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LES PRÉCURSEURS
DU MÊME AUTEUR
_Jean Christophe_, 4 vol.:
I. L'Aube.--II. Le Matin.--III. L'Adolescent.--IV. La Révolte.
_Jean Christophe à Paris_, 3 vol.:
I. La Foire sur la Place.--II. Antoinette.--III. Dans la Maison.
_La fin du Voyage_, 3 vol.:
I. Les Amies.--II. Le Buisson ardent.--III. La nouvelle Journée.
_Au-dessus de la Mêlée_, 1 vol.
_Le temps viendra_ (3 actes), 1 vol.
_Colas Breugnon_, 1 vol.
_Théâtre de la Révolution_ (Le 14 Juillet, Danton, Les Loups), 1 vol.
_Les Tragédies de la Foi_ (Saint-Louis, Aërt, le Triomphe de la Raison),
1 vol.
_Le Théâtre du Peuple_ (Essai d'esthétique d'un Théâtre nouveau), 1 vol.
_Musiciens d'autrefois_, 1 vol.
_Musiciens d'aujourd'hui_, 1 vol.
_Vie des Hommes illustres_:
Vie de Beethoven (1 vol.).--Vie de Michel-Ange (1 vol.).--Vie de Tolstoï
(1 vol.).
_Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1 vol.
(Epuisé).
_Hændel_, 1 vol.
_Michel-Ange_, 1 vol.
_Empédocle d'Agrigente et l'âge de la Haine_, 1 vol.
_Liluli_, 1 vol.
ROMAIN ROLLAND
Les Précurseurs
PARIS
ÉDITIONS DE "L'HUMANITÉ"
142, Rue Montmartre, 142
1920
_Tous droits réservés_
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE NUMÉROTÉS A
LA PRESSE
_Nº_
_Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright by_ l'Humanité, 1919.
_A la Mémoire
des Martyrs de la Foi nouvelle:
de l'Internationale humaine._
_A Jean Jaurès,
Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg,
Kurt Eisner, Gustav Landauer,_
_victimes de la féroce bêtise
et du mensonge meurtrier,_
_libérateurs des hommes,
qui les ont tués._
_Août 1919._ _R. R._
INTRODUCTION
Le livre que voici fait suite au volume: _Au-dessus de la Mêlée_. Il est
entièrement composé d'articles écrits et publiés en Suisse, depuis la
fin de 1915 jusqu'au commencement de 1919. Je les ai réunis sous le
titre: _Les Précurseurs_; car ils sont presque tous consacrés aux hommes
de courage qui, dans tous les pays, ont su maintenir leur pensée libre
et leur foi internationale, parmi les fureurs de la guerre et de la
réaction universelle. L'avenir célébrera les noms de ces grands
Annonciateurs, bafoués, injuriés, menacés, emprisonnés, condamnés:
Bertrand Russell, E.-D. Morel, Gorki, G.-Fr. Nicolaï, A. Forel, Andreas
Latzko, Barbusse, Stefan Zweig, et les jeunes élites de France,
d'Amérique, de Suisse, luttant pour la liberté.
J'ai fait précéder ces articles d'une ode: _Ara Pacis_, écrite aux
premiers jours de la guerre, et qui est un acte de foi en la Paix et
l'Harmonie.--C'est aussi un acte de foi qui termine le volume, mais
d'une foi agissante, qui proclame, à la face de la force brutale des
Etats et de l'opinion tyrannique, l'indépendance irréductible de
l'Esprit.
J'aurais été tenté de faire entrer dans ce recueil une méditation sur
_Empédocle d'Agrigente et le règne de la Haine_[1]. Mais ses dimensions
eussent dépassé le cadre assigné à ce volume et risqué de compromettre
l'équilibre des diverses parties.
Je ne me suis pas astreint à la succession chronologique des articles;
j'ai préféré les grouper, d'après l'ordre des sujets ou des raisons
artistiques. Je me suis contenté d'indiquer, à la fin de chacun, aussi
exactement qu'il m'a été possible, les dates de leur publication et
(quand j'ai pu les retrouver) de leur composition.
Qu'on me permette encore quelques lignes d'explication, pour orienter le
lecteur:
Ce volume et celui qui précède, _Au-dessus de la Mêlée_, ne constituent
qu'une partie de mes écrits sur la guerre, au cours des cinq années
dernières. Ce sont uniquement ceux qui ont pu être publiés en Suisse.
(Encore ne sont-ils pas complets, car je n'ai pu les réunir tous.) Mais
le plus important de beaucoup, en étendue et en valeur documentaire, est
un recueil, contenant, au jour le jour, la notation des lettres,
entretiens, confessions morales, que je n'ai cessé de recevoir des
esprits libres et persécutés de tous les pays. J'y ai aussi sobrement
que possible inscrit mes propres réflexions et ma part dans le combat.
_Unus ex multis._ C'est en quelque sorte le tableau des libres
consciences du monde luttant contre les forces déchaînées du fanatisme,
de la violence et du mensonge. Des scrupules de discrétion empêcheront
sans doute de publier ce recueil avant assez longtemps. Il suffit que
ces documents, conservés en plusieurs copies, restent pour l'avenir un
témoignage de nos efforts, de nos souffrances et de notre invincible
foi.
ROMAIN ROLLAND..
Paris, juin 1919.
LES PRÉCURSEURS
I
Ara Pacis
_De profundis clamans_, de l'abîme des haines,--j'élèverai vers toi,
Paix divine, mon chant.
Les clameurs des armées ne l'étoufferont point.--En vain, je vois monter
la mer ensanglantée,--qui porte le beau corps d'Europe mutilée,--et
j'entends le vent fou qui soulève les âmes:
Quand je resterais seul, je te serai fidèle.--Je ne prendrai point place
à la communion sacrilège du sang.--Je ne mangerai point ma part du Fils
de l'Homme.
Je suis frère de tous, et je vous aime tous,--hommes, vivants d'une
heure, qui vous volez cette heure.
Que de mon coeur surgisse sur la colline sainte,--au-dessus des
lauriers de la gloire et des chênes,--l'olivier au soleil, où chantent
les cigales!
* * * * *
Paix auguste qui tiens,--sous ton sceptre souverain,--les agitations du
monde,--et des flots qui se heurtent,--fais le rythme des mers;
Cathédrale qui repose--sur le juste équilibre des forces
ennemies;--Rosace éblouissante,--où le sang du soleil--jaillit en
gerbes diaprées,--que l'oeil harmonieux de l'artiste a liées;
Telle qu'un grand oiseau--qui plane au centre du ciel,--et couve sous
ses ailes--la plaine,--ton vol embrasse,--par delà ce qui est, ce qui
fut et sera.
Tu es soeur de la joie et soeur de la douleur,--soeur cadette et
plus sage;--tu les tiens par la main.--Ainsi, de deux rivières que lie
un clair canal,--où le ciel se reflète, entre la double haie de ses
blancs peupliers.
Tu es la divine messagère,--qui va et vient, comme l'aronde,--de l'une
rive à l'autre,--les unissant,--aux uns disant:--«Ne pleurez plus, la
joie revient».--aux autres:--«Ne soyez pas trop vains,--le bonheur s'en
va comme il vient.»
Tes beaux bras maternels étreignent tendrement--tes enfants ennemis,--et
tu souris, les regardant--mordre ton sein gonflé de lait.
Tu joins les mains, les coeurs,--qui se fuient en se cherchant,--et tu
mets sous le joug les taureaux indociles,--afin qu'au lieu d'user--en
combats la fureur qui fait fumer leurs flancs,--tu l'emploies à tracer
dans le ventre des champs--le long sillon profond où coule la semence.
Tu es la compagne fidèle--qui accueille au retour les lutteurs
fatigués.--Vainqueurs, vaincus, ils sont égaux dans ton amour.--Car le
prix du combat--n'est pas un lambeau de terre,--qu'un jour la graisse du
vainqueur--nourrira, mélangée à celle de l'adversaire.--Il est de s'être
fait l'instrument du destin,--et de n'avoir pas fléchi sous sa main.
O ma paix qui souris, tes doux yeux pleins de larmes,--arc-en-ciel de
l'été, soirée ensoleillée,--qui, de tes doigts dorés,--caresses les
champs mouillés,--panses les fruits tombés,--et guéris les
blessures--des arbres que le vent et la grêle ont meurtris;
Répands sur nous ton baume et berce nos douleurs!--Elles passeront, et
nous.--Toi seule es éternelle.
Frères, unissons-nous, et vous aussi, mes forces,--qui vous entrechoquez
dans mon coeur déchiré!--Entrelacez vos doigts, et marchez en dansant!
Nous allons sans fièvre et sans hâte,--car nous ne sommes point à la
chasse du temps.--Le temps, nous l'avons pris.--Des brins d'osier des
siècles, ma Paix tisse son nid.
* * * * *
Ainsi que le grillon qui chante dans les champs.--L'orage vient, la
pluie tombe à torrents, elle noie--les sillons et le chant.--Mais à
peine a passé la tourmente,--le petit musicien entêté recommence.
Ainsi, quand on entend, à l'Orient fumant,--sur la terre écrasée, à
peine s'éloigner--le galop furieux des Quatre Cavaliers,--je relève la
tête et je reprends mon chant--chétif et obstiné.
(_Ecrit du 15 au 25 août 1914_).[2]
_Journal de Genève et Neue Zürcher Zeitung_, 24-25 décembre 1915;
_Les Tablettes_, Genève, juillet 1917.
II
La route en lacets qui monte
Si depuis une année je garde le silence, ce n'est pas que soit ébranlée
la foi que j'exprimai dans _Au-dessus de la mêlée_ (elle est beaucoup
plus ferme encore); mais je me suis convaincu de l'inutilité de parler à
qui ne veut pas entendre. Seuls, les faits parleront, avec une tragique
évidence; seuls, ils sauront percer le mur épais d'entêtement, d'orgueil
et de mensonge, dont les esprits s'entourent, pour ne pas voir la
lumière.
Mais nous nous devons entre frères de toutes les nations, entre hommes
qui ont su défendre leur liberté morale, leur raison et leur foi en la
solidarité humaine, entre âmes qui continuent d'espérer, dans le
silence, l'oppression, la douleur,--nous nous devons d'échanger, au
terme de cette année, des paroles de tendresse et de consolation; nous
nous devons de nous montrer que dans la nuit sanglante la lumière brille
encore, qu'elle ne fut jamais éteinte, qu'elle ne le sera jamais.
Dans l'abîme de misères où l'Europe s'enfonce, ceux qui tiennent une
plume devraient se faire scrupule de jamais apporter une souffrance de
plus à l'amas des souffrances, ou de nouvelles raisons de haïr au fleuve
brûlant de haine. Deux tâches restent possibles pour les rares esprits
libres qui cherchent à frayer aux autres une issue, une brèche, au
travers des amoncellements de crimes et de folies. Les uns,
intrépidement, prétendent ouvrir les yeux à leur propre peuple sur ses
erreurs. Ainsi font les courageux Anglais de l'_Independent Labour
Leader et de l'Union of Democratic Control_, ces hauts esprits
indépendants, Bertrand Russel, E.-D. Morel, Norman Angell, Bernard
Shaw,--de trop rares Allemands, persécutés,--les socialistes italiens,
les socialistes russes, le maître de la Misère et de la Pitié,
Gorki,--et quelques libres Français.
Cette tâche n'est point celle que je me suis assignée. Ma tâche est de
rappeler aux frères ennemis d'Europe non ce qu'ils ont de pire, mais ce
qu'ils ont de meilleur,--les motifs d'espérer en une humanité plus sage
et plus aimante.
Certes, le spectacle présent est bien fait pour qu'on doute de la raison
humaine. Pour le grand nombre de ceux qui s'étaient endormis béatement
sur la foi au progrès, sans retours en arrière, le réveil a été dur; et
sans transition, ils passent de l'absurde excès d'un optimisme paresseux
au vertige d'un pessimisme qui n'a plus de fond. Ils ne sont pas
habitués à regarder la vie sans parapets. Une muraille d'illusions
complaisantes les empêchait de voir le vide au-dessus duquel serpente,
accroché au rocher, l'étroit sentier de l'humanité. Le mur s'écroule par
places, et le sol est peu sûr. Il faut passer pourtant. On passera. Nos
pères en ont vu bien d'autres! Nous l'avons trop oublié. Les années où
nous avons vécu furent, à part quelques heurts, un âge capitonné. Mais
les âges de tourmente ont été plus fréquents que les âges de calme; et
ce qui se passe aujourd'hui n'est atrocement anormal que pour ceux qui
sommeillaient dans la tranquillité anormale d'une société sans
prévoyance et sans mémoire. Pensons à tout ce qu'ont vu les yeux du
passé, du Bouddhâ libérateur, des Orphiques adorant Dionysos-Zagreus,
dieu des innocents qui souffrent et qui seront vengés, de Xénophane
d'Elée qui assista à la ruine de sa patrie par Cyrus, de Zénon torturé,
de Socrate empoisonné, de Platon qui rêvait sous les Trente Tyrans, de
Marc Aurèle qui soutint l'Empire près de crouler, de ceux qui
assistèrent à la chute du vieux monde, de l'évêque d'Hippone mourant
dans sa ville aux abois qu'assiégeaient les Vandales, des moines
enlumineurs, bâtisseurs, musiciens, au milieu de l'Europe de loups; de
Dante, de Copernic et de Savonarole: exils, persécutions, bûchers; et le
frêle Spinoza, édifiant son _Ethique_ éternelle sur le sol inondé de sa
patrie envahie, à la lueur des villages incendiés; et notre Michel de
Montaigne, en son château ouvert, sur son mol oreiller, dormant d'un
sommeil léger, en écoutant sonner le beffroi des campagnes, et se
demandant en rêve si c'est pour cette nuit la visite des égorgeurs...
L'homme aime en vérité à ne plus se souvenir des spectacles importuns
qui troublent son repos. Mais dans l'histoire du monde, le repos a été
rare, et les plus grandes âmes ne sont pas sorties de lui. Regardons,
sans frémir, passer le flot furieux. Pour qui sait écouter le rythme de
l'histoire, tout concourt à la même oeuvre, le pire comme le meilleur.
Les âmes fiévreuses que le flot entraîne vont par des voies sanglantes,
vont, qu'elles le veuillent ou non, où nous guide la raison fraternelle.
Ce serait, s'il fallait compter sur le bon sens des hommes, sur leur
bonne volonté, sur leur courage moral, sur leur humanité, qu'il y aurait
des motifs de désespérer de l'avenir. Mais ceux qui ne veulent point ou
ne peuvent point marcher, les forces aveugles les poussent, en troupeaux
mugissants, vers le but: l'Unité.
* * * * *
Pendant des siècles s'est forgée l'unité de notre France par les combats
entre les provinces. Chaque province, chaque village fut, un jour, la
patrie. Plus de cent ans, Armagnacs, Bourguignons (mes grands-pères), se
sont cassé la tête pour découvrir enfin que le sang qui coulait de
leurs entailles était le même. A présent, la guerre qui mêle le sang de
France et d'Allemagne le leur fait boire dans le même verre, ainsi
qu'aux héros barbares de l'antique épopée, pour leur union future.
Qu'ils s'étreignent et se mordent, leur corps-à-corps les lie! Ils ont
beau faire: ces armées qui s'égorgent sont devenues moins lointaines de
coeur qu'elles ne l'étaient alors qu'elles ne s'affrontaient pas.
Elles peuvent se tuer, elles ne s'ignorent plus. Et l'ignorance est le
dernier cercle de la mort. De nombreux témoignages, des deux fronts
opposés, nous ont appris clairement ce désir mutuel, tout en se
combattant, de lire dans les yeux l'un de l'autre; ces hommes qui, de
leur tranchée à la tranchée d'en face, s'épient pour se viser, sont
peut-être ennemis, ils ne sont plus étrangers. Un jour prochain, l'union
des nations d'Occident formera la nouvelle patrie. Elle-même ne sera
qu'une étape sur la route qui mène à la patrie plus large: l'Europe. Ne
voit-on pas déjà les douze Etats d'Europe, ramassés en deux camps,
s'essayer sans le savoir à la fédération où les guerres de nations
seront aussi sacrilèges que le seraient maintenant les guerres entre
provinces, où le devoir d'aujourd'hui sera le crime de demain? Et la
nécessité de cette union future ne s'affirme-t-elle pas par les voix les
plus opposées: un Guillaume II, avec ses «Etats-Unis d'Europe»[3],--un
Hanotaux, avec sa «Confédération Européenne»[4],--ou les Ostwald et
Hæckel, de piteuse mémoire, avec leur «Société des Etats»,--chacun, bien
entendu, travaillant pour son saint, mais tous ces saints étant au
service du même Maître!...
Bien plus, le chaos gigantesque où, comme au temps des convulsions du
globe en fusion, s'entre-choquent aujourd'hui tous les éléments humains
des trois vieux continents, est une chimie de races où s'élabore, par la
force et l'esprit, par la guerre et la paix, la fusion future des deux
moitiés du monde, des deux hémisphères de la pensée: l'Europe et l'Asie.
Ce n'est pas une utopie: depuis bien des années, ce rapprochement
s'annonce par mille symptômes divers: attraction des pensées et des
arts, politique, intérêts. Et la guerre n'a fait qu'accélérer le
mouvement. En plein combat, on y travaille. Dans tel Etat belligérant,
depuis deux ans, se sont fondés de vastes Instituts pour l'étude des
civilisations comparées de l'Europe et de l'Asie et pour leur
pénétration mutuelle.
* * * * *
_Le phénomène capital d'aujourd'hui,_ dit le programme de l'un d'entre
eux[5], _est la formation d'une culture universelle, sortie des
nombreuses cultures particulières du passé... Nulle époque passée n'a vu
un plus puissant élan du genre humain que les derniers siècles et le
présent. Rien de comparable à cet ensemble torrentueux de toutes les
forces réunies en une seule énergie commune, qui se réalise au_ XIXe
_et au_ XXe _siècles... Partout s'élabore dans l'Etat, la science et
l'art, la grande individualité de l'humanité universelle, et la nouvelle
vie de l'esprit humain universel... Les trois mondes de l'âme et de la
société, les trois humanités (Européo-Orientaux, Hindous,
Extrême-Orient) commencent à se rassembler en une humanité unique...
Jusqu'à ces deux dernières générations, l'homme était membre d'une
seule humanité, d'une seule grande forme de vie. Maintenant, il
participe au vaste flot vital de toute l'humanité; il doit se diriger
d'après ses lois et se retrouver en elle. Sinon, le meilleur de lui-même
est perdu.--Certes, le plus profond du passé, de ses religions, de son
art, de sa pensée, n'est pas en cause. Il demeure, et il demeurera. Mais
il sera élevé à de nouvelles clartés, creusé à de nouvelles profondeurs.
Un plus large cercle de vie s'ouvre autour de nous. Il n'est pas
surprenant que beaucoup aient le vertige et croient voir chanceler la
grandeur du passé. Mais on doit confier le gouvernail à ceux qui,
calmement, fermement, sont en état de préparer la nouvelle époque... Le
plus entier bonheur qui puisse échoir à l'homme d'à présent est dans
l'intelligence de l'humanité entière et de ses formes si diverses d'être
heureux... Compléter l'idéal européen par l'idéal asiatique, c'est pour
longtemps la plus haute joie qu'un homme puisse connaître sur terre._
De telles recherches, avec leur caractère d'universalité et
d'objectivité, _excluent formellement_, comme le déclare encore le même
programme, _tout ce qui provoque à la haine des peuples, des classes et
des races, tout ce qui mène au démembrement et aux combats inutiles...
Si elles ont le devoir de combattre quelque chose, c'est la haine,
l'ignorance et l'incompréhension... Leur belle et pressante tâche est
d'éveiller à la conscience la beauté qui est dans toute individualité
humaine, dans tout peuple, et de l'amener à la réalisation pratique...
de trouver les bases scientifiques d'accommodement entre les peuples,
les classes et les races. Car seule, la science peut, par un dur
travail, conquérir la paix..._
Ainsi, des fondations de paix spirituelle entre les peuples s'édifient
au milieu de la guerre des peuples, comme des phares qui montrent aux
vaisseaux dispersés le port lointain où ils mouilleront, côte à côte.
L'esprit humain est à l'entrée d'une route. L'entrée est trop étroite,
on s'écrase pour passer. Mais je vois s'élargir ensuite la grande route
des peuples, et il y a place pour tous. Spectacle consolant, dans
l'horreur du présent! Le coeur souffre, mais l'esprit a la lumière.
* * * * *
Courage, frères du monde! Il y a des raisons d'espérer, malgré tout. Les
hommes, qu'ils le veuillent ou non, marchent vers notre but,--même ceux
qui s'imaginent qu'ils lui tournent le dos. En 1887, en un temps où
semblaient triompher les idées de démocratie et de paix internationales,
causant avec Renan, j'entendais prédire à ce sage: _Vous verrez venir
encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous
défendons. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Le chemin de l'humanité est
une route de montagne: elle monte en lacets, et il semble par moments
qu'on revienne en arrière. Mais on monte toujours._
Tout travaille à notre idéal, même ceux dont les coups s'efforcent à le
ruiner. Tout va vers l'unité,--le pire et le meilleur. Mais ne me faites
pas dire que le pire vaut le meilleur! Entre les malheureux qui prônent
(pauvres naïfs!) la guerre pour la paix (nommons-les _bellipacistes_) et
les pacifiques tout court, ceux de l'Evangile, il y a la même différence
qu'entre des affolés qui, pour descendre plus vite du grenier à la rue,
jetteraient par la fenêtre leurs meubles et leurs enfants,--et ceux qui
passent par l'escalier. Le progrès s'accomplit; mais la nature n'est pas
pressée, et elle manque d'économie: la moindre petite avance s'achète
par un gaspillage affreux de richesses et de vies[6]. Quand l'Europe
arrivera tardivement, rechignante, comme une rosse rétive, à se
convaincre de la nécessité d'unir ses forces, ce sera l'union hélas! de
l'aveugle et du paralytique. Elle parviendra au but, saignée et épuisée.
Mais nous, il y a longtemps que nous vous y attendons, il y a longtemps
que nous avons accompli l'unité, âmes libres de tous les temps, de
toutes les classes, de toutes les races. Des lointains de l'antiquité
d'Asie, d'Egypte et d'Orient, jusqu'aux Socrates et aux Luciens
modernes, aux Morus, aux Erasme, aux Voltaire, jusqu'aux lointains de
l'avenir, qui retournera peut-être, bouclant la boucle du temps, à la
pensée d'Asie,--grands ou humbles esprits, mais tous libres, et tous
frères, nous formons un seul peuple. Les siècles de persécutions, d'un
bout de la terre à l'autre, ont lié nos coeurs et nos mains. Leur
chaîne indestructible est l'armature de fer qui tient la molle glaise
humaine, cette statue d'argile, la Civilisation, toujours prête à
crouler.
(_Le Carmel_, Genève, décembre 1916).
III
Aux peuples assassinés
Les horreurs accomplies dans ces trente derniers mois ont rudement
secoué les âmes d'Occident. Le martyre de la Belgique, de la Serbie, de
la Pologne, de tous les pauvres pays de l'Ouest et de l'Est foulés par
l'invasion, ne peut plus s'oublier. Mais ces iniquités qui nous
révoltent, parce que nous en sommes victimes, voici cinquante
ans,--cinquante ans seulement?--que la civilisation d'Europe les
accomplit ou les laisse accomplir autour d'elle.
Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ses muets de la presse et
de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens
égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896? Qui criera les
souffrances des peuples livrés en proie aux rapines des expéditions
coloniales? Qui, lorsqu'un coin du voile a été soulevé sur telle ou
telle partie de ce champ de douleur,--Damaraland ou Congo--a pu en
supporter la vision sans horreur? Quel homme «civilisé» peut penser sans
rougir aux massacres de Mandchourie et à l'expédition de Chine, en
1900-1901, où l'empereur allemand donnait à ses soldats, pour exemple,
Attila; où les armées réunies de la «Civilisation» rivalisèrent entre
elles de vandalisme contre une civilisation plus ancienne et plus
haute[7]? Quel secours l'Occident a-t-il prêté aux races persécutées de
l'Est européen: Juifs, Polonais, Finlandais, etc[8]? Quelle aide à la
Turquie et à la Chine tentant de se régénérer? Il y a soixante ans, la
Chine, empoisonnée par l'opium des Indes, voulut se délivrer du vice qui
la tuait: elle se vit, après deux guerres et un traité humiliant,
imposer par l'Angleterre le poison qui rapporta en un siècle, dit-on, à
la Compagnie des Indes Orientales, onze milliards de bénéfice. Et même
après que la Chine d'aujourd'hui eût accompli son effort héroïque de se
guérir en dix ans de sa maladie meurtrière, il a fallu la pression de
l'opinion publique soulevée pour contraindre le plus civilisé des Etats
européens à renoncer aux profits que versait dans sa caisse
l'empoisonnement d'un peuple. Mais de quoi s'étonner, quand tel Etat
d'Occident n'a pas renoncé encore à vivre de l'empoisonnement de son
propre peuple?
«Un jour, écrit M. Arnold Porret, en Afrique, à la Côte d'Or, un
missionnaire me disait comment les noirs expliquent que l'Européen soit
blanc. C'est que le Dieu du Monde lui demanda: «Qu'as-tu fait de ton
frère?» Et il en est devenu blême[9].»
«La civilisation d'Europe est une machine à broyer, a dit en juin
dernier, à l'Université impériale de Tokio, le grand Hindou Rabindranath
Tagore[10]. Elle consume les peuples qu'elle envahit, elle extermine ou
anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C'est une
civilisation de cannibales; elle opprime les faibles et s'enrichit à
leurs dépens. Elle sème partout les jalousies et les haines, elle fait
le vide devant elle. C'est une civilisation scientifique et non humaine.
Sa puissance lui vient de ce qu'elle concentre toutes ses forces vers
l'unique but de s'enrichir... Sous le nom de patriotisme elle manque à
la parole donnée, elle tend sans honte ses filets, tissus de mensonges,
elle dresse de gigantesques et monstrueuses idoles dans les temples
élevés au Gain, le dieu qu'elle adore. Nous prophétisons sans aucune
hésitation que cela ne durera pas toujours...»
«_Cela ne durera pas toujours..._» Entendez-vous, Européens? Vous vous
bouchez les oreilles? Ecoutez-donc en vous! Nous-mêmes,
interrogeons-nous. Ne faisons pas comme ceux qui jettent sur leur
voisin tous les péchés du monde et s'en croient déchargés. Dans le fléau
d'aujourd'hui, nous avons tous notre part: les uns par volonté, les
autres par faiblesse; et ce n'est pas la faiblesse qui est la moins
coupable. Apathie du plus grand nombre, timidité des honnêtes gens,
égoïsme sceptique des veules gouvernants, ignorance ou cynisme de la
presse, gueules avides des forbans, peureuse servilité des hommes de
pensée qui se font les bedeaux des préjugés meurtriers qu'ils avaient
pour mission de détruire; orgueil impitoyable de ces intellectuels qui
croient en leurs idées plus qu'en la vie du prochain et feraient périr
vingt millions d'hommes, afin d'avoir raison; prudence politique d'une
Eglise trop romaine, où saint Pierre le pêcheur s'est fait le batelier
de la diplomatie; pasteurs aux âmes sèches et tranchantes, comme un
couteau, sacrifiant leur troupeau afin de le purifier; fatalisme hébété
de ces pauvres moutons... Qui de nous n'est coupable? Qui de nous a le
droit de se laver les mains du sang de l'Europe assassinée? Que chacun
voie sa faute et tâche de la réparer!--Mais d'abord, au plus pressé!
Voici le fait qui domine: _l'Europe n'est pas libre_. La voix des
peuples est étouffée. Dans l'histoire du monde, ces années resteront
celles de la grande Servitude. Une moitié de l'Europe combat l'autre, au
nom de la liberté. Et pour ce combat, les deux moitiés de l'Europe ont
renoncé à la liberté. C'est en vain qu'on invoque la volonté des
nations. _Les nations n'existent plus_, comme personnalités. Un
quarteron de politiciens, quelques boisseaux de journalistes parlent
insolemment, au nom de l'une ou de l'autre. Ils n'en ont aucun droit.
Ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. Ils ne représentent même pas
eux-mêmes. «_Ancilla ploutocratiæ..._» disait dès 1905 Maurras,
dénonçant l'Intelligence domestiquée et qui prétend à son tour diriger
l'opinion, représenter la nation... La nation! Mais qui donc peut se
dire le représentant d'une nation? Qui connaît, qui a seulement osé
jamais regarder en face l'âme d'une nation en guerre? Ce monstre fait de
myriades de vies amalgamées, diverses, contradictoires, grouillant dans
tous les sens, et pourtant soudées ensemble, comme une pieuvre...
Mélange de tous les instincts, et de toutes les raisons, et de toutes
les déraisons... Coups de vent venus de l'abîme; forces aveugles et
furieuses sorties du fond fumant de l'animalité; vertige de détruire et
de se détruire soi-même; voracité de l'espèce; religion déformée;
érections mystiques de l'âme ivre de l'infini et cherchant
l'assouvissement maladif de la joie par la souffrance, par la souffrance
de soi, par la souffrance des autres; despotisme vaniteux de la raison,
qui prétend imposer aux autres l'unité qu'elle n'a pas, mais qu'elle
voudrait avoir; romantiques flambées de l'imagination qu'allume le
souvenir des siècles; savantes fantasmagories de l'histoire brevetée, de
l'histoire patriotique, toujours prête à brandir, selon les besoins de
la cause, le _Væ victis_ du brenn, ou le _Gloria victis_... Et
pêle-mêle, avec la marée des passions, tous les démons secrets que la
société refoule, dans l'ordre et dans la paix... Chacun se trouve enlacé
dans les bras de la pieuvre. Et chacun trouve en soi la même confusion
de forces bonnes et mauvaises, liées, embrouillées ensemble.
Inextricable écheveau. Qui le dévidera?... D'où vient le sentiment de la
fatalité qui accable les hommes, en présence de telles crises. Et
cependant elle n'est que leur découragement devant l'effort multiple,
prolongé, non impossible, qu'il faut pour se délivrer. Si chacun faisait
ce qu'il peut (rien de plus!) la fatalité ne serait point. Elle est
faite de l'abdication de chacun. En s'y abandonnant, chacun accepte donc
son lot de responsabilité.
Mais les lots ne sont pas égaux. A tout seigneur, tout honneur! Dans le
ragoût innommable que forme aujourd'hui la politique européenne, le gros
morceau, c'est l'Argent. Le poing qui tient la chaîne qui lie le corps
social est celui de Plutus. Plutus et sa bande. C'est lui qui est le
vrai maître, le vrai chef des Etats. C'est lui qui en fait de louches
maisons de commerce, des entreprises véreuses[11]. Non pas que nous
rendions seuls responsables des maux dont nous souffrons tel ou tel
groupe social, ou tel individu. Nous ne sommes pas si simpliste. Point
de boucs émissaires! Cela est trop commode! Nous ne dirons même pas--_Is
fecit cui prodest_--que ceux qu'on voit aujourd'hui sans pudeur profiter
de la guerre l'ont voulue. Ils ne veulent rien que gagner; ici ou là,
que leur importe! Ils s'accommodent aussi bien de la guerre que de la
paix, et de la paix que de la guerre: tout leur est bon. Quand on lit
(simple exemple entre mille) l'histoire récemment contée de ces grands
capitalistes allemands, acquéreurs des mines normandes, rendus maîtres
de la cinquième partie du sous-sol minier français, et développant en
France, de 1908 à 1913, pour leurs gros intérêts, l'industrie
métallurgique et la production du fer, d'où sont sortis les canons qui
balayent actuellement les armées allemandes, on se rend compte à quel
point les hommes d'argent deviennent indifférents à tout, sauf à
l'argent. Tel le Midas antique, qui, tout ce qu'il touchait, ses doigts
le faisaient métal... Ne leur attribuez pas de vastes plans ténébreux!
Ils ne voient pas si loin! Ils visent à amasser au plus vite et le plus
gros. Ce qui culmine en eux, c'est l'égoïsme antisocial, qui est la
plaie du temps. Ils sont simplement les hommes les plus représentatifs
d'une époque asservie à l'argent. Les intellectuels, la presse, les
politiciens,--oui, même les chefs d'Etat, ces fantoches de guignols
tragiques, sont, qu'ils le veuillent ou non, devenus leurs instruments,
leur servent de paravent[12]. Et la stupidité des peuples, leur
soumission fataliste, leur vieux fond ancestral de sauvagerie mystique,
les livrent sans défense au vent de mensonge et de folie qui les pousse
à s'entre-tuer...
Un mot inique et cruel prétend que les peuples ont toujours les
gouvernements qu'ils méritent. S'il était vrai, ce serait à désespérer
de l'humanité: car quel est le gouvernement à qui un honnête homme
voudrait donner la main? Mais il est trop évident que les peuples, qui
travaillent, ne peuvent suffisamment contrôler les hommes qui les
gouvernent; c'est bien assez qu'ils aient toujours à en expier les
erreurs ou les crimes, sans les en rendre, par surcroît, responsables!
Les peuples, qui se sacrifient, meurent pour des idées. Mais ceux qui
les sacrifient vivent pour des intérêts. Et ce sont, par conséquent, les
intérêts qui survivent aux idées. Toute guerre qui se prolonge, même la
plus idéaliste à son point de départ, s'affirme de plus en plus une
guerre d'affaires, une «guerre pour de l'argent», comme écrivait
Flaubert.--Encore une fois, nous ne disons pas qu'on fasse la guerre
pour de l'argent. Mais quand la guerre est là, on s'y installe, et on
trait ses pis. Le sang coule, l'argent coule, et on n'est pas pressé de
faire tarir le flot. Quelques milliers de privilégiés, de toute caste,
de toute race, grands seigneurs, parvenus, Junkers, métallurgistes,
trusts de spéculateurs, fournisseurs des armées, autocrates de la
finance et des grandes industries, rois sans titre et sans
responsabilité, cachés dans la coulisse, entourés et sucés d'une nuée de
parasites, savent, pour leurs sordides profits, jouer de tous les bons
et de tous les mauvais instincts de l'humanité,--de son ambition et de
son orgueil, de ses rancunes et de ses haines, de ses idéologies
carnassières, comme de ses dévouements, de sa soif de sacrifice, de son
héroïsme avide de répandre son sang, de sa richesse intarissable de
foi!...
Peuples infortunés! Peut-on imaginer un sort plus tragique que le
leur!... Jamais consultés, toujours sacrifiés, acculés à des guerres,
obligés à des crimes qu'ils n'ont jamais voulus... Le premier
aventurier, le premier hâbleur venu s'arroge avec impudence le droit de
couvrir de leur nom les insanités de sa rhétorique meurtrière, ou ses
vils intérêts. Peuples éternellement dupes, éternellement martyrs,
payant pour les fautes des autres... C'est par-dessus leur dos que
s'échangent les défis pour des causes qu'ils ignorent et des enjeux qui
ne les concernent point; c'est sur leur dos sanglant et piétiné que se
livre le combat des idées et des millions, auxquels ils n'ont point part
(aux unes pas plus qu'aux autres; et seuls, ils ne haïssent point, eux
qui sont sacrifiés; la haine n'est au coeur que de ceux qui les
sacrifient... Peuples empoisonnés par le mensonge, la presse, l'alcool
et les filles... Peuples laborieux, à qui l'on désapprend le travail...
Peuples généreux, à qui l'on désapprend la pitié fraternelle... Peuples
qu'on démoralise, qu'on pourrit vivants, qu'on tue... O chers peuples
d'Europe, depuis deux ans mourants sur votre terre mourante! Avez-vous
enfin touché le fond du malheur? Non, je le vois dans l'avenir. Après
tant de souffrances; je crains le jour fatal où, dans la déconvenue des
espoirs mensongers, dans le non-sens reconnu des sacrifices vains, les
peuples recrus de misère chercheront en aveugles sur quoi, sur qui se
venger. Alors, ils tomberont eux aussi dans l'injustice, et seront
dépouillés par l'excès de l'infortune jusque de l'auréole funèbre de
leur sacrifice. Et du haut en bas de la chaîne, dans la douleur et dans
l'erreur, tout s'égalisera... Pauvres crucifiés, qui se débattent sur la
croix, à côté de celle du Maître, et, plus livrés que lui, au lieu de
surnager, s'enfoncent comme un plomb dans la nuit de la souffrance! Ne
vous sauvera-t-on pas de vos deux ennemis: la servitude et la haine?...
Nous le voulons, nous le voulons! Mais il faut que vous le vouliez
aussi. Le voulez-vous? Votre raison, ployée sous des siècles
d'acceptation passive, est-elle capable encore de s'affranchir?...
Arrêter la guerre qui est en cours, qui le peut aujourd'hui? Qui peut
faire rentrer dans sa ménagerie la férocité lâchée? Même pas ceux
peut-être qui l'ont déchaînée,--ces dompteurs qui savent bien qu'ils
seront dévorés!... Le sang est tiré, il faut le boire. Soûle-toi,
Civilisation!--Mais quand tu seras gorgée, et quand, la paix revenue,
sur dix millions de cadavres, tu cuveras ton ivresse abjecte, te
ressaisiras-tu? Oseras-tu voir en face ta misère dévêtue des mensonges
dont tu la drapes? Ce qui peut et doit vivre aura-t-il le courage de
s'arracher à l'étreinte mortelle d'institutions pourries?... Peuples,
unissez-vous! Peuples de toutes races, plus coupables, moins coupables,
tous saignants et souffrants, frères dans le malheur, soyez-le dans le
pardon et dans le relèvement! Oubliez vos rancunes, dont vous périssez
tous. Et mettez en commun vos deuils: ils frappent tous la grande
famille humaine! Il faut que dans la douleur, il faut que dans la mort
des millions de vos frères vous ayez pris conscience de votre unité
profonde; il faut que cette unité brise, après cette guerre, les
barrières que veut relever plus épaisses l'intérêt éhonté de quelques
égoïsmes.
Si vous ne le faites point, si cette guerre n'a pas pour premier fruit
un renouvellement social dans toutes les nations,--adieu, Europe, reine
de la pensée, guide de l'humanité! Tu as perdu ton chemin, tu piétines
dans un cimetière. Ta place est _là_. Couche-toi!--Et que d'autres
conduisent le monde!
2 novembre, Jour des Morts, 1916.
(Revue: _Demain_, Genève, nov.-déc. 1916.)
IV
A l'Antigone éternelle
L'action la plus efficace qui soit en notre pouvoir à tous, hommes et
femmes, est l'action individuelle, d'homme à homme, d'âme à âme,
l'action par la parole, l'exemple, par tout l'être. Cette action, femmes
d'Europe, vous ne l'exercez pas assez. Vous cherchez aujourd'hui à
enrayer le fléau qui dévore le monde, à combattre la guerre. C'est bien,
mais c'est trop tard. Cette guerre, vous pouviez, vous deviez la
combattre dans le coeur de ces hommes, avant qu'elle n'eût éclaté.
Vous ne savez pas assez votre pouvoir sur nous. Mères, soeurs,
compagnes, amies, aimées, il dépend de vous, si vous le voulez, de
pétrir l'âme de l'homme. Vous l'avez dans vos mains, enfant; et, près de
la femme qu'il respecte et qu'il aime, l'homme est toujours enfant. Que
ne le guidez-vous!--Si j'ose me servir d'un exemple personnel, ce que
j'ai de meilleur ou de moins mauvais, je le dois à certaines d'entre
vous. Que, dans cette tourmente, j'aie pu garder mon inaltérable foi
dans la fraternité humaine, mon amour de l'amour et mon mépris de la
haine, c'est le mérite de quelques femmes: pour n'en nommer que
deux,--de ma mère, chrétienne, qui me donna dès l'enfance le goût de
l'éternel,--et de la grande Européenne Malwida von Meysenbug, la pure
idéaliste, dont la vieillesse sereine fut l'amie de mon adolescence. Si
une femme peut sauver une âme d'homme, que ne les sauvez-vous tous? Sans
doute parce que trop peu d'entre vous encore se sont sauvées
elles-mêmes. Commencez donc par là! Le plus pressé n'est pas la
conquête, des droits politiques (bien que je n'en méconnaisse pas
l'importance pratique). Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes.
Cessez d'être l'ombre de l'homme et de ses passions d'orgueil et de
destruction. Ayez la claire vision du devoir fraternel de compassion,
d'entr'aide, d'union entre tous les êtres, qui est la loi suprême que
s'accordent à prescrire--aux chrétiens, la voix du Christ,--aux esprits
libres, la libre raison. Or, combien de vous en Europe sont prises
aujourd'hui par le même tourbillon qui entraîne les esprits des hommes
et, au lieu de les éclairer, ajoutent au délire universel leur fièvre!
Faites la paix en vous d'abord! Arrachez de vous l'esprit de combat
aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n'est pas en faisant la guerre
à la guerre que vous la supprimerez, c'est en préservant d'abord de la
guerre votre coeur, en sauvant de l'incendie l'_avenir, qui est en
vous_. A toute parole de haine entre les combattants, répondez par un
acte de charité et d'amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre
seule présence, le calme désaveu infligé à l'égarement des passions, le
témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre
déraison! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre,--l'Antigone
éternelle, qui se refuse à la haine et qui, lorsqu'ils souffrent, ne
sait plus distinguer entre ses frères ennemis.
(_Jus Suffragii_, Londres, mai 1915; _Demain_,
Genève, janvier 1916.)
V
Une voix de femme dans la mêlée[13]
Une femme compatissante et qui ose le paraître,--_une femme qui ose
avouer son horreur pour la guerre, sa pitié pour les victimes,--pour
toutes les victimes_,--qui refuse de mêler sa voix au choeur des
passions meurtrières, une femme vraiment française, qui n'est pas
«Cornélienne»... Quel soulagement!
Je ne voudrais rien dire qui pût blesser de pauvres âmes meurtries. Je
sais toute la douleur, la tendresse refoulées qui se cachent, chez des
milliers de femmes, sous l'armure d'une obstination exaltée. Elles se
raidissent, pour ne pas tomber. Elles marchent, elles parlent, elles
rient, avec le flanc ouvert et le sang de leur coeur qui coule. _Mais
il n'est pas besoin d'être grand prophète pour dire que l'époque est
proche où elles rejetteront cette contrainte inhumaine et où le monde,
gorgé d'héroïsme sanglant, en criera son dégoût et son exécration._
Nous sommes déformés depuis notre enfance par une éducation d'Etat, qui
nous sert en pâture un idéal oratoire artificieusement découpé dans des
lambeaux de la vaste pensée antique et réchauffé par le génie de
Corneille et la gloire de la Révolution. Idéal qui sacrifie avec
enivrement l'individu à l'Etat _et le bon sens aux idées forcenées_.
Pour les esprits soumis à une telle discipline, la vie devient un
syllogisme grandiose et inhumain, dont les prémisses sont obscures, mais
la marche implacable. Il n'est aucun de nous qui n'y ait été, quelque
temps, asservi. Il faut des luttes acharnées pour se délivrer soi-même
de cette seconde nature qui étouffe la première (je le sais mieux que
personne). Et l'histoire de ces luttes est celle de nos contradictions.
Dieu merci! cette guerre--plus qu'une guerre, cette convulsion de
l'humanité--aura tranché nos doutes, mis fin à nos incertitudes, imposé
notre choix.
Mme Marcelle Capy a choisi. La force de son livre, c'est que, par
cette _Voix de Femme dans la Mêlée_, s'exprime, dégagé des sophismes de
l'idéologie et de la rhétorique, le simple bon sens populaire français.
Cette libre vision, vive, émue, jamais dupe, est sensible à toutes les
misères comme à tous les ridicules. Car, dans l'aveugle épopée qui broie
les peuples de l'Europe, tout abonde à la fois: les exploits et les
crimes, les dévouements sublimes, les intérêts sordides, les héros, les
grotesques. Et si le rire est permis, si le rire est français, au sein
des pires épreuves, combien il l'est plus encore, lorsqu'il devient une
arme du bon sens opprimé et vengeur contre l'hypocrisie!...
L'hypocrisie, jamais elle ne fut plus copieuse et plus terrible qu'en
ces jours où, dans tous les pays, elle est un masque de la force. Le
vice rend hommage, dit-on, à la vertu. Fort bien; mais il abuse!
L'admirable comédie, où instincts, intérêts et vengeances privées
s'abritent sous le manteau sacré de la patrie! Ces Tartuffes de
l'héroïsme, qui offrent en holocauste magnifiquement... les autres; et
ces pauvres Orgons, dupés, sacrifiés, qui voudraient perdre ceux qui
prennent leur défense et cherchent à les éclairer! Quel spectacle pour
un Molière, ou pour un Ben Jonson! Le livre de Mme Marcelle Capy
offre une riche collection de ces types éternels, dont notre époque
voit pulluler, comme sur un bois pourri les champignons vénéneux, des
espèces inédites. Mais des vieux troncs qu'ils rongent, on voit pousser
les surgeons verts; et l'on sent que le coeur de la forêt de France
reste sain: le poison n'y mord pas[14].
Confiance, amis, vous tous qui chérissez la France, dites-vous que le
plus sûr moyen de l'honorer, c'est de garder son bon sens, sa bonhomie
et son ironie! Que la voix de ce livre, affectueuse et vaillante, vous
soit un exemple et un guide! Jugez avec vos yeux, laissez parler votre
coeur. Ne vous payez pas de grands mots. _Défaites-vous, peuples
d'Europe, de cette mentalité de troupeaux, qui s'en remettent, pour
juger de l'herbe qu'ils doivent brouter, aux bergers et à leurs chiens._
Confiance! Toutes les fureurs de l'univers n'empêcheront pas d'entendre
le cri de foi et d'espérance d'une seule conscience libre, le chant de
l'alouette gauloise qui monte vers le ciel!
_21 mars 1916._
VI
Liberté!
Cette guerre nous a fait voir combien fragiles sont les trésors de notre
civilisation. De tous nos biens, celui dont nous étions le plus
orgueilleux s'est montré le moins résistant: la Liberté. Des siècles de
sacrifices, de patients efforts, de souffrance, d'héroïsme et de foi
obstinée, l'avaient peu à peu conquis; nous respirions son souffle d'or;
il nous semblait aussi naturel d'en jouir que du grand flot de l'air qui
passe sur la terre et baigne toutes les poitrines... Il a suffi de
quelques jours pour nous retirer ce joyau de la vie; il a suffi de
quelques heures pour que par toute la terre un filet étouffant s'étendît
sur le frémissement des ailes de la Liberté. Les peuples l'ont livrée.
Bien plus, ils ont applaudi à leur asservissement. Et nous avons rappris
l'antique vérité: «Rien n'est jamais conquis. Tout se conquiert, chaque
jour, à nouveau, ou se perd»...
O Liberté trahie, replie dans nos coeurs fidèles, replie tes ailes
blessées! Un jour, elles reprendront leur éclatant essor. Alors, tu
seras de nouveau l'idole de la multitude. Alors, ceux qui t'oppriment se
glorifieront de toi. Mais jamais, à mes yeux, tu n'as été plus belle
qu'en ces jours de misère où je te vois pauvre, nue et meurtrie. Tes
mains sont vides; tu n'as plus à offrir à ceux qui t'aiment que le
danger, et le sourire de tes yeux fiers. Mais tous les biens du monde ne
valent pas ce don. Les valets de l'opinion, les courtisans du succès,
ne nous le disputeront point. Et nous te suivrons, Christ aux outrages,
le front haut: car nous savons que du tombeau tu ressusciteras.
(_L'Avanti!_ Milan, 1er mai 1916.)
VII
A la Russie libre et libératrice
Frères de Russie, qui venez d'accomplir votre grande Révolution, nous
n'avons pas seulement à vous féliciter; nous avons à vous remercier. Ce
n'est pas pour vous seuls que vous avez travaillé, en conquérant votre
liberté, c'est pour nous tous, vos frères du vieil Occident.
Le progrès humain s'accomplit par une évolution des siècles, qui
s'époumone vite, se lasse à tous moments, se ralentit, se butte à des
obstacles, ou s'endort sur la route comme une mule paresseuse. Il faut,
pour la réveiller, de distance en distance, les sursauts d'énergie, les
vigoureux élans des révolutions, qui fouettent la volonté, qui bandent
tous les muscles et font sauter l'obstacle. Notre Révolution de 1789 fut
un de ces réveils d'énergie héroïque, qui arrachent l'humanité à
l'ornière où elle est embourbée et la lancent en avant. Mais l'effort
accompli et le chariot remis en route, l'humanité a tôt fait de
s'enliser de nouveau. Il y a beau temps qu'en Europe la Révolution
française a porté tous ses fruits! Et il vient un moment où ce qui fut
jadis les idées fécondes, les forces de vie nouvelle, ne sont plus que
des idoles du passé, des forces qui vous tirent en arrière, des
obstacles nouveaux. On l'a vu dans cette guerre du monde, où les
jacobins de l'Occident se sont montrés souvent les pires ennemis de la
liberté.
Aux temps nouveaux, des voies nouvelles et des espoirs nouveaux! Nos
frères de Russie, votre Révolution est venue réveiller notre Europe
assoupie dans l'orgueilleux souvenir de ses Révolutions d'autrefois.
Marchez de l'avant! Nous vous suivrons. Chaque peuple à son tour guide
l'humanité. Vous, dont les forces jeunes ont été ménagées pendant des
siècles d'inaction imposée, reprenez la cognée où nous l'avons laissé
tomber, et, dans la forêt vierge des injustices et des mensonges sociaux
où erre l'humanité, faites-nous des clairières et des chemins
ensoleillés!
Notre Révolution fut l'oeuvre de grands bourgeois, dont la race est
éteinte. Ils avaient leurs rudes vices et leurs rudes vertus. La
civilisation actuelle n'a hérité que des vices: le fanatisme
intellectuel et la cupidité. Que votre Révolution soit celle d'un grand
peuple, sain, fraternel, humain, évitant les excès où nous sommes
tombés!
Surtout, restez unis! Que notre exemple vous éclaire! Souvenez-vous de
la Convention française, comme Saturne, dévorant ses enfants! Soyez plus
tolérants que nous ne l'avons été. Toutes vos forces ne sont pas de trop
pour défendre la sainte cause dont vous êtes les représentants, contre
les ennemis acharnés et sournois, qui peut-être en ce moment vous font
le gros dos et le ronron comme des chats, mais qui dans la forêt
attendent le moment où vous trébucherez, si vous êtes isolés.