--«_Votre rire durera peu... Dieu le déchirera comme un rideau... Déjà,

le messager court, le messager du malheur, il court, il court; ses pas

se précipitent vers Jérusalem. Déjà, déjà, le voici proche, le messager

de l'effroi, le messager de l'épouvante, déjà le messager est

proche..._»

Et voici le messager hors d'haleine! Avant qu'il ait parlé, Jérémie

tremble d'effroi... «L'ennemi est victorieux. Les Egyptiens ont traité

avec lui. Nabukadnézar marche sur Jérusalem»... La foule crie

d'épouvante. Au nom du roi, un héraut appelle aux armes. Et Jérémie, le

visionnaire trop véridique, autour duquel le peuple effrayé fait le

vide, supplie Dieu vainement de le convaincre de mensonge.

Scène IV: «_La veille sur les remparts_»

La nuit, au clair de lune. Sur les murs de Jérusalem. L'ennemi est au

pied. Au loin, Samarie brûle, Gilgal brûle. Deux sentinelles dialoguent;

l'une, soldat de métier, ne voit et ne veut pas voir plus loin que sa

consigne; l'autre, qui semble un de nos frères d'aujourd'hui, s'efforce

de comprendre, et son coeur est accablé:

--«_Pourquoi Dieu jette-t-il les peuples les uns contre les autres? N'y

a-t-il pas assez d'espace sous le ciel? Qu'est-ce que les peuples?...

Qu'est-ce qui met la mort entre les peuples? Qu'est-ce qui sème la

haine, quand il y a tant de place pour la vie et tant de pâture pour

l'amour? Je ne comprends pas, je ne comprends pas... Dieu ne peut

vouloir ce crime. Il nous a donné la vie pour vivre... La guerre ne

vient pas de Dieu. D'où peut-elle venir?_»

Il pense que s'il pouvait causer avec un Chaldéen, ils s'entendraient.

Pourquoi ne causeraient-ils pas? Il a envie d'en appeler un, de lui

tendre la main. L'autre soldat s'indigne:

--«_Tu ne feras pas cela. Ils sont nos ennemis, nous devons les haïr._»

--«_Pourquoi dois-je les haïr, si mon coeur ne sait pourquoi?_»

--«_Ils ont commencé la guerre, ils ont été les aggresseurs._»

--«_Oui, on dit cela à Jérusalem; mais peut-être dit-on de même à Babel.

Si on causait ensemble, on l'éclaircirait peut-être... Qui servons-nous,

avec leur mort?_»

--«_Nous servons le roi et notre Dieu._»

--«_Mais Dieu a dit, et il est écrit: Tu ne tueras point._»

--«_Il est aussi écrit: OEil pour oeil, dent pour dent._»

--«(Soupirant). _Il y a beaucoup de choses écrites. Qui peut tout

comprendre?_»

Il continue à se lamenter tout haut. L'autre lui enjoint de se taire.

--«_Comment ne pas questionner, comment être sans inquiétude, à cette

heure? Sais-je où je suis et combien de temps encore je veille?...

Comment ne pas questionner sur ma vie, tandis que je suis en vie?...

Peut-être la mort est déjà en moi, qui questionne, et ce n'est déjà plus

la vie..._»

--«_Ça ne sert à rien, qu'à tourmenter_».

--«_Dieu nous a donné un coeur, pour qu'il se tourmente_».

Jérémie et Baruch paraissent sur les remparts. Jérémie se penche et

regarde. Tout ce qu'il voit maintenant, ces feux, ces tentes

innombrables, cette première nuit de siège, il l'a déjà rêvé. Pas une

étoile au ciel qu'il n'ait vue, à cette place. Il ne peut plus nier que

Dieu ne l'ait élu. Il faut donc qu'il parle au roi, car il connaît le

dénouement, et déjà il le voit, il le décrit en vers hallucinés.

Le roi Zedekia, qui, plein d'appréhension, fait sa ronde avec Abimélek,

entend la voix de Jérémie, et il reconnaît celui qui voulut le retenir

au seuil de la déclaration de guerre. Il l'écouterait à présent, si

c'était à refaire. Jérémie lui dit qu'il n'est jamais trop tard pour

demander la paix. Zedekia ne veut pas faire les premières démarches. Si

on le repoussait?

--«_Heureux ceux qu'on repousse pour la justice!_»

Et si on se rit de lui?

--«_Mieux vaut avoir derrière soi le rire des sots que les pleurs des

veuves._»

Zedekia refuse. Plutôt mourir que s'humilier! Jérémie le maudit et

l'appelle assassin de son peuple. Les soldats veulent le jeter par

dessus les murs. Zedekia les en empêche. Son calme, sa mansuétude,

troublent Jérémie, qui le laisse partir sans un nouvel effort pour le

sauver. L'heure décisive est perdue. Jérémie s'accuse de faiblesse, il

sent son impuissance, et il s'en désespère: il ne sait que crier et

maudire; il ne sait pas faire le bien. Baruch le console et, à sa

suggestion, décide de descendre des murs dans le camp des Chaldéens,

pour parler à Nabukadnézar.

Scène V: «_L'épreuve du prophète_»

La mère de Jérémie se meurt. La malade ne sait rien de ce qui se passe

au dehors. Depuis qu'elle a chassé son fils, elle souffre et l'attend.

Tous deux sont fiers, et aucun ne veut faire le premier pas. Le vieux

serviteur Achab a pris sur lui de faire chercher Jérémie. La malade

s'éveille, appelle son fils. Il paraît; il n'ose s'approcher, à cause de

la malédiction qui pèse sur lui. Sa mère lui tend les bras. Ils

s'embrassent. Un tendre dialogue en vers dit leur amour, leur douleur.

La mère se réjouit de retrouver son fils et le croit convaincu de son

erreur passée, du mensonge de ses visions. «Elle le savait bien,

dit-elle, jamais, jamais l'ennemi n'assiègera Jérusalem». Jérémie ne

peut cacher son trouble. Elle s'en aperçoit, s'inquiète, s'agite,

questionne, devine: «La guerre est dans Israël!» L'épouvante la saisit,

elle veut quitter son lit. Jérémie essaie de la calmer. Elle lui demande

de jurer qu'il n'y a aucun ennemi, aucun danger. Les serviteurs,

présents à la scène, soufflent à Jérémie: «Jure! Jure!» Jérémie ne peut

pas mentir. La mère meurt dans l'effroi. Et à peine a-t-elle expiré, que

Jérémie jure le mensonge. Mais il est trop tard. Et les témoins chassent

avec indignation le fils sans pitié qui a tué sa mère. Une foule hostile

veut le lapider. Le grand prêtre le fait jeter en prison, pour

bâillonner ses prophéties. Jérémie acquiesce à la condamnation. Il veut

vivre dans la nuit, il a hâte d'être délivré de ce monde, d'être le

frère des morts.

Scène VI: «_Voix de minuit_»

Dans la chambre du roi.--Zedekia, à sa fenêtre, regarde la ville au

clair de lune. Il envie les autres rois qui peuvent s'entretenir avec

leurs dieux, ou qui, par des devins, connaissent leur volonté: «C'est

terrible d'être le serviteur d'un Dieu, qui se taît toujours, que

personne n'a vu». Il doit donner conseil; mais lui, qui le conseillera?

Cependant, voici ses cinq conseillers intimes qu'il a fait appeler:

Pashur, le prêtre; Hananja, le prophète; Imri, l'ancien; Abimelech, le

général; Nachum, le publicain. Depuis onze mois, Jérusalem est

assiégée. Aucun secours ne vient. Que faire? Tous s'accordent pour

tenir. Seul, Nachum est sombre: il n'y a plus de provisions que pour

trois semaines. Zedekia demande ce qu'ils penseraient de l'ouverture de

négociations avec Nabukadnézar. Ils s'y opposent, sauf Imri et Nachum.

Le roi dit qu'un envoyé de Nabukadnézar est déjà venu. On le fait

appeler. C'est Baruch. Il énonce les propositions des Chaldéens:

Nabukadnézar, admirant la résistance des Juifs, consent à leur laisser

la vie, s'ils ouvrent leurs portes; il ne veut que l'humiliation de

Zedekia, qui fut roi par sa grâce et qui doit, par sa grâce, le

redevenir, après avoir expié. Que Zedekia se courbe devant lui, aille au

devant du vainqueur, le joug au cou et la couronne en main! Zedekia

s'indigne, et Abimélech le soutient. Les autres, qui se trouvent quittes

à bon compte, lui montrent la grandeur du sacrifice. Zedekia, accablé,

consent, en abandonnant la couronne à son fils.--Mais Nabukadnézar a

d'autres exigences: il veut voir Celui qui est le Maître d'Israël; il

veut entrer dans le Temple. Pashur et Hananja se révoltent contre cette

prétention sacrilège. On vote; et par suite de l'abstention d'Abimelech,

qui est fait, dit-il, pour agir et non pour délibérer, les voix se

partagent également, pour et contre. Celle du roi doit trancher. Il

demande qu'on le laisse seul, pour méditer. Il serait près de consentir

aux conditions des Chaldéens, quand Baruch lui avoue que c'est sous

l'inspiration de Jérémie qu'il est allé supplier Nabukadnézar, en faveur

de la paix. Zedekia sursaute de colère, à ce nom qu'il voulait étouffer.

Jérémie a beau être emprisonné, sa pensée continue d'agir et de crier:

«Paix!». L'orgueil exaspéré du roi se refuse à céder devant l'ascendant

du prophète. Il renvoie Baruch aux Chaldéens, avec une réponse

insultante. Mais à peine Baruch est-il parti, que Zedekia le regrette.

En vain essaie-t-il de dormir. La voix de Jérémie remplit sa pensée et

le silence de la nuit. Il le fait venir, il lui parle avec calme des

propositions de Nabukadnézar, comme si elles n'étaient pas encore

repoussées; il cherche à obtenir de lui son assentiment au parti qu'il a

choisi; il voudrait ainsi apaiser sa conscience. Mais le prophète lit

dans ses plus secrètes pensées. Il gémit sur Jérusalem. Bientôt la

frénésie s'empare de lui, en décrivant la destruction; il prédit à

Zedekia son châtiment: le roi aura les yeux crevés, après avoir vu tuer

ses trois fils. Zedekia, furieux, puis atterré, se jette sur son lit, en

pleurant et criant: «Pitié!» Jérémie ne s'interrompt pas, jusqu'à la

malédiction finale. Alors, il s'éveille de son extase farouche, brisé

comme sa victime. Zedekia, sans colère, sans révolte, reconnaît

maintenant la puissance du prophète: il croit en lui, il croit en ses

prédictions affreuses:

«_Jérémie, je n'ai pas voulu la guerre. J'ai dû la déclarer, mais

j'aimais la paix. Et je t'aimais, parce que tu la célébrais. Ce n'est

pas d'un coeur léger que j'ai pris les armes.. J'ai beaucoup souffert,

sois en témoin, quand le temps sera venu. Et sois auprès de moi, si ta

parole s'accomplit_».

JÉRÉMIE:--«_Je serai auprès de toi, mon frère Zedekia_».

Il s'en va. Le roi le rappelle:

--«La mort est sur moi, et je te vois pour la dernière fois. Tu m'as

maudit, Jérémie. Maintenant, bénis-moi, avant que nous nous séparions».

JÉRÉMIE:--«_Le Seigneur te bénisse et te protège sur tous tes chemins!

Qu'Il fasse luire sur toi son visage et te donne la paix!_»

ZEDEKIA: (comme en un rêve):--«_Et qu'Il nous donne la paix!_»

Scène VII: «_La détresse suprême_»

C'est le matin suivant, sur la place du Temple. La foule affamée réclame

du pain, assiège le palais, menace Nachum l'accapareur. Abimelech, pour

le dégager, lance ses soldats contre le peuple. Au milieu de l'émeute,

une voix crie que les ennemis ont forcé une des portes. Le peuple pousse

des cris d'épouvante, maudit le roi, les prêtres, les prophètes. Il se

souvient de Jérémie, qui seul a prédit la vérité; il n'espère plus qu'en

lui; il le délivre de sa prison, il le porte en triomphe, en l'appelant:

«Saint! Maître! Samuel! Elie!... Sauve-nous!»--Jérémie, sombre, ne

comprend pas d'abord. Quand il entend accuser le roi d'avoir vendu son

peuple, il dit: «Ce n'est pas vrai!»

--«_Ils nous ont sacrifiés_, dit la foule. _Nous voulions la paix._»

--«_Trop tard!... Pourquoi rejetez-vous votre faute sur le roi? Vous

avez voulu la guerre._»

--«_Non_, crie la foule. _Pas moi!... Non!... Pas moi!... C'est le

roi... Pas moi!... Aucun de nous!_»

--«_Vous l'avez tous voulue, tous, tous! Vos coeurs sont changeants...

Ceux qui crient maintenant: la paix! je les ai entendus hurler pour la

guerre... Malheur à toi, peuple! Tu flottes à tous les vents. Vous avez

forniqué avec la guerre. Maintenant, portez son fruit! Vous avez joué

avec l'épée. Maintenant, goûtez-en le tranchant!_»

La foule, épeurée, réclame du prophète un miracle. Jérémie refuse. Il

répète: «_Courbez-vous!... Que tombe Jérusalem, si Dieu le veut, que

tombe le Temple, que soit exterminé Israël et son nom éteint!...

Courbez-vous!_»

Le peuple l'appelle traître. Jérémie est pris d'une extase nouvelle.

Dans des transports d'amour et de foi qui appellent la souffrance

infligée par la main aimée, il bénit l'épreuve, le feu, la mort,

l'opprobre, l'ennemi. Le peuple crie: «Lapidez-le! Crucifiez-le!»--Jérémie

étend les bras en croix; affamé de martyre, il prophétise le Crucifié;

il veut l'être. Il le serait, si des fuyards ne se ruaient sur la place,

criant: «Les murailles sont tombées, l'ennemi est dans la ville!»--La

foule se précipite au Temple.

Scène VIII: «_Le tournant_» (_Die Umkehr_)

Dans l'ombre d'une vaste crypte, une foule est prostrée. Ça et là, des

groupes se pressent autour d'un vieillard qui lit l'Ecriture. A l'écart,

immobile et comme pétrifié, Jérémie.--C'est la nuit qui a suivi la prise

de Jérusalem. Tout est mort et détruit; les tombeaux sont violés, le

Temple profané; tous les nobles sont tués, sauf le roi qui a été

supplicié. Jérémie crie d'effroi, quand il apprend que ses prédictions

sont réalisées. On s'écarte de lui, comme d'un maudit qui porte la

malédiction. En vain se défend-t-il avec angoisse du mal qu'on lui

attribue:

--«_Je ne l'ai pas voulu! Vous ne pouvez pas m'accuser, le mot est sorti

de moi, comme le feu de la pierre; ma parole n'est pas ma volonté; la

Force est au-dessus de moi, Lui, Lui, le Terrible, l'Impitoyable! Je ne

suis que son instrument, son souffle, le valet de sa méchanceté... Oh!

malheur sur les mains de Dieu! Celui qu'il saisit, le Terrible, Il ne le

lâche plus... Oh! qu'il m'affranchisse! Je ne veux plus porter ses

paroles, je ne veux plus, je ne veux plus..._».

Des sonneries de trompes, au dehors, annoncent la volonté de

Nabukadnézar: la ville doit disparaître de terre; une nuit est donnée

aux survivants pour enterrer les morts, puis ils seront traînés en

captivité. Le peuple se désole, refuse de partir. Seul, un blessé qui

souffre veut vivre, vivre! Une jeune femme lui fait écho: elle ne veut

pas aller dans le froid, dans la mort. Tout supporter, tout souffrir,

mais vivre!--Des disputes s'élèvent dans la foule. Les uns disent qu'on

ne peut quitter la terre où est Dieu. Les autres, que Dieu est parti.

Jérémie, désespéré, crie:

--«_Il n'est nulle part! Ni au ciel, ni sur la terre, ni dans les âmes

des hommes!_»

Ses paroles sacrilèges soulèvent l'horreur. Il continue:

--«_Qui a péché contre Lui, sinon Lui-même? Il a rompu son Alliance...

Il se renie Lui-même..._»

Jérémie rappelle tous les sacrifices qu'il a faits pour Dieu: sa maison,

sa mère, ses amis, il a tout laissé, tout perdu; il a été entièrement

sien; il a servi, parce qu'il espérait qu'il détournerait le malheur; il

a maudit, parce qu'il espérait que la malédiction tournerait en

bénédiction; il a prophétisé, parce qu'il espérait qu'il mentait et que

Jérusalem serait sauvée. Mais il a prophétisé la vérité, et c'est Dieu

qui a menti. Il a servi fidèlement l'Infidèle. Maintenant, il se refuse

à servir davantage. Il se sépare de Dieu, qui hait, pour aller à ses

frères qui souffrent. «_Car je te hais, Dieu, et je n'aime qu'eux._»

La foule le frappe, veut lui fermer la bouche, car elle le croit

dangereux. Il se jette à genoux, en demandant pardon de son orgueil, de

ses imprécations, il ne veut plus être que le plus humble serviteur de

son peuple. Mais il est repoussé de tous comme un blasphémateur.

A ce moment, on frappe violemment à la porte. Trois envoyés de

Nabukadnézar se prosternent devant Jérémie. Nabukadnézar, qui l'admire,

veut faire de lui le chef de ses mages. Jérémie refuse, en termes

hautains. Et, s'échauffant peu à peu, il prophétise la chute de

Nabukadnézar: son heure est proche. Avec une jubilation sauvage, il le

couvre de malédictions.

--«_Il est réveillé, le vengeur, il vient, il approche; terribles sont

ses poings... Nous sommes ses enfants, ses premiers-nés. Il nous a

châtiés, mais il aura pitié de nous. Il nous a renversés, mais Il nous

relèvera..._»

Les envoyés Chaldéens s'enfuient, terrifiés. Le peuple entoure Jérémie

et l'acclame. Ils boivent ses paroles enivrées. Dieu parle par sa

bouche. Il déroule devant leurs yeux la vision de la Jérusalem nouvelle,

vers qui accourent les dispersés, de tous les points de la terre. La

paix resplendit sur elle. Paix du Seigneur, paix d'Israël. Avec des cris

de transport, le peuple qui se voit déjà aux jours du retour, embrasse

les pieds et les genoux de Jérémie. Le prophète s'éveille de son extase.

Il ne sait plus ce qu'il a dit. Il se sent pénétré de l'amour de ceux

qui l'entourent; il se défend contre leur enthousiasme, que surexcite

encore une guérison miraculeuse. Le vrai miracle, dit-il, c'est qu'il a

maudit Dieu et que Dieu l'a béni; Dieu lui a arraché son coeur dur et

a mis, à la place, un coeur compatissant, pour partager toute

souffrance et en comprendre le sens. Comme il a été long à le trouver, à

vous trouver, mes frères! Plus de malédictions! «_Sombre est notre

destin; mais ayons confiance, car merveilleuse est la vie, sainte est la

terre. Je veux embrasser dans mon amour ceux que j'ai attaqués dans ma

colère_». Il fait une prière d'actions de grâces, il bénit la mort et la

vie. Baruch le supplie de porter le bienfait de sa parole au peuple

assemblé sur la place. Jérémie s'y dispose. «_J'ai été le consolé de

Dieu; maintenant, je veux être le consolateur_». Il veut bâtir dans les

coeurs l'éternelle Jérusalem.--Le peuple le suit, en l'appelant le

«constructeur de Dieu».

Scène IX: «_La route éternelle_»

C'est la grande place de Jérusalem, comme au second tableau, mais après

la destruction. Clair-obscur d'une nuit de lune à demi-voilée. Dans

l'ombre, on voit des chariots, des mulets, des groupes prêts à partir.

Des voix s'appellent et se comptent. Le peuple est confus et sans guide.

Le malheureux Zedekia, aveugle, maudit de tous, est laissé à l'écart. On

entend venir des chants. C'est le cortège de Jérémie. Le prophète parle

au peuple incrédule et hostile; il le console, il lui révèle sa mission

divine: son héritage est la douleur; il est le peuple de souffrance

(_Leidensvolk_), mais le peuple de Dieu (_Gottesvolk_). Heureux les

vaincus, heureux ceux qui ont tout perdu, pour trouver Dieu! Gloire à

l'épreuve!--Du sein du peuple exalté, s'élèvent des choeurs, célébrant

les épreuves anciennes: Mizraïm, Moïse... Ils se divisent en des groupes

de voix: graves, claires, jubilantes. Toute l'épopée d'Israël défile

dans ces chants, que Jérémie dirige comme un attelage. Le peuple, peu à

peu enivré, veut souffrir, partir pour l'exil, et demande à Jérémie de

le conduire. Jérémie se prosterne devant le misérable Zedekia, repoussé

par la foule. Zedekia croit qu'il le tourne en dérision.

--«_Tu es devenu le roi de la souffrance, et jamais tu n'as été plus

royal_, dit Jérémie... _Oint de l'épreuve, conduis-nous! Toi qui ne vois

plus que Dieu, toi qui ne vois plus la terre, guide ton peuple!_»

Et s'adressant au peuple, il lui montre le guide envoyé par Dieu, le

«_couronné de douleur_» (_Schmerzengekrônte_). Le peuple s'incline

devant le roi abattu.

Le jour paraît. La trompette sonne. Jérémie, du haut des marches du

Temple, appelle Israël au départ... Qu'ils remplissent leurs yeux de la

patrie, pour la dernière fois! «Buvez les murs, buvez les tours, buvez

Jérusalem!»--Ils se prosternent et baisent la terre, dont ils prennent

une poignée. Puis, s'adressant au «_peuple errant_» (_Wandervolk_),

Jérémie lui dit de se relever, de laisser les morts qui ont la paix, et

de ne plus regarder derrière lui, mais devant, au loin, les chemins du

monde. Ils sont à lui. Un dialogue passionné s'entrecroise entre le

prophète et son peuple:--«Reverront-ils Jérusalem?»--«Qui croit, il voit

toujours Jérusalem.»--«Qui la rebâtira?»--«L'ardeur du désir, la nuit de

la prison, et la souffrance qui instruit.»--«Et sera-t-elle

durable?»--«Oui, les pierres tombent, mais ce que l'âme bâtit dans la

souffrance dure l'éternité».

La trompette sonne, pour la seconde fois. Le peuple maintenant brûle de

partir. Le cortège immense s'organise, en silence. En tête, le roi,

porté dans une litière. Puis, les tribus. Elles chantent en marchant,

avec la joie sérieuse du sacrifice. Ni hâte ni lenteur. Un infini qui

marche. Les Chaldéens les regardent passer avec étonnement. L'étrange

peuple, que nul ne comprend, dans ses abattements ni dans ses espoirs!

Choeur des Juifs: «_Nous cheminons à travers les peuples, nous

cheminons à travers les temps, par les routes infinies de la souffrance.

Eternellement. Nous sommes éternellement vaincus... Mais les villes

tombent, les peuples disparaissent, les oppresseurs s'écroulent dans la

honte. Nous cheminons, par les éternités, vers la patrie, vers

Dieu..._».

Les Chaldéens: «_Leur Dieu? Ne l'avons-nous pas vaincu?..... On ne peut

pas vaincre l'invisible. On peut tuer les hommes, mais non le Dieu qui

vit en eux. On peut faire violence à un peuple, jamais à son esprit_».

La trompette sonne, pour la troisième fois. Le soleil éclatant illumine

le défilé du peuple de Dieu, qui commence «sa marche à travers les

siècles».

* * * * *

C'est ainsi qu'un artiste au grand coeur donne l'exemple de la liberté

suprême de l'esprit. D'autres attaquent de front les folies et les

crimes d'aujourd'hui; aux prises avec la Force qui les meurtrit, leur

âpre parole de révolte s'ensanglante aux obstacles et cherche à les

briser. Ici, l'âme pacifiée voit passer devant elle le flot tragique du

présent; et elle ne s'en irrite, ni ne s'en tourmente plus, car elle

domine le cours entier du fleuve; elle s'assimile ses forces séculaires

et le calme destin qui l'achemine à l'éternel.

20 novembre 1917.

(Ecrit pour la revue: _Coenobium_, de Lugano, dirigée par Enrico

Bignami).

XX

Un Grand Européen: G.-F. Nicolaï[48]

I

La guerre a fait plier les genoux à l'art et à la science. L'un s'est

fait son flagorneur, et l'autre sa servante. Bien peu d'esprits ont

résisté. Dans l'art, quelques oeuvres seulement, de sombres oeuvres

françaises, ont fleuri du sol sanglant. Dans la science, l'oeuvre la

plus haute qui ait émergé de ces trois criminelles années est celle d'un

vaste et libre esprit allemand, G.-F. Nicolaï. Je vais tâcher d'en

donner un aperçu.

Elle est comme le symbole de l'invincible Liberté, que toutes les

tyrannies de cet âge de violence veulent en vain bâillonner: car elle a

été écrite dans une prison, mais les murailles n'ont pu être assez

épaisses pour empêcher de passer cette voix qui juge les oppresseurs, et

qui leur survivra.

Le docteur Nicolaï, professeur de physiologie à l'Université de Berlin

et médecin de la maison impériale, se trouvait, quand la guerre éclata,

en plein foyer de la folie qui s'empara de l'élite de son peuple. Il n'y

céda point. Il osa plus: il y tint tête. Au manifeste des 93

intellectuels, paru au commencement d'octobre 1914, il opposa, dès le

milieu d'octobre, un contre-manifeste, un _Appel aux Européens_, que

contresignèrent deux autres célèbres professeurs de l'Université de

Berlin, le génial physicien Albert Einstein et le président du Bureau

international des poids et mesures, Wilhelm Foerster (le père du prof.

Fr. W. Foerster). N'ayant pu faire paraître cet appel, faute de réunir

les adhésions espérées, Nicolaï le reprit, pour son compte personnel, en

une série de cours qu'il voulut faire sur la guerre, dans le semestre

d'été 1915. Il risquait ainsi, en claire conscience réfléchie, sa

position sociale, ses honneurs, ses dignités académiques, son bien-être,

ses amitiés, pour accomplir son devoir de penseur véridique. Il fut

arrêté, emprisonné à la forteresse de Graudenz; et c'est là qu'il

rédigea, sans aides, presque sans livres, _La Biologie de la Guerre_,

l'oeuvre admirable, dont le manuscrit réussit à passer en Suisse, où

l'éditeur Orell-Füssli, de Zurich, vient d'en publier la première

édition allemande. Les circonstances où cet ouvrage a pris naissance ont

un caractère mystérieux et héroïque, qui rappelle les temps où

l'Inquisition de l'Eglise romaine opprimait la pensée de Galilée.

L'Inquisition des Etats d'Europe et d'Amérique n'est pas moins

écrasante, dans le monde d'aujourd'hui; mais plus ferme que Galilée,

Nicolaï n'a rien rétracté. Le mois dernier[49], les journaux de Suisse

allemande annonçaient sa condamnation nouvelle par le tribunal militaire

de Dantzig à cinq mois de prison. Ridicule faiblesse de la force, dont

les arrêts injustes fondent le piédestal de la statue de l'homme qu'elle

veut frapper.!

* * * * *

Les Précurseurs · 第 8 / 15 段