J'ai cru bon de traduire de larges extraits de cette nouvelle, pour

donner une idée du style saccadé, frémissant, frénétique, qui tient du

drame plus que du roman, et où passe une sauvagerie de passion

shakespearienne. Je crois utile que cette page amère, injuste--et si

profonde!--soit largement répandue, afin que ces pauvres femmes qui se

guindent, par amour bien souvent, aux sentiments surhumains, puissent

entendre, à travers la confession d'un fou, les secrètes pensées

qu'aucun homme n'ose leur livrer, l'appel muet, presque honteux, à leur

toute faible, toute simple et maternelle humanité.

* * * * *

Je passerai plus rapidement sur les autres nouvelles.

La seconde, _Feuertaufe_ (_Baptême du Feu_),--très longue, un peu trop

peut-être, mais riche de douleur et de pitié,--se passe presque tout

entière dans l'âme d'un capitaine quadragénaire, Marschner, qui conduit

sa compagnie sous le feu de l'ennemi, à la tranchée la plus exposée. Il

n'est pas un officier de métier. Il est ingénieur civil, après avoir été

officier et s'être mis, à trente ans, sur les bancs de l'école, pour

sortir du métier militaire: c'est la guerre qui l'y a réintégré.

Avant-hier encore, il était à Vienne. Ses hommes sont des pères de

famille, maçons, paysans, ouvriers, sans le moindre enthousiasme

patriotique. Il lit en eux et il a honte de mener à une mort certaine

ces pauvres gens qui se confient à lui. A ses côtés marche le jeune

lieutenant Weixler, l'être le plus froid, le plus implacable, le plus

inhumain,--comme on l'est souvent à vingt ans, «_quand on n'a pas eu le

temps d'apprendre le prix de la vie_». La dureté de cet homme (qui est

d'ailleurs un officier impeccable) fait souffrir Marschner jusqu'à

l'exaspération. Une hostilité furieuse s'amasse sourdement entre eux. A

la fin, au moment où elle va se faire jour, une mine éclate dans la

tranchée, où les deux hommes se regardent avec animosité. Elle les

ensevelit sous les décombres. Quand le capitaine revient à lui, il a le

crâne fracassé; mais il voit à quelques pas l'impitoyable lieutenant,

éventré, ses entrailles enroulées autour de lui. Ils échangent un

dernier regard.

_Et Marschner vit un visage presque inconnu, blême, triste, des yeux

effrayés, une expression douce, molle, plaintive, autour des lèvres,

avec une inoubliable résignation, tendre et douloureuse..._

«_--Il souffre!...» pensa Marschner. Ce fut comme un transport de joie

en lui. Et il mourut..._

_Der Kamerad_ (_Le Camarade_) est le journal d'un soldat à

l'hôpital,--affolé par les spectacles de la guerre, surtout par une

horrible vision de blessé qui agonise, un misérable à la face emportée

par un coup de harpon. L'image est à jamais gravée dans son cerveau.

Elle ne le quitte ni jour ni nuit; elle s'assied, se lève, mange, dort

avec lui: elle est «le Camarade». La description est hallucinante; et la

nouvelle contient les pages les plus violentes du livre contre les

meneurs de la guerre et les imposteurs de la presse.

_Heldentod_ (_Mort d'un héros_) représente l'agonie, à l'hôpital, du

premier lieutenant Otto Kadar. Il a le crâne brisé. Tandis que les

officiers du régiment, réunis, se faisaient jouer par un gramophone la

marche de Rakoczy, une bombe a fait explosion au milieu d'eux. Et le

mourant ne cesse de parler de la marche de Rakoczy. Il revoit le cadavre

d'un jeune officier, à la tête arrachée et portant, à la place, enfoncé

dans le cou, le disque du gramophone. Dans son délire, il imagine que

l'on a changé la tête à tous les soldats, à tous les officiers, à

lui-même, et qu'on l'a remplacée par des plaques de gramophones. C'est

pourquoi il est si facile de les mener à la boucherie! L'agonisant se

frappe furieusement, pour arracher la plaque et meurt. Sur quoi, le

vieux major dit avec emphase: «Il est mort en vrai Hongrois! avec la

marche de Rakoczy aux lèvres.»

_Heimkehr_ (_Le Retour_) raconte le retour au pays d'un blessé de la

guerre. Johann Bogdan, qui était le coq du village, y revient défiguré.

A l'hôpital on lui a refait le visage, avec des lambeaux de chair coupés

et greffés. Quand il se voit dans le miroir, il s'épouvante. Au village,

on ne le reconnaît plus. Seul, un bossu, qu'il méprise, l'humilie de sa

familiarité. Le pays est transformé. On y a installé une fabrique de

munitions. La promise de Bogdan, Marcsa, y travaille, et elle est

devenue la maîtresse du patron. Bogdan voit rouge; il tue le patron d'un

coup de couteau. Il est assommé aussitôt après.--On sent, dans cette

nouvelle, monter la révolution: elle s'empare, malgré lui, du coeur de

Bogdan qui était, de nature, foncièrement, stupidement conservateur.

Vision menaçante du retour des poilus de toutes les armées, qui se

vengent de ceux qui les ont envoyés à la mort en restant à l'arrière,

pour jouir et spéculer.

J'ai réservé pour la fin la troisième nouvelle, qui tranche sur les

autres par la sobriété de l'émotion: _Der Sieger_ (_Le Vainqueur_).

Ailleurs, le tragique se montre à nu, et saignant. Ici, il se recouvre

du voile de l'ironie. Il n'en est que plus redoutable. Sous le ton calme

du récit, la révolte frémit; l'âpre satire cloue les bourreaux au

pilori.

«_Le Vainqueur_», c'est S. E. le Oberkommandant d'armée, le célèbre

généralissime X, connu dans toute la presse sous le nom de: «Le

vainqueur de ***». Il est là, dans toute sa gloire, sur la grand' place

de la ville qui est le siège de l'Oberkommando, et où il est le maître

absolu: il peut tout faire et tout défaire. C'est l'heure de la musique.

Une belle après-midi d'automne. S. E. est à sa table de café, en plein

air, au milieu de brillants officiers et de dames élégantes. A soixante

kilomètres du front. Par son ordre absolu, défense est faite aux

médecins de laisser sortir les mutilés ou convalescents dont l'aspect

déplaisant pourrait troubler la satisfaction des bien portants: on les

consigne à l'hôpital, comme déprimants pour l'enthousiasme public.--La

nouvelle décrit les heures charmantes que passe, ce jour-là, S. E. Il

trouve la guerre une chose excellente: a-t-on jamais été plus gais! Et

quelle mine magnifique ont ces jeunes gens qui reviennent du front!

«Croyez-moi, le monde n'a jamais été aussi sain qu'aujourd'hui». Toute

la société abonde en ce sens et célèbre les effets bienfaisants de la

guerre. S. E. digère son heureuse fortune, ses titres, ses décorations,

récolte d'une seule année de guerre, après avoir croupi trente-neuf ans

dans la paix et la médiocrité. Un vrai miracle. Il est devenu un héros

national: il a son auto, son château, son maître-cuisinier, une chère

exquise, un train de maison seigneurial--et le tout, sans qu'il lui en

coûte un sou. Un seul point sombre: la pensée que ce conte de fées

pourrait disparaître brusquement comme il est venu, et le laisser choir

dans l'ignoble médiocrité. Si l'ennemi réussissait à forcer la ligne de

tranchées?... Mais non. Il se rassure. Tout va bien. La grande offensive

ennemie, annoncée depuis trois mois, déclenchée depuis vingt-quatre

heures, se heurte à un mur de fer.

«_Le réservoir humain_» est plein jusqu'à déborder. Deux cent mille

jeunes forts gaillards sont prêts à entrer dans la danse, jusqu'à ce

qu'ils y restent, dans une boue de sang et d'os... S. E. est interrompue

de son agréable rêverie par son aide-de-camp qui lui demande audience

pour le correspondant d'un important journal étranger. L'interview est

finement notée. Le général ne laisse pas parler le journaliste; il a ses

développements tout prêts:

«_Il parla d'un ton tranchant et assuré, avec de courtes pauses. Avant

tout, il rappela en les glorifiant ses braves soldats, célébra leur

courage, leur mépris de la mort, leurs actes sublimes au delà de tout

éloge. Alors, il exprima son regret de l'impossibilité où il était de

rendre à chacun de ces héros ce qui lui était dû et réclama de la

patrie--sur un ton plus élevé--une reconnaissance impérissable pour tant

de fidélité et de renoncement à soi. Il déclara, en désignant du doigt

l'épaisse forêt de ses décorations, que toutes les distinctions dont il

avait été l'objet étaient un hommage rendu à ses soldats. Enfin, il

glissa quelques mots d'éloges mesurés pour la valeur combative des

soldats ennemis et l'habileté de leur commandement; et il termina par

l'expression de son inébranlable confiance en la victoire finale_».

Quand le discours est clos, le général fait place à l'homme du monde:

«--Vous allez maintenant au front, _Herr Doctor_?» demande-t-il, avec un

sourire obligeant. Et il répond au «Oui» ravi du journaliste par un

soupir profond et mélancolique:

«_Heureux homme! Je vous envie. Voyez-vous, c'est le côté tragique dans

la vie du général d'aujourd'hui qu'il ne peut plus conduire lui-même ses

troupes au feu! Toute sa vie, il s'est préparé à la guerre, il est

soldat de corps et d'âme, et il ne connaît que par ouï-dire les

excitations du combat..._»

Naturellement, le reporter est enchanté de pouvoir montrer le tout

puissant guerrier dans le rôle sublime du renoncement.

Cette scène si confortable est dérangée par l'intrusion d'un capitaine

d'infanterie, au cerveau détraqué, qui s'est échappé de l'hôpital. S.

E., furieuse, se contraint à la bonhomie, et fait reconduire l'importun

en auto. Il tire de l'épisode quelques phrases touchantes sur

l'impossibilité d'agir où serait un général s'il voyait toute la misère

du combat. Et il esquive la dernière question du journaliste: «Pour

quand croyez-vous que nous puissions espérer la paix?» en le renvoyant

au Seigneur d'en face, celui qui est dans l'église,--le seul qui puisse

répondre.--Après quoi, S. E. fond sur l'hôpital comme un ouragan, lave

la tête au vieux médecin-chef et lui enjoint d'enfermer à clef tous ses

malades. Sa colère, un peu soulagée, se rallume au reçu d'un message du

front: un général de brigade lui décrit les effroyables pertes subies et

l'impossibilité de tenir sans envoi de renforts. Son Excellence, dans

les calculs de laquelle il entrait parfaitement que la brigade fût

exterminée, après avoir tenu le plus longtemps possible, s'indigne que

ses victimes aient des conseils à lui donner; et il intime à la brigade

la défense de se replier.--Enfin, la journée terminée, le grand homme

rentre en auto à son palais, remâchant encore avec fureur la sotte

question du journaliste: «Pour quand S. E. espère-t-elle la paix?»

«_Espérer!... Quel manque de tact!... Espérer la paix! Qu'est-ce qu'un

général a de bon à attendre de la paix? Un pékin ne peut-il pas

comprendre qu'un général commandant d'armée n'est vraiment commandant et

vraiment général que dans la guerre, et que dans la paix il n'est plus

rien qu'un Herr Professor au collet galonné?..._»

Le général grogne encore, quand l'auto s'arrêtant, pour fermer la capote

à cause de la pluie, S. E. entend au loin le crépitement des

mitrailleuses. Alors, ses yeux s'éclairent:

«--_Dieu merci! Il y a encore la guerre!_»......

* * * * *

On a pu se rendre compte, par les extraits cités, de la puissance

d'émotion et d'ironie de l'oeuvre. Elle brûle. C'est une torche de

souffrance et de révolte. Ses défauts comme ses qualités tiennent à

cette frénésie. L'auteur est un écrivain très maître de son art, mais il

ne l'est pas toujours de son coeur. Ses souvenirs sont des plaies

encore ouvertes. Il est possédé par ses visions. Ses nerfs vibrent comme

des cordes de violon. Ses analyses de sentiments sont presque toujours

des monologues trépidants. L'âme ébranlée ne peut plus trouver le repos.

On lui reprochera sans doute la place prépondérante que prend dans son

livre la douleur physique. Elle le remplit. Elle obsède l'esprit et les

yeux. C'est après avoir lu _Menschen im Krieg_ que l'on reconnaît

combien Barbusse a été sobre d'effets matériels. Si Latzko y recourt

avec insistance, ce n'est pas seulement qu'il est poursuivi par cette

hantise. Il _veut_ la communiquer aux autres. Il a trop souffert de leur

insensibilité.

C'est en effet la plus triste des expériences que nous devons à cette

guerre. Nous savions l'humanité bien bête, bien médiocre, bien égoïste:

nous la savions capable de bien des cruautés. Mais si dénué d'illusions

que l'on fût, nous ne nous doutions pas de sa monstrueuse indifférence

aux cris des millions de suppliciés. Nous ne nous doutions pas du

sourire sur les lèvres de ces jeunes fanatiques et de ces vieux enragés

qui, du haut des arènes, assistent sans se lasser à l'égorgement des

peuples, pour le plaisir, l'orgueil, les idées et les intérêts des

spectateurs. Tout le reste, tous les crimes, nous pouvions les admettre;

mais cette sécheresse de coeur, c'est le pire de tout, et l'on sent

que Latzko en fut bouleversé. Comme un des personnages, qui passe pour

malade parce qu'il ne peut oublier le spectacle des souffrances, il crie

au public apathique:

«_Malade!... Non. Malades, ce sont les autres. Malades sont ceux qui

rayonnent en lisant les nouvelles de victoires et de kilomètres conquis

sur des montagnes de cadavres,--ceux qui entre eux et l'humanité ont

tendu un paravent de drapeaux bariolés... Malade est celui qui peut

encore penser, parler, discuter, dormir, sachant que d'autres, avec

leurs entrailles dans les mains, rampent sur les mottes de terre, comme

des vers coupés en tronçons, pour crever à mi-chemin de l'ambulance,

tandis que là-bas au loin, une femme au corps brûlant rêve auprès d'un

lit vide. Malades sont tous ceux qui peuvent ne pas entendre gémir,

grincer, hurler, craquer, crever, se lamenter, maudire, agoniser, parce

qu'autour d'eux bruit la vie quotidienne... Malades sont les sourds et

aveugles, non moi. Malades sont les muets, dont l'âme ne chante pas la

pitié, ne crie pas la colère..._»[41]

Et c'est à les atteindre dans leur engourdissement, c'est de leur

appliquer sur la peau le fer rouge de la douleur que vise sa volonté. Il

s'est peint dans le capitaine Marschner de la deuxième nouvelle, qui, au

milieu de son troupeau égorgé, ne souffre de rien tant que de

l'indifférence cruelle de son lieutenant, et qui, près de mourir,

s'illumine d'un sourire de soulagement, quand il voit sur le dur visage

se poser l'ombre de la douleur,--de la douleur fraternelle...

«--Dieu soit loué! pense-t-il. Maintenant, ils savent ce que c'est que

souffrir!...»

«_Durch Mitleid wissend..._», comme chante le choeur mystique de

_Parsifal_...

Cette «_souffrance avec_» (_Mitleid_), cette «douleur qui unit», déborde

de l'oeuvre d'Andréas Latzko.

15 novembre 1917.

(_Les Tablettes_, Genève, décembre 1917.)

XIX

Vox Clamantis...

_Jeremias_, poème dramatique[42] de STEFAN ZWEIG

Après la stupeur glacée des premiers temps de la guerre, l'art mutilé

reverdit. Le chant irrésistible de l'âme jaillit de sa souffrance.

L'homme n'est pas seulement, comme il s'en vante, un animal qui raisonne

(ou plutôt, déraisonne); il est un animal qui chante; il ne peut pas

plus se passer de chant que de pain. L'épreuve actuelle le montre. Bien

que le manque général de liberté en Europe nous prive sans doute des

plus profondes musiques, des confessions les plus vraies, nous entendons

déjà par tous les pays de grandes voix. Les unes, venues des armées,

nous disent la lugubre épopée:--tels, _Le Feu_ de Henri Barbusse et les

déchirantes nouvelles de Andréas Latzko: _Menschen im Krieg_. D'autres

expriment la douleur et l'horreur de ceux qui, restés à l'arrière,

assistent à la tuerie sans y prendre part, et qui, n'agissant pas, sont

d'autant plus livrés aux tourments de la pensée:--ainsi, les poèmes

passionnés de Marcel Martinet (_Les Temps maudits_)[43] et de P. J.

Jouve: _Vous êtes des hommes_[44]; _Poème contre le grand crime_[45];

surtout son admirable _Danse des Morts_[46]. Moins sensibles aux

souffrances et plus préoccupés de comprendre, les romanciers anglais, H.

G. Wells (_Mr. Britling sees it through_) et Douglas Goldring (_The

Fortune_)[47], analysent avec loyauté les erreurs angoissantes qui les

entourent et auxquelles ils n'échappent point. Enfin, d'autres esprits,

se réfugiant dans le spectacle du passé, y retrouvent le même cercle de

maux et d'espérances,--le «Retour éternel».--Ils transposent leur

douleur sur un mode d'autrefois, ils l'ennoblissent ainsi et la

dépouillent de son aiguillon empoisonné. Du haut abri des siècles, l'âme

délivrée par l'art contemple les peines comme dans un rêve; et elle ne

sait plus si elles sont présentes ou passées. Le _Jeremias_ de Stefan

Zweig est le plus bel exemple que je connaisse, en notre temps, de cette

auguste mélancolie, qui sait voir par delà le drame sanglant

d'aujourd'hui l'éternelle tragédie de l'Humanité.

Ce n'est pas sans combats qu'on arrive à ces régions sereines. Ami de

Zweig avant la guerre et resté son ami, j'ai été le témoin des

souffrances subies par ce libre esprit européen, que la guerre

écartelait dans ce qu'il avait de plus cher, dans sa foi artistique et

humaine: elle le dépouillait de toute raison de vivre. Les lettres que

j'ai reçues pendant la première année de guerre, dévoilent avec une

beauté tragique ses déchirements désespérés. Peu à peu cependant,

l'immensité de la catastrophe, la communion avec la peine universelle,

ont fait rentrer en lui le calme qui se résigne au destin, parce qu'il

voit que le destin mène à Dieu, qui est l'union des âmes. Israélite de

race, il a puisé dans la Bible son inspiration. Il n'avait pas de

difficulté à y trouver des exemples pareils de démence des peuples,

d'écroulement des empires, et d'héroïque patience. Une figure l'attira

surtout: celle du grand Précurseur, le Prophète, outragé, de la paix

douloureuse qui fleurit sur les ruines--Jérémie.

Il lui a consacré un poème dramatique, dont je vais donner l'analyse,

avec de larges extraits. Neuf tableaux en une prose mêlée de vers libres

ou réguliers, suivant que la passion s'exalte ou se maîtrise. La forme

est ample et oratoire; les développements de la pensée, majestueusement

balancés, gagneraient peut-être à des raccourcis, qui laissent à

l'expression plus d'imprévu. Le peuple tient une place capitale dans

l'action. Ses répliques s'entrecroisent, heurtées, contradictoires; à la

fin, elles s'unissent en des choeurs aux strophes ordonnées, que

gouverne la pensée du prophète, gardien d'Israël. Le poète a su éviter

également l'archaïsme et l'anachronisme. Nous retrouvons nos

préoccupations actuelles dans cette épopée de la ruine de Jérusalem,

mais à la manière dont les croyants des siècles derniers découvraient

quotidiennement dans leur Bible, la lumière qui éclairait leur route,

aux heures d'indécision: _Sub specie aeternitatis_.

«Jérémie est notre prophète, me disait Stefan Zweig, il a parlé pour

nous, pour notre Europe. Les autres prophètes sont venus à leur temps:

Moïse a parlé et a agi. Christ est mort et a agi. Jérémie a parlé en

vain. Son peuple ne l'a pas compris. Son temps n'était pas mûr. Il n'a

pu qu'annoncer et pleurer les ruines. Il n'a rien empêché. Ainsi, de

nous».

Mais il est des défaites plus fécondes que des victoires, et des

douleurs plus lumineuses que des joies. Le poème de Zweig le montre

avec grandeur. Au dénouement du drame, Israël écrasé, quittant sa ville

en ruines, pour les chemins de l'exil, va à travers les temps, plein

d'une joie intérieure qu'il n'avait jamais connue, et fort de ses

sacrifices, qui lui ont rendu conscience de sa mission.

* * * * *

La scène I montre «_L'éveil du prophète_».--Une nuit de premier

printemps. Tout est calme. Jérémie, réveillé en sursaut par une vision

de Jérusalem en flammes, monte sur la terrasse qui domine sa maison et

la ville. Il est «empoisonné» de rêves, possédé par la tourmente future,

tandis que la paix l'entoure. Il ne comprend pas la force sauvage qui

gronde en lui, il sait qu'elle vient de Dieu, et il attend son ordre,

anxieux, halluciné. La voix de sa mère qui l'appelle lui semble celle de

Dieu. Devant sa mère épouvantée, il prophétise la ruine de Jérusalem.

Elle le supplie de se taire, elle s'irrite de ses paroles comme d'un

sacrilège; et, pour lui fermer la bouche, elle le maudit d'avance s'il

répand au dehors ses sinistres songes. Mais Jérémie ne s'appartient

plus. Il suit le Maître invisible.

La scène II s'intitule «_L'attente_».

Sur la grande place de Jérusalem, devant le Temple et le palais du roi,

le peuple acclame les envoyés égyptiens, qui sont venus marier au roi

Zedekia une fille de Pharaon et contracter alliance contre les

Chaldéens. Abimelek le général, Pashur le grand prêtre, et Hananja, le

prophète officiel, qui met ses faux oracles au service des passions

populaires, surexcitent la foule. Un des plus violents à réclamer la

guerre est le jeune Baruch. Jérémie s'oppose au courant furieux. Il

condamne la guerre. Aussitôt on l'accuse d'être acheté par l'or de

Chaldée. Le faux prophète Hananja célèbre «la sainte guerre, la guerre

de Dieu».

--«_Ne mêle pas le nom de Dieu à la guerre_, dit Jérémie. _Ce n'est pas

Dieu qui conduit la guerre, ce sont les hommes. Sainte n'est aucune

guerre, sainte n'est aucune mort, sainte est seulement la vie_».

--«_Tu mens, tu mens!_ crie le jeune Baruch, _la vie nous est donnée

uniquement pour nous sacrifier à Dieu..._».

Le peuple est exalté par l'espoir de la victoire facile. Une femme

crache sur le pacifiste Jérémie. Jérémie la maudit:

--«_Malédiction sur l'homme qui court après le sang! Mais sept fois

malédiction sur les femmes avides de la guerre, elle mangera le fruit de

leur corps..._»

Sa violence effraie. On le somme de se taire. Il refuse: car Jérusalem

est en lui. Et Jérusalem ne veut pas mourir. «_Les murailles de

Jérusalem se dressent en mon coeur, et elles ne veulent pas tomber...

Sauvez la paix!_».

La foule incertaine subit malgré elle le frisson de ses paroles, quand

reparaît, brûlant de colère, le général Abimélek. Il sort du Conseil du

Roi, qui s'est prononcé à la majorité contre l'alliance avec l'Egypte.

Dans son indignation, il jette son épée. La jeunesse d'Israël, par la

voix de Baruch, le salue comme un héros national. Le grand prêtre le

bénit. Le prophète démagogue Hananja soulève le peuple et le lance

contre le palais, afin d'arracher au roi la déclaration de guerre.

Jérémie barre le passage à la foule hurlante. Il est renversé. Le jeune

Baruch le frappe de son épée. La foule passe.

Mais Baruch atterré reste devant sa victime. Il essuie le sang qui coule

de la blessure, il demande pardon. Jérémie, relevé par lui, ne songe

qu'à rejoindre le peuple déchaîné, pour lui crier la parole de paix.

Cette force inébranlable stupéfie Baruch; il prenait pour un lâche celui

qui méprise l'action et qui prêche la paix.

--«_Penses-tu_, dit Jérémie, _que la paix ne soit pas une action et

l'action de toutes les actions? Jour par jour, tu dois l'arracher de la

gueule des menteurs et du coeur de la foule. Tu dois rester seul

contre tous... Ceux qui veulent la paix sont dans un éternel combat_».

Baruch est subjugué:

--«_Je crois en toi: car j'ai vu ton sang versé pour ta parole_».

En vain Jérémie l'écarte; il se fait scrupule de l'associer à ses rêves

et à ses épouvantements. Baruch s'attache à ses pas; et sa foi brûlante

s'ajoute à celle de Jérémie et la redouble.

JÉRÉMIE: «_Tu crois en moi, quand moi-même je crois à peine en mes

rêves... Tu as fait jaillir mon sang, et versé ta volonté dans la

mienne..... Tu es le premier qui croie en moi, le premier-né de ma foi,

le fils de mon angoisse..._».

Avec des cris de joie, le peuple revient sur la place, il est heureux:

il a la guerre! Dans un cortège de fête, le roi paraît, sombre, et

l'épée nue. Hananja danse devant, comme David. Jérémie crie au roi:

«Jette l'épée, sauve Jérusalem! La paix! La paix de Dieu!» Ses paroles

sont couvertes par les clameurs. Il est rejeté du chemin. Le roi

pourtant a entendu; il s'arrête, et cherche des yeux celui qui a crié;

puis il reprend sa marche et monte au temple, avec l'épée.

Scène III: «_Le Tumulte_»

La guerre a commencé. La foule attend les nouvelles. Elle bavarde, elle

happe au vol les paroles qui lui plaisent, ou bien elle les transforme

au gré de ses désirs; et, voulant la victoire, elle l'imagine accomplie.

Avec un art très souple, Zweig montre comment une rumeur vague se

propage dans l'âme hallucinée de la multitude et devient instantanément

plus certaine que la vérité. On se communique, de bouche en bouche, tous

les détails, les chiffres de la fausse victoire. Le prophète

défaitiste, Jérémie, est bafoué. A l'oiseau de malheur, on apprend que

les Chaldéens sont écrasés et que leur roi Nabukadnézar est tué.

Jérémie, d'abord muet de saisissement, remercie Dieu de ce qu'il a

tourné en dérision ses lugubres prophéties. Puis, devant la stupide

arrogance du peuple, qui s'enivre grossièrement de la victoire, sans que

l'épreuve lui ait rien appris, il le flagelle de nouvelles menaces:

Les Précurseurs · 第 7 / 15 段