Ce qui la distingue essentiellement des autres sociétés d'étudiants

suisses, c'est qu'«elle se place, d'après l'article premier de ses

statuts, au-dessus et en dehors de tout parti politique, mais en se

basant sur les principes démocratiques... Elle s'abstient de toute

politique de parti». Ainsi que l'écrit son président actuel, elle offre

à la jeunesse la possibilité constante de recréer à nouveau sa

conception du «véritable esprit national suisse... Chaque nouvelle

génération y peut librement imaginer de nouveaux idéals et préparer de

nouvelles formes de vie. Aussi, l'histoire du _Zofinger-Verein_ est-elle

plus que celle d'une association suisse: elle est une histoire en petit

de l'évolution morale et politique de la Suisse, depuis 1815».--Mais

toujours à l'avant-garde.

Cette société de trois races et de neuf cantons présente, comme on peut

penser, la variété dans l'unité. Un rapport de Louis Micheli, pour

l'année 1915-1916 (numéro de novembre 1916), donne un tableau de

l'activité des diverses sections, en notant avec finesse les

caractéristiques de chacune d'elles.

La section la plus importante, celle qui a pris la tête de la Zofingia,

c'est _Zurich_. Là se sont posés avec le plus d'âpreté les problèmes du

jour. Deux partis en présence, aux deux pôles opposés, sensiblement

égaux en nombre, et pareillement passionnés: d'une part, les

conservateurs, autoritaires et centralisateurs, attachés au

«_Studentum_» vieux style; de l'autre, les jeunes Zofingiens, à

tendances socialistes, idéalistes et révolutionnaires. Pendant un temps,

une lutte acharnée entre eux; chaque parti, dès son arrivée au pouvoir,

jetant à bas tout ce qu'avait fait le comité adverse, dans le semestre

précédent. Maintenant[31], un esprit plus conciliant s'est établi. Le

parti progressiste, renforcé de nombreuses jeunes recrues, est devenu le

maître. Il cherche à élargir ses cadres en attirant les autres éléments

par sa largeur de pensée et par sa tolérance[32]. Toutefois, il est à

noter (selon le rapporteur) que «les Zurichois, au fond, ne sont pas

très individualistes, et sacrifient facilement leur personnalité sur

l'autel du parti. D'où le danger de voir, à quelque moment, un

absolutisme renaître».

Ce péril ne semble pas à redouter, à _Bâle_. Cette section, la plus

nombreuse, et fort intelligente, est peut-être la moins unie et la plus

disparate. Il s'y est déchaîné des orages provoqués, dans ces dernières

années, par la question «Patrie»; mais on ne s'y est pas, comme à

Zurich, groupé en deux armées. Beaucoup de petits clans, fermés et

méfiants. Traits caractéristiques: l'âpreté des discussions, où «l'on a

beaucoup de peine à ne pas mêler aux querelles d'idées les inimitiés

personnelles»; le peu de goût pour l'action pratique, et la prédilection

pour les discussions abstraites, pour le développement du caractère et

de la personnalité: «en ceci, Bâle est, avec Lausanne, la section qui

offre le plus grand nombre de types originaux et individuels». Mais, à

la différence de Lausanne, la section de Bâle fait peu de place aux

questions littéraires et artistiques.

_Lausanne_ est un des groupes les plus riches en personnalités: on y

trouve des tempéraments de toutes tendances, et on s'y intéresse aux

questions les plus variées: politique, sociologie, littérature et arts.

Mais en revanche, Lausanne est la plus combative; elle s'entend mal

avec les autres sections. Elle-même divisée en clans, elle affiche des

tendances séparatistes, qui ont abouti à une crise aiguë au début de

1916. Elle affirme à outrance son caractère vaudois et s'enferme chez

soi.

_Lausanne_, _Bâle_, _Zurich_ sont les trois grandes sections.

Les deux plus faibles sont _Lucerne_, de peu d'importance, où règne une

«cordialité paresseuse», et _Berne_, peu nombreuse, endormie, ne se

renouvelant presque plus. «_Beamtenstadt_» (ville d'employés), comme

l'appelle un de ses membres, elle se préoccupe peu des problèmes

modernes; elle reste attachée au gros bon sens matériel et apathique, à

l'ordre établi. «Le Bernois, de nature, est défiant à l'égard des

novateurs et des idéalistes: il voit en eux des rêveurs ou des

révolutionnaires... L'état d'esprit de ces jeunes gens rappelle celui

des milieux officiels».

Entre ces deux groupes de sections, _Saint-Gall_ est travailleur,

enthousiaste et indépendant: «chacun y ose affirmer franchement son

opinion»; mais la section n'a pas l'importance de Zurich ou de

Bâle.--_Neuchâtel_ manifeste une énergie intermittente, avec, «au fond,

une certaine flemme naturelle».--Enfin, _Genève_ est amorphe. «Le gros

de la masse flotte, indécis, endormi, ne manifeste point son opinion»,

et peut-être, n'en a guère. Tout repose sur quelques-uns. «Aucune

section n'aurait autant besoin d'un président à poigne». Faute d'un

chef, elle est désorientée, somnole, et tout lui est indifférent. Elle

manque d'esprit de corps. «Les Genevois sont très individualistes; mais

malheureusement, ceux qui ont une vraie personnalité sont rares».

Ajoutez le trait caractéristique du vieux Genevois, la peur de se

livrer, de montrer ce qu'il sent, par crainte de la critique ou de

l'ironie: une susceptibilité d'écorché, qui se cuirasse de froideur;

une attitude perpétuellement méfiante, qui se tient sur la défensive,

comme si le duc de Savoie était toujours au pied de l'Escalade[33].

Je ne juge point. J'enregistre, en les résumant, les jugements des plus

autorisés de ces jeunes gens. Dans l'ensemble, ils concordent assez bien

avec mes observations.

* * * * *

Les derniers numéros du _Central-Blatt des Zofinger Vereins_ témoignent

d'un libre esprit. On trouve dans le numéro de mai 1917, un article de

Jules Humbert-Droz sur la _Défense nationale_, franchement

internationaliste. J'aimerais à attirer l'attention sur la généreuse

conférence d'Ernest Gloor, de Lausanne: _Le socialisme et la guerre_

(conférence prononcée à la Fête de Printemps d'Yverdon, en février 1917,

et publiée dans les numéros d'avril et mai), et sur son discours, au

Grütli lausannois: «_Comment nous envisageons notre patrie_»; sur le

discours de Serge Bonhôte, au Grütli neuchâtelois: _Patrie_, qui annonce

les temps à venir (numéros de déc. 1916 et janv. 1917).--Je voudrais

aussi donner des extraits des articles sympathiques consacrés à la

_Révolution russe_, et surtout de l'ardent salut que lui adresse Max

Gerber (numéro d'avril). Mais l'espace m'est mesuré, et la meilleure

façon de faire connaître la pensée de ces jeunes gens sera de résumer

l'ample discussion qu'ils ont instituée récemment sur l'_Impérialisme

des grandes puissances et le rôle de la Suisse_. Le thème en avait été

proposé à toutes les sections par le président de la section centrale,

Julius Schmidhauser, de Zurich «_cand. jur._». Celui-ci en a rédigé le

compte rendu, dans un esprit de synthèse large et tolérant: travail

d'autant plus remarquable qu'il a été écrit pendant une période de

service militaire extrêmement astreignant, où le «_cand. jur._»

(étudiant en droit) remplissait les fonctions de lieutenant

d'infanterie.

Je suivrai simplement son rapport, en laissant parler ces jeunes gens

(numéros de mars, avril et mai 1917).

La discussion comprend un préambule et six parties:

Préambule: Position du problème.

I L'Essence de l'impérialisme;

II L'impérialisme des grandes puissances d'aujourd'hui;

III Peut-on justifier l'impérialisme?

IV Opposition du point de vue vraiment suisse à

celui de l'impérialisme;

V Mission de la Suisse;

VI De l'éducation nouvelle qui s'impose au peuple

suisse.

PRÉAMBULE

Comment poser la question?

A. _Du point de vue réaliste?_

_a_) En expliquant l'impérialisme par l'histoire? Le procédé est trop

facile, paresseux et dangereux. «_L'homme doit-il être la création de

l'histoire? Non, mais son créateur_».--Condamnation du fatalisme

historique.

_b_) Expliquera-t-on l'impérialisme par la «Realpolitik»? Elle n'est pas

moins énergiquement condamnée.

«Je suis tenté de définir les Realpolitiker comme des gens qui vont, les

yeux fermés sur les réalités essentielles du monde et de l'homme... La

Realpolitik a souvent raison, pour l'instant; mais elle a toujours tort,

en fin de compte... La guerre d'aujourd'hui est issue de la fausseté

périlleuse de la Realpolitik. Le mot de la Realpolitik: «_Si vis pacem,

para bellum_» a été appliqué jusqu'à l'absurde, pour le désastre de

l'humanité. Il est décourageant de voir que nous ne sommes pas encore

guéris de ce fléau. La seule explication du pouvoir de la Realpolitik

sur l'esprit de tant de gens vient de leur incroyance foncière dans la

réalité du bien, du divin dans l'homme.» (Schmidhauser).

B. _Du point de vue utilitariste?_

Il y a des hommes qui combattent _un_ impérialisme, parce qu'il est ou

peut être nuisible à la Suisse, et qui favorisent les autres. La

Zofingia flétrit sévèrement ces tendances. Certes, il est urgent de

réagir davantage contre le premier impérialisme, mais il faut les

proscrire tous; car «ce que nous cherchons, c'est à nous placer d'un

point de vue généralement humain.» (H.-W. Lôw, de Bâle.)

C. _Du point de vue idéaliste?_

Cela ne vaut pas mieux. La Zofingia dénonce l'hypocrisie idéologique

d'aujourd'hui, qui recouvre de son manteau la brutale politique

d'intérêts. Elle met en garde contre d'autres dangers de l'idéalisme

abstrait, qui ne prend pas sa source dans l'observation véridique de la

réalité. Celui qui s'enferme dans ses idées, qui oppose la pensée vide à

la vie, qui prétend édicter des jugements absolus,--tout ou rien,--sans

égards aux circonstances et aux nuances multiples de la réalité, fait

preuve d'un dangereux orgueil et d'une légèreté coupable.

D. _Synthèse des points de vue précédents_

Un réalisme sans idéalisme n'a pas de sens. Un idéalisme sans réalisme

n'a pas de sang. Le vrai idéalisme veut la vie totale et sa réalisation

intégrale. Il est la connaissance la plus profonde de la réalité

vivante, dans la conscience humaine et dans les faits; et cette

connaissance est notre meilleure arme.

PREMIÈRE PARTIE

L'essence de l'impérialisme

Son trait essentiel est la volonté de puissance, d'expansion, de

domination. Il a pour base la croyance dans le droit de la force; et sa

tendance est de s'imposer par la force. Une de ses sources est l'esprit

nationaliste,--mysticisme de la nation ou de la race élue, égoïsme sacré

de la patrie.--Jamais l'impérialisme n'a été aussi violent et sans

scrupules qu'à l'heure actuelle, par suite des conditions économiques de

la société d'aujourd'hui. «_L'impérialisme est inséparable du

capitalisme._ Le capitalisme d'un pays doit avoir pour base et pour

appui un Etat très fort et très puissant qui puisse combattre avec

succès le capitalisme d'un autre pays. Nous nommons aujourd'hui

impérialisme la tendance d'expansion capitaliste et politique, qui

enjambe les frontières.» (Guggenheim.)--«_L'impérialisme d'aujourd'hui

est une conséquence de tout le système capitaliste, qui domine dans la

politique et la société d'aujourd'hui. Il est la cause de la guerre

mondiale._» (Grob.)

DEUXIÈME PARTIE

L'impérialisme des grandes puissances d'aujourd'hui

La section centrale de la Zofingia pose en fait que «la nature

impérialiste de toutes les grandes puissances qui sont aujourd'hui aux

prises paraît hors de doute». Et nul n'émet d'objection. Tous admettent

sans conteste que «_toutes les grandes puissances font une politique

impérialiste_».

Schmidhauser, qui dirige la discussion, demande que l'on soit juste

envers tous les peuples; qui tous se trouvent impliqués dans l'écheveau

impérialiste de la politique européenne. Il combat les jugements

passionnés et superficiels qui ne veulent voir dans une nation que ce

qu'elle a de pire: dans l'Allemagne, l'esprit des Treitschke ou des

Bernhardi, et le crime de l'occupation de la Belgique; dans

l'Angleterre, la politique de Joe Chamberlain et de Cecil Rhodes, et la

guerre des Boërs. Le rôle de la Suisse devrait être de sentir le

tragique de l'humanité entière et de ne pas s'identifier avec un seul

des partis.--«_Nous ne devons pas accepter que, d'une façon simpliste et

grossière, une moitié de l'Europe soit clouée au pilori, tandis que

l'autre s'auréole de toutes les vertus et de tous les héroïsmes._»

(Patry.)

TROISIÈME PARTIE

Peut-on justifier l'impérialisme?

A. _Les tenants de l'impérialisme_

L'impérialisme n'a de défenseurs que dans une seule section, celle de

Bâle. Il y trouve un apologiste, Walterlin, qui le magnifie, dans

l'esprit et le style nietzschéen:

«L'impérialisme est l'artère du monde, la source de toute grandeur, le

créateur de tout progrès, etc.»

B. _Les adversaires de l'impérialisme_

Ils sont unanimes, dans toutes les autres sections. Mais la plupart se

sont contentés de montrer qu'il était un danger pour la Suisse; et

Schmidhauser ne se satisfait point de cette considération étroite et

personnelle. Il fait l'exposé des désastres matériels et moraux,

auxquels conduit nécessairement l'impérialisme et la guerre mondiale qui

en est le produit. L'impérialisme détruit la culture humaine, sape la

morale et le droit sur lesquels est bâtie la société humaine, s'oppose

aux trois idées fondamentales: l'idée de l'unité humaine, l'idée de la

personnalité, l'idée de la liberté que toute individualité doit avoir de

disposer de soi.

QUATRIÈME PARTIE

De l'opposition du point de vue suisse à celui de l'impérialisme

Cette opposition est admise de tous, en principe, sans discussion. Où la

difficulté commence, c'est quand il faut déterminer la politique qui

doit être particulière à la Suisse. «Que devons-nous affirmer, demande

Patry, qui nous soit propre et original?»

On commence par définir l'essence politique de la Suisse: 1º sa

neutralité fondamentale; 2º son caractère supernational: «Son idéal est

celui d'une nation constituée au-dessus et en dehors du principe des

nationalités» (Clottu); 3º le droit au libre développement de toute

personnalité individuelle ou sociale; 4º l'égalité démocratique devant

le pouvoir et la loi, de tous les citoyens, communautés, cantons,

nationalités, langues, etc. Par son essence même, la Suisse se trouve

donc en opposition absolue avec l'impérialisme des grandes puissances.

«La victoire du principe impérialiste serait la mort politique de la

Suisse.» (Guggenheim.)

Que faire? Ces jeunes gens ont, très vif, le sentiment de la mission de

leur pays, et aussi de son insuffisance actuelle à la remplir. Avec une

belle modestie, ils se défendent «de vouloir jouer aux Pharisiens de

l'Europe». S'ils croient à l'excellence des principes qui sont à la base

de la Suisse, telle qu'ils la rêvent, mais non pas telle qu'elle est,

«il ne faut pas voir là, dit Patry, un nouveau cas de monopolisation du

Bien et du Beau par un pays, qui en deviendrait la seule patrie». Non,

il faut se contenter de la pensée que le terrain est bon pour bâtir et

qu'il y a beaucoup de travail à faire.

«_C'est précisément à l'heure actuelle que se révèle la destinée de la

Suisse. Au moment où le principe des nationalités domine toute la scène

européenne comme une puissance satanique, au moment où les civilisations

opposées s'entre-déchirent, notre petit Etat_, écrit Clottu, _revendique

l'honneur d'un idéal national dominant les nationalités et les unissant

dans son sein. N'est-ce pas une folie? Oui, peut-être, pour le sceptique

prétendu sage à qui le spectacle du présent masque l'avenir, mais non

pas pour le vrai sage qui sait que les grandes causes du monde ont été

d'abord une fois clouées au pilori de la croix. Le principe des

nationalités a eu sa mission; mais s'il cesse d'être un facteur de

libération et de tolérance pour devenir la source de la haine et d'un

égoïsme d'Etat aveugle et sans bornes, il travaille à son propre

suicide. La Suisse est appelée à ouvrir la voie à une application plus

saine du principe des nationalités._»

Et Patry: «_C'est le terrain où nous pouvons et devons être

conquérants. Par notre formation historique, par les trois races et les

trois langues qui se partagent la Suisse, nous pouvons prétendre à

réaliser en petit les Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire à pratiquer un

internationalisme._»

La Suisse revendique le droit des peuples et la pensée démocratique

contre l'impérialisme, qui est, au fond, une réaction aristocratique.

L'impérialisme se sert de la démocratie; mais il l'asservit; il ruine

les piliers démocratiques des Etats modernes; il centralise toutes les

forces dans les mains d'un gouvernement: «_nous revivons l'âge des

dictateurs; et il y a une ironie tragique dans ce temps où tout le monde

parle de_ liberté _et où tout le monde est asservi_». Sus à

l'impérialisme, «qui fait dévier les peuples de leurs destinées»!

«Peu importe la petitesse de notre pays, en face de son droit et de sa

vérité... Nous savons que tout ce qu'a fait jusqu'à présent la Suisse

nouvelle est très insuffisant... Mais un feu sacré se rallume en elle...

La Suisse est un chemin vers l'avenir... Nous ressentons ce sentiment

sublime, qui nous lie, d'être les porteurs d'une grande vérité.»

(Schmidhauser.)

CINQUIÈME PARTIE

La mission de la Suisse

«_La Suisse_, dit Clottu, _ne peut être grande que par un principe. Les

seules conquêtes qui lui soient permises sont celles de l'idée._»

Il ne s'agit pas seulement du devoir de l'élite intellectuelle. Il

s'agit de la communauté du peuple entier, au service duquel ces jeunes

gens prétendent travailler. Ce qu'il faut, c'est un nouvel esprit, une

foi agissante. La guerre a montré la faiblesse de caractère de la

Suisse. Et il y a quelque chose d'émouvant dans la honte que ressent

cette loyale jeunesse devant l'attitude de son pays, au début de la

guerre. Ils souffrent de ses capitulations de conscience. Ils

flétrissent avec violence et douleur l'abdication de l'âme suisse au

moment de la Belgique envahie, l'absence de toute protestation nationale

et publique. Mais aujourd'hui, l'esprit a changé. «Nous avons un

mouvement jeune et fort, à qui il ne suffit plus que la Suisse vive,

mais qui veut une Suisse qui soit digne de vivre, par sa grandeur morale

et le salut qu'elle doit apporter aux autres peuples» (Schmidhauser).

«La conscience de ce devoir est de nature à régénérer notre vie

nationale» (Thèses genevoises).

Certes, les difficultés pratiques sont immenses, et l'on ne peut en

détourner les yeux. La Suisse est menacée d'un double écrasement:

militaire et économique. Le sort de la Belgique et de la Grèce est là

pour l'avertir. Elle ne peut renoncer à son armée, qui lui est une garde

nécessaire pour l'idéal qu'elle représente. Mais cette armée ne suffit

pas, ne peut pas suffire, quelle que soit sa valeur, contre l'oppression

économique, qui est le produit de tout le système social actuel. On en

arrive à cette constatation fatale: si l'impérialisme capitaliste

persiste, la Suisse est condamnée, car elle ne peut pas, elle ne doit

pas pactiser avec un des groupes de puissances: ce serait son arrêt de

mort. «_Son existence est liée à la victoire des pensées de solidarité

supranationale, de socialisme universel, d'individualisme universel, de

démocratisme universel_». Et Grob affirme hardiment: «_A l'immoralisme

impérialiste avec sa devise_: «Notre intérêt est notre droit», _nous

opposons_: «Le droit est notre intérêt».

Quelles sont les tâches propres de la Suisse?

Elle en a trois principales: le socialisme universel; l'individualisme

universel; le démocratisme universel.

1º _Le socialisme universel._--On en trouve les germes dans l'union

supranationale qui est l'essence de la Suisse. Mais les jeunes

Zofingiens ne se font pas illusion; ils dénoncent fermement leurs

fautes: «Nous sommes loin d'être un peuple de frères... Notre peuple est

divisé et déchiré par des égoïsmes et des impérialismes... _Car

l'impérialisme peut être le fait de tout homme fort qui abuse de sa

richesse et de sa force_» (A. de Mestral). Il faut combattre résolument

ce fléau. Comment? «_En luttant directement contre le capitalisme_» dit

l'un (Alexandre Jaques, de Lausanne). «_En organisant la solidarité_»,

dit l'autre (Ernest Gloor, de Lausanne). Mais la Suisse se voit liée, de

gré ou de force, au système social des autres Etats, «_au système

international d'impérialisme économique, le plus misérable de tous les

internationalismes_». Le devoir catégorique de la Suisse est donc un

internationalisme actif de la solidarité sociale. Elle doit s'entendre

avec les anti-impérialistes de tout l'univers. «_Il faut envisager la

formation d'un groupement international organisé pour la lutte contre

les principes impérialistes, absolutistes et matérialistes dans tous les

pays, simultanément_» (Châtenay).

2º _L'individualisme universel._--Il faut un contrepoids à la

sociocratie. On doit prendre garde à toute organisation, fût-elle

internationaliste ou pacifiste, qui prétendrait asservir et atrophier

les forces vives de l'homme. L'idéal politique est un fédéralisme vrai,

qui respecte les individualismes. Comme dit le vieux proverbe: «_Alles

sei nach seiner Art!_»

3º _Le démocratisme universel._--Ici, chez ces jeunes gens, l'unanimité

complète, une foi absolue en la démocratie. Mais, toujours avec leur

beau scrupule, leur peur du pharisaïsme, ils conviennent que la Suisse

est loin encore d'être une vraie démocratie. «La démocratie

d'aujourd'hui est purement formelle; et le principe de la véritable

démocratie est aujourd'hui, en quelque sorte, révolutionnaire».

Ils énoncent quelques-uns de leurs voeux: _Contrôle démocratique de la

politique étrangère; pacifisme sur base démocratique_. En presque toute

l'Europe, la politique est livrée à une poignée d'hommes qui incarnent

l'égoïsme impérialiste. Il faut que le peuple y ait part. Chaque peuple

a le droit de diriger ses destinées, d'après ses idées et sa volonté.

Mais là encore, pas d'illusions! Avec une clairvoyance bien rare en ce

moment, ces jeunes gens remarquent que «_l'impérialisme est devenu

démocratique_.» «Les démocraties d'Occident, à les voir de près, ne sont

que la souveraineté d'une caste capitaliste et agrarienne.»

Voici pourtant que la Révolution russe vient susciter des espérances:

«_Le spectacle du combat entre les deux révolutions démocratiques en

Russie, l'une qui est capitaliste et impérialiste, l'autre qui est

anti-impérialiste et socialiste, éclaire le problème de la démocratie et

de l'impérialisme; il montre sa voie et sa mission à la démocratie

suisse._» Avant tout, que la Suisse rejette le nouvel Evangile, venu

d'Allemagne, d'une démocratie aplatie devant la volonté de puissance

politico-économique, une démocratie qui tend, à l'intérieur, à la

domination d'une classe, au dehors, à l'impérialisme! «_Il faut une

nouvelle orientation, qui délivre la pensée démocratique de toute

limitation nationale_, de toute tendance criminelle, comme c'est le cas

aujourd'hui, au règne de la force matérielle.» Il faut dresser la _vraie

démocratie supranationale contre_ «_l'impérialisme déguisé en

démocratie_» (_gegen demokratisch verkappten Imperialismus_).

SIXIÈME PARTIE

De l'éducation nouvelle

Les Précurseurs · 第 4 / 15 段