De cette richesse, la presse suisse ne fait pas grand emploi. A peu

d'exceptions près, elle se contente trop facilement de reproduire les

communiqués officiels des armées et les communiqués officieux d'agences

plus ou moins suspectes, inspirées par les gouvernements ou par les

puissances occultes qui, plus que les chefs d'Etats, gouvernent

aujourd'hui les Etats. Rarement elle cherche à discuter ces

renseignements intéressés. Presque jamais elle ne fait place aux

oppositions; presque jamais elle ne laisse entendre les voix

indépendantes, des deux côtés des tranchées[17]. La vérité officielle,

dictée par le pouvoir, s'impose ainsi aux peuples avec la force d'un

dogme; et il s'est formé une catholicité de la pensée guerrière, qui

n'admet point d'hérétiques. Le fait est étrange en Suisse, et

particulièrement en cette république de Genève, dont les sources

historiques et les raisons de vivre furent l'opposition libre et la

féconde hérésie.

Nous n'avons pas à rechercher les causes psychologiques de cette

élimination des pensées contraires au dogme officiel. Je veux croire que

le parti pris y joue un moindre rôle que, chez les uns, ignorance des

faits et manque de critique,--chez les autres vraiment instruits,

négligence de contrôle ou timidité à reviser des erreurs que souhaite

autour d'eux l'opinion surexcitée, et peut-être (à leur insu) leur

coeur. On trouve plus commode, et aussi plus prudent, de se satisfaire

des renseignements qu'apportent à domicile les grands fournisseurs, sans

faire l'effort d'aller les chercher sur place, pour les reviser ou pour

les compléter.

Quelle que soit la raison de ces erreurs ou de ces manques, ils sont

graves; et le public commence à s'en apercevoir[18]. On comprend

parfaitement que les idées de tel ou tel parti social ou politique, chez

les nations belligérantes, soient en opposition avec celles de tel ou

tel journal de pays neutre. Nul ne s'étonnera que ces journaux les

désapprouvent ouvertement; on trouvera même naturel qu'ils les

soumettent à une critique vigilante. Mais on ne saurait admettre qu'ils

les passent sous silence ou qu'ils les dénaturent.

Or, est-il excusable, par exemple, qu'on ne connaisse de la révolution

russe que les informations issues de sources gouvernementales (pour la

plupart, non russes) et de partis hostiles qui s'acharnent à diffamer

les partis avancés, sans que jamais les grands journaux suisses cèdent

la parole aux calomniés, même quand l'outrage s'adresse à des hommes

dont le génie et la probité intellectuelle sont l'honneur de la

littérature européenne, comme Maxime Gorki?--Est-il davantage

admissible que la minorité socialiste française soit systématiquement

écartée, regardée comme inexistante par la grande presse romande?--Et

n'est-il pas inouï que cette même presse ait, pendant trois ans, gardé

un silence absolu sur l'opposition anglaise, ou n'en ait parlé qu'avec

une négligence cavalière,--quand on songe que cette opposition compte

des plus grands noms de la pensée britannique: Bertrand Russell, Bernard

Shaw, Israël Zangwill, Norman Angell, E.-D. Morel, etc., qu'elle

s'exprime par de puissants journaux, par de nombreuses brochures, et par

des livres dont certains surpassent en valeur tout ce qui a été écrit en

Suisse et en France, dans le même temps!

Cependant, à la longue, la ténacité de l'opposition anglaise a eu raison

des barrières; et sa pensée a réussi à s'infiltrer en France, où une

élite est au courant de ses travaux et de ses luttes. Je regrette de

constater que la presse suisse n'a été pour rien dans cette connaissance

mutuelle, et je crois que plus tard les deux peuples lui en sauront peu

de gré.

Il en est de même pour les Etats-Unis d'Amérique. Les journaux suisses

nous ont abondamment transmis ce que les maîtres de l'heure daignent

leur communiquer, afin qu'ils le répètent; mais l'opposition est, selon

l'habitude, oubliée ou dénigrée. Quand par hasard quelque télégramme

officieux de New-York, soigneusement enregistré (quand il n'est pas

complaisamment paraphrasé avec un en-tête sensationnel) veut bien nous

la signaler, c'est pour la vouer à notre mépris. Il semblerait que qui

dit: pacifiste, de l'autre côté de l'Atlantique,--fût-ce pacifiste

chrétien--soit un traître, à la solde de l'ennemi.--Nous ne nous

étonnons plus. Depuis trois ans, nous avons perdu la faculté de

l'étonnement. Mais nous avons perdu aussi celle de la confiance. Et

puisque nous savons maintenant que, pour avoir la vérité, il ne faut

pas l'attendre sous l'orme, nous allons à sa recherche, nous-mêmes,

partout où elle gîte. Quand l'eau potable manque à la maison, il faut la

puiser à la fontaine.

Aujourd'hui, nous laisserons parler l'opposition d'Amérique, par la voix

d'une de ses revues les plus intrépides: _The Masses_, de New-York[19].

Ici s'exprime la vérité non-officielle, qui n'est, elle aussi, qu'une

partie de la vérité. Mais nous avons le droit de connaître la vérité

totale, qu'elle plaise ou qu'elle déplaise. Nous en avons même le

devoir, si nous ne sommes pas des femmes qui ont peur de regarder en

face la réalité. Qu'on ne cherche pas dans _The Masses_ ce qu'il y a

aussi de grandeur gaspillée dans la guerre! Nous le connaissons de reste

par tous les récits officiels dont on nous inonde. Mais ce que l'on ne

connaît pas assez, ce que l'on ne veut pas connaître, c'est la misère

matérielle et morale, l'injustice, l'oppression, qui sont dans chaque

peuple le revers de toute guerre, même de la plus juste, comme dit

Bertrand Russell.--Et c'est ce que nous force à voir, pour l'Amérique,

l'intransigeante revue, que je résume ici.

* * * * *

L'_editor_, MAX EASTMAN, en est l'âme. Il la remplit de sa pensée et de

son énergie. Dans les deux derniers numéros que j'ai sous les yeux (juin

et juillet 1917), il n'a pas écrit moins de six articles; et tous mènent

une lutte implacable contre le militarisme et le nationalisme idolâtre.

Nullement dupe des déclamations officielles, il soutient que la guerre

actuelle n'est pas une guerre pour la démocratie et que «la vraie lutte

pour la liberté viendra après la guerre»[20]. Aux Etats-Unis, comme en

Europe, la guerre est, dit-il, l'oeuvre des capitalistes et d'un

groupe d'intellectuels (religieux et laïques)[21]. Max Eastman insiste

sur le rôle des intellectuels, et son collaborateur John Reed sur celui

des capitalistes.--Les mêmes phénomènes, économiques et moraux, se font

sentir dans l'Ancien et dans le Nouveau Monde. Une partie des

socialistes américains, comme leurs frères d'Europe, se sont ralliés à

la guerre; et nombre d'entre eux (notamment Upton Sinclair, dont je

connais et apprécie personnellement la sincérité morale et l'esprit

idéaliste) ont adopté un étrange militarisme: ils sont devenus les

champions les plus ardents de la conscription universelle, comptant,

après la «guerre des démocraties», se servir de l'armée disciplinée pour

l'action sociale[22].

Quant aux hommes d'Eglise, ils se sont jetés en masse dans la fournaise.

A une réunion des pasteurs méthodistes de New-York, l'un d'eux, le

pasteur de Bridgeport (Conn.) ayant eu la candeur de dire: «Si j'ai à

choisir entre mon pays et mon Dieu, je choisis mon Dieu», fut hué par

les 500 autres, menacé, appelé traître.--Le prédicateur Newel Dwight

Hillis, de l'église de Henry Ward Beecher, dit à son auditoire: «Tous

les enseignements de Dieu sur le pardon doivent être abrogés, à l'égard

de l'Allemagne. Je suis disposé à pardonner aux Allemands leurs

atrocités, aussitôt qu'ils seront tous fusillés. Mais si nous

consentions à pardonner à l'Allemagne, après la guerre, je croirais que

l'univers est devenu fou.»

Une sorte de derviche hurleur, BILLY SUNDAY, sorti on ne sait d'où,

braille à des multitudes un Evangile guerrier en style de bouche

d'égout, interpelle le Vieux Dieu (il n'est pas qu'à Berlin!) lui tape

sur le ventre, et, bon gré, mal gré, l'enrôle. Un dessin de Boardman

Robinson le représente, en sergent recruteur, traînant le Christ par une

corde au cou, et criant, avec un rire canaille: «_J'en ai encore pris

un!_» Les gens du monde, les dames, se pâment à l'entendre, ravis de

s'encanailler, en compagnie de Dieu. Les pasteurs sont pour lui. Les

exceptions se comptent. La plus notable est le ministre de l'Eglise du

Messie, à New-York, JOHN HAYNES HOLMES, dont je m'honore d'avoir reçu

une noble lettre, aux derniers jours précurseurs de la guerre (février

1917). _The Masses_ publient de lui, dans le numéro de juillet, une

admirable déclaration à ses fidèles: «_Que ferai-je?_» Il refuse

d'exclure quelque peuple que ce soit de la communauté humaine. L'Eglise

du Messie ne répondra à aucun appel militaire. Sa conscience lui ordonne

de refuser la conscription. Il obéira à sa conscience, quoi qu'il lui en

puisse coûter. «Dieu m'aidant, je ne peux pas faire autrement.»--Les

hommes qui résistent à la folie guerrière forment une petite Eglise, où

se rencontrent tous les partis: chrétiens, athées, quakers, artistes,

socialistes, etc. Venus de tous les points de l'horizon et professant

les idées les plus diverses, ils ne sont unis que par cette seule foi:

la guerre à la guerre; c'est assez pour les rendre plus proches les uns

des autres qu'ils ne le sont de leurs amis d'hier, de leurs frères de

sang, de religion, ou de profession[23]. Ainsi, le Christ passait au

milieu des hommes de Judée, séparant ceux qui croyaient en lui de leurs

familles, de leur classe, de toute leur vie passée.--La jeunesse

d'Amérique, comme celle d'Europe, est bien moins que ses aînés, atteinte

par l'esprit de guerre. Un exemple frappant est celui de l'Université

Columbia, où, tandis que les professeurs décernaient au général Joffre

le titre de docteur ès-lettres, les étudiants réunis votèrent à

l'unanimité la résolution de ne pas s'inscrire sur les listes de

conscription militaire[24]. Ils encouraient ainsi la pénalité de

l'emprisonnement. Car l'on n'y va pas de main morte, dans le pays

classique de la Liberté. Beaucoup de citoyens américains ont été jetés

en prison; d'autres, enfermés, dit-on, dans des hospices d'aliénés, pour

avoir exprimé leur désapprobation de la guerre. Les sergents recruteurs

pénètrent partout, s'introduisent jusque dans les salles de réunions

ouvrières et malmènent ceux qui résistent[25]. Sous la rubrique: «La

semaine de guerre», _The Masses_ dressent le bilan des brutalités,

coups, blessures et meurtres, dont la guerre a été déjà l'occasion ou le

prétexte, en Amérique. On peut se demander à quelles violences se

porteront un jour les répressions antipacifistes. La prétendue liberté

de parole, que nous attribuons à l'Amérique, pourrait bien être un

leurre. «En fait, écrit Max Eastman, elle n'a jamais existé.» Il y a

certes des lois qui l'établissent. Mais, «dans la pratique, règne un

mépris de la loi, au profit des forts, au détriment des faibles.» Depuis

longtemps, nous le savions, par les révélations de la presse socialiste

italienne et russe, à propos de scandaleuses condamnations d'ouvriers.

Des pacifistes gênent-ils, on les arrête comme anarchistes. Un journal

refuse-t-il de se plier à l'opinion d'Etat, on le supprime sans

explication, ou--ce qui est plus raffiné--on lui fait un procès, pour

cause d'obscénité[26]. Ainsi, du reste.

Le principal collaborateur de Max Eastman, JOHN REED, s'applique à

mettre en lumière le rôle prépondérant du capitalisme américain dans la

guerre. En un article qui reprend le titre de l'ouvrage de Norman

Angell, _La grande illusion_, il dit que la prétention de combattre les

rois est un prétexte ridicule, et que le vrai roi est l'Argent. Mettant

le doigt sur la plaie, il établit par des chiffres les gains monstrueux

des grandes compagnies américaines. Sous ce titre bizarre: _Le mythe de

la graisse américaine_ (_The myth of american fatness_)[27], il montre

que ce n'est pas, comme on le croit en Europe, la nation américaine qui

s'engraisse de la guerre, mais seulement les 2 p. 100 de sa population.

Tout le reste est peuple maigre, et, de jour en jour, plus maigre. De

1912 à 1916, les salaires ont été élevés de 9 p. 100, tandis que les

dépenses d'alimentation s'accroissaient de 74 p. 100, dans les deux

dernières années. De 1913 à 1917, la hausse générale des prix a été de

85,32 p. 100 (farine 69 p. 100, oeufs 61 p. 100, pommes de terre 224

p. 100! De janvier 1915 à janvier 1917, le charbon est monté de 5 à 8

dollars 75 la tonne). L'ensemble de la population a donc cruellement à

souffrir de la gêne, et de graves émeutes de famine ont éclaté à

New-York. Naturellement, la presse européenne n'en a point parlé, ou les

a mises sur le compte des Allemands.

Pendant ce temps, les 24 grandes Compagnies (acier, fonte, cuir, sucre,

chemins de fer, électricité, produits chimiques, etc.) ont vu, de 1914 à

1916, leurs dividendes monter de 500 p. 100. «L'Acier de Bethléem»

(_Bethlehem Steel Corporation_) a passé de 5 millions 122.703 en 1914,

à 43 millions 593.968 en 1916. «L'Acier des Etats-Unis» (_U. S. Steel

Corporation_), de 81 millions 216.985 en 1914, à 281 millions 531.730 en

1916. De 1914 à 1915, le nombre des riches, aux Etats-Unis, s'est élevé:

de 60 à 120, pour ceux qui ont un revenu personnel supérieur à 1 million

de dollars; de 114 à 209, pour ceux qui ont un revenu de 500.000 à 1

million: du double, pour ceux qui ont un revenu de 100.000 à

500.000[28]. Au-dessous de ce chiffre, l'augmentation est

négligeable.--Et John Reed ajoute: «La patience populaire a des bornes.

Gare aux soulèvements!»

En tête du numéro de juillet, l'illustre philosophe et mathématicien

anglais, BERTRAND RUSSELL, adresse un «Message» aux citoyens des

Etats-Unis: _La guerre et la liberté individuelle_ (_War and individual

liberty_). Cet appel est daté du 21 février 1917: il est donc antérieur

à la déclaration de guerre de l'Amérique; mais il n'a pu être publié

plus tôt. Russell rappelle les généreux sacrifices des _Conscientious

Objectors_ en Angleterre et les persécutions dont ils sont l'objet. Il

célèbre leur foi (pour laquelle lui-même fut condamné). La cause de la

liberté individuelle est, dit-il, la plus haute de toutes. La force de

l'Etat n'a cessé de croître, depuis le Moyen-Age. Il est maintenant

admis que l'Etat a le droit de prescrire l'opinion de tous, hommes et

femmes. Les prisons, vidées des criminels qu'on envoie au front, comme

soldats, pour tuer, sont remplies des citoyens honnêtes qui refusent

d'être soldats et de tuer. Une société tyrannique, qui n'a pas de place

pour le rebelle, est une société condamnée d'avance: car elle reste

stationnaire, puis rétrograde. L'Eglise du Moyen-Age eut, du moins, pour

contrepoids, la résistance des franciscains et des réformateurs. L'Etat

moderne a brisé toutes les résistances; il a fait autour de lui le

vide, l'abîme où il s'écroulera. Son instrument d'oppression est le

militarisme, comme celui de l'Eglise était le dogme.--Et qu'est-ce donc

que cet Etat, devant lequel chacun s'incline? Quelle absurdité d'en

parler comme d'une autorité impersonnelle, quasi-sacrée! L'Etat, ce sont

quelques vieux messieurs, généralement inférieurs à la moyenne de la

communauté, car ils se sont retranchés de la vie nouvelle des peuples.

L'Amérique est restée jusqu'ici la plus libre des nations; elle est à

une heure critique, non seulement pour elle-même, mais pour le reste du

monde. Le monde entier l'observe avec anxiété. Qu'elle prenne garde! Une

guerre même juste peut être la source de toutes les iniquités. Il y a

dans notre nature un vieux relent de férocité: la bête humaine se lèche

les babines, aux combats des gladiateurs. On déguise ce goût cannibale

sous de grands mots de Droit et de Liberté. Le dernier espoir

d'aujourd'hui est dans la jeunesse. Qu'elle revendique pour l'avenir le

droit de l'individu à juger par lui-même le bien et le mal, et à être

l'arbitre de sa conduite!

Auprès de ces graves paroles, une large place est faite, dans le combat

de la pensée, à l'humour, cette belle arme claire. CHARLES SCOTT WOOD

écrit d'amusants dialogues voltairiens:--on y voit Billy Sunday au ciel,

qu'il remplit de son vacarme; il fait un sermon poissard au bon Dieu,

vieux gentleman aux manières douces, distinguées, un peu lasses, parlant

bas;--ailleurs, saint Pierre est chargé d'appliquer une nouvelle

ordonnance de Dieu, qui, fatigué de l'insipide compagnie des simples

d'esprit, n'admet plus au paradis que les hommes intelligents. En raison

de quoi, aucun mort de la guerre n'est admis--à l'exception des Polonais

qui, eux du moins, ne se vantent pas de s'être sacrifiés, mais qu'on a

sacrifiés malgré eux.

LOUIS UNTERMEYER publie des poèmes. Une bonne chronique des livres et

des théâtres signale les travaux traitant des questions actuelles; j'y

relève deux oeuvres originales: un livre d'une hardiesse paradoxale,

par le savant américain Thorstein Veblen: _La paix_ (_Peace? An inquiry

into the nature of peace_), et une pièce russe en quatre actes

d'Artzibaschef: _Guerre_ (_War_), qui dépeint le cycle de la guerre dans

une famille, et l'usure des âmes qui attendent.

Enfin, de vigoureux dessinateurs, des satiristes du crayon: R. KEMPF,

BOARDMAN ROBINSON, GEORGE BELLOWS, animent cette revue de leurs visions

impertinentes et de leurs mots cinglants. Voici la Mort broyant dans ses

bras la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et criant: «_Arrive,

Amérique, le sang, c'est fameux!_» (R. Kempf).--Plus loin, la Liberté

pleure. L'oncle Sam a les fers aux pieds et aux mains--les menottes de

la censure, le boulet de la conscription. Légende: «_Tout prêt à

combattre pour la liberté!_» (B. Robinson).--Puis, c'est le Christ en

prison, enchaîné. Légende: «_Enfermé, comme tenant un langage tendant à

détourner les citoyens de s'engager dans les armées des Etats-Unis._»

(G. Bellows).--Enfin, sur un monceau de morts, deux seuls survivants se

tailladent férocement: la Turquie, le Japon. Légende: «_1920: toujours

combattant pour la Civilisation_.» (H. R. Chamberlain).

* * * * *

Ainsi luttent, au delà des mers, quelques esprits indépendants. Liberté,

lucidité, vaillance, humour, sont de rares vertus, qu'on trouve plus

rarement encore unies, en ces jours d'aberration et de servitude. Elles

font le prix de cette opposition américaine.

Je ne la donne pas pour impartiale. La passion l'entraîne, elle aussi, à

méconnaître les forces morales qui sont chez l'adversaire. Car la misère

et la grandeur de ces temps tragiques est que les deux partis sont

menés au combat par deux hauts idéals ennemis qui s'entre-égorgent en

s'injuriant, comme les héros d'Homère. Nous, du moins, prétendons garder

le droit de rendre justice même à nos adversaires de pensée, aux

champions de la guerre que nous détestons. Nous savons tout l'idéalisme

et les vertus morales qui se dépensent au service de cette funeste

cause. Nous savons que les Etats-Unis n'en sont pas moins prodigues que

l'Angleterre et que la France. Mais nous voulons que l'on écoute--que

l'on écoute avec respect--les voix de l'autre parti, du parti de la

paix. Elles ont d'autant plus droit à l'estime du monde qu'elles sont

moins nombreuses et plus opprimées. Tout s'acharne contre ces hommes

courageux: la puissance formidable des Etats en armes, les aboiements de

la presse, la frénésie de l'opinion aveuglée et soûlée.

Mais le monde a beau hurler et se boucher les oreilles, nous forcerons

le monde à entendre ces voix. Nous le forcerons à rendre hommage à cette

lutte héroïque, qui rappelle celle des premiers chrétiens contre

l'Empire romain. Nous le forcerons à saluer le geste fraternel d'un

Bertrand Russell, nouveau Saint-Paul apôtre, «ad Americanos»,--de ces

hommes restés libres qui, de la prison d'Europe à la prison d'Amérique,

se serrent la main, par dessus l'Océan et la folie humaine, plus immense

que lui.

_Août 1917._

(Revue: _Demain_, septembre 1917.)

XIII

Pour E.-D. Morel

_E.-D. Morel, secrétaire de l'_Union of Democratie Control, _fut

arrêté à Londres en août 1917 et condamné à six mois de prison, au

dur régime de droit commun, sous l'inculpation dérisoire (et

d'ailleurs inexacte) d'avoir_ voulu _envoyer en Suisse, à Romain

Rolland, une de ses brochures politiques, autorisées en

Angleterre[29]. La_ Revue Mensuelle _de Genève, demanda à R. R. ce

qu'il pensait de cette affaire, alors très mal connue: car, seuls,

passaient sur le continent les articles de diffamation contre E.-D.

Morel, fabriqués en Angleterre et répandus dans toutes les langues.

R. R. répondit_:)

Vous me demandez ce que je pense de l'arrestation de E.-D. Morel?

Personnellement, je ne connais pas E.-D. Morel. J'ignore s'il m'a

envoyé, comme on l'a dit, des ouvrages pendant la guerre. Je ne les ai

pas reçus.

Mais par tout ce que je sais de lui, par son activité antérieure à la

guerre, par son apostolat contre les crimes de la civilisation en

Afrique, par ses articles de guerre, trop rarement reproduits dans les

revues suisses et françaises, je le regarde comme un homme de grand

courage et de forte foi. Toujours, il osa servir la vérité, la servir

uniquement, sans souci des dangers et des haines amassées contre lui (ce

qui ne serait rien encore; mais, ce qui est bien plus rare et bien plus

difficile), sans souci de ses propres sympathies, de ses amitiés, et de

sa patrie même, lorsque la vérité se trouvait en désaccord avec la

patrie.

Par là, il est de la lignée de tous les grands croyants: chrétiens des

premiers temps, Réformateurs du siècle des combats, libres-penseurs des

époques héroïques, tous ceux qui ont mis au-dessus de tout leur foi dans

la vérité,--sous quelque forme qu'elle leur apparût, (ou divine, ou

laïque, toujours sacrée).

J'ajoute qu'un E.-D. Morel est un grand citoyen, même quand il montre à

sa patrie les erreurs qu'elle commet,--surtout quand il les montre, et

parce qu'il les montre. Ce sont ceux qui jettent un voile sur ces

erreurs, qui sont des serviteurs incapables ou flagorneurs. Tout homme

de courage, tout homme de vérité honore la patrie.

Après cela, l'Etat peut le frapper, s'il veut, comme il frappa Socrate,

comme il frappa tant d'autres, à qui il élève plus tard d'inutiles

statues. L'Etat n'est pas la patrie. Il n'en est que l'intendant,--bon

ou mauvais, selon les cas, toujours faillible. Il a la force: il en use.

Mais depuis que l'homme est homme, cette force a toujours échoué, au

seuil de l'Ame libre.

15 septembre 1917.

R. R.

(Publié dans la _Revue mensuelle_, Genève,

octobre 1917.)

XIV

La Jeunesse Suisse

On connaîtrait fort mal l'esprit public en Suisse, si l'on en jugeait

par les revues et les journaux. Ils sont, pour la plupart (comme c'est

d'ailleurs la règle partout), de dix à vingt ans en retard sur le

mouvement intellectuel et moral de leur peuple. Peu nombreux

(relativement à la presse des nations voisines), généralement dans les

mains, chacun, d'un groupe assez restreint, ils expriment presque tous

les préjugés, les intérêts et la routine de générations qui ont

largement atteint ou dépassé la maturité. Même ceux qu'on nomme jeunes,

dans ce monde, ne le sont plus,--s'ils l'ont jamais été,

d'esprit,--qu'aux yeux de leurs aînés, qui ne consentent pas à

vieillir...

«_Jeune homme, taisez-vous..._»

comme dit Job à Magnus...

Il faut rester assez longtemps en Suisse pour découvrir qu'il existe une

jeunesse suisse qui ne soit pas imbue du libéralisme conservateur (plus

conservateur que libéral), ou du radicalisme sectaire (surtout

sectaire), qui fleurissent dans les grands journaux, tous également

attachés aux formes politiques et sociales désuètes du règne bourgeois

qui, d'un bout à l'autre de l'Europe, s'achève.

La lecture des derniers fascicules de la _Revue de la Société de

Zofingue_ m'a surpris et réjoui. Je veux en faire part à mes amis

français, afin d'établir entre eux et nos jeunes camarades suisses des

liens de sympathie.

La Société de Zofingue est la principale et la plus ancienne société

d'étudiants suisses. Fondée en 1818, elle va fêter son centenaire. Elle

comprend neuf sections «académiques», Genève, Lausanne, Neuchâtel,

Berne, Bâle, Zurich; et trois sections «gymnasiales», Saint-Gall,

Lucerne et Bellinzona[30]. Le nombre des membres, qui est en

progression, de 575 en juillet 1916 est monté à 700. Elle a une revue

mensuelle (_Central-Blatt des Zofinger-Vereins_), rédigée en français,

en allemand et en italien, qui en est à sa 57e année, et publie les

conférences, les comptes rendus des discussions et les faits qui

intéressent l'association.

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