_La grande époque, ce fut celle que nous vécûmes avant la guerre. Le
claquement des drapeaux, les longs défilés guerriers et les sons du
canon et les fanfares ne peuvent nous faire admirer l'assassinat
collectif et le servage infâme des peuples..._ Jeunes hommes aujourd'hui
couchés dans le tombeau, on effeuille des fleurs sur vos tombes, on vous
proclame immortels. Que vous importent les paroles vaines! Elles
passeront plus vite que vous êtes passés.--Quelques années encore,
cependant, et vous n'étiez plus aussi. Mais ces quelques années de vie,
ç'aurait été votre univers et votre puissance...»
* * * * *
De ANDRÉ DELEMER: _Attente_ (_1er article dit nº 4_, mars 1917, de la
revue: _Vivre_, dirigée par André Delemer et Marcel Millet, Paris, 68,
boulevard Rochechouart.)
«S'il avait été donné au patriarche d'Iasnaïa Poliana de prolonger une
vie déjà si tourmentée,...il eût frémi devant _la tragédie des jeunes
générations_, le vieux Tolstoï; sa pitié infinie se fût crispée
douloureusement devant nos destinées; nous qui fûmes soudain précipités
au coeur de l'énorme guerre, nous qui exaltions notre amour en la vie,
nous qui portions comme un talisman infaillible notre espoir dans le
futur, qui poussions avec ferveur ce grand cri d'affirmation vitale:
_«Vivre... notre jeunesse!»--Quelle ironie saignante ces deux mots
contiennent, et quels horizons ils évoquent soudain!... Tous les
bonheurs que nous n'avons pas eus, les joies dont nous avons été
frustrés, parce qu'un soir il fallut prendre un fusil! On écrira dans
vingt ans ce que nous avons souffert et à quoi correspond la Passion
actuelle, cependant que c'est tous les jours que nous mourons! Nous
avons un amer privilège: celui d'avoir vécu une convulsion; nous avons
été la rançon des erreurs du passé et un gage pour la quiétude du futur.
Mission splendide et cruelle à la fois, qui exalte et qui révolte, parce
que le spasme présent nous meurtrit et nous sacrifie!...--Aujourd'hui,
les pauvres déchets pantelants que rejette la fournaise sanglante savent
l'amertume des lauriers, et un peu de fierté les défend d'une gloire
illusoire et éphémère, ils connaissent à présent les déceptions des
attitudes, et ils ont sondé le vide de certains rêves. Le feu a dévoré
le décor, dépouillé tout clinquant;_ ils se retrouvent face à face avec
eux-mêmes, un peu plus conscients peut-être, sûrement plus sincères et
plus désabusés, car il y a des plaies cachées à panser et de grandes
douleurs à bercer dans l'ombre! Le temps qui passe leur laisse une
amertume dans la bouche... Comme elle sera douloureuse, la transition,
et comme elles seront nombreuses les épaves! _Déjà une angoisse nouvelle
étreint: c'est celle qui pèsera, au grand retour de ceux qui luttent
encore. O l'oppressante angoisse devant les ruines et les morts qui
encombrent les champs de bataille! Comme elle déprimera les jeunes
volontés et annihilera les beaux courages! Epoque trouble et confuse où
les hommes tâtonneront opiniâtrement pour chercher des routes plus sûres
et trouver des idoles moins cruelles!..._
...«Jeune homme de ma génération, c'est à toi que je pense à l'heure où
j'écris ces lignes, à toi que je ne connais pas, sinon que tu te bats
encore ou que tu es revenu abîmé de la tranchée ardente... Je t'ai
rencontré dans la rue, honteux presque, dissimulant avec peine une
infirmité, et j'ai lu dans tes yeux, mon ami, une telle détresse
intérieure! Je sais les minutes crispées que tu as vécues et je sais
qu'une telle épreuve endurée en commun finit par donner une même âme...
Je sais tes doutes: tes inquiétudes sont miennes. Je sais qu'obsédante
cette interrogation te possède: «Après?» Tu demandes, toi aussi, ce
qu'on voit des hauteurs et ce qui va s'annoncer. Je te comprends; oui,
après?... _Vivre! tu chantes au coeur de chacun. Vivre! tu es le cri
de notre époque cruelle. Je l'ai entendu, cet humble mot prodigieux, si
fervent, aux lèvres des blessés qui sentaient si pressante et si lourde
l'approche conquérante de la mort! Je l'ai retrouvé dans la tranchée,
bégayé à voix basse comme une prière!_--Jeune homme, notre heure est
pathétique: survivant de l'effroyable guerre, il faut que ta vitalité
s'affirme et que tu vives. _Dépouillé de tous les mensonges, délivré de
tout mirage, tu te retrouves seul et nu; devant toi, la route large et
blanche s'étend immense. En route! les horizons t'appellent. Laisse
derrière toi le vieux monde et ses idoles, et marche de l'avant sans te
retourner pour écouter les voix attardées du passé!_»
* * * * *
Au nom de ces jeunes gens et de leurs frères sacrifiés dans tous les
pays du monde qui s'entretuent, je jette ces cris de douleur à la face
des sacrificateurs. Qu'ils la soufflettent de leur sang!
(_Revue Mensuelle_, Genève, Mai 1917.)
XVII
Ave, Cæsar... ceux qui veulent vivre te saluent
Dans un article précédent, nous avons signalé les écrits de quelques
soldats français. Après _le Feu_ de Henri Barbusse, _l'Holocauste_ de
Paul Husson et les poignantes méditations de André Delemer, directeur de
la revue: _Vivre_, ont fait entendre leur accent douloureux et profond
d'humanité. Aux honteuses idéalisations de la guerre, fabriquées loin du
front,--cette grossière imagerie d'Epinal, criarde et menteuse,--ils
opposent le visage sévère de la réalité, le martyre d'une jeunesse
condamnée à s'entr'égorger pour satisfaire à la frénésie de ses
criminels aînés.
Je veux aujourd'hui faire retentir une autre de ces voix,--plus âpre,
plus virile, plus vengeresse que la stoïque amertume de Husson et que la
tendresse désespérée de Delemer. C'est celle de notre ami Maurice
Wullens, directeur de la «Revue littéraire des Primaires»: _les
Humbles_.
Il est un grand blessé et vient de recevoir la croix de guerre, avec la
citation:
_Wullens (Maurice), soldat de 2e classe, à la 8e compagnie du
73e régiment d'infanterie, brave soldat n'ayant peur de rien,
grièvement blessé en défendant, contre un ennemi supérieur en nombre,
un poste qui lui avait été confié._
Dans la revue: _Demain_ (août 1917), on peut lire l'admirable récit du
combat où il fut blessé et fraternellement secouru par des soldats
allemands. L'homme gisant et pantelant, qui attend le coup mortel, voit
se pencher sur lui le sourire d'un adolescent, qui lui tend la main et
lui dit en allemand: «Camarade, comment ça va-t-il?» Et comme le blessé
ne peut croire à la sincérité de l'ennemi, celui-ci continue: «Oh!
camarade, je suis bon!... Nous serons de bons camarades! Oui, oui, de
bons camarades...»--Ce chapitre est dédié:
«_A mon frère, l'anonyme soldat würtembourgeois qui, le 30 décembre
1914, au bois de la Grurie, suspendant généreusement son geste de mort,
me sauva la vie;_
_A l'ami (ennemi) qui, au lazaret de Darmstadt, me soigna comme un bon
père;_
_Et aux camarades E., K. et B. qui me parlèrent en hommes._»
* * * * *
Rentré en France, ce soldat sans peur et sans reproche, retrouva l'armée
fanfaronne des plumitifs de l'arrière. Leur haine et leur bêtise lui
soulevèrent le coeur. Mais, au lieu de se replier en un silence de
dégoût, comme tels de ses camarades, il fonça bravement, ainsi qu'il
avait toujours fait, sur «l'ennemi supérieur en nombre». Il prit, en mai
1916, la direction d'une petite revue, dont le titre est «humble», mais
dont l'accent est rude et ne se laisse pas étouffer. Il déclare
hautement:
«_Sortis de l'âpre tourbillon guerrier, pris encore dans ses remous,
nous n'entendons pas nous résigner à la médiocrité ambiante, à la
platitude servilement officielle... Nous sommes las du bourrage de
crânes systématique et quotidien... Nous n'avons rien abdiqué de nos
droits, pas même de nos espoirs..._»[35].
Et chacun de ses cahiers fut une attestation de son indépendance. Parmi
les revues de jeunes qui, en ce moment, pointent de toutes parts et
surgissent des ruines, il s'affirme comme un chef, par la vigueur de son
caractère et sa franchise indomptable.
Il a trouvé un grand ami en le sage Han Ryner, qui promène chez les
barbares d'Europe, au milieu du chaos, la sérénité d'un Socrate exilé.
Le graveur Gabriel Belot, un sage lui aussi, qui sans trouble et sans
haine vit dans l'île Saint-Louis, comme si les deux beaux bras de la
Seine le séparaient des tourments du monde, éclaire de la paix de ses
dessins lumineux les plus sombres articles.[36] D'autres compagnons,
plus jeunes, soldats au front comme Wullens,--tel le poète et critique
Marcel Lebarbier,--se rangent à ses côtés, dans le combat pour la
vérité.
Le dernier cahier paru de la revue _les Humbles_, fait de salutaire
besogne. Wullens commence par y rendre justice aux rares écrivains
français qui se soient montrés, depuis trois ans, libres et humains: à
Henri Guilbeaux et à sa revue «_Demain_»;[37] à l'auteur de _Vous êtes
des hommes_ et du _Poème contre le grand crime_, P.-J. Jouve, dont l'âme
pathétique vibre et frémit, comme un arbre, au vent de toutes les
douleurs et de toutes les colères humaines;--à Marcel Martinet, un des
plus grands lyriques que la guerre (que l'horreur de la guerre) ait
produits, le poète des _Temps maudits_, qui resteront l'immortel
témoignage de la souffrance et de la révolte d'une âme libre;--au
touchant Delemer;--et à quelques jeunes revues. Après quoi, il déblaie
le terrain de ce qu'il appelle «la fausse avant-garde littéraire», et
dit durement leur fait aux écrivains chauvins. Ce rude poilu des lettres
les charge à coups de boutoir:
«_...J'en viens, moi, de cette guerre que vous chantez, vous... Je
possède ma citation à l'ordre du jour, ma croix de guerre: je ne la
porte jamais. J'ai passé sept mois en captivité, avant d'être rapatrié
comme grand blessé. Je pourrais vous inonder de récits guerriers. Je ne
veux point le faire. Pourtant, j'écris un livre sur la guerre. Et j'y
condense tout ce que mon coeur a ressenti, tout ce qu'un homme a
souffert durant ces mois d'indicible horreur, toute la joie aussi qu'il
a éprouvée quand il s'est aperçu, à de rares éclaircies lumineuses, que
toute humanité n'est pas morte, que la Bonté existe encore, trans et
cis-rhénane, mondiale. Vous chantez, M. B._ «la guerre par laquelle il
est beau et doux de mourir pour la patrie!» _Tous ceux que la mort
menaça vous diront que si elle peut être nécessaire, elle ne fut jamais
ni belle ni douce.--Vous célébrez_ «cette loque sublime aux trois
couleurs: le bleu, la blouse de nos ouvriers; le blanc, la cornette de
nos admirables religieuses...» _Me permettrez-vous de ne point continuer
jusqu'au rouge, car je l'évoque bien tout seul: rouge sang de mes
blessures coulant et se figeant sur la boue glacée de l'Argonne, en
cette horrifique matinée de décembre 1914, boue rouge des charniers
pestilentiels; tempes fracassées des camarades morts, moignons
sanglants que cache de sa mousse, pourriture vivante, semble-t-il, l'eau
oxygénée, visions rouges entrevues partout durant ces jours de
terrifiante et morne vie, vous accourez tumultueuses et atroces. Et
comme le poète, je dirais volontiers:_
«_A peu s'en faut que le coeur ne me fende!..._»
Et pour conclure sa philippique, il cède la parole à un autre soldat,
écrivain comme lui, G. Thuriot-Franchi,--qui, dans le même style de
combat, sans fard, sans réticence, renfonce leurs rodomontades dans le
bec des matamores de l'écritoire:[38]
«_Trop jeunes ou trop vieux, des poètes en pyjama, jaloux sans doute des
stratèges en pantoufles, croient devoir prodiguer le chant patriotique.
Les cuivres de la rhétorique tempêtent; l'invective est devenue
l'argument préféré; mille bas-bleus, abusivement de la Croix-Rouge, se
découvrent à la promenade où l'on papote, des sentiments spartiates, des
élans d'amazones: d'où pléthore de sonnets, odes, stances, etc., où,
pour parler le charabia du critique mondain,_ «la plus rare sensibilité
se marie heureusement au sentiment patriotique le plus pur.»--_Mais
f...ez-nous la paix, bon Dieu! Vous ne voyez rien, taisez-vous!_»
Tel est l'ordre de silence, qu'intime avec verdeur un soldat du front
aux faux guerriers de l'arrière. S'ils aiment le style «poilu», ils sont
servis à souhait. Ceux qui viennent de voir la mort en face ont bien
gagné le droit de dire la vérité en face aux «amateurs» de la mort...
des autres.
(_Revue Mensuelle_, Genève, octobre 1917.)
XVIII
L'HOMME DE DOULEUR
Menschen im Krieg[39]
par Andreas LATZKO
L'art est ensanglanté. Sang français, sang allemand, c'est toujours
l'Homme de douleur. Hier, nous entendions la grande et morne plainte qui
s'exhale du _Feu_ de Barbusse. Aujourd'hui, ce sont les accents plus
déchirants encore de _Menschen im Krieg_ (_Hommes dans la guerre_). Bien
qu'ils viennent de l'autre camp, je gage que la plupart de nos lecteurs
belliqueux de France et de Navarre détaleront devant eux, en se bouchant
les oreilles. Cela risquerait de troubler leur insensibilité.
_Le Feu_ est plus supportable pour ces guerriers en chambre. Il y règne
un parti-pris d'impersonnalité apparente. Malgré le nombre et la
précision des figures, aucune ne domine; aucun héros de roman: on se
sent donc moins lié aux peines, partout diffuses; et celles-ci, comme
leurs causes, ont un caractère élémentaire. L'énormité du Destin qui
écrase diminue l'amertume de ceux qui sont écrasés. Cette fresque de la
guerre semble la vision d'un Déluge universel. La multitude humaine
maudit le fléau, mais l'accepte. Dans le livre de Barbusse gronde une
menace pour l'avenir: aucune pour le présent. Le règlement de comptes
est remis au lendemain de la paix.
Dans _Menschen im Krieg_, les assises sont ouvertes, l'humanité est à la
barre et dépose contre les bourreaux. L'humanité? Non pas. Quelques
hommes, quelques victimes de choix, dont la souffrance nous parle plus
directement que celle d'une foule, car elle est individuelle; nous
suivons ses ravages dans le corps et le coeur déchirés, nous
l'épousons; elle est nôtre. Et le témoin qui parle ne s'efforce pas à
l'objectivité. C'est le plaignant passionné, qui, tout pantelant des
tortures auxquelles il vient d'échapper, nous crie: «Vengeance!» Celui
qui écrivit ce livre sort à peine de l'enfer; il halète; ses visions le
poursuivent, il porte incrustée en lui la griffe de la douleur. Andreas
Latzko[40] restera, dans l'avenir, au premier rang des témoins, qui ont
laissé le récit véridique de la Passion de l'Homme, en l'an de disgrâce
1914.
* * * * *
L'oeuvre se présente sous la forme de six nouvelles détachées, que
relie seulement un sentiment commun de souffrance et de révolte. Ces six
épisodes de guerre sont disposés selon un ordre de succession tout
extérieure. Le premier est un «_Départ_». Le dernier, un «_Retour_».
Dans l'intervalle se classent un «_Baptême du Feu_», une vision de
blessés, une «_Mort de Héros_». Au centre, culmine le maître de la fête,
l'auteur responsable et adulé, le généralissime vainqueur. Dans les
trois dernières nouvelles, la douleur physique étale son visage hideux
de Méduse mutilée. Les deux premières sont consacrées à la douleur
morale. L'homme qui est au milieu--_Le Vainqueur_--ne voit ni l'une ni
l'autre: sa gloire s'assied dessus; il trouve la vie bonne et la guerre
meilleure. Du commencement à la fin du livre, la révolte gronde. Elle
éclate, à la dernière page, par un meurtre: un soldat qui revient du
front tue un profiteur de la guerre.
Je donne l'analyse des six nouvelles.
_Le Départ_ (_Der Abmarsch_) a pour scène le jardin d'hôpital d'une
paisible petite ville de province autrichienne à 50 kilomètres du front.
Un soir de fin d'automne. La retraite vient de sonner. Tout est calme.
Au loin, grondent les canons, comme des dogues monstrueux enchaînés, au
fond de la terre. De jeunes officiers blessés jouissent de la quiétude
de la soirée. Trois d'entre eux causent gaiement avec deux dames. Le
quatrième, lieutenant du landsturm, dans le civil compositeur de
musique, est prostré, à l'écart. Il a un grave ébranlement nerveux, et
rien ne peut le tirer de son accablement, même pas l'arrivée de sa jeune
et jolie femme; quand elle lui parle, il se recroqueville; et il
s'écarte quand elle veut le toucher. La pauvre petite souffre et ne
comprend pas son hostilité. L'autre femme fait tous les frais de la
conversation. C'est une _Frau Major_, qui passe ses journées à l'hôpital
et qui y a contracté «un étrange sang-froid babillard». Elle est blasée
d'horreur; son éternelle curiosité a quelque chose d'un peu cruel et
parfois d'hystérique. Les hommes discutent entre eux: «qu'est-ce qui est
le plus beau, à la guerre?» Pour l'un, c'est de se retrouver, comme ce
soir, dans la compagnie des femmes.
«--_...Rester cinq mois à ne voir que des hommes, et puis entendre une
chère voix de femme!... Voilà le plus beau! Ça vaut déjà la peine
d'aller en guerre..._»
Un autre réplique que le plus beau, c'est de prendre un bain, d'avoir un
pansement frais, un lit blanc, et de savoir qu'on pourra se reposer
quelques semaines. Le troisième dit:
«--_Le plus beau, c'est le silence. Quand on a été là-haut, dans les
montagnes, où chaque coup est répercuté cinq fois, et qu'ensuite tout se
tait, aucun hurlement, aucun tonnerre, rien qu'un splendide silence,
qu'on peut écouter comme un morceau de musique... Les premières nuits,
j'ai veillé, assis sur mon lit, les oreilles tendues pour happer ce
silence, comme pour une mélodie lointaine qu'on veut attraper. Je crois
que j'en aurais hurlé, si beau c'était d'entendre qu'on n'entend plus
rien!..._»
Les trois jeunes gens plaisantent, et ils rient de bonheur. Chacun est
enivré de la paix de cette ville endormie et du jardin d'automne. Chacun
ne veut rien en perdre, sans penser à ce qui suivra, «les yeux fermés,
comme un enfant qui doit aller ensuite dans la chambre noire».
Mais voici que la _Frau Major_ demande, (et son souffle devient plus
précipité):
«--_Et maintenant, qu'est-ce qui est le plus affreux, à la guerre?_»
Les jeunes gens font la grimace. «_Cette question ne rentrait pas dans
leur programme..._» A ce moment, une voix suraigüe crie dans l'ombre:
«--_Affreux? Il n'y a d'affreux que le départ... On s'en va... Et qu'on
soit laissé, c'est affreux!_»
Silence glacial. La _Frau Major_ décampe, par peur d'entendre la suite;
et, sous le prétexte qu'il faut rentrer en ville et que c'est l'heure du
dernier tramway, elle entraîne la pauvre petite femme angoissée, que le
mot de son mari pénètre comme un obscur reproche. Les officiers restent
seuls; l'un d'eux, pour changer le cours des idées du malade, lui fait
compliment de sa femme, en termes familiers. L'autre se dresse:
«--_Une rude femme? oui, oui, une crâne femme! Elle n'a pas versé une
larme, quand elle m'a mis en wagon. Toutes étaient ainsi. Aussi la femme
du pauvre Dill. Très crâne! Elle lui a jeté des roses dans le train, et
elle était sa femme depuis deux mois... Des roses, hé hé! Et au
revoir!... Tant elles étaient patriotes, toutes!..._
Et il raconte ce qui est arrivé au pauvre Dill. Dill montrait à ses
camarades la nouvelle photographie qu'il avait reçue de sa femme, quand
une explosion lui envoya à la tête une botte avec la jambe coupée d'un
soldat du train. Il reçut l'énorme éperon dans le crâne; il fallut se
mettre à quatre pour l'arracher. Jusqu'à ce qu'un morceau du cerveau
vînt avec. «Comme un polype gris»... Un des officiers, que ce récit
horrifie, court chercher le médecin. Celui-ci veut faire rentrer le
malade:
«--Allons, Herr Leutnant, il faut aller au lit, maintenant.»
«--_Il faut aller, naturellement, répond l'autre, avec un profond
soupir. Il nous faut tous aller. Qui ne va pas est un lâche; et d'un
lâche elles ne veulent pas. Voilà la chose! Comprends-tu? Maintenant,
les héros sont à la mode. Madame Dill a voulu avoir un héros à son
nouveau chapeau, hé hé! C'est pourquoi le pauvre Dill a dû perdre son
cerveau. Moi aussi... Toi aussi! Tu dois aller mourir... Et les femmes
regardent, crânement, parce que c'est la mode..._»
Il interroge des yeux ceux qui l'entourent:
«--_N'est-ce pas triste?_» demande-t-il doucement.
Puis soudain, il crie, avec fureur:
«--_N'est-ce pas une fourberie? hé?... une fourberie? Etais-je un
assassin? Un égorgeur?... J'étais un musicien. Je lui plaisais ainsi.
Nous étions heureux, nous nous aimions... Et une fois, parce que la mode
a changé, elles veulent avoir des meurtriers! comprends-tu cela?_»
Sa voix retombe, gémit:
«--_La mienne aussi fut crâne. Pas de larmes! J'attendais, j'attendais
toujours, quand elle commencerait à crier, quand elle me supplierait
enfin de descendre, de ne pas partir, d'être lâche, pour elle!... Mais
elles n'ont pas eu le courage; aucune n'a eu le courage; elles veulent
seulement être crânes. Pense un peu! Pense un peu!... Elle a fait des
signes avec le mouchoir, comme les autres_».
Il agite les bras, comme s'il prenait le ciel à témoin:
«--_Le plus affreux, tu veux le savoir? Le plus affreux a été la
désillusion, le départ. Pas la guerre. La guerre est comme elle doit
être. Est-ce que cela t'a surpris qu'elle soit cruelle? Seul, le départ
a été une surprise. Que les femmes soient cruelles, voilà la surprise!
Qu'elles puissent sourire et jeter des roses; qu'elles livrent leurs
maris, leurs enfants, leurs petits, qu'elles ont mille fois mis au lit,
bordés, caressés, qu'elles ont fabriqués d'elles-mêmes... Voilà la
surprise! Qu'elles nous ont livrés, qu'elles nous ont envoyés, envoyés à
la mort! Parce que chacune aurait été gênée de n'avoir pas son héros.
Oh! ç'a été la grande désillusion, mon cher... Ou crois-tu que nous y
serions allés, si elles ne nous avaient pas envoyés? Le crois-tu?...
Aucun général n'aurait rien pu, si les femmes ne nous avaient pas fait
empiler dans le train, si elles nous avaient crié qu'elles ne nous
reverraient plus, si nous étions des meurtriers. Pas un n'y serait allé,
si elles avaient juré qu'aucune ne coucherait avec un homme qui aurait
défoncé le crâne à des hommes, fusillé des hommes, éventré des hommes!
Pas un, je vous le dis!... Je ne voulais pas le croire qu'elles
pourraient le supporter ainsi! Elles font semblant, pensais-je; elles
se retiennent encore; mais quand la locomotive sifflera, elles crieront,
elles nous arracheront du train, elles nous sauveront. C'était la seule
fois qu'elles auraient pu nous protéger... Et elles ont voulu seulement
être crânes!..._»
Il se rassied, brisé, et se met à pleurer. Un cercle s'est formé autour
de lui. Le médecin dit avec bonhomie:
«--Allons dormir, monsieur le lieutenant, les femmes sont ainsi, on ne
peut rien y faire».
Le malade bondit, irrité:
«--_Elles sont ainsi? Elles sont ainsi? Depuis quand, hé? N'as-tu jamais
entendu parler des suffragettes, qui giflent les ministres, qui mettent
le feu aux musées, qui se font ligoter aux poteaux de réverbères, pour
le droit de suffrage? Pour le droit de suffrage, entends-tu? Et pas pour
leurs maris?_»
Il resta un instant, privé de souffle, terrassé par un sauvage
désespoir; puis, il cria, luttant contre les sanglots, comme une bête
aux abois:
«--_As-tu entendu parler d'une seule qui se soit jetée devant le train
pour son mari? Une seule a-t-elle giflé pour nous des ministres,
s'est-elle ligottée aux rails? On n'a pas eu besoin d'en repousser une
seule. Pas une ne s'est émue, dans le monde entier. Elles nous ont
chassés dehors. Elles nous ont fermé la bouche. Elles nous ont donné de
l'éperon, comme au pauvre Dill. Elles nous ont envoyés tuer, elles nous
ont envoyés mourir, pour leur vanité. Ne les défends pas! Il faut les
arracher, comme de la mauvaise herbe, jusqu'à la racine! A quatre, il
faut les arracher, comme pour Dill. A quatre, et alors il faudra
qu'elles sortent. Tu es le docteur? Là! Prends ma tête! Je ne veux pas
de femme. Arrache! Arrache!..._»
Il se frappe le crâne à coups de poing. On l'emporte, hurlant. Le
jardin se vide. Tout s'éteint peu à peu, lumières et bruits, sauf la
toux des canons lointains. La patrouille qui a aidé à rentrer le fou à
l'hôpital repasse, avec un vieux caporal, tête baissée. Au loin,
l'éclair d'une explosion et un long roulement. Le vieux s'arrête,
écoute, montre le poing, crache de dégoût et gronde: «Pfui Teufel!»