Cette épidémie prend parfois[89] un caractère nettement pathologique. A

mesure qu'elle s'étend et que la mêlée se prolonge, la fureur combative

devient une frénésie. La même fourmi qui pouvait se montrer timide au

début tombe dans une crise de folie enragée. Elle ne reconnaît plus

rien. Elle se jette sur ses compagnes, elle tue ses esclaves qui tâchent

de la calmer, elle mord tout ce qu'elle touche, elle mord des morceaux

de bois, elle ne peut plus retrouver son chemin. Il faut que les autres,

généralement les esclaves, se mettent à deux ou trois autour d'elle, lui

prennent les pattes, la caressent avec leurs antennes jusqu'à ce qu'elle

ait retrouvé... dirai-je: «sa raison»? Pourquoi pas? Ne l'avait-elle pas

perdue?

Jusqu'à présent, nous n'avons encore eu affaire qu'à des phénomènes

généraux, obéissant à des lois assez fixes. Mais voici maintenant

apparaître des phénomènes individuels, dont l'initiative va curieusement

se heurter à l'instinct de l'espèce, et--plus curieusement encore--le

faire dévier de sa route ou l'annuler.

Forel met dans un bocal des fourmis d'espèces ennemies: _sanguinea_ et

_pratensis_. Après quelques jours de guerre, suivis d'un armistice

farouche et méfiant, il introduit parmi elles une petite nouvelle-née

_pratensis_, très affamée. Elle court demander à manger à celles de son

espèce. Les _pratenses_ la repoussent. Alors, l'innocente se tourne vers

les ennemies de sa race, les _sanguineae_ et, selon l'usage des fourmis,

elle lèche la bouche à deux d'entre elles. Les deux _sanguineae_ sont si

saisies de ce geste, qui bouleverse leur instinct, qu'elles dégorgent la

miellée à la petite ennemie. Dès lors, tout est dit, et pour toujours.

Une alliance offensive et défensive est conclue entre la petite

_pratensis_ et les _sanguineae_ contre celles de sa race. Et cette

alliance est irrévocable.

Autre exemple: le danger commun. Forel met dans un sac une fourmilière

de _sanguineae_ et une fourmilière de _pratenses_; il les secoue

ensemble, puis les laisse enfermées dans le sac pendant une heure; après

quoi, il ouvre le sac, en le mettant en communication directe avec un

nid artificiel. Aux premiers instants, c'est un égarement général, une

terreur délirante: les fourmis ne se reconnaissent plus entre elles, se

montrent les mandibules, et se fuient en faisant des écarts affolés.

Puis, le calme se rétablit graduellement. Les premières, les

_sanguineae_ déménagent les cocons, _tous_ les cocons des deux espèces.

Quelques _pratenses_ les imitent. Quelques combats encore se livrent de

temps en temps, mais ils sont isolés et vont en s'affaiblissant. Dès le

lendemain, toutes travaillent d'accord. Quatre jours après, l'alliance

est complète; les _pratenses_ dégorgent la nourriture aux _sanguineae_.

Au bout de la semaine, Forel les porte près d'une fourmilière

abandonnée. Elles s'y établissent, s'entr'aident pour le déménagement,

se portent les unes les autres. Seuls, quelques individus isolés des

deux espèces, sans doute de vieux nationalistes irréductibles, gardent

leur haine sacrée, et finissent par se faire tuer. Une quinzaine après,

la fourmilière mixte est florissante, l'intelligence parfaite; le dôme,

qui à l'ordinaire est surtout couvert de _pratenses_, devient rouge de

martiales _sanguineae_, dès qu'un danger menace l'Etat commun.

Continuant l'expérience, Forel, le mois suivant, va chercher une

nouvelle poignée de _pratenses_ dans l'ancienne fourmilière, et la pose

devant la fourmilière mixte. Les nouvelles venues se jettent sur les

_sanguineae_. Mais celles-ci ripostent sans violence; elles se

contentent de rouler par terre les agresseurs et les relâchent ensuite.

Les _pratenses_ n'y comprennent rien. Quant aux autres _pratenses_ de la

fourmilière mixte, elles évitent leurs anciennes soeurs, ne les

combattent pas, mais transportent leurs cocons chez elles. Ce sont les

nouvelles venues qui sont violentes à leur égard. Le lendemain, une

partie d'entre elles ont été admises dans la fourmilière mixte; et la

paix ne tarde pas à s'établir pour toujours. En aucun cas, on ne voit

les _pratenses_ de la fourmilière mixte s'allier à leurs soeurs

nouvellement arrivées contre les _sanguineae_. L'alliance amicale est

plus forte que la fraternité de race; entre les deux espèces ennemies,

la haine est désormais vaincue[90].

* * * * *

De tels exemples suffisent à montrer l'erreur funeste de ceux qui

croient à l'immuabilité quasi-sacrée des instincts, et qui, après y

avoir inscrit l'instinct de guerre, y voient une fatalité imposée, du

bas au haut de la chaîne des êtres. En premier lieu, l'instinct comporte

tous les degrés d'impératif, inflexible ou flexible, absolu ou relatif,

durable ou passager, non seulement d'un genre à l'autre, mais, dans un

même genre, d'une espèce à l'autre[91], et, dans la même espèce, de tel

groupe à tel autre. L'instinct n'est pas un point de départ, mais un

produit, déjà, de l'évolution; et avec celle-ci il est toujours en

marche. L'instinct le plus fixé est simplement le plus ancien. Il faut

donc admettre, d'après les exemples précédents, que l'instinct de la

guerre n'est pas aussi profondément enraciné, aussi primitif qu'on le

dit, puisqu'il peut être combattu, modifié, refréné, chez des espèces de

fourmis cependant guerrières. Et si ces pauvres insectes sont capables

de réagir contre lui, de transformer leur nature, de faire succéder aux

guerres de conquête la coopération pacifique, au stade des Etats ennemis

celui des Etats alliés, bien plus, d'Etats mixtes et unis, l'homme

s'avouera-t-il plus lié par ses pires instincts et moins libre de les

maîtriser? On a dit quelquefois que la guerre nous rabaisse au niveau de

la bête. La guerre nous rabaisse au-dessous, si nous nous montrons moins

capables de nous en dégager que certaines sociétés animales. Il serait

un peu humiliant d'admettre leur supériorité. _Chi lo sa?_... Pour ma

part, je ne suis pas très sûr que l'homme soit, comme on dit, le roi de

la nature: il en est, bien plutôt, le tyran dévastateur. Je crois qu'en

beaucoup de choses il aurait à apprendre de ces sociétés animales, plus

vieilles que la sienne et infiniment variées.

Au reste, il ne s'agit pas ici de prophétiser si l'humanité réussira

jamais (pas plus que le monde des fourmis), à dominer ses aveugles

instincts. Mais ce qui me frappe, en lisant A. Forel, c'est qu'il n'y

aurait à cette victoire (chez les fourmis comme chez les hommes), aucune

impossibilité radicale. Et qu'un progrès ne soit pas impossible,--même

si on ne le réalise pas,--m'est une pensée moins étouffante que de

savoir que, quoi qu'on fasse, on se brise à un mur. C'est la fenêtre

fermée (et bien encrassée), derrière laquelle est l'air lumineux. Elle

ne s'ouvrira peut-être jamais. Mais ce n'est qu'une vitre à briser. Il

suffit d'un geste libre[92].

1er juin 1918.

(_Revue Mensuelle_, Genève, août 1918.)

XXII

Pour l'Internationale de l'Esprit[93]

Le généreux appel de M. Gerhard Gran ne peut rester sans écho. Je l'ai

lu avec une vive sympathie. Il a une vertu bien rare, à notre époque: sa

modestie. En un temps où toutes les nations affichent orgueilleusement

une mission supérieure d'ordre ou de justice, d'organisation ou de

liberté, qui les autorise à imposer aux autres leur personnalité

sacrée--(chacune se croit le peuple élu!)--on soupire de soulagement, à

entendre l'une d'elles, par la voix de M. Gerhard Gran, parler non pas

de ses droits, mais de ses «dettes». Et avec quel noble accent de

franchise et de gratitude!

«_... Nous sommes parmi toutes les nations peut-être celle qui a le

plus grand devoir, puisque c'est nous qui avons le plus de dettes

envers les autres. Ce que nous avons reçu de la science

internationale est incalculable... Nos dettes surgissent de toutes

parts... Notre bilan scientifique vis-à-vis du monde ne vaut pas

grand'chose; sous ce rapport, on peut surtout parler de notre

passif, et notre modestie nous interdit de rappeler notre

actif..._»

Que cette modestie fait donc de bien! Qu'elle est rafraîchissante, en

cette crise mondiale de vanité délirante des nations!--Pourtant, le

peuple d'Ibsen a le droit de tenir la tête haute parmi ses frères

d'Europe; et plus qu'aucun autre écrivain, le grand solitaire norvégien

a marqué de son sceau le théâtre et la pensée moderne. Vers lui se

tournaient les regards de la jeunesse de France; et celui qui écrit ces

lignes lui demanda conseil.

Nous sommes tous,--tous les peuples,--débiteurs les uns des autres.

Mettons donc en commun nos dettes et notre avoir.

S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les

intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux; on ne saurait

le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer

l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine; mais, à bien peu

d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'étendre et pour l'envenimer.

Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de

leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de _leur_

vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des

fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L'histoire ne

l'oubliera point.

M. Gerhard Gran exprime la crainte qu'une coopération personnelle ne

soit impossible avant bien des années, entre intellectuels des pays

belligérants. S'il s'agit de la génération qui a passé la cinquantaine,

de celle qui est à l'arrière et fait la guerre, en paroles, dans les

Académies, les Universités et les salles de rédaction, je crois que M.

Gerhard Gran ne se trompe pas. Il y a peu de chances que ces

intellectuels se rapprochent jamais. Je dirais qu'il n'y en a aucune, si

je ne connaissais l'étonnante faculté d'oubli du cerveau humain, cette

faiblesse pitoyable et salutaire, dont l'esprit n'est pas dupe, et dont

il a besoin pour continuer sa vie. Mais dans le cas présent, l'oubli

sera difficile: les intellectuels ont brûlé leurs vaisseaux. Au début de

la guerre, on pouvait encore espérer qu'une partie de ceux qu'avaient

emportés les aveugles passions des premiers jours, au bout de quelques

mois reconnaîtraient loyalement leur erreur. Ils ne l'ont pas voulu. Ni

de l'un, ni de l'autre côté, aucun n'y a consenti. On peut même observer

qu'à mesure que se déroulent les conséquences désastreuses pour la

civilisation européenne, ceux qui avaient la garde de cette civilisation

et qui sentent peser sur eux une part de la responsabilité, plutôt que

de se reconnaître en faute, font tout pour s'enfoncer dans leur

aveuglement. Comment donc espérer, quand, la guerre finie, la preuve

sera faite des désastres auxquels il a conduit, que l'orgueil

intellectuel se résoudra à dire: «Je me suis trompé»?--Ce serait trop

demander. Cette génération est, je le crains, condamnée à traîner,

jusqu'à sa fin, sa maladie d'esprit et son obstination. De ce côté, peu

d'espoir: attendre qu'elle finisse.

Ceux qui rêvent de renouer les relations entre les peuples doivent

tourner leur espérance vers l'autre génération, celle qui saigne dans

les armées. Puisse-t-elle être conservée! Elle a été terriblement

éclaircie par les coupes que la guerre y a faites. Elle risquerait

d'être anéantie, si la guerre se prolonge et s'étend, comme il est

possible:--tout est possible! L'humanité se trouve, tel Hercule, au

carrefour: _Ercole in bivio_; et l'une des routes au seuil de laquelle

il hésite, conduit (si l'Asie entre en jeu, et si s'accentue encore le

caractère de destruction atroce, dont l'Allemagne a donné l'exemple,

fatalement suivi par les autres) au hara-kiri européen.--Mais à l'heure

qu'il est, nous avons encore le droit d'espérer que la jeunesse d'Europe

qui est aux armées survivra en assez grand nombre pour accomplir sa

mission d'après-guerre: réconcilier les pensées des nations ennemies.

Je connais, dans les deux camps, nombre d'esprits indépendants, qui

veulent réaliser, après la paix conclue, cette communion intellectuelle.

Ils n'en exceptent d'avance que ceux qui, soit de leur camp, soit du

camp ennemi, ont prostitué la pensée à des oeuvres de haine. Quand je

songe à ces jeunes hommes, j'ai la ferme conviction (et en ceci je

diffère de M. Gerhard Gran) que les esprits de tous les pays se

pénétreront mutuellement après la guerre, bien plus qu'auparavant. Les

peuples qui s'ignoraient, ou qui ne se voyaient qu'au travers de

caricatures méprisantes, ont appris depuis quatre ans, dans la boue des

tranchées, sous la griffe de la mort, qu'ils ont la même chair qui

souffre. L'épreuve est égale pour tous; ils fraternisent en elle. Et ce

sentiment n'a pas fini d'évoluer. Car lorsqu'on cherche à prévoir

maintenant quels seront, après la guerre, les changements dans les

rapports entre nations, on ne pense pas assez qu'après la guerre

viendront d'autres bouleversements, qui pourraient bien modifier

l'essence même des nations. L'exemple de la Russie nouvelle, quel qu'en

soit le résultat immédiat, ne sera pas perdu pour les autres peuples.

Une unité profonde se crée dans l'âme des peuples: ce sont comme des

racines gigantesques qui s'étendent sous terre, sans souci des

frontières.--Quant aux intellectuels, qui, séparés du peuple, ne sont

pas directement touchés par ce courant social, ils le subissent

pourtant, par intuition d'intelligence et de sympathie. Malgré les

efforts qui ont été faits, depuis quatre ans, pour briser tout contact

entre les écrivains des deux camps, je sais que, dans les deux camps,

dès le lendemain de la paix, se fonderont des revues et des publications

internationales. J'ai eu connaissance de tels de ces projets, dont les

initiateurs (et les plus pénétrés de l'esprit européen), sont de jeunes

écrivains, soldats du front. De ma génération, nous sommes quelques-uns

qui donneront à leurs cadets leur concours absolu. Nous estimons servir

ainsi non seulement la cause de l'humanité, mais celle de notre propre

pays, plus efficacement que les mauvais conseillers qui prêchent

l'isolement armé. Tout pays qui s'enferme aujourd'hui est condamné à

mourir. Le temps est passé où les jeunes forces tumultueuses des peuples

européens avaient besoin, pour se clarifier, de s'entourer de

cloisons.--Qu'on me permette de rappeler quelques paroles de

Jean-Christophe vieillissant:

_Je ne crains pas le nationalisme de l'heure présente. Il s'écoule

avec l'heure; il passe, il est passé. Il est un degré de l'échelle.

Monte au faîte!... Chaque peuple d'Europe sentait (avant la guerre)

l'impérieux besoin de rassembler ses forces et d'en dresser le

bilan. Car tous, depuis un siècle, ont été transformés par leur

pénétration mutuelle et par l'immense apport de toutes les

intelligences de l'univers, bâtissant la morale, la science, la foi

nouvelles. Il fallait que chacun fît son examen de conscience et

sût exactement qui il est et quel est son bien, avant d'entrer,

avec les autres, dans un nouveau siècle. Un nouvel âge vient.

L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles

lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. Chacun fait

ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa maison

nette, avant de s'unir aux autres devant le Dieu commun, et de

conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance._

La guerre aura été (contre notre volonté même) l'enclume où se forge

sous le marteau l'unité de l'âme européenne.

Je souhaite que cette communion intellectuelle ne reste pas limitée à la

péninsule européenne, mais s'étende à l'Asie, aux deux Amériques et aux

grands îlots de civilisation, disséminés sur le reste du globe. Il est

ridicule que les nations de l'Occident européen s'évertuent à trouver

entre elles des différences profondes, à l'heure même où elles n'ont

jamais été plus semblables les unes aux autres par leurs qualités et

leurs défauts,--où leur pensée et leur littérature offrent le moins de

caractères distinctifs,--où partout se fait sentir une égalisation

monotone des intelligences,--partout, des personnalités peu tranchées,

élimées, fatiguées. J'oserai dire que toutes, mises ensemble, ne

suffiraient pas encore à nous donner l'espoir du renouveau d'esprit,

auquel la terre a droit, après ce formidable ébranlement. Il faut aller

jusqu'en Russie--ces grandes portes ouvertes sur le monde de

l'Est,--pour recevoir sur sa face les souffles nouveaux qui

viennent,--(dans tous les ordres de la pensée).

Elargissons l'humanisme, cher à nos pères, mais dont le sens a été

rétréci à celui de manuels gréco-latins. De tous temps, les Etats, les

Universités, les Académies, tous les pouvoirs conservateurs de l'esprit,

ont tâché d'en faire une digue contre les assauts de l'âme nouvelle, en

philosophie, en morale, en esthétique.--La digue est ébranlée. Les

cadres d'une civilisation privilégiée sont désormais brisés. Nous devons

prendre aujourd'hui l'humanisme dans sa pleine acception, qui embrasse

toutes les forces spirituelles du monde entier:--_Panhumanisme_.

* * * * *

Que cet idéal, qui s'annonce çà et là, dans quelques esprits

d'avant-garde, ou dans la fondation, en pleine guerre, de centres

d'études pour la culture mondiale, comme l'_Institut für

Kultur-Forschung_, de Vienne,[94] soit hardiment arboré comme drapeau

par l'Académie internationale, dont je souhaite, avec M. Gerhard Gran,

que la Norvège prenne l'initiative!

Je note que M. Gerhard Gran semble, après M. le prof. Fredrik Stang,

restreindre ses ambitions à la fondation d'un institut de recherches

scientifiques: car la science lui paraît plus internationale, par

essence, que les lettres et les arts.

_En art, en littérature,_ écrit-il, _on peut à la rigueur discuter

des avantages et des inconvénients créés par l'isolement d'une

nation ou par l'antagonisme de groupes humains. Dans la science,

une discussion pareille est un non-sens. Le royaume de la science

est le monde entier... L'atmosphère scientifique indispensable n'a

rien à voir avec les conjonctures nationales._

Je crois que cette distinction n'est pas aussi fondée qu'elle semble

généralement. Aucune province de l'esprit n'a été plus tristement mêlée

à la guerre que la science. Si les lettres et les arts se sont faits

trop souvent les excitateurs du crime, la science lui a fourni ses

armes, elle s'est ingéniée à les rendre plus affreuses, à reculer les

limites de la souffrance et de la cruauté. J'ajoute que, même en temps

de paix, j'ai toujours été frappé de l'acuité du sentiment national

entre savants, chaque nation accusant les autres de lui dérober ses

meilleures inventions et d'en oublier volontairement la source. En

fait, la science participe donc aux passions funestes qui rongent les

lettres et les arts.

Et d'autre part, si la science a besoin de la collaboration de toutes

les nations, les arts et les lettres n'ont pas moins d'avantages à

sortir aujourd'hui du «splendide isolement». Sans parler des

modifications techniques qui ont amené, en peinture, en musique, au

cours du dernier siècle et de celui qui a si mal commencé, de brusques

et prodigieux enrichissements de la vision et de l'audition

esthétique,--l'influence d'un philosophe, d'un penseur, d'un écrivain,

peut avoir sa répercussion dans toute la littérature d'un temps, et

aiguiller l'esprit sur une voie nouvelle de recherches psychologiques,

morales, esthétiques et sociales. Qui veut s'isoler, qu'il s'isole! Mais

la république de l'esprit tend, de jour en jour, à s'élargir; et les

plus grands hommes sont ceux qui savent embrasser et fondre en une

puissante personnalité les richesses dispersées ou latentes de l'Ame

humaine.

Donc, ne limitons pas l'idée d'internationalisme à la science, et

gardons au projet son ampleur,--sous la forme d'un Institut des Arts,

des Lettres et des Sciences humaines.

* * * * *

Je ne pense pas d'ailleurs que cette fondation puisse rester isolée.

L'internationalisme de la culture ne peut plus aujourd'hui demeurer un

luxe pour quelques privilégiés. La valeur pratique d'un Institut des

Nations serait faible, si les maîtres n'étaient pas reliés aux disciples

par le même courant, si le même esprit ne pénétrait pas à tous les

étages de l'enseignement.

C'est pourquoi je salue, comme une initiative féconde et un heureux

symptôme, la fondation récente, à Zurich, d'une _Association

internationale des étudiants_ (_Internationaler Studentenbund_), par la

jeunesse universitaire.--«_Douloureusement atteinte par la grande

épreuve de la guerre, cette jeunesse a pris conscience des

responsabilités sociales toutes particulières que lui confère le

privilège des études, et désire remédier aux causes profondes du

mal_»--(je cite les nobles termes de son programme).--Elle cherche à

unir «_tous ceux de tous pays qui tiennent de près à la vie

universitaire, en une commune croyance aux bienfaits du libre

développement de l'esprit; elles les groupe pour lutter contre l'emprise

croissante de la mécanisation et des procédés militaires dans toutes les

manifestations de la vie_». Elle veut réaliser «_l'idéal d'Universités

qui restent des centres de culture supérieure, au service de la seule

vérité, de purs foyers de recherches scientifiques, absolument

indépendants d'opinion à l'égard de l'Etat, ignorant les buts

particuliers et les intérêts de classe_».

Cette revendication de la liberté de recherche scientifique et de

l'indépendance de la pensée, cette organisation de la jeunesse

intellectuelle pour défendre ce droit essentiel et, jusqu'à nos jours,

constamment violé, me semblent d'une nécessité primordiale. Si vous

voulez que la coopération entre maîtres des différents pays ne reste pas

purement spéculative, il ne suffit pas que les maîtres associent leurs

efforts, il faut que leurs pensées puissent librement se répandre et

fructifier dans la jeunesse intellectuelle de toutes les nations. Plus

de barrières élevées par les Etats entre les deux classes, entre les

deux âges de ceux qui cherchent la vérité: maîtres et étudiants!

* * * * *

Je rêve encore davantage. Je voudrais que les semences de la culture

universelle fussent répandues, dès la première éducation, parmi

l'enfance des gymnases et des écoles. J'exprimerais notamment le voeu

qu'on établît, dans les écoles primaires de tous les pays d'Europe,

l'enseignement obligatoire d'une langue internationale. Il en est d'à

peu près parfaites (Espéranto, Ido), qu'avec un minimum d'efforts, tous

les enfants du monde civilisé pourraient, devraient savoir. Cette langue

ne leur serait pas seulement d'une aide pratique sans égale, pour la

vie; elle leur serait une introduction à la connaissance des langues

nationales, et de la leur propre: car elle leur ferait sentir, mieux que

tous les enseignements, les éléments communs des langues européennes et

l'unité de leur pensée.

Je réclamerais de plus, dans l'enseignement primaire et secondaire, une

esquisse de l'histoire de la pensée, de la littérature, de l'art

universels. J'estime inadmissible que les programmes de l'enseignement

s'enferment dans les limites d'une nation,--elle-même restreinte à une

période de deux ou trois siècles. Malgré ce qu'on a fait pour le

moderniser, l'esprit de l'enseignement reste essentiellement archaïque.

Il prolonge parmi nous l'atmosphère morale d'époques qui ne sont

plus.--Je ne voudrais pas que ma critique fût mal interprétée. Toute mon

éducation a été classique. J'ai suivi tous les degrés de l'instruction

universitaire. J'étais encore du temps où fleurissaient le discours

latin et le vers latin. J'ai le culte de l'art et de la pensée antiques.

Bien loin d'y porter atteinte, je voudrais que ces trésors fussent,

comme notre Louvre, rendus accessibles à la grande masse des hommes.

Mais je dois observer qu'il faut rester libre vis-à-vis de ce qu'on

admire, et qu'on ne l'est pas resté vis-à-vis de la pensée

classique,--que la forme d'esprit gréco-latine, qui nous demeure collée

au corps, ne répond plus du tout aux problèmes modernes,--qu'elle impose

aux hommes qui l'ont subie, dès l'enfance, des préjugés accablants, dont

ils ne se dégagent, pour la plupart, jamais, et qui pèsent cruellement

sur la société d'aujourd'hui. J'ai l'impression qu'une des erreurs

morales dont souffre le plus l'Europe d'à présent, l'Europe qui

s'entre-déchire, c'est d'avoir conservé l'idole héroïque et oratoire de

la patrie gréco-latine, qui ne correspond pas plus au sentiment naturel

de la Patrie d'aujourd'hui, que ne correspondent aux vrais besoins

religieux de notre temps les divinités d'Homère.

Les Précurseurs · 第 12 / 15 段