Enfin, cette longue discussion s'achève par des conclusions pratiques.

Il faut réorganiser l'éducation publique et lui imprimer une direction

nouvelle. L'éducation actuelle est triplement insuffisante: 1º du point

de vue humaniste, elle mure les esprits dans l'étude d'époques et de

civilisations passées, sans préparer en rien à l'accomplissement des

devoirs contemporains; 2º du point de vue spécialement suisse, elle est

orientée uniquement vers un patriotisme aveugle, que rien n'éclaire ni

ne guide; elle ressasse l'histoire des guerres, des victoires, de la

force brutale, au lieu d'enseigner la liberté, le haut idéal suisse;

elle n'a aucun sens pour les nécessités morales et matérielles du peuple

d'aujourd'hui; 3º du point de vue technique, elle est bassement

matérialiste et militaire, sans idées. On voit bien, en ce moment, se

propager un fort mouvement qu'on intitule: «Education nationale»,

«Education civique d'Etat». Mais attention! Il y a là un nouveau danger:

une sorte d'idole d'Etat, despotique et sans âme, une superstition de

l'Etat, un égoïsme de l'Etat, auquel on voudrait asservir les esprits.

Qu'on ne s'y laisse pas prendre! L'effort à faire est immense; et le

_Zofinger-Verein_ en doit donner l'exemple. Il doit tâcher d'accomplir

la mission intellectuelle et morale de la Suisse. Mais non en s'isolant.

Jamais il ne doit perdre le sentiment de sa solidarité de pensée et

d'action avec tous les pays. Il adresse un hommage ému aux

«_Gesinnungsfreunde_», aux amis et compagnons des pays belligérants, aux

jeunes morts de France et d'Allemagne, et à ceux qui sont vivants. Il

faut s'associer à eux, travailler côte à côte avec la jeunesse libre du

monde entier. Et le président des Zofingiens, Julius Schmidhauser, qui

a conduit et résumé ces débats, les termine par un Appel aux frères,

pour qu'ils osent hardiment croire, agir, chercher de nouveaux chemins

pour une nouvelle Suisse,--pour une nouvelle humanité.

* * * * *

J'ai tenu à m'effacer entièrement derrière ces jeunes gens. Je ne veux

pas, en substituant ma pensée à la leur, tomber sous le reproche que

j'adresse à ma génération. Je les ai laissés parler seuls. Tout

commentaire affaiblirait la beauté du spectacle de cette jeunesse

enthousiaste et sérieuse, discutant longuement, ardemment, ses devoirs,

dans cette heure tragique de l'histoire, prenant conscience de sa foi,

et l'affirmant avec solennité, en une sorte de Serment du Jeu de Paume:

foi dans la liberté, dans la solidarité des peuples, dans leur mission

morale, dans la tâche qui s'impose d'écraser l'hydre de l'impérialisme,

extérieur et intérieur, militariste et capitaliste, de bâtir une société

plus juste et plus humaine.

Je lui adresse mon fraternel salut. Sa voix n'est pas isolée dans

l'univers. Partout, j'entends l'écho lui répondre; partout, je vois se

lever des jeunesses qui lui ressemblent, et qui lui tendent leurs mains.

L'épreuve de cette guerre qui, en voulant écraser les âmes libres, n'a

réussi qu'à leur faire sentir davantage le besoin de se chercher et de

s'unir, m'a mis en rapports étroits avec les jeunes gens de tous les

pays--d'Europe et d'Amérique--voire même d'Orient et d'Extrême-Orient.

Chez tous, j'ai retrouvé la même communion de souffrances et d'espoirs,

les mêmes aspirations, les mêmes révoltes, la même volonté de briser

avec un passé qui a fait ses preuves de malfaisance et d'imbécillité, la

même ambition sacrée de reconstruire la société humaine sur des assises

nouvelles, plus vastes et plus profondes que l'édifice branlant de ce

vieux monde de rapine et de fanatisme, de ces nationalités féroces,

incendiées par la guerre, pareilles à d'orgueilleux «gratte-ciel», à la

carcasse noircie.

_Juin 1917._

(Revue: _Demain_, Genève, juillet 1917.)

XV

Le Feu

par Henri BARBUSSE[34]

Voici un miroir implacable de la guerre. Elle s'y est reflétée, seize

mois, au jour le jour. Miroir de deux yeux clairs, fins, précis,

intrépides, français. L'auteur, Henri Barbusse, a dédié son livre: «A la

mémoire des camarades tombés à côté de moi, à Crouy et sur la cote 119»,

décembre 1915; et ce livre: _Le Feu_ (_Journal d'une escouade_) a reçu,

à Paris, la consécration du prix Goncourt.

Par quel miracle une telle parole de vérité a-t-elle pu se faire

entendre intégralement, en une époque où tant de paroles libres,

infiniment moins libres, sont comprimées? Je n'essaie point de

l'expliquer, mais j'en profite: car la voix de ce témoin fait rentrer

dans l'ombre tous les mensonges intéressés qui, depuis trois ans,

prétendent idéaliser le charnier européen.

* * * * *

L'oeuvre est de premier ordre, et si riche de substance qu'il faudrait

plus d'un article pour l'embrasser tout entière. Je tâcherai seulement

ici d'en saisir les aspects principaux,--l'art et la pensée.

L'impression qui domine est d'une extrême objectivité. Sauf au dernier

chapitre, où s'affirment ses idées sociales, on ne connaît point

l'auteur: il est là, mêlé à ses obscurs compagnons; il lutte, il souffre

avec eux, et d'une seconde à l'autre il risque de disparaître; mais il a

la force d'âme de s'abstraire du tableau et de voiler son moi: il

regarde, il entend, il sent, il tâte, il agrippe, de tous ses sens à

l'affût, le spectacle mouvant; et c'est merveille de voir la sûreté de

cet esprit français, dont aucune émotion ne fait trembler le dessin, ni

ne ternit la notation. Une multitude de touches juxtaposées, vives,

vibrantes, crues, aptes à rendre les chocs et les sursauts des pauvres

machines humaines passant d'une torpeur lasse à une hyperesthésie

hallucinée,--mais que place et combine une intelligence toujours

maîtresse de soi. Un style impressionniste, que tentent parfois, un peu

trop pour mon goût, les jeux de mots visuels à la Jules Renard, cette

«écriture artiste», qui est un article si éminemment parisien, et qui,

en temps ordinaire, «poudrederise» les émotions, mais qui, dans ces

convulsions de la guerre, prend je ne sais quelle élégance héroïque.

Dans le récit serré, sombre, étouffant, s'ouvrent des épisodes de repos,

qui en rompent l'unité, et où se détend quelques instants l'étreinte. La

plupart des lecteurs en goûteront le charme, l'émotion discrète (_la

Permission_);--mais les trois quarts de l'oeuvre ont pour cadre les

tranchées de Picardie, sous «le ciel vaseux», sous le feu et sous

l'eau,--visions tantôt d'Enfer, et tantôt de Déluge.

«Les armées restent là, enterrées, des années, «au fond d'un éternel

champ de bataille», entassées, «enchaînées coude à coude», pelotonnées

«contre la pluie qui vient d'en haut, contre la boue qui vient d'en bas,

contre le froid, cette espèce d'infini qui est partout». Les hommes,

affublés de peaux de bêtes, de paquets de couvertures, de tricots,

surtricots, de carrés de toile cirée, de bonnets de fourrure, de

capuchons goudronnés, gommés, caoutchoutés... ont l'air d'hommes des

cavernes, de gorilles, de troglodytes. L'un d'eux, en creusant la terre,

a retrouvé la hache d'un homme quaternaire, une pierre pointue emmanchée

dans un os, et il s'en sert. D'autres, comme des sauvages, fabriquent

des bijoux élémentaires. Trois générations ensemble, toutes les races;

mais non pas toutes les classes: laboureurs et ouvriers pour la plupart,

métayer, valet de ferme, charretier, garçon livreur, contremaître dans

une manufacture, bistro, vendeur de journaux, quincaillier,

mineurs,--peu de professions libérales. Cette masse amalgamée a un

parler commun, «fait d'argots d'atelier et de caserne et de patois

assaisonné de quelques néologismes». Chacun a sa silhouette propre,

exactement saisie et découpée: on ne les confond plus, une fois qu'on

les a vus. Mais le procédé qui les dépeint est bien différent de celui

de Tolstoï. Tolstoï ne peut voir une âme sans descendre au fond. Ici

l'on voit et l'on passe. L'âme personnelle existe à peine, n'est qu'une

écorce; dessous, endolorie, écrasée de fatigue, abrutie par le bruit,

empoisonnée par la fumée, l'âme collective s'ennuie, somnole, attend,

attend sans fin,--(«machine à attendre»)--ne cherche plus à penser, «a

renoncé à comprendre, renoncé à être soi-même». Ce ne sont pas des

soldats--(ils ne veulent pas l'être)--ce sont des hommes, «de pauvres

bonshommes quelconques arrachés brusquement à la vie, ignorants, peu

emballés, à vue bornée, pleins d'un gros bon sens qui parfois déraille,

enclins à se laisser conduire et à faire ce qu'on leur dit de faire,

résistants à la peine, capables de souffrir longtemps, de simples hommes

qu'on a simplifiés encore et dont, par la force des choses, les seuls

instincts primordiaux s'accentuent: instinct de la conservation,

égoïsme, espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire

et de dormir...». Même dans le danger d'un bombardement, au bout de

quelques heures, ils s'ennuient, ils bâillent, ils jouent à la manille,

ils causent de niaiseries, «ils piquent un roupillon», ils s'ennuient...

«La grandeur et la largeur de ces déchaînements d'artillerie lassent

l'esprit». Ils traversent des enfers de souffrances, et ne s'en

souviennent même plus: «Nous en avons trop vu. Et chaque chose qu'on a

vue était trop. On n'est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout le camp

d'tous les côtés, on est trop p'tit. On est des machines à oublier. Les

hommes, c'est des choses qui pensent peu, et, qui surtout

oublient...»--Au temps de Napoléon, chaque soldat avait dans sa giberne

le bâton de maréchal, et dans le cerveau l'image ambitieuse du petit

officier corse. A présent, il n'y a plus d'individus, il y a une masse

humaine; et elle-même est noyée dans les forces élémentaires. «Dix mille

kilomètres de tranchées françaises, dix mille kilomètres de malheurs

pareils ou pires...; et le front français est le huitième du front

total...» D'instinct, le narrateur est forcé d'emprunter ses images à

une mythologie grossière de peuplade primitive, ou aux convulsions

cosmiques: «ruisseaux de blessés arrachés des entrailles de la terre,

qui saigne et qui pourrit, à l'infini»... «glaciers de cadavres»...

«sombres immensités de Styx»... «vallée de Josaphat»... spectacles

préhistoriques. Que devient l'homme là-dedans? Que devient sa

souffrance!... «Quand tu te désoleras!» dit un blessé à un autre...

«C'est ça, la guerre..., pas les batailles..., la fatigue épouvantable,

surnaturelle, l'eau jusqu'au ventre, la boue, l'ordure, la monotonie

infinie des misères, interrompue par des drames aigus»... «Par

intermittences, des cris d'humanité, des frissons profonds, sortent du

noir et du silence...»

Çà et là, au cours de la longue mélopée, quelques cimes émergent de

l'uniformité grise et sanglante: l'assaut («_le feu_»);--«le poste de

secours»;--«l'aube».--Je voudrais pouvoir citer l'admirable tableau des

hommes qui attendent l'ordre d'attaque,--immobiles, un masque de calme

recouvrant quels songes, quelles peurs, quels adieux! Sans aucune

illusion, sans aucun emportement, sans aucune excitation, «malgré la

propagande dont on les travaille, sans aucune ivresse, ni matérielle, ni

morale», en pleine conscience, ils attendent le signal de se précipiter

«une fois de plus dans ce rôle de fou imposé à chacun par la folie du

genre humain»;--puis c'est la «course à l'abîme», où, sans voir, au

milieu des éclats qui font un cri de fer rouge dans l'eau, au milieu de

l'odeur de soufre, «on se jette sur l'horizon»;--et la tuerie dans la

tranchée, où «l'on ne sait pas d'abord que faire», et où ensuite la

frénésie s'empare de l'homme, où «l'on reconnaît mal ceux même que l'on

connaît, comme si tout le reste de la vie était devenu tout à coup très

lointain...» Et puis, l'exaltation passée, «il ne reste plus que

l'infinie fatigue et l'attente infinie...».

* * * * *

Mais il me faut abréger, arriver à la partie capitale de l'oeuvre: à

la pensée.

Dans _Guerre et Paix_, le sens profond du Destin qui mène l'humanité est

ardemment cherché et saisi, de loin en loin, à la lueur d'un éclair de

souffrance ou de génie, par quelques personnalités plus affinées, de

race ou de coeur: le prince André, Pierre Besoukhow.--Sur les peuples

d'aujourd'hui, le rouleau aplanisseur a passé. Tout au plus si de

l'immense troupeau se détache, un moment, le bêlement isolé d'une bête,

qui va mourir. Telle, la pâle figure du caporal Bertrand «avec son

sourire réfléchi»--à peine dessinée,--«parlant peu d'ordinaire, ne

parlant jamais de lui», et qui ne livre qu'une fois le secret des

pensées qui l'angoissent,--dans le crépuscule qui suit la tuerie,

quelques heures avant que lui-même soit tué. Il songe à ceux qu'il a

tués, à la démence du corps à corps:

--«Il le fallait, dit-il. Il le fallait, pour l'avenir».

Il croisa les bras, hocha la tête:

--«L'avenir! s'écria-t-il tout d'un coup. De quels yeux ceux qui vivront

après nous regarderont-ils ces tueries et ces exploits, dont nous ne

savons pas même, nous qui les commettons, s'il faut les comparer à ceux

des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d'apaches!...

Et pourtant, continua-t-il, regarde! Il y a une figure qui s'est élevée

au-dessus de la guerre, et qui brillera pour la beauté et l'importance

de son courage...»

«J'écoutais, appuyé sur un bâton, penché vers lui, recueillant cette

voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d'une bouche presque

toujours silencieuse. Il cria d'une voix claire:

--«Liebknecht!»

Dans la même soirée, l'humble territorial Marthereau, «à la face de

barbet, toute plantée de poils», écoute un camarade qui dit: «Guillaume

est une bête puante, mais Napoléon est un grand homme», et qui, après

avoir gémi sur la guerre, célèbre l'ardeur guerrière du seul petit gars

qui lui reste. Marthereau branle sa tête lassée, où luisent deux beaux

yeux de chien qui s'étonne et qui songe, et il soupire: «Ah! nous sommes

tous des pas mauvais types, et aussi des malheureux et des pauv'diables.

Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes!»

Mais le plus souvent, le cri d'humanité qui sort de ces humbles

compagnons est anonyme. On ne sait au juste celui qui vient de parler,

car tous, à des moments, n'ont qu'une pensée commune. Née des communes

épreuves, cette pensée les rapproche beaucoup plus des autres malheureux

dans les tranchées ennemies, que du reste du monde qui est là-bas, par

derrière. Contre ceux de l'arrière: «touristes des tranchées»,

journalistes «exploiteurs du malheur public», intellectuels guerriers,

ils s'accordent en un mépris sans violence, mais sans bornes. Ils ont

«la révélation de la grande réalité: une différence qui se dessine entre

les êtres, une différence bien plus profonde et avec des fossés plus

infranchissables que celle des races: la division nette, tranchée, et

vraiment irrémissible, qu'il y a parmi la foule d'un pays, entre ceux

qui profitent et ceux qui peinent, ceux à qui on a demandé de tout

sacrifier, tout, qui apportent jusqu'au bout leur nombre, leur force et

leur martyre, et sur lesquels marchent, avancent, sourient et

réussissent les autres.»

--«Ah! fait amèrement l'un d'eux, devant cette révélation, ça ne donne

pas envie de mourir!»

Mais il n'en meurt pas moins bravement, humblement, comme les autres.

* * * * *

Le point culminant de l'oeuvre est le dernier chapitre: l'_Aube_.

C'est comme un épilogue, dont la pensée rejoint celle du prologue, _la

Vision_, et l'élargit, ainsi qu'en une symphonie le thème annoncé du

début prend sa forme complète dans la conclusion.

La _Vision_ nous dépeint l'arrivée de la déclaration de guerre, dans un

sanatorium de Savoie, en face du Mont-Blanc. Et là, ces malades de

toutes nations, «détachés des choses et presque de la vie, aussi

éloignés du reste du genre humain que s'ils étaient déjà la postérité,

regardent au loin devant eux, vers le pays incompréhensible des vivants

et des fous». Ils voient le déluge d'en bas, les peuples naufragés qui

se cramponnent; «les trente millions d'esclaves, jetés les uns sur les

autres par le crime et l'erreur, dans la guerre et la boue, lèvent une

face humaine où germe enfin une volonté. L'avenir est dans les mains des

esclaves, et on voit bien que le vieux monde sera changé par l'alliance

que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont

infinis».

L'_Aube_ finale est le tableau du «déluge d'en bas», de la plaine noyée

sous la pluie, des tranchées éboulées. Spectacle de la Genèse. Allemands

et Français fuient ensemble le fléau, ou s'affaissent pêle-mêle dans la

fosse commune. Et alors, ces naufragés, échoués sur les récifs de boue

au milieu de l'inondation, commencent à s'éveiller de leur passivité; et

un dialogue redoutable s'engage entre les suppliciés, comme les

répliques d'un choeur de tragédie. L'excès de leur souffrance les

submerge. Et ce qui les accable encore davantage, «ainsi qu'un désastre

plus grand», c'est la pensée qu'un jour les survivants pourront oublier

de tels maux:

--«Ah! si on se rappelait!--Si on s'rappelait, n'y aurait plus

d'guerre...»

Et, soudain, de proche en proche, le cri éclate: «Il ne faut plus qu'il

y ait de guerre...»

Et chacun, tour à tour, accuse, insulte la guerre:

--«Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se

suicide.»

--«Faut être vainqueurs», dit l'un.--Mais les autres répondent: «Ça ne

suffit pas».--«Etre vainqueurs, c'est pas un résultat?»--«Non! Faut tuer

la guerre».

...«--Alors, faudra continuer à s'battre, après la guerre?»--«P'têt',

oui, p'têt...»--Et pas contre des étrangers, p'têt', i faudra

s'battre»?--«P'têt' oui... Les peuples luttent aujourd'hui pour n'avoir

plus de maîtres...»--«Alors, on travaille pour les Prussiens

aussi?»--«Mais, dit un des malheureux de la plaine, il faut bien

l'espérer...»--«I' faut pas s'mêler des affaires des autres.»--«Si, il

le faut, parce que ce que tu appelles les autres, c'est les mêmes.»

...--«Pourquoi faire la guerre?»--«Pourquoi, on n'en sait rien; mais

pour qui, on peut le dire... Pour le plaisir de quelques-uns qu'on

pourrait compter...»

Et ils les comptent: «les guerriers, les puissants héréditaires; ceux

qui disent: «les races se haïssent», et ceux qui disent: «j'engraisse de

la guerre, et mon ventre en mûrit»; et ceux qui disent: «la guerre a

toujours été, donc elle sera toujours»; et ceux qui disent: «baissez la

tête, et croyez en Dieu»...; les brandisseurs de sabres, les profiteurs,

les monstrueux intéressés, «ceux qui s'enfoncent dans le passé, les

traditionnalistes, pour qui un abus a force de loi parce qu'il s'est

éternisé...», etc.

--«Ce sont vos ennemis autant que le sont aujourd'hui ces soldats

allemands qui gisent ici entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes

odieusement trompées et abruties, des animaux domestiqués... Ce sont vos

ennemis, quel que soit l'endroit où ils sont nés et la façon dont se

prononce leur nom et la langue dans laquelle ils mentent. Regardez-les

dans le ciel et sur la terre! Regardez-les partout! Reconnaissez-les une

bonne fois, et souvenez-vous à jamais!»

Ainsi clament ces armées. Et le livre se clôt sur l'espoir et le serment

muet de l'entente des peuples, tandis que le ciel noir s'ouvre et qu'un

rayon tranquille tombe sur la plaine inondée.

* * * * *

Un rayon de soleil ne fait pas le ciel clair; et la voix d'un soldat

n'est pas celle d'une armée. Les armées d'aujourd'hui sont des nations,

où sans doute s'entre-choquent et se mêlent, comme dans toute nation,

bien des courants divers. Le Journal de Barbusse est celui d'une

escouade, composée presque exclusivement d'ouvriers, de paysans. Mais

que dans cet humble peuple, qui, comme le Tiers en 89, n'est rien et

sera tout,--que dans ce prolétariat des armées se forme obscurément une

telle conscience de l'humanité universelle,--qu'une telle voix intrépide

s'élève de la France,--que ce peuple qui combat fasse l'héroïque effort

de se dégager de sa misère présente et de la mort obsédante, pour rêver

de l'union fraternelle des peuples ennemis,--je trouve là une grandeur

qui passe toutes les victoires et dont la douloureuse gloire survivra à

celle des batailles,--y mettra fin, j'espère.

Février 1917.

(_Journal de Genève_, 19 mars 1917.)

XVI

Ave, Cæsar, morituri te salutant

(Dédié aux spectateurs héroïques et à l'abri)

Dans une scène de son terrible et admirable livre, le _Feu_, où Henri

Barbusse a noté ses souvenirs des tranchées de Picardie, et qu'il a

dédié «à la mémoire de ses camarades tombés à côté de lui à Crouy et sur

la cote 119», il représente deux humbles poilus qui viennent en

permission à la ville voisine. Ils sortent de l'enfer de boue et de

sang, leur chair et leur âme ont subi pendant des mois des tortures sans

nom; ils se retrouvent en présence de bourgeois bien portants, à l'abri,

et, naturellement, débordant d'exaltation guerrière. Ces héros en

chambre accueillent les rescapés, comme s'ils revenaient de la noce. Ils

ne cherchent pas à savoir ce qui se passe là-bas. Ils le leur

apprennent: «Ça doit être superbe, une charge, hein? Toutes ces masses

d'hommes qui marchent comme à la fête, qu'on ne peut pas retenir, qui

meurent en riant!...» (p. 325). Les poilus n'ont qu'à se taire: «_Ils_

sont (dit l'un d'eux, résigné), au courant mieux que toi des grands

machins et de la façon dont se goupille la guerre, et après, quand tu

reviendras, si tu reviens, c'est toi qui auras tort au milieu de toute

cette foule de blagueurs, avec ta petite vérité...» (p. 133).

Je ne crois pas qu'une fois la guerre finie, quand les soldats

reviendront en masse dans leurs foyers, ils se laisseront si facilement

donner tort par les fanfarons de l'arrière. Dès à présent, leur parole

commence à s'élever, singulièrement âpre et vengeresse; le livre

puissant de Barbusse en est un formidable témoignage.

Voici d'autres témoignages de soldats, moins connus, mais non moins

émouvants. Aucun n'est inédit. Je me suis fait une loi de n'user,

pendant la guerre, d'aucune confession orale, ou écrite, que j'aie

personnellement reçue. Ce que mes amis, connus ou inconnus, me confient,

est un dépôt sacré, dont je ne ferai emploi que s'ils me le permettent,

et quand les conditions le leur permettront. Les témoignages que je

reproduis ici ont été publiés à Paris, sous l'oeil d'une censure,

cependant rigoureuse pour les rares journaux qui sont restés

indépendants. C'est une preuve que ce sont là choses connues, qu'il est

inutile ou impossible de voiler.

Je laisse parler ces voix. Toute appréciation est superflue. Elles

sonnent assez clair.

* * * * *

De PAUL HUSSON: _L'Holocauste_ (Paris, collection de «_Vers et Prose_»,

F. Lacroix, 19, rue de Tournon;--achevé d'imprimer, 10 janvier

1917.)--C'est le carnet d'un soldat d'Ile-de-France, qui «part sans

enthousiasme, haïssant la guerre et si peu guerrier. Soldat, il fit ce

que chacun fit».

_P. 19_: «Au nom de quel principe moral supérieur ces luttes nous

sont-elles imposées? Pour le triomphe d'une race? Que reste-t-il de la

gloire des soldats d'Alexandre ou de César? Pour lutter ainsi, il faut

croire. Croire que l'on combat pour la cause de Dieu, d'une grande

justice, ou aimer la guerre. Nous ne croyons pas; nous n'aimons ni ne

savons faire la guerre. Et pourtant, des hommes se battent et meurent

qui ne croient ni à la cause de Dieu, ni à la grande justice, qui

n'aiment pas la guerre et qui meurent face à l'ennemi... Beaucoup,

inconscients, vont à la mort sans penser, d'autres, avec, au coeur,

l'angoisse du sacrifice inutile et la connaissance de la folie des

hommes...»

_P. 20_: Dans la tranchée: «...C'était des malédictions contre la

guerre, tous la haïssaient... _D'aucuns disaient: Français ou Allemands,

ce sont des gens comme nous, ils souffrent et ils peinent._ Ne

songent-ils pas à rentrer chez eux aussi?»--Et ils citaient ce fait: à

un homme réformé, parce qu'il avait deux doigts coupés, ils avaient dit,

traversant un village: «Vous heureux, vous heureux, pas aller à la

guerre...»

_P. 21_: «...Je ne suis ni celui qui croit à l'avènement de la Beauté,

de la Bonté, de la Justice... Ni celui qui redore les idoles du passé,

symboles des forces obscures qu'il convient d'adorer en silence. Je ne

suis ni soumis, ni croyant.--_J'aime la Pitié, car nous sommes des

malheureux, et il fait bon être consolés, même bourreaux et bouchers, si

ce n'est du mal dont nous souffrons, c'est du mal que nous avons fait ou

que nous ferons_: nécessité de faire souffrir; tuer; être tué...».

_P. 22_: «Aplati par terre, tandis que les obus sifflant au-dessus de

nous passent, je pense: _Mourir! Pourquoi mourir sur ce champ de

bataille?... Mourir pour la civilisation, la liberté des peuples? Des

mots, des mots, des mots. On meurt parce que les hommes sont des bêtes

sauvages qui s'entretuent. On meurt pour des ballots de marchandises et

des questions d'argent. L'art, la civilisation, la culture latine,

germaine ou slave, sont également belles. Il faut tout aimer!..._»

Les Précurseurs · 第 5 / 15 段