vous et pour nous. Nos pères de 1792 ont voulu porter la liberté au
monde. Ils n'ont pas réussi; et peut-être ne s'y étaient-ils pas très
bien pris. Mais la volonté fut haute. Qu'elle soit aussi la vôtre!
Apportez à l'Europe la paix et la liberté!
(Revue _Demain_, Genève, 1er mai 1917.)
VIII
Tolstoy: L'esprit libre
Dans son _Journal intime_, dont Paul Birukoff vient de faire paraître la
première édition française[15], Tolstoy rêve que son moi était, dans une
vie précédente, un ensemble d'êtres aimés, et que chaque vie nouvelle
élargit le cercle d'amis et l'envergure de l'âme[16].
D'une façon générale, on peut dire qu'une grande personnalité renferme
en elle plus d'une âme, et que toutes ces âmes se groupent autour de
l'une d'entre elles, de même qu'une société d'amis, sur laquelle
s'établit l'ascendant du plus fort.
Dans le génie de Tolstoy, il y a plus d'un homme: il y a le grand
artiste, il y a le grand chrétien, il y a l'être d'instincts et de
passions déchaînés. Mais à mesure que la vie s'allonge et que son
royaume s'étend, on voit plus nettement celui qui la gouverne: et c'est
la raison libre. C'est à la raison libre que je veux ici rendre hommage.
Car c'est d'elle, aujourd'hui, que nous avons tous besoin.
De toutes les autres forces,--à quelque degré si rare qu'elles soient en
Tolstoy--notre époque ne manque pas. Elle regorge de passions et
d'héroïsme; elle n'est pas pauvre en art; la flamme religieuse même ne
lui est pas refusée. Au vaste incendie des peuples, Dieu--tous les
Dieux--ont apporté leur torche. Le Christ même. Il n'est pas de pays
belligérant ou neutre (y compris les deux Suisses, allemande et
romande), qui n'ait trouvé dans l'Evangile des armes pour maudire ou
pour tuer.
Mais ce qui est aujourd'hui plus rare que l'héroïsme, plus rare que la
beauté, plus rare que la sainteté, c'est une conscience libre. Libre de
toute contrainte, libre de tout préjugé, libre de toute idole, de tout
dogme de classe, de caste, de nation, de toute religion. Une âme qui ait
le courage et la sincérité de regarder avec ses yeux, d'aimer avec son
coeur, de juger avec sa raison, de n'être pas une ombre,--d'être un
homme.
Cet exemple, Tolstoy le donna, au suprême degré. Il fut libre. Toujours
il regarda les choses et les hommes, de ses yeux d'aigle, droit en face,
sans cligner. Ses affections mêmes ne portèrent pas atteinte à son libre
jugement. Et rien ne le montre mieux que son indépendance à l'égard de
celui qu'il estima le plus,--le Christ. Ce grand chrétien ne l'est pas
par obéissance au Christ; cet homme qui consacra une partie de sa vie à
étudier, expliquer, répandre l'Evangile, n'a jamais dit: «Cela est vrai,
parce que l'Evangile l'a dit.» Mais: «l'Evangile est vrai parce qu'il a
dit cela.» Et cela, c'est vous-même, c'est votre raison libre, qui êtes
juge de sa vérité.
Dans un texte peu connu, et, je crois, encore inédit,--le _Récit fait
par le paysan Michel Novicov d'une nuit passée à Iasnaïa-Poliana, le 21
octobre 1910_, (huit jours avant que Tolstoy ne s'enfuît de la maison
familiale)--Tolstoy cause, chez lui, avec quelques paysans. Parmi eux,
deux jeunes gens du village, qui venaient de recevoir l'ordre de se
présenter au bureau de recrutement. On discute sur le service militaire.
L'un des jeunes gens, qui était social-démocrate, dit qu'il servira, non
pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. (Déjà!... Tolstoy,
comme on voit, eut la bonne fortune de connaître, avant de mourir, les
«social-patriotes», ou «l'art de retourner sa veste»...) Les assistants
protestent. Tolstoy demande où commence, où finit l'Etat, et dit que la
terre entière est sa patrie. L'autre jeune homme cite des textes de la
Bible, qui défendent de tuer. Mais Tolstoy n'est pas plus satisfait: il
y a des textes pour tout!
«_Ce n'est pas,_ dit-il, _parce que Moïse ou le Christ ont défendu de
faire du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en abstenir.
C'est parce qu'il est contre la nature de l'homme de se faire ce mal, ou
de le faire au prochain,--je dis de l'homme, je ne dis pas de la bête,
prenez-y garde!... C'est en toi-même qu'il te faut trouver Dieu, afin
qu'il règle tes actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et ce qui
est mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que nous
nous laisserons guider par une autorité extérieure, Moïse et le Christ
pour l'un, Mahomet ou le socialiste Marx pour un autre, nous ne
cesserons d'être les ennemis les uns des autres._»
Je tenais à faire entendre ces puissantes paroles. Le pire mal dont
souffre le monde est, je l'ai dit maintes fois, non la force des
méchants, mais la faiblesse des meilleurs. Et cette faiblesse a en
grande partie sa source dans la paresse de volonté, dans la peur de
jugement personnel, dans la timidité morale. Les plus hardis sont trop
heureux, à peine dégagés de leurs chaînes, de se rejeter dans d'autres;
on ne les délivre d'une superstition sociale que pour les voir,
d'eux-mêmes, s'atteler au char d'une superstition nouvelle. N'avoir plus
à penser par soi-même, se laisser diriger... Cette abdication, c'est le
noyau de tout le mal. Le devoir de chacun est de ne point s'en remettre
à d'autres, fût-ce aux meilleurs, aux plus sûrs, aux plus aimés, du soin
de décider pour lui ce qui est bien ou mal, mais de le chercher
lui-même, de le chercher toute sa vie, s'il le faut, avec une patience
acharnée. Mieux vaut une demi-vérité, qu'on a conquise soi-même, qu'une
vérité entière, qu'on a apprise d'autres, par coeur, comme un
perroquet. Car une telle vérité que l'on adopte les yeux fermés, une
vérité par soumission, une vérité par complaisance, une vérité par
servilité,--une telle vérité n'est qu'un mensonge.
Homme, redresse-toi! Ouvre les yeux, regarde! N'aie pas peur! Le peu de
vérité que tu gagnes par toi-même est ta plus sûre lumière. L'essentiel
n'est pas d'amasser une grosse science, mais, petite ou grosse, qu'elle
soit tienne, et nourrie de ton sang, et fille de ton libre effort. La
liberté de l'esprit, c'est le suprême trésor.
Hommes libres, jamais notre nombre ne fut grand, au cours des siècles;
et peut-être diminuera-t-il encore, avec le flux qui monte de ces
mentalités de troupeaux. N'importe! Pour ces multitudes mêmes, qui
s'abandonnent à l'ivresse paresseuse des passions collectives, nous
devons conserver intacte la flamme de liberté. Cherchons la vérité
partout, et cueillons-la partout où nous en trouverons ou la fleur ou la
graine! Et semons-la aux vents! D'où qu'elle vienne, où qu'elle aille,
elle saura bien pousser. Le bon terroir des âmes ne manque pas, dans
l'univers. Mais il faut qu'elles soient libres. Il faut que nous
sachions ne pas être asservis même par ceux que nous admirons. Le
meilleur hommage que nous puissions rendre à des hommes comme Tolstoy,
c'est d'être libres, comme lui.
(Les Tablettes, Genève, Ier mai 1917.)
IX
A Maxime Gorki
(_Cet hommage fut lu avant la conférence que fit, en janvier 1917,
à Genève, Anatole Lunatcharsky, sur la vie et l'oeuvre de Maxime
Gorki._)
Il y a une quinzaine d'années, à Paris, dans la petite boutique au
rez-de-chaussée de la rue de la Sorbonne, où nous nous réunissions,
Charles Péguy, moi, et quelques autres, qui venions de fonder les
_Cahiers de la Quinzaine_, une seule photographie ornait notre salle de
rédaction, pauvre, propre, rangée, remplie de casiers de livres. Elle
représentait Tolstoï et Gorki, debout l'un à côté de l'autre, dans le
jardin de Iasnaïa-Poliana. Comment Péguy se l'était-il procurée? Je ne
sais; mais il l'avait fait reproduire à plusieurs exemplaires; et chacun
de nous avait sur sa table de travail l'image des deux lointains
compagnons. Une partie de _Jean-Christophe_ a été écrite sous leurs
yeux.
Maintenant, des deux hommes, l'un, le grand vieillard apostolique, a
disparu, à la veille de la catastrophe européenne qu'il avait
prophétisée, et où sa voix nous manque cruellement. Mais l'autre, Maxime
Gorki, reste droit à son poste, et ses libres accents nous consolent de
la parole qui s'est tue.
Il n'est pas de ceux qui ont subi le vertige des événements. Dans le
spectacle affligeant de ces milliers d'écrivains, artistes et penseurs,
qui ont, en quelques jours, abdiqué leur rôle de guides et de défenseurs
des peuples, pour suivre les troupeaux délirants, les affoler encore
plus par leurs cris, et les précipiter à l'abîme, Maxime Gorki est un
des rares qui aient gardé intacts leur raison et leur amour de
l'humanité. Il a osé parler pour les persécutés, pour les peuples
baîllonnés, tenus en servitude. Le grand artiste qui a partagé longtemps
la vie des malheureux, des humbles, des victimes, des parias de la
société, ne les a jamais reniés. Arrivé à la gloire, il se retourne vers
eux et projette la lumière puissante de son art dans les replis de la
nuit où l'on cache les misères et les injustices sociales. Son âme
généreuse a fait l'expérience de la douleur; elle ne ferme pas les yeux
sur celle des autres...
_Haud ignara mali, miseris succurrere disco..._
C'est pourquoi, en ces jours d'épreuves--(d'épreuves que nous saluons,
parce qu'elles nous ont appris à nous compter, à peser la valeur vraie
des coeurs et des pensées)--en ces jours où la liberté de l'esprit est
partout opprimée, nous devons dire bien haut notre reconnaissance à
Maxime Gorki. Et, par dessus les batailles, les tranchées, l'Europe
ensanglantée, nous lui tendons la main. Il faut, dès à présent, à la
face de la haine qui sévit entre les nations, affirmer l'union de la
Nouvelle-Europe. Aux «Saintes-Alliances» guerrières des gouvernements,
opposons la fraternité des libres esprits du monde entier!
30 janvier 1917.
(Revue: _Demain_, Genève, juin 1917.)
X
Deux lettres de Maxime Gorki
_Pétrograd, fin décembre_ 1916.
Mon cher et bien estimé camarade Romain Rolland,
Je vous prie de bien vouloir écrire la _Biographie de Beethoven_,
adaptée pour les enfants. En même temps, je m'adresse à H.-G.
Wells, en l'invitant à écrire la _Vie d'Addison_; Fritjoff Nansen
fera la _Vie de Christophe Colomb_; moi, la _Vie de Garibaldi_; le
poète hébreu Bialique, celle de _Moïse_, etc. Avec le concours des
meilleurs hommes de lettres contemporains, je voudrais créer toute
une série de livres pour les enfants, contenant les biographies des
grands esprits de l'humanité. Tous ces livres seront édités par
moi-même...
Vous savez que nul n'a tant besoin de notre attention en ces jours
que les enfants. Nous autres, gens adultes, nous qui quitterons
bientôt ce monde, nous laisserons à nos enfants un bien pauvre
héritage, nous leur léguerons une bien triste vie. Cette stupide
guerre est l'éclatante preuve de notre faiblesse morale, du
dépérissement de la culture. Rappelons donc aux enfants que les
hommes ne furent pas toujours aussi faibles et mauvais que nous le
sommes, hélas! Rappelons-leur que tous les peuples ont eu et
possèdent encore maintenant de grands hommes, de nobles coeurs!
Il est nécessaire de le faire justement en ces jours de férocité
et de bestialité victorieuses... Je vous prie ardemment, cher
Romain Rolland, d'écrire cette _Biographie de Beethoven_, car je
suis persuadé que nul ne la fera mieux que vous...
J'ai abondamment lu tous vos articles parus pendant la guerre et je
veux vous exprimer la grande considération et amour qu'ils m'ont
inspirés pour vous. Vous êtes une des rares personnes dont l'âme
n'a pas été flétrie par la démence de cette guerre, et c'est une
grande joie de savoir que vous avez conservé dans votre noble
coeur les meilleurs principes de l'humanité... Permettez-moi de
vous étreindre de loin la main, cher camarade...
Maxime GORKI.
* * * * *
(_Romain Rolland répondit, à la fin de janvier. Il acceptait la
proposition de récrire la vie de Beethoven pour les enfants et
demandait à Gorki de lui en indiquer l'étendue et la forme
(causerie ou récit objectif). Il lui suggérait aussi quelques
autres sujets de biographies: Socrate, François d'Assise. Sans
oublier quelques noms de la vieille Asie._)
...Maintenant, ajoutait-il, voulez-vous me permettre une petite
observation amicale? Le choix de certains grands hommes, que vous
indiquez dans votre lettre, m'inquiète un peu, pour des âmes d'enfants.
Vous leur proposez de redoutables exemples, comme Moïse. Je vois bien
que vous les orientez vers l'énergie morale, qui est le foyer de toute
lumière. Mais il n'est pas indifférent que cette lumière soit dirigée
vers le passé, ou vers l'avenir. En réalité, l'énergie morale ne manque
pas aujourd'hui; elle abonde, au contraire; mais elle est mise au
service d'un idéal passé, qui est oppressif et qui tue. J'avoue que je
me suis un peu détourné des grands hommes du passé, comme exemples de
vie: pour la plupart, ils m'ont déçu; je les admire, esthétiquement,
mais je n'ai que faire de leur intolérance et de leur fanatisme, trop
fréquents; beaucoup des dieux qu'ils servaient sont devenus aujourd'hui
de dangereuses idoles. Si l'humanité n'est pas capable de dépasser leur
idéal et d'offrir aux générations qui viennent de plus larges horizons,
alors je crains qu'elle ne manque à ses plus hautes destinées. En un
mot, j'aime et j'admire le passé; mais je veux que l'avenir le surpasse.
Il le peut. Il le doit...
* * * * *
(_Maxime Gorki répondit à cette lettre_):
_Petrograd, le 18-21 mars 1917._
Je me hâte de vous répondre, cher Romain Rolland. Le livre de
Beethoven doit être destiné à la jeunesse (13-18 ans)... Il doit
être un récit objectif et intéressant de la vie d'un génie, de
l'évolution de son âme, des principaux événements de sa vie, des
souffrances qu'il a su vaincre et de la gloire dont il fut
couronné. Il serait désirable de connaître tout ce qui est possible
sur l'enfance de Beethoven. Notre but est d'inspirer à la jeunesse
l'amour et la confiance dans la vie; dans les hommes nous voulons
apprendre l'héroïsme. Il faut faire comprendre à l'homme que c'est
lui qui est le créateur et le maître du monde, que c'est sur lui
que retombe la responsabilité de tous les malheurs de la terre, que
c'est à lui aussi que revient la gloire de tout le bien de la vie.
Il faut aider l'homme à briser les chaînes de l'individualisme et
du nationalisme; la propagande de l'union universelle est vraiment
nécessaire.
Votre idée d'écrire la vie de Socrate me réjouit beaucoup, et je
vous prie de la réaliser. Vous peindrez, n'est-ce pas, Socrate sur
le fond de la vie antique, sur le fond de la vie d'Athènes?
Vos remarques si fines à propos du livre sur Moïse s'harmonisent
tout à fait avec mon point de vue sur le rôle du fanatisme
religieux dans la vie, qu'il désorganise. Mais je prends Moïse
seulement comme un réformateur social, et le livre doit le prendre
aussi de ce côté. J'avais pensé à Jeanne d'Arc. Mais je crains que
ce thème ne nous fasse parler de «_l'âme mystique du peuple_» et
d'autres choses encore, que je ne comprends pas et qui sont très
malsaines pour nous, Russes.
Autre chose, la vie de François d'Assise... Si l'auteur de ce livre
avait comme but de montrer la différence profonde entre François
d'Assise et les saints d'Orient, les saints de Russie, cela serait
très bien et très utile. L'Orient est pessimiste, il est passif;
les saints russes n'aiment pas la vie, ils la nient et la
maudissent. François est un épicurien de religion, il est un
hellène, il aime Dieu comme sa propre création, comme le fruit de
son âme. Il est plein d'amour pour la vie, et il n'a point de
frayeur humiliante devant Dieu. Un Russe, c'est un homme qui ne
sait pas bien vivre, mais qui sait bien mourir... Je crains que la
Russie ne soit plus orientale que la Chine. Nous ne sommes que trop
riches en mysticisme... En général, il est nécessaire d'inspirer
aux hommes l'amour de l'action, de réveiller en eux l'estime de
l'esprit, de l'homme, de la vie.
Merci sincèrement pour votre lettre amicale, merci! C'est un grand
soulagement que de savoir qu'il existe quelque part, bien loin, un
homme dont l'âme souffre de la même souffrance que la tienne, un
homme qui aime ce qui t'est cher. Il est bon de savoir cela dans
les jours de violence et de folie!... Je serre votre main, cher
ami.
Maxime GORKI.
P.-S.--Les événements qui ont eu lieu en Russie ont retardé cette
lettre. Félicitons-nous, Romain Rolland, félicitons-nous de tout
notre coeur, la Russie a cessé d'être la source de réaction pour
l'Europe; le peuple russe a épousé la liberté, et j'espère que
cette union donnera le jour à beaucoup de grandes âmes pour la
gloire de l'humanité.
(Revue: _Demain_, Genève, juillet 1917.)
XI
Aux écrivains d'Amérique
(_Lettre à la revue_ The Seven Arts, _New-York, octobre 1916_)
Je me réjouis de la fondation d'une jeune revue où l'âme américaine
prenne conscience de sa personnalité. Je crois à ses hautes destinées;
et les événements actuels rendent urgent qu'elles se réalisent. Sur le
Vieux Continent, la civilisation est menacée. A l'Amérique de soutenir
le flambeau vacillant!
Vous avez un grand avantage sur nos nations d'Europe: vous êtes libres
de traditions, libres de ces fardeaux de pensée, de sentiments, de
manies séculaires, d'idées fixes intellectuelles, artistiques,
politiques, qui écrasent le Vieux Monde. L'Europe actuelle sacrifie son
avenir à des querelles, des ambitions, des rancunes, dix fois, vingt
fois recuites; et chacun des efforts pour y mettre fin ne fait
qu'ajouter quelques mailles de plus au réseau de la fatalité meurtrière
qui l'enserre,--fatalité des Atrides, attendant vainement que, comme
dans _les Euménides_, la parole d'un Dieu vienne rompre sa loi
sanglante. En art, si nos écrivains doivent leur forme parfaite et la
netteté de leur pensée à la solidité de nos traditions classiques, ce
n'est pas sans de lourds sacrifices. Trop peu de nos artistes sont
ouverts à la vie multiple du monde. L'esprit se parque en un jardin
fermé,--peu curieux des grands espaces où coule à flots précipités la
rivière qui traversa naguère son enclos et qui, maintenant élargie,
arrose toute la terre.
Vous êtes nés sur un sol que n'encombrent ni n'enferment les
constructions de l'esprit. Profitez-en. Soyez libres! Ne vous
asservissez pas aux modèles étrangers. Le modèle est en vous. Commencez
par vous connaître.
C'est le premier devoir: que les individualités diverses qui composent
vos Etats osent s'affirmer en art, librement, sincèrement, totalement,
sans fausse recherche de l'originalité, mais sans souci de ce qu'ont
exprimé les autres avant vous, sans peur de l'opinion. Avant tout, oser
regarder en soi, jusqu'au fond. Longuement. En silence. Bien voir. Et ce
qu'on a vu, oser le dire tel qu'on l'a vu. Ce recueillement en soi, ce
n'est pas s'enfermer dans une personnalité égoïste. C'est plonger ses
racines dans l'essence de son peuple. Tâchez d'en éprouver les
souffrances et les aspirations. Soyez la lumière projetée dans la nuit
de ces puissantes masses sociales, qui sont appelées à renouveler le
monde. Ces classes populaires, dont l'indifférence artistique vous
oppresse parfois, ce sont des muets qui, ne pouvant s'exprimer,
s'ignorent. Soyez leur voix! En vous entendant parler, elles prendront
conscience d'elles-mêmes. Vous créerez l'âme de votre peuple, en
exprimant la vôtre.
Votre seconde tâche, plus vaste et plus lointaine, sera d'établir entre
ces libres individualités un lien fraternel, de construire la rosace de
leurs multiples nuances, de tresser la symphonie de ces voix variées.
Les Etats-Unis sont faits des éléments de toutes les nations du monde.
Que cette riche formation vous aide à pénétrer l'essence de ces nations
et à réaliser l'harmonie de leurs forces intellectuelles!--Aujourd'hui,
sur le Vieux Continent, on assiste au lamentable et ridicule antagonisme
de personnalités nationales, voisines et proches parentes, ne différant
que par des nuances, comme la France et l'Allemagne, qui se nient
mutuellement et veulent s'entredétruire. Disputes de clochers, où
l'esprit humain s'acharne à se mutiler. Pour moi, je le dis hautement,
non seulement l'idéal intellectuel d'une nation unique m'est trop
étroit; mais celui de l'Occident réconcilié me le serait encore; mais
celui de l'Europe unie me le serait encore. L'heure est venue pour
l'homme,--l'homme sain, vraiment vivant,--de marcher délibérément vers
l'idéal d'une humanité universelle où les races européennes du Vieux et
du Nouveau Mondes mettent en commun le trésor de leur âme avec les
vieilles civilisations de l'Asie--de l'Inde et de la Chine--qui
ressuscitent. Toutes ces formes magnifiques de l'humanité sont
complémentaires les unes des autres. La pensée de l'avenir doit être la
synthèse de toutes les grandes pensées de l'Univers. Que cette union
féconde soit la mission de l'élite américaine, placée entre les deux
Océans qui baignent les deux continents humains,--au centre de la vie du
Monde!
En résumé, nous attendons de vous, écrivains et penseurs américains,
deux choses:--d'abord, que vous défendiez la liberté, que vous gardiez
ses conquêtes et que vous les élargissiez: liberté politique et liberté
intellectuelle, renouvellement incessant de la vie par la liberté, ce
grand fleuve de l'esprit, toujours en marche.
En second lieu, nous attendons de vous que vous réalisiez, pour le
monde, l'harmonie des libertés diverses, l'expression symphonique des
individualités associées, des races associées, des civilisations
associées, de l'humanité intégrale et libre.
Vous avez de la chance: une jeune vie ruisselante, d'immenses terres
libres à découvrir. Vous êtes au début de votre journée. Point de
fatigues de la veille. Point de passé qui vous gêne. Derrière vous,
seulement, la voix océanique d'un grand précurseur, dont l'oeuvre est
comme le pressentiment homérique de la vôtre à venir,--votre maître:
Walt Whitman.--_Surge et Age._
(_Revue mensuelle_, Genève, février 1917.)
XII
Voix libres d'Amérique
J'ai souvent regretté que la presse suisse n'ait pas joué dans cette
guerre le grand rôle qui lui appartenait. J'ai fait part de ce regret à
des amis que j'estime parmi elle. Je ne lui reproche pas de manquer
d'impartialité. Il est naturel, il est humain d'avoir des préférences et
de les manifester avec passion. Nous avons d'autant moins à nous en
plaindre que (du moins chez les Romands) ces préférences sont pour les
nôtres. Mais le principal grief que j'ai contre nos amis suisses, c'est
que, depuis le commencement de la guerre, ils nous renseignent
incomplètement sur ce qui se passe autour de nous. Nous ne demandons pas
à un ami de juger à notre place et, lorsque la passion nous entraîne,
d'être plus sage que nous. Mais s'il est en situation de voir et de
savoir des choses que nous ignorons, nous sommes en droit de lui
reprocher de nous les laisser ignorer. C'est un tort qu'il nous fait,
car il nous amène ainsi à des erreurs de jugement et d'action.
Les pays neutres jouissent de l'inappréciable avantage de connaître bien
des faces du problème de la guerre, qu'il est matériellement impossible
aux nations belligérantes d'apercevoir; surtout, ils ont le bonheur,
qu'ils ne savourent pas assez, de pouvoir parler librement. La Suisse,
placée au coeur de la bataille, entre les camps aux prises, et
participant à trois des races en guerre, est spécialement favorisée.
J'ai pu me rendre compte par moi-même et largement profiter de cette
richesse d'informations. Il est peu de renseignements, documents,
publications, qui n'affluent vers elle de tous les pays d'Europe.