Enfin, rappelez-vous, nos frères de Russie, que vous combattez et pour

vous et pour nous. Nos pères de 1792 ont voulu porter la liberté au

monde. Ils n'ont pas réussi; et peut-être ne s'y étaient-ils pas très

bien pris. Mais la volonté fut haute. Qu'elle soit aussi la vôtre!

Apportez à l'Europe la paix et la liberté!

(Revue _Demain_, Genève, 1er mai 1917.)

VIII

Tolstoy: L'esprit libre

Dans son _Journal intime_, dont Paul Birukoff vient de faire paraître la

première édition française[15], Tolstoy rêve que son moi était, dans une

vie précédente, un ensemble d'êtres aimés, et que chaque vie nouvelle

élargit le cercle d'amis et l'envergure de l'âme[16].

D'une façon générale, on peut dire qu'une grande personnalité renferme

en elle plus d'une âme, et que toutes ces âmes se groupent autour de

l'une d'entre elles, de même qu'une société d'amis, sur laquelle

s'établit l'ascendant du plus fort.

Dans le génie de Tolstoy, il y a plus d'un homme: il y a le grand

artiste, il y a le grand chrétien, il y a l'être d'instincts et de

passions déchaînés. Mais à mesure que la vie s'allonge et que son

royaume s'étend, on voit plus nettement celui qui la gouverne: et c'est

la raison libre. C'est à la raison libre que je veux ici rendre hommage.

Car c'est d'elle, aujourd'hui, que nous avons tous besoin.

De toutes les autres forces,--à quelque degré si rare qu'elles soient en

Tolstoy--notre époque ne manque pas. Elle regorge de passions et

d'héroïsme; elle n'est pas pauvre en art; la flamme religieuse même ne

lui est pas refusée. Au vaste incendie des peuples, Dieu--tous les

Dieux--ont apporté leur torche. Le Christ même. Il n'est pas de pays

belligérant ou neutre (y compris les deux Suisses, allemande et

romande), qui n'ait trouvé dans l'Evangile des armes pour maudire ou

pour tuer.

Mais ce qui est aujourd'hui plus rare que l'héroïsme, plus rare que la

beauté, plus rare que la sainteté, c'est une conscience libre. Libre de

toute contrainte, libre de tout préjugé, libre de toute idole, de tout

dogme de classe, de caste, de nation, de toute religion. Une âme qui ait

le courage et la sincérité de regarder avec ses yeux, d'aimer avec son

coeur, de juger avec sa raison, de n'être pas une ombre,--d'être un

homme.

Cet exemple, Tolstoy le donna, au suprême degré. Il fut libre. Toujours

il regarda les choses et les hommes, de ses yeux d'aigle, droit en face,

sans cligner. Ses affections mêmes ne portèrent pas atteinte à son libre

jugement. Et rien ne le montre mieux que son indépendance à l'égard de

celui qu'il estima le plus,--le Christ. Ce grand chrétien ne l'est pas

par obéissance au Christ; cet homme qui consacra une partie de sa vie à

étudier, expliquer, répandre l'Evangile, n'a jamais dit: «Cela est vrai,

parce que l'Evangile l'a dit.» Mais: «l'Evangile est vrai parce qu'il a

dit cela.» Et cela, c'est vous-même, c'est votre raison libre, qui êtes

juge de sa vérité.

Dans un texte peu connu, et, je crois, encore inédit,--le _Récit fait

par le paysan Michel Novicov d'une nuit passée à Iasnaïa-Poliana, le 21

octobre 1910_, (huit jours avant que Tolstoy ne s'enfuît de la maison

familiale)--Tolstoy cause, chez lui, avec quelques paysans. Parmi eux,

deux jeunes gens du village, qui venaient de recevoir l'ordre de se

présenter au bureau de recrutement. On discute sur le service militaire.

L'un des jeunes gens, qui était social-démocrate, dit qu'il servira, non

pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. (Déjà!... Tolstoy,

comme on voit, eut la bonne fortune de connaître, avant de mourir, les

«social-patriotes», ou «l'art de retourner sa veste»...) Les assistants

protestent. Tolstoy demande où commence, où finit l'Etat, et dit que la

terre entière est sa patrie. L'autre jeune homme cite des textes de la

Bible, qui défendent de tuer. Mais Tolstoy n'est pas plus satisfait: il

y a des textes pour tout!

«_Ce n'est pas,_ dit-il, _parce que Moïse ou le Christ ont défendu de

faire du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en abstenir.

C'est parce qu'il est contre la nature de l'homme de se faire ce mal, ou

de le faire au prochain,--je dis de l'homme, je ne dis pas de la bête,

prenez-y garde!... C'est en toi-même qu'il te faut trouver Dieu, afin

qu'il règle tes actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et ce qui

est mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que nous

nous laisserons guider par une autorité extérieure, Moïse et le Christ

pour l'un, Mahomet ou le socialiste Marx pour un autre, nous ne

cesserons d'être les ennemis les uns des autres._»

Je tenais à faire entendre ces puissantes paroles. Le pire mal dont

souffre le monde est, je l'ai dit maintes fois, non la force des

méchants, mais la faiblesse des meilleurs. Et cette faiblesse a en

grande partie sa source dans la paresse de volonté, dans la peur de

jugement personnel, dans la timidité morale. Les plus hardis sont trop

heureux, à peine dégagés de leurs chaînes, de se rejeter dans d'autres;

on ne les délivre d'une superstition sociale que pour les voir,

d'eux-mêmes, s'atteler au char d'une superstition nouvelle. N'avoir plus

à penser par soi-même, se laisser diriger... Cette abdication, c'est le

noyau de tout le mal. Le devoir de chacun est de ne point s'en remettre

à d'autres, fût-ce aux meilleurs, aux plus sûrs, aux plus aimés, du soin

de décider pour lui ce qui est bien ou mal, mais de le chercher

lui-même, de le chercher toute sa vie, s'il le faut, avec une patience

acharnée. Mieux vaut une demi-vérité, qu'on a conquise soi-même, qu'une

vérité entière, qu'on a apprise d'autres, par coeur, comme un

perroquet. Car une telle vérité que l'on adopte les yeux fermés, une

vérité par soumission, une vérité par complaisance, une vérité par

servilité,--une telle vérité n'est qu'un mensonge.

Homme, redresse-toi! Ouvre les yeux, regarde! N'aie pas peur! Le peu de

vérité que tu gagnes par toi-même est ta plus sûre lumière. L'essentiel

n'est pas d'amasser une grosse science, mais, petite ou grosse, qu'elle

soit tienne, et nourrie de ton sang, et fille de ton libre effort. La

liberté de l'esprit, c'est le suprême trésor.

Hommes libres, jamais notre nombre ne fut grand, au cours des siècles;

et peut-être diminuera-t-il encore, avec le flux qui monte de ces

mentalités de troupeaux. N'importe! Pour ces multitudes mêmes, qui

s'abandonnent à l'ivresse paresseuse des passions collectives, nous

devons conserver intacte la flamme de liberté. Cherchons la vérité

partout, et cueillons-la partout où nous en trouverons ou la fleur ou la

graine! Et semons-la aux vents! D'où qu'elle vienne, où qu'elle aille,

elle saura bien pousser. Le bon terroir des âmes ne manque pas, dans

l'univers. Mais il faut qu'elles soient libres. Il faut que nous

sachions ne pas être asservis même par ceux que nous admirons. Le

meilleur hommage que nous puissions rendre à des hommes comme Tolstoy,

c'est d'être libres, comme lui.

(Les Tablettes, Genève, Ier mai 1917.)

IX

A Maxime Gorki

(_Cet hommage fut lu avant la conférence que fit, en janvier 1917,

à Genève, Anatole Lunatcharsky, sur la vie et l'oeuvre de Maxime

Gorki._)

Il y a une quinzaine d'années, à Paris, dans la petite boutique au

rez-de-chaussée de la rue de la Sorbonne, où nous nous réunissions,

Charles Péguy, moi, et quelques autres, qui venions de fonder les

_Cahiers de la Quinzaine_, une seule photographie ornait notre salle de

rédaction, pauvre, propre, rangée, remplie de casiers de livres. Elle

représentait Tolstoï et Gorki, debout l'un à côté de l'autre, dans le

jardin de Iasnaïa-Poliana. Comment Péguy se l'était-il procurée? Je ne

sais; mais il l'avait fait reproduire à plusieurs exemplaires; et chacun

de nous avait sur sa table de travail l'image des deux lointains

compagnons. Une partie de _Jean-Christophe_ a été écrite sous leurs

yeux.

Maintenant, des deux hommes, l'un, le grand vieillard apostolique, a

disparu, à la veille de la catastrophe européenne qu'il avait

prophétisée, et où sa voix nous manque cruellement. Mais l'autre, Maxime

Gorki, reste droit à son poste, et ses libres accents nous consolent de

la parole qui s'est tue.

Il n'est pas de ceux qui ont subi le vertige des événements. Dans le

spectacle affligeant de ces milliers d'écrivains, artistes et penseurs,

qui ont, en quelques jours, abdiqué leur rôle de guides et de défenseurs

des peuples, pour suivre les troupeaux délirants, les affoler encore

plus par leurs cris, et les précipiter à l'abîme, Maxime Gorki est un

des rares qui aient gardé intacts leur raison et leur amour de

l'humanité. Il a osé parler pour les persécutés, pour les peuples

baîllonnés, tenus en servitude. Le grand artiste qui a partagé longtemps

la vie des malheureux, des humbles, des victimes, des parias de la

société, ne les a jamais reniés. Arrivé à la gloire, il se retourne vers

eux et projette la lumière puissante de son art dans les replis de la

nuit où l'on cache les misères et les injustices sociales. Son âme

généreuse a fait l'expérience de la douleur; elle ne ferme pas les yeux

sur celle des autres...

_Haud ignara mali, miseris succurrere disco..._

C'est pourquoi, en ces jours d'épreuves--(d'épreuves que nous saluons,

parce qu'elles nous ont appris à nous compter, à peser la valeur vraie

des coeurs et des pensées)--en ces jours où la liberté de l'esprit est

partout opprimée, nous devons dire bien haut notre reconnaissance à

Maxime Gorki. Et, par dessus les batailles, les tranchées, l'Europe

ensanglantée, nous lui tendons la main. Il faut, dès à présent, à la

face de la haine qui sévit entre les nations, affirmer l'union de la

Nouvelle-Europe. Aux «Saintes-Alliances» guerrières des gouvernements,

opposons la fraternité des libres esprits du monde entier!

30 janvier 1917.

(Revue: _Demain_, Genève, juin 1917.)

X

Deux lettres de Maxime Gorki

_Pétrograd, fin décembre_ 1916.

Mon cher et bien estimé camarade Romain Rolland,

Je vous prie de bien vouloir écrire la _Biographie de Beethoven_,

adaptée pour les enfants. En même temps, je m'adresse à H.-G.

Wells, en l'invitant à écrire la _Vie d'Addison_; Fritjoff Nansen

fera la _Vie de Christophe Colomb_; moi, la _Vie de Garibaldi_; le

poète hébreu Bialique, celle de _Moïse_, etc. Avec le concours des

meilleurs hommes de lettres contemporains, je voudrais créer toute

une série de livres pour les enfants, contenant les biographies des

grands esprits de l'humanité. Tous ces livres seront édités par

moi-même...

Vous savez que nul n'a tant besoin de notre attention en ces jours

que les enfants. Nous autres, gens adultes, nous qui quitterons

bientôt ce monde, nous laisserons à nos enfants un bien pauvre

héritage, nous leur léguerons une bien triste vie. Cette stupide

guerre est l'éclatante preuve de notre faiblesse morale, du

dépérissement de la culture. Rappelons donc aux enfants que les

hommes ne furent pas toujours aussi faibles et mauvais que nous le

sommes, hélas! Rappelons-leur que tous les peuples ont eu et

possèdent encore maintenant de grands hommes, de nobles coeurs!

Il est nécessaire de le faire justement en ces jours de férocité

et de bestialité victorieuses... Je vous prie ardemment, cher

Romain Rolland, d'écrire cette _Biographie de Beethoven_, car je

suis persuadé que nul ne la fera mieux que vous...

J'ai abondamment lu tous vos articles parus pendant la guerre et je

veux vous exprimer la grande considération et amour qu'ils m'ont

inspirés pour vous. Vous êtes une des rares personnes dont l'âme

n'a pas été flétrie par la démence de cette guerre, et c'est une

grande joie de savoir que vous avez conservé dans votre noble

coeur les meilleurs principes de l'humanité... Permettez-moi de

vous étreindre de loin la main, cher camarade...

Maxime GORKI.

* * * * *

(_Romain Rolland répondit, à la fin de janvier. Il acceptait la

proposition de récrire la vie de Beethoven pour les enfants et

demandait à Gorki de lui en indiquer l'étendue et la forme

(causerie ou récit objectif). Il lui suggérait aussi quelques

autres sujets de biographies: Socrate, François d'Assise. Sans

oublier quelques noms de la vieille Asie._)

...Maintenant, ajoutait-il, voulez-vous me permettre une petite

observation amicale? Le choix de certains grands hommes, que vous

indiquez dans votre lettre, m'inquiète un peu, pour des âmes d'enfants.

Vous leur proposez de redoutables exemples, comme Moïse. Je vois bien

que vous les orientez vers l'énergie morale, qui est le foyer de toute

lumière. Mais il n'est pas indifférent que cette lumière soit dirigée

vers le passé, ou vers l'avenir. En réalité, l'énergie morale ne manque

pas aujourd'hui; elle abonde, au contraire; mais elle est mise au

service d'un idéal passé, qui est oppressif et qui tue. J'avoue que je

me suis un peu détourné des grands hommes du passé, comme exemples de

vie: pour la plupart, ils m'ont déçu; je les admire, esthétiquement,

mais je n'ai que faire de leur intolérance et de leur fanatisme, trop

fréquents; beaucoup des dieux qu'ils servaient sont devenus aujourd'hui

de dangereuses idoles. Si l'humanité n'est pas capable de dépasser leur

idéal et d'offrir aux générations qui viennent de plus larges horizons,

alors je crains qu'elle ne manque à ses plus hautes destinées. En un

mot, j'aime et j'admire le passé; mais je veux que l'avenir le surpasse.

Il le peut. Il le doit...

* * * * *

(_Maxime Gorki répondit à cette lettre_):

_Petrograd, le 18-21 mars 1917._

Je me hâte de vous répondre, cher Romain Rolland. Le livre de

Beethoven doit être destiné à la jeunesse (13-18 ans)... Il doit

être un récit objectif et intéressant de la vie d'un génie, de

l'évolution de son âme, des principaux événements de sa vie, des

souffrances qu'il a su vaincre et de la gloire dont il fut

couronné. Il serait désirable de connaître tout ce qui est possible

sur l'enfance de Beethoven. Notre but est d'inspirer à la jeunesse

l'amour et la confiance dans la vie; dans les hommes nous voulons

apprendre l'héroïsme. Il faut faire comprendre à l'homme que c'est

lui qui est le créateur et le maître du monde, que c'est sur lui

que retombe la responsabilité de tous les malheurs de la terre, que

c'est à lui aussi que revient la gloire de tout le bien de la vie.

Il faut aider l'homme à briser les chaînes de l'individualisme et

du nationalisme; la propagande de l'union universelle est vraiment

nécessaire.

Votre idée d'écrire la vie de Socrate me réjouit beaucoup, et je

vous prie de la réaliser. Vous peindrez, n'est-ce pas, Socrate sur

le fond de la vie antique, sur le fond de la vie d'Athènes?

Vos remarques si fines à propos du livre sur Moïse s'harmonisent

tout à fait avec mon point de vue sur le rôle du fanatisme

religieux dans la vie, qu'il désorganise. Mais je prends Moïse

seulement comme un réformateur social, et le livre doit le prendre

aussi de ce côté. J'avais pensé à Jeanne d'Arc. Mais je crains que

ce thème ne nous fasse parler de «_l'âme mystique du peuple_» et

d'autres choses encore, que je ne comprends pas et qui sont très

malsaines pour nous, Russes.

Autre chose, la vie de François d'Assise... Si l'auteur de ce livre

avait comme but de montrer la différence profonde entre François

d'Assise et les saints d'Orient, les saints de Russie, cela serait

très bien et très utile. L'Orient est pessimiste, il est passif;

les saints russes n'aiment pas la vie, ils la nient et la

maudissent. François est un épicurien de religion, il est un

hellène, il aime Dieu comme sa propre création, comme le fruit de

son âme. Il est plein d'amour pour la vie, et il n'a point de

frayeur humiliante devant Dieu. Un Russe, c'est un homme qui ne

sait pas bien vivre, mais qui sait bien mourir... Je crains que la

Russie ne soit plus orientale que la Chine. Nous ne sommes que trop

riches en mysticisme... En général, il est nécessaire d'inspirer

aux hommes l'amour de l'action, de réveiller en eux l'estime de

l'esprit, de l'homme, de la vie.

Merci sincèrement pour votre lettre amicale, merci! C'est un grand

soulagement que de savoir qu'il existe quelque part, bien loin, un

homme dont l'âme souffre de la même souffrance que la tienne, un

homme qui aime ce qui t'est cher. Il est bon de savoir cela dans

les jours de violence et de folie!... Je serre votre main, cher

ami.

Maxime GORKI.

P.-S.--Les événements qui ont eu lieu en Russie ont retardé cette

lettre. Félicitons-nous, Romain Rolland, félicitons-nous de tout

notre coeur, la Russie a cessé d'être la source de réaction pour

l'Europe; le peuple russe a épousé la liberté, et j'espère que

cette union donnera le jour à beaucoup de grandes âmes pour la

gloire de l'humanité.

(Revue: _Demain_, Genève, juillet 1917.)

XI

Aux écrivains d'Amérique

(_Lettre à la revue_ The Seven Arts, _New-York, octobre 1916_)

Je me réjouis de la fondation d'une jeune revue où l'âme américaine

prenne conscience de sa personnalité. Je crois à ses hautes destinées;

et les événements actuels rendent urgent qu'elles se réalisent. Sur le

Vieux Continent, la civilisation est menacée. A l'Amérique de soutenir

le flambeau vacillant!

Vous avez un grand avantage sur nos nations d'Europe: vous êtes libres

de traditions, libres de ces fardeaux de pensée, de sentiments, de

manies séculaires, d'idées fixes intellectuelles, artistiques,

politiques, qui écrasent le Vieux Monde. L'Europe actuelle sacrifie son

avenir à des querelles, des ambitions, des rancunes, dix fois, vingt

fois recuites; et chacun des efforts pour y mettre fin ne fait

qu'ajouter quelques mailles de plus au réseau de la fatalité meurtrière

qui l'enserre,--fatalité des Atrides, attendant vainement que, comme

dans _les Euménides_, la parole d'un Dieu vienne rompre sa loi

sanglante. En art, si nos écrivains doivent leur forme parfaite et la

netteté de leur pensée à la solidité de nos traditions classiques, ce

n'est pas sans de lourds sacrifices. Trop peu de nos artistes sont

ouverts à la vie multiple du monde. L'esprit se parque en un jardin

fermé,--peu curieux des grands espaces où coule à flots précipités la

rivière qui traversa naguère son enclos et qui, maintenant élargie,

arrose toute la terre.

Vous êtes nés sur un sol que n'encombrent ni n'enferment les

constructions de l'esprit. Profitez-en. Soyez libres! Ne vous

asservissez pas aux modèles étrangers. Le modèle est en vous. Commencez

par vous connaître.

C'est le premier devoir: que les individualités diverses qui composent

vos Etats osent s'affirmer en art, librement, sincèrement, totalement,

sans fausse recherche de l'originalité, mais sans souci de ce qu'ont

exprimé les autres avant vous, sans peur de l'opinion. Avant tout, oser

regarder en soi, jusqu'au fond. Longuement. En silence. Bien voir. Et ce

qu'on a vu, oser le dire tel qu'on l'a vu. Ce recueillement en soi, ce

n'est pas s'enfermer dans une personnalité égoïste. C'est plonger ses

racines dans l'essence de son peuple. Tâchez d'en éprouver les

souffrances et les aspirations. Soyez la lumière projetée dans la nuit

de ces puissantes masses sociales, qui sont appelées à renouveler le

monde. Ces classes populaires, dont l'indifférence artistique vous

oppresse parfois, ce sont des muets qui, ne pouvant s'exprimer,

s'ignorent. Soyez leur voix! En vous entendant parler, elles prendront

conscience d'elles-mêmes. Vous créerez l'âme de votre peuple, en

exprimant la vôtre.

Votre seconde tâche, plus vaste et plus lointaine, sera d'établir entre

ces libres individualités un lien fraternel, de construire la rosace de

leurs multiples nuances, de tresser la symphonie de ces voix variées.

Les Etats-Unis sont faits des éléments de toutes les nations du monde.

Que cette riche formation vous aide à pénétrer l'essence de ces nations

et à réaliser l'harmonie de leurs forces intellectuelles!--Aujourd'hui,

sur le Vieux Continent, on assiste au lamentable et ridicule antagonisme

de personnalités nationales, voisines et proches parentes, ne différant

que par des nuances, comme la France et l'Allemagne, qui se nient

mutuellement et veulent s'entredétruire. Disputes de clochers, où

l'esprit humain s'acharne à se mutiler. Pour moi, je le dis hautement,

non seulement l'idéal intellectuel d'une nation unique m'est trop

étroit; mais celui de l'Occident réconcilié me le serait encore; mais

celui de l'Europe unie me le serait encore. L'heure est venue pour

l'homme,--l'homme sain, vraiment vivant,--de marcher délibérément vers

l'idéal d'une humanité universelle où les races européennes du Vieux et

du Nouveau Mondes mettent en commun le trésor de leur âme avec les

vieilles civilisations de l'Asie--de l'Inde et de la Chine--qui

ressuscitent. Toutes ces formes magnifiques de l'humanité sont

complémentaires les unes des autres. La pensée de l'avenir doit être la

synthèse de toutes les grandes pensées de l'Univers. Que cette union

féconde soit la mission de l'élite américaine, placée entre les deux

Océans qui baignent les deux continents humains,--au centre de la vie du

Monde!

En résumé, nous attendons de vous, écrivains et penseurs américains,

deux choses:--d'abord, que vous défendiez la liberté, que vous gardiez

ses conquêtes et que vous les élargissiez: liberté politique et liberté

intellectuelle, renouvellement incessant de la vie par la liberté, ce

grand fleuve de l'esprit, toujours en marche.

En second lieu, nous attendons de vous que vous réalisiez, pour le

monde, l'harmonie des libertés diverses, l'expression symphonique des

individualités associées, des races associées, des civilisations

associées, de l'humanité intégrale et libre.

Vous avez de la chance: une jeune vie ruisselante, d'immenses terres

libres à découvrir. Vous êtes au début de votre journée. Point de

fatigues de la veille. Point de passé qui vous gêne. Derrière vous,

seulement, la voix océanique d'un grand précurseur, dont l'oeuvre est

comme le pressentiment homérique de la vôtre à venir,--votre maître:

Walt Whitman.--_Surge et Age._

(_Revue mensuelle_, Genève, février 1917.)

XII

Voix libres d'Amérique

J'ai souvent regretté que la presse suisse n'ait pas joué dans cette

guerre le grand rôle qui lui appartenait. J'ai fait part de ce regret à

des amis que j'estime parmi elle. Je ne lui reproche pas de manquer

d'impartialité. Il est naturel, il est humain d'avoir des préférences et

de les manifester avec passion. Nous avons d'autant moins à nous en

plaindre que (du moins chez les Romands) ces préférences sont pour les

nôtres. Mais le principal grief que j'ai contre nos amis suisses, c'est

que, depuis le commencement de la guerre, ils nous renseignent

incomplètement sur ce qui se passe autour de nous. Nous ne demandons pas

à un ami de juger à notre place et, lorsque la passion nous entraîne,

d'être plus sage que nous. Mais s'il est en situation de voir et de

savoir des choses que nous ignorons, nous sommes en droit de lui

reprocher de nous les laisser ignorer. C'est un tort qu'il nous fait,

car il nous amène ainsi à des erreurs de jugement et d'action.

Les pays neutres jouissent de l'inappréciable avantage de connaître bien

des faces du problème de la guerre, qu'il est matériellement impossible

aux nations belligérantes d'apercevoir; surtout, ils ont le bonheur,

qu'ils ne savourent pas assez, de pouvoir parler librement. La Suisse,

placée au coeur de la bataille, entre les camps aux prises, et

participant à trois des races en guerre, est spécialement favorisée.

J'ai pu me rendre compte par moi-même et largement profiter de cette

richesse d'informations. Il est peu de renseignements, documents,

publications, qui n'affluent vers elle de tous les pays d'Europe.

Les Précurseurs · 第 2 / 15 段