis du monde ne vaut pas
grand'chose; sous ce rapport, on peut surtout parler de notre
passif, et notre modestie nous interdit de rappeler notre
actif..._»
Que cette modestie fait donc de bien! Qu'elle est rafraîchissante, en
cette crise mondiale de vanité délirante des nations!--Pourtant, le
peuple d'Ibsen a le droit de tenir la tête haute parmi ses frères
d'Europe; et plus qu'aucun autre écrivain, le grand solitaire norvégien
a marqué de son sceau le théâtre et la pensée moderne. Vers lui se
tournaient les regards de la jeunesse de France; et celui qui écrit ces
lignes lui demanda conseil.
Nous sommes tous,--tous les peuples,--débiteurs les uns des autres.
Mettons donc en commun nos dettes et notre avoir.
S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les
intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux; on ne saurait
le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer
l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine; mais, à bien peu
d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'étendre et pour l'envenimer.
Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de
leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de _leur_
vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des
fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L'histoire ne
l'oubliera point.
M. Gerhard Gran exprime la crainte qu'une coopération personnelle ne
soit impossible avant bien des années, entre intellectuels des pays
belligérants. S'il s'agit de la génération qui a passé la cinquantaine,
de celle qui est à l'arrière et fait la guerre, en paroles, dans les
Académies, les Universités et les salles de rédaction, je crois que M.
Gerhard Gran ne se trompe pas. Il y a peu de chances que ces
intellectuels se rapprochent jamais. Je dirais qu'il n'y en a aucune, si
je ne connaissais l'étonnante faculté d'oubli du cerveau humain, cette
faiblesse pitoyable et salutaire, dont l'esprit n'est pas dupe, et dont
il a besoin pour continuer sa vie. Mais dans le cas présent, l'oubli
sera difficile: les intellectuels ont brûlé leurs vaisseaux. Au début de
la guerre, on pouvait encore espérer qu'une partie de ceux qu'avaient
emportés les aveugles passions des premiers jours, au bout de quelques
mois reconnaîtraient loyalement leur erreur. Ils ne l'ont pas voulu. Ni
de l'un, ni de l'autre côté, aucun n'y a consenti. On peut même observer
qu'à mesure que se déroulent les conséquences désastreuses pour la
civilisation européenne, ceux qui avaient la garde de cette civilisation
et qui sentent peser sur eux une part de la responsabilité, plutôt que
de se reconnaître en faute, font tout pour s'enfoncer dans leur
aveuglement. Comment donc espérer, quand, la guerre finie, la preuve
sera faite des désastres auxquels il a conduit, que l'orgueil
intellectuel se résoudra à dire: «Je me suis trompé»?--Ce serait trop
demander. Cette génération est, je le crains, condamnée à traîner,
jusqu'à sa fin, sa maladie d'esprit et son obstination. De ce côté, peu
d'espoir: attendre qu'elle finisse.
Ceux qui rêvent de renouer les relations entre les peuples doivent
tourner leur espérance vers l'autre génération, celle qui saigne dans
les armées. Puisse-t-elle être conservée! Elle a été terriblement
éclaircie par les coupes que la guerre y a faites. Elle risquerait
d'être anéantie, si la guerre se prolonge et s'étend, comme il est
possible:--tout est possible! L'humanité se trouve, tel Hercule, au
carrefour: _Ercole in bivio_; et l'une des routes au seuil de laquelle
il hésite, conduit (si l'Asie entre en jeu, et si s'accentue encore le
caractère de destruction atroce, dont l'Allemagne a donné l'exemple,
fatalement suivi par les autres) au hara-kiri européen.--Mais à l'heure
qu'il est, nous avons encore le droit d'espérer que la jeunesse d'Europe
qui est aux armées survivra en assez grand nombre pour accomplir sa
mission d'après-guerre: réconcilier les pensées des nations ennemies.
Je connais, dans les deux camps, nombre d'esprits indépendants, qui
veulent réaliser, après la paix conclue, cette communion intellectuelle.
Ils n'en exceptent d'avance que ceux qui, soit de leur camp, soit du
camp ennemi, ont prostitué la pensée à des oeuvres de haine. Quand je
songe à ces jeunes hommes, j'ai la ferme conviction (et en ceci je
diffère de M. Gerhard Gran) que les esprits de tous les pays se
pénétreront mutuellement après la guerre, bien plus qu'auparavant. Les
peuples qui s'ignoraient, ou qui ne se voyaient qu'au travers de
caricatures méprisantes, ont appris depuis quatre ans, dans la boue des
tranchées, sous la griffe de la mort, qu'ils ont la même chair qui
souffre. L'épreuve est égale pour tous; ils fraternisent en elle. Et ce
sentiment n'a pas fini d'évoluer. Car lorsqu'on cherche à prévoir
maintenant quels seront, après la guerre, les changements dans les
rapports entre nations, on ne pense pas assez qu'après la guerre
viendront d'autres bouleversements, qui pourraient bien modifier
l'essence même des nations. L'exemple de la Russie nouvelle, quel qu'en
soit le résultat immédiat, ne sera pas perdu pour les autres peuples.
Une unité profonde se crée dans l'âme des peuples: ce sont comme des
racines gigantesques qui s'étendent sous terre, sans souci des
frontières.--Quant aux intellectuels, qui, séparés du peuple, ne sont
pas directement touchés par ce courant social, ils le subissent
pourtant, par intuition d'intelligence et de sympathie. Malgré les
efforts qui ont été faits, depuis quatre ans, pour briser tout contact
entre les écrivains des deux camps, je sais que, dans les deux camps,
dès le lendemain de la paix, se fonderont des revues et des publications
internationales. J'ai eu connaissance de tels de ces projets, dont les
initiateurs (et les plus pénétrés de l'esprit européen), sont de jeunes
écrivains, soldats du front. De ma génération, nous sommes quelques-uns
qui donneront à leurs cadets leur concours absolu. Nous estimons servir
ainsi non seulement la cause de l'humanité, mais celle de notre propre
pays, plus efficacement que les mauvais conseillers qui prêchent
l'isolement armé. Tout pays qui s'enferme aujourd'hui est condamné à
mourir. Le temps est passé où les jeunes forces tumultueuses des peuples
européens avaient besoin, pour se clarifier, de s'entourer de
cloisons.--Qu'on me permette de rappeler quelques paroles de
Jean-Christophe vieillissant:
_Je ne crains pas le nationalisme de l'heure présente. Il s'écoule
avec l'heure; il passe, il est passé. Il est un degré de l'échelle.
Monte au faîte!... Chaque peuple d'Europe sentait (avant la guerre)
l'impérieux besoin de rassembler ses forces et d'en dresser le
bilan. Car tous, depuis un siècle, ont été transformés par leur
pénétration mutuelle et par l'immense apport de toutes les
intelligences de l'univers, bâtissant la morale, la science, la foi
nouvelles. Il fallait que chacun fît son examen de conscience et
sût exactement qui il est et quel est son bien, avant d'entrer,
avec les autres, dans un nouveau siècle. Un nouvel âge vient.
L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles
lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. Chacun fait
ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa maison
nette, avant de s'unir aux autres devant le Dieu commun, et de
conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance._
La guerre aura été (contre notre volonté même) l'enclume où se forge
sous le marteau l'unité de l'âme européenne.
Je souhaite que cette communion intellectuelle ne reste pas limitée à la
péninsule européenne, mais s'étende à l'Asie, aux deux Amériques et aux
grands îlots de civilisation, disséminés sur le reste du globe. Il est
ridicule que les nations de l'Occident européen s'évertuent à trouver
entre elles des différences profondes, à l'heure même où elles n'ont
jamais été plus semblables les unes aux autres par leurs qualités et
leurs défauts,--où leur pensée et leur littérature offrent le moins de
caractères distinctifs,--où partout se fait sentir une égalisation
monotone des intelligences,--partout, des personnalités peu tranchées,
élimées, fatiguées. J'oserai dire que toutes, mises ensemble, ne
suffiraient pas encore à nous donner l'espoir du renouveau d'esprit,
auquel la terre a droit, après ce formidable ébranlement. Il faut aller
jusqu'en Russie--ces grandes portes ouvertes sur le monde de
l'Est,--pour recevoir sur sa face les souffles nouveaux qui
viennent,--(dans tous les ordres de la pensée).
Elargissons l'humanisme, cher à nos pères, mais dont le sens a été
rétréci à celui de manuels gréco-latins. De tous temps, les Etats, les
Universités, les Académies, tous les pouvoirs conservateurs de l'esprit,
ont tâché d'en faire une digue contre les assauts de l'âme nouvelle, en
philosophie, en morale, en esthétique.--La digue est ébranlée. Les
cadres d'une civilisation privilégiée sont désormais brisés. Nous devons
prendre aujourd'hui l'humanisme dans sa pleine acception, qui embrasse
toutes les forces spirituelles du monde entier:--_Panhumanisme_.
* * * * *
Que cet idéal, qui s'annonce çà et là, dans quelques esprits
d'avant-garde, ou dans la fondation, en pleine guerre, de centres
d'études pour la culture mondiale, comme l'_Institut für
Kultur-Forschung_, de Vienne,[94] soit hardiment arboré comme drapeau
par l'Académie internationale, dont je souhaite, avec M. Gerhard Gran,
que la Norvège prenne l'initiative!
Je note que M. Gerhard Gran semble, après M. le prof. Fredrik Stang,
restreindre ses ambitions à la fondation d'un institut de recherches
scientifiques: car la science lui paraît plus internationale, par
essence, que les lettres et les arts.
_En art, en littérature,_ écrit-il, _on peut à la rigueur discuter
des avantages et des inconvénients créés par l'isolement d'une
nation ou par l'antagonisme de groupes humains. Dans la science,
une discussion pareille est un non-sens. Le royaume de la science
est le monde entier... L'atmosphère scientifique indispensable n'a
rien à voir avec les conjonctures nationales._
Je crois que cette distinction n'est pas aussi fondée qu'elle semble
généralement. Aucune province de l'esprit n'a été plus tristement mêlée
à la guerre que la science. Si les lettres et les arts se sont faits
trop souvent les excitateurs du crime, la science lui a fourni ses
armes, elle s'est ingéniée à les rendre plus affreuses, à reculer les
limites de la souffrance et de la cruauté. J'ajoute que, même en temps
de paix, j'ai toujours été frappé de l'acuité du sentiment national
entre savants, chaque nation accusant les autres de lui dérober ses
meilleures inventions et d'en oublier volontairement la source. En
fait, la science participe donc aux passions funestes qui rongent les
lettres et les arts.
Et d'autre part, si la science a besoin de la collaboration de toutes
les nations, les arts et les lettres n'ont pas moins d'avantages à
sortir aujourd'hui du «splendide isolement». Sans parler des
modifications techniques qui ont amené, en peinture, en musique, au
cours du dernier siècle et de celui qui a si mal commencé, de brusques
et prodigieux enrichissements de la vision et de l'audition
esthétique,--l'influence d'un philosophe, d'un penseur, d'un écrivain,
peut avoir sa répercussion dans toute la littérature d'un temps, et
aiguiller l'esprit sur une voie nouvelle de recherches psychologiques,
morales, esthétiques et sociales. Qui veut s'isoler, qu'il s'isole! Mais
la république de l'esprit tend, de jour en jour, à s'élargir; et les
plus grands hommes sont ceux qui savent embrasser et fondre en une
puissante personnalité les richesses dispersées ou latentes de l'Ame
humaine.
Donc, ne limitons pas l'idée d'internationalisme à la science, et
gardons au projet son ampleur,--sous la forme d'un Institut des Arts,
des Lettres et des Sciences humaines.
* * * * *
Je ne pense pas d'ailleurs que cette fondation puisse rester isolée.
L'internationalisme de la culture ne peut plus aujourd'hui demeurer un
luxe pour quelques privilégiés. La valeur pratique d'un Institut des
Nations serait faible, si les maîtres n'étaient pas reliés aux disciples
par le même courant, si le même esprit ne pénétrait pas à tous les
étages de l'enseignement.
C'est pourquoi je salue, comme une initiative féconde et un heureux
symptôme, la fondation récente, à Zurich, d'une _Association
internationale des étudiants_ (_Internationaler Studentenbund_), par la
jeunesse universitaire.--«_Douloureusement atteinte par la grande
épreuve de la guerre, cette jeunesse a pris conscience des
responsabilités sociales toutes particulières que lui confère le
privilège des études, et désire remédier aux causes profondes du
mal_»--(je cite les nobles termes de son programme).--Elle cherche à
unir «_tous ceux de tous pays qui tiennent de près à la vie
universitaire, en une commune croyance aux bienfaits du libre
développement de l'esprit; elles les groupe pour lutter contre l'emprise
croissante de la mécanisation et des procédés militaires dans toutes les
manifestations de la vie_». Elle veut réaliser «_l'idéal d'Universités
qui restent des centres de culture supérieure, au service de la seule
vérité, de purs foyers de recherches scientifiques, absolument
indépendants d'opinion à l'égard de l'Etat, ignorant les buts
particuliers et les intérêts de classe_».
Cette revendication de la liberté de recherche scientifique et de
l'indépendance de la pensée, cette organisation de la jeunesse
intellectuelle pour défendre ce droit essentiel et, jusqu'à nos jours,
constamment violé, me semblent d'une nécessité primordiale. Si vous
voulez que la coopération entre maîtres des différents pays ne reste pas
purement spéculative, il ne suffit pas que les maîtres associent leurs
efforts, il faut que leurs pensées puissent librement se répandre et
fructifier dans la jeunesse intellectuelle de toutes les nations. Plus
de barrières élevées par les Etats entre les deux classes, entre les
deux âges de ceux qui cherchent la vérité: maîtres et étudiants!
* * * * *
Je rêve encore davantage. Je voudrais que les semences de la culture
universelle fussent répandues, dès la première éducation, parmi
l'enfance des gymnases et des écoles. J'exprimerais notamment le voeu
qu'on établît, dans les écoles primaires de tous les pays d'Europe,
l'enseignement obligatoire d'une langue internationale. Il en est d'à
peu près parfaites (Espéranto, Ido), qu'avec un minimum d'efforts, tous
les enfants du monde civilisé pourraient, devraient savoir. Cette langue
ne leur serait pas seulement d'une aide pratique sans égale, pour la
vie; elle leur serait une introduction à la connaissance des langues
nationales, et de la leur propre: car elle leur ferait sentir, mieux que
tous les enseignements, les éléments communs des langues européennes et
l'unité de leur pensée.
Je réclamerais de plus, dans l'enseignement primaire et secondaire, une
esquisse de l'histoire de la pensée, de la littérature, de l'art
universels. J'estime inadmissible que les programmes de l'enseignement
s'enferment dans les limites d'une nation,--elle-même restreinte à une
période de deux ou trois siècles. Malgré ce qu'on a fait pour le
moderniser, l'esprit de l'enseignement reste essentiellement archaïque.
Il prolonge parmi nous l'atmosphère morale d'époques qui ne sont
plus.--Je ne voudrais pas que ma critique fût mal interprétée. Toute mon
éducation a été classique. J'ai suivi tous les degrés de l'instruction
universitaire. J'étais encore du temps où fleurissaient le discours
latin et le vers latin. J'ai le culte de l'art et de la pensée antiques.
Bien loin d'y porter atteinte, je voudrais que ces trésors fussent,
comme notre Louvre, rendus accessibles à la grande masse des hommes.
Mais je dois observer qu'il faut rester libre vis-à-vis de ce qu'on
admire, et qu'on ne l'est pas resté vis-à-vis de la pensée
classique,--que la forme d'esprit gréco-latine, qui nous demeure collée
au corps, ne répond plus du tout aux problèmes modernes,--qu'elle impose
aux hommes qui l'ont subie, dès l'enfance, des préjugés accablants, dont
ils ne se dégagent, pour la plupart, jamais, et qui pèsent cruellement
sur la société d'aujourd'hui. J'ai l'impression qu'une des erreurs
morales dont souffre le plus l'Europe d'à présent, l'Europe qui
s'entre-déchire, c'est d'avoir conservé l'idole héroïque et oratoire de
la patrie gréco-latine, qui ne correspond pas plus au sentiment naturel
de la Patrie d'aujourd'hui, que ne correspondent aux vrais besoins
religieux de notre temps les divinités d'Homère.