le battant à sa place, avant que le Père Griffon se fût aperçu de la
supercherie. En effet, le principal, étonné de ne pas avoir entendu la
cloche matinale, manda le sonneur, qui déclara que le réveil avait sonné
depuis une heure et que les élèves ne pouvaient tarder à descendre aux
classes; mais il eut beau protester, avec serment, qu'il n'avait rien
à se reprocher dans les devoirs de sa charge sonnifère, le principal
l'accusa de négligence ou d'oubli et lui ordonna en pénitence un jeûne
extraordinaire. Le Père Griffon, qui savait bien ne pas avoir rêvé,
sonna une seconde fois plus réellement et plus efficacement que la
première; mais il n'échappa point aux remerciments goguenards des
écoliers, qui répétaient, en défilant devant lui:
--Grand merci, père Griffon! Nous avons ronflé une bonne heure de plus,
à votre santé: nous ne maudirons pas votre satanée cloche, si vous nous
laissez dormir ainsi tout notre soûl, ô digne père Griffon!
Et le Père Griffon, qui ne soupçonnait pas la vérité, jugeant, aux
éclats de rire, qu'on se moquait de lui, grommelait entre ses dents,
enrageait et se promettait d'avoir sa revanche, dès qu'un de ces
railleurs deviendrait son justiciable.
--Quoi! mon Père, vous êtes si matinal? lui dit Crébillon, en ayant
l'air d'ignorer quelle heure il était, quoique le crépuscule l'indiquât
assez; aviez-vous la puce à l'oreille, pour vous lever plus tôt que de
raison? Cela peut vous enrhumer, père Griffon, cela peut vous gâter le
teint; mais vous avez sans doute souffert du cauchemar, cette nuit, ou
bien le Moine-bourru vous aura fort maltraité, au sortir du lit?
Et tout le monde riait de ces interrogations adressées inutilement au
sourd ébahi, pour qui la grimace sardonique de Crébillon était aussi peu
compréhensible que ses paroles.
Le Moine-bourru, dont Crébillon demandait des nouvelles au sonneur,
était connu au collège de Louis-le-Grand, par une ancienne superstition,
qu'on retrouve encore dans le peuple. Il parait qu'à l'époque de
l'expulsion des jésuites par Henri IV, après l'attentat d'un de leurs
élèves, nommé Jean Châtel, contre ce prince, la Compagnie de Jésus, dont
les doctrines théologiques venaient d'être condamnées au Parlement comme
dangereuses pour la vie des rois et pour la sûreté des États, fut,
en quelque sorte, personnifiée par cette dénomination allégorique de
Moine-bourru, à laquelle se rattachait le souvenir du parricide commis
sur un roi cher à ses sujets. Le Moine-bourru devint dès lors un fantôme
malfaisant, qui était censé parcourir les rues de Paris, pendant la
nuit, surtout en hiver, et le collège de Louis-le-Grand, qui ne portait
encore à cette époque que le nom de collège de Clermont, à cause de
son fondateur Guillaume Duprat, évêque de Clermont en Auvergne, passa
naturellement pour la retraite de ce méchant moine, qui assommait de
coups les gens qu'il rencontrait éveillés dans ses rondes nocturnes.
La terreur que ce personnage imaginaire causait aux habitants de Paris
s'était tellement accréditée dans les esprits et si bien enracinée au
collège de Louis-le-Grand, que les jésuites eux-mêmes n'en étaient pas
tous exempts. Le Père Griffon et le Père Frémion contribuaient aussi à
la perpétuer, dans les traditions du collège, par des récits ridicules
qu'ils faisaient aux élèves, de la meilleure foi du monde. Quand
ceux-ci, aux heures de récréation, interrogeaient les deux vieux
correcteurs sur l'histoire redoutable du Moine-bourru et parvenaient à
les mettre sur ce chapitre inépuisable, le Père Griffon narrait avec
émotion les faits et gestes de cette espèce de démon, et son collègue
muet approuvait, d'un signe de tête ou d'un signe de croix, ces
terribles récits, tant il avait lieu de redouter le Moine-bourru, qu'il
accusait de torts graves à son égard, car il montrait une cicatrice
qu'il avait au front, et faisait raconter, par son compère, qu'une belle
nuit de Noël, le Moine-bourru avait voulu le poignarder, pour l'empêcher
de sonner la messe de l'Aurore. Le Père Griffon possédait donc, sur le
Moine-bourru, un répertoire d'aventures et de témoignages, capables au
moins d'inspirer le doute au plus incrédule; ces aventures fantastiques,
il les amplifiait de plus en plus, depuis quarante ans qu'il les
prodiguait sans cesse à l'insatiable curiosité de ses jeunes auditeurs,
qui frémissaient d'horreur, en se serrant autour de lui. L'orateur,
que la peur gagnait à son tour, finissait par en perdre la voix, aussi
complètement que le Père Frémion, qui avait accompagné d'une effrayante
pantomime, en sa qualité de muet, les récits de son collègue, qu'il
n'entendait pas, mais qu'il savait par coeur.
Crébillon, le seul qui dans le collège ne croyait pas au diable, avait
osé traiter de visionnaires les deux innocentes victimes des malices du
Moine-bourru.
--Visionnaires! murmurait le père Griffon, avec indignation. Ce mauvais
garçon ne croit à rien; il mourra dans la peau d'un hérétique.
Le jour suivant, ce fut le père Frémion, qui dut remplacer le père
Griffon dans les fonctions de sonneur. Il avait, comme tout le monde,
blâmé son confrère d'un oubli qu'il croyait bien avoir constaté
lui-même. Il se rendit à son poste, avant quatre heures du matin, bien
déterminé à faire retentir un carillon, qui ne pût être révoqué en
doute, même par les sourds; il ouvrit donc l'armoire, pour empoigner la
corde qu'il cherchait à tâtons, sans la trouver et sans la voir dans
l'obscurité.
--Encore un maudit tour du Moine-bourru! pensait le sonneur. Pourvu
qu'il n'ait pas avalé la corde de ma cloche!
Mais Crébillon ne dormait pas: il avait devancé le sonneur, et pour
empêcher la cloche de sonner, il en avait détaché la corde et il la
tenait par un bout, en laissant pendre l'autre bout de cette corde,
garni d'un bon noeud coulant, qu'il sut diriger adroitement de manière
à faire passer ce noeud coulant dans le bras du père Griffon. La chose
faite, Crébillon attira la corde à lui, en serrant le noeud coulant dans
lequel se trouvait engagé le bras du sonneur.
[Illustration: Le bras du sonneur se trouvait engagé dans le noeud
coulant de la corde.]
Celui-ci sentit cette étreinte subite, sans oser y porter la main qui
lui restait libre, et cela, dans la crainte de rencontrer quelque chose
d'horrible, ou de se brûler les doigts à l'anneau de fer rouge que la
pression de la corde lui faisait imaginer autour de son bras; il resta
donc pétrifié, fermant les yeux et poussant des soupirs, faute de
pouvoir crier au secours, presque défaillant au fond de l'âme, et
promettant des prières au bon saint qui le délivrerait des griffes du
Moine-bourru.
Crébillon, du haut de la fenêtre où il avait pris position pour jouer
son rôle, se divertissait beaucoup de l'épouvante d'un ennemi, qu'il
tenait humilié en sa puissance, et il tiraillait la corde, par brusques
secousses, pour redoubler l'horreur de cette espèce de possession
magique à laquelle se croyait condamné le malheureux Père Frémion. Ce
matin-là, le réveil ne fut pas sonné plus tôt que la veille, et le
renouvellement d'une pareille négligence irrita le principal, qui envoya
chercher le sonneur en défaut, dans sa chambre, où il n'était point.
Le père Griffon, avec l'assurance et l'entêtement d'un sourd, assura
positivement que son confrère était descendu à l'heure précise et avait
sonné le réveil.
On ne trouvait pas le Père Frémion, qui était bien empêché de répondre
à son nom, qu'il n'entendait pas répéter, quoique tous les échos du
collège le portassent à ses oreilles. On le cherchait partout, excepté
sous la cloche, muette comme lui, où il désespérait de sa vie et de son
salut. Crébillon, que le danger d'être découvert invitait à la retraite,
rejeta sur la tête du malheureux sonneur le bout de la corde, qu'il
tenait encore en la secouant de plus belle, et s'enfuit dans le dortoir,
en poussant un éclat de rire qui eût fait honneur au Moine-bourru
lui-même. Le Père Frémion, qui avait cru sentir sur sa tête s'abattre
la formidable main du Moine-bourru, était tombé à la renverse, le
bras droit toujours levé en l'air, bien que la corde détendue ne le
contraignît plus à cette position pénible, que les nerfs raidis de
son bras rendaient machinale. On arriva enfin, on le releva, on
l'interrogea, on remarqua son bras lié d'un noeud coulant; mais, à ses
gestes effarés et à sa physionomie contractée, on ne put que former des
conjectures défavorables sur l'état de son cerveau, troublé de vin ou
de folie; il eut beau analyser, par écrit, ses impressions et ses
sensations, pendant qu'il sonnait la cloche à tour de bras, assurait-il,
et prêter à son effroi une cause réelle qu'il essayait de peindre avec
des gestes et des grimaces horribles, le principal s'irrita davantage
d'une crédulité qu'il ne partageait pas, et le punit de sa négligente en
lui ordonnant de passer, chaque nuit, trois heures en prières: c'était
ne pas ménager les terreurs superstitieuses du pauvre homme.
Toutefois, les élèves profitèrent de ce retard et de ce désordre pour
donner une heure de plus au sommeil et une heure de moins au travail.
Pendant qu'ils s'habillaient avec une lenteur que la cloche n'avait
pas encore activée, Crébillon eut le temps de leur conter en détail
l'aventure plaisante du Père Frémion, qui n'était pas remis de sa peur,
et ceux-ci, en passant devant lui, se détournaient pour rire, quand
ils voyaient les yeux égarés et le teint blême du sonneur muet, qu'ils
saluaient de condoléances ironiques et facétieuses.
--Comment se porte le Moine-bourru? lui disaient-ils, en riant. Il
paraît que cet honnête moine ne veut pas qu'on l'éveille si matin; donc,
prenez garde à vous, Père Frémion: un jour, il vous pendra au bout de
votre corde, et vous sonnerez vous-même le glas de vos funérailles.
Notre Père, délivrez-nous de votre sonnerie! Ainsi-soit-il.
Le Père Frémion ne savait sur quelle face moqueuse faire tomber, en
grêle de soufflets, l'orage de sa colère, car c'était une procession de
rires et de sarcasmes, qui pourtant ne lui inspirèrent pas le soupçon
qu'il eût été la victime d'un tour d'écolier. Crébillon, composant son
visage avec une expression de fatalité tragique, avait l'air de compatir
à sa juste frayeur.
--Eh bien! mon révérend Père, lui dit-il d'un ton lugubre, si le
Moine-bourru recommence ses courses nocturnes dans le collège, c'est
présage de malheur, et le diable emportera la cloche avec vous. Digne
Père Frémion, le Moine vous a-t-il bien rossé? Heureusement que les
indulgences, que vous gagnez chaque jour, en nous donnant le fouet
le plus consciencieusement du monde, vous consoleront en paradis.
N'avez-vous pas prononcé un bel exorcisme? Oh! que j'eusse voulu être là
pour venir en aide au Moine-bourru!
Le Père Frémion, à voir l'air compatissant de Crébillon, eut la bonhomie
de croire que le malin garçon s'intéressait à lui et ajoutait foi
à l'apparition du Moine-bourru; il lui sut gré, au fond, de cette
apparente bienveillance, et il se promit tout bas, de le ménager, la
première fois que Crébillon mériterait la correction favorite des
jésuites; ensuite le bon Père, faute de pouvoir s'exprimer avec la
parole, essaya de reproduire, par la pantomime la plus expressive, tout
ce qu'il avait éprouvé de souffrances morales et physiques, sous la
possession du Moine-bourru. Crébillon, qui avait envie de lui rire au
nez, eut beaucoup à faire pour continuer son rôle d'auditeur bénévole,
et pour garder son sérieux, qui lui échappait, au souvenir de ce
Moine-bourru qui n'était autre qu'un noeud coulant dans les mains d'un
écolier.
Crébillon était trop enchanté du succès de sa comédie, pour ne pas
tenter de la renouveler une seconde et une troisième fois, sans qu'elle
fût découverte. Tout réussit au gré de ses espérances: le Père Griffon
sonna encore la cloche privée de battant; le Père Frémion eut encore le
poignet lié à la corde; les collégiens gagnèrent encore, a ce manège,
quelques heures de bon sommeil et un sujet journalier de plaisanteries.
Mais ceux qui, ces jours-là, passèrent sous les verges des Pères
correcteurs, se plaignirent d'être traités en victimes expiatoires. Le
Père Griffon surtout frappait plus fort que jamais, c'est-à-dire comme
un sourd.
Cependant le principal, qui n'était ni superstitieux, ni crédule,
n'attribuait point les incroyables aventures des sonneurs à la magie ou
à des causes surnaturelles, d'autant plus que rien ne paraissait
dérangé dans l'économie de la cloche, qui avait la voix aussi claire
qu'auparavant pour appeler le collège à table, à l'étude, à la
récréation et au lit. Après avoir imposé de nouveaux jeûnes et de
nouvelles pénitences aux deux sonneurs, sans que ceux-ci fussent
parvenus à sonner la cloche du réveil; comme le Père Frémion offrait
la démission de sa charge pour complaire au Moine-bourru, le principal
annonça qu'il irait lui-même sonner le réveil, en dépit des timides
remontrances de ses deux subordonnés qui croyaient fermement que le
Moine-bourru lui tordrait le cou.
Cette nouvelle, qui fut bientôt dans toutes les bouches, ne fit que
ranimer l'imagination de Crébillon, qui changea de batteries, pour
conquérir encore à ses camarades l'addition de sommeil qu'il leur avait
promise, et à laquelle ils s'étaient déjà accoutumés depuis quatre
nuits.
Avant qu'aucun bruit de pas eût retenti sous les voûtes du collège,
avant qu'aucune lumière eût brillé aux fenêtres du pavillon de
l'Horloge, Crébillon sortit de son lit bien chaud, avec un héroïque
dévouement, qui bravait un froid de six degrés, accompagné de la bise
du nord; il alla, pieds nus, sur le palier, théâtre de ses premiers
exploits, et parvint, non sans peine et sans danger, à enlever la
cloche, dont il avait enveloppé soigneusement le battant avec son
mouchoir; puis, il se sauva entre ses draps, avec sa lourde capture,
encore indécis de l'usage qu'il en ferait.
[Illustration: Crébillon traîna la cloche jusqu'aux greniers.]
Sa première pensée avait été de faire disparaître la cloche pour
toujours, comme pour la punir de tous les griefs que le sommeil des
collégiens avait reçus d'elle, et il songeait à l'aller jeter dans le
puits, mais il fut arrêté par cette réflexion que ce ne serait pas se
délivrer à jamais d'une pareille ennemie, que de laisser la place à une
autre cloche, peut-être plus grosse, plus bruyante et plus inattaquable.
Il se détermina donc à lui chercher une cachette, où elle serait, du
moins, en paix et en silence. Dans cette intention il s'habilla, sans
faire de bruit, et quitta le dortoir, avec la cloche, qu'il avait peine
à porter: il la porta cependant ou la traîna jusqu'aux greniers, et
ensuite il la fit passer, par une lucarne, sur les toits: là, il choisît
exprès le corps de cheminée qui communiquait avec l'appartement du
principal, pour suspendre et fixer, dans l'intérieur même du tuyau de
cette cheminée, la cloche, muette encore, au moyen de la corde et
d'un morceau de bois attachés le plus solidement possible; ensuite
il accrocha, au battant de la cloche, une longue ficelle, qu'il fit
descendre dans le tuyau d'une cheminée voisine, où aboutissait le poêle
de la classe de son quartier. Ces préparatifs, que l'obscurité et la
gelée rendaient plus difficiles et plus périlleux, avaient été faits
avec la plus grande précaution; ils ne furent terminés qu'à quatre
heures du matin, au moment où le principal sortait de sa chambre pour
venir lui-même dans la cour faire sonner le réveil en sa présence.
Crébillon, durant son pénible travail, avait dirigé souvent ses regards
vers la fenêtre de la chambre du principal, et quand l'horloge sonna
quatre heures, il se tint pour averti de rentrer au dortoir, où son
absence n'avait pas été remarquée; mais, auparavant, il eut le temps de
voir une partie de la scène comique à laquelle donnait lieu l'enlèvement
de la cloche.
Le principal ne trouva même pas la corde qui servait à sonner la cloche,
lorsqu'il ouvrit de sa propre main la petite armoire où cette
corde devait être renfermée, et le Père Frémion, qui le suivait en
frissonnant, s'écria que le Moine-bourru avait sans doute emporté la
cloche avec la corde. Quant au Père Griffon, il se réjouissait, en
sournois, de l'étonnement et de l'embarras de son supérieur. Il fallut
éveiller un à un les élèves, qui s'excusèrent de leur paresse sur le
silence de la cloche, et qui poursuivirent de leur gaîté matinale
les deux sonneurs, qu'ils voyaient lever les yeux en l'air, à chaque
instant, dans l'espoir que leur cloche reviendrait d'elle-même reprendre
sa place ordinaire.
--Révérends Pères, leur disaient les complices de Crébillon, elle a pris
des ailes et s'est envolée, pour devenir un astre au ciel; ou bien le
diable, qui se mêle de tout, l'aura prise et fondue au feu de l'enfer.
Mais ne vous désolez pas: elle est peut-être en voyage, comme toutes
les cloches de nos paroisses, qui s'en vont à Rome, dit-on, pendant la
semaine sainte. C'est votre faute aussi de l'avoir enrhumée, madame
notre cloche, pour l'avoir fait parler trop matin. Cette cloche
clochetait mal, avançant l'heure du travail et retardant l'heure du
repos: le Moine-bourru fera bien de la battre un peu, pour la corriger.
Et les deux sonneurs, qui se communiquaient leurs inquiétudes relatives
à la cloche absente, se félicitaient d'être justifiés de tout soupçon de
négligence, par la déconvenue du principal, et ils en augurèrent qu'une
puissance invisible empêchait l'usage des cloches dans le domaine de
la Compagnie de Jésus; ils supportaient donc avec résignation les
épigrammes et les rires de la gent écolière.
Le principal était moins résigné à tolérer la soustraction de la cloche,
qu'il ne pouvait attribuer à des voleurs du dehors; il pensait qu'un
collège sans cloche était semblable à un corps sans âme, et jugeant bien
que ceux-là seuls étaient capables d'avoir fait le coup, qui avaient
intérêt à le faire, il n'en accusa que ses élèves: en conséquence, il
assembla les Pères Jésuites en conseil secret et leur demanda leur
avis, après avoir hautement exprimé le sien, qui fut de briser, par un
redoublement de sévérité, cette espèce de rébellion contre la discipline
de la maison, et de retrouver, à force de menaces et de punitions, la
cloche volée et le voleur. La fable du Moine-bourru n'invitait personne
à la tolérance, et les moyens de rigueur les plus redoutables furent
adoptés dans cette espèce de concile.
--Mes enfants! dit d'un air paternel le principal, qui avait réuni tous
les élèves autour de lui dans la grande salle des distributions de prix,
vous devez connaître celui d'entre vous qui s'est rendu coupable de vol
et de désobéissance, en dérobant et en cachant la cloche du collège.
Il est de votre devoir de vous séparer de l'auteur d'un acte aussi
répréhensible, en me le désignant vous-mêmes: ce que je vous somme de
faire immédiatement.
Les élèves ne bougèrent pas et se turent, comme s'ils n'avaient pas
entendu cette sévère admonition, ou comme s'ils n'avaient rien à y
répondre; les têtes, les yeux, demeurèrent immobiles, et quelques
ricanements étouffés circulèrent seulement de rang en rang. Crébillon,
qui se tenait derrière un pilier, pour mieux juger des dispositions de
l'assemblée, faisait le geste de se dénoncer lui-même, mais ses voisins
l'en empêchèrent, en lui rappelant leurs conventions mutuelles.
--Jeunes élèves, je vous laisse réfléchir jusqu'à demain après la messe!
reprit le principal, d'un ton qui témoignait de son mécontentement;
j'espère que vous n'attendrez pas le terme de ce délai, pour me signaler
le coupable; mais, passé l'instant de l'indulgence, il sera trop tard
pour le repentir; alors vous serez tous compris dans le châtiment,
et condamnés, sans rémission, à dix jours de jeûne, et à un mois de
retenue, pour copier chacun dix mille vers latins. Nous verrons bien
si ces mesures extrêmes réussiront mieux que le bon conseil et la
persuasion, pour vaincre vos résistances criminelles.
Dès que le principal se fut retiré, avec la ferme volonté de ne pas
fléchir devant l'obstination la plus intrépide, les écoliers tinrent
conseil entre eux, à leur tour, et comme le voleur de la cloche courait
grand risque d'être chassé du collège, après avoir reçu le fouet à
outrance, il fut résolu, à l'unanimité, que le secret serait gardé
inviolablement, puisqu'en tous cas il n'était pas possible de fouetter
et de chasser tous les élèves. Crébillon, qui ne voulait pas être en
reste de générosité avec ses camarades, leur jura de tourmenter tant et
si bien leurs persécuteurs, qu'il les forcerait à quitter l'offensive
et à demander merci. Après un discours d'apparat, dans lequel on eût
retrouvé en germe les défauts et les beautés des tragédies qu'il
devait composer plus tard, il s'empressa de réaliser ses promesses, en
recommençant, à lui seul, la lutte avec le principal et ses sonneurs.
Il attira donc immédiatement, par une des ventouses du poêle,
l'extrémité de la ficelle qu'il avait attachée au battant de cloche, et
qu'il avait ensuite fait descendre, du haut du toit, dans la cheminée
voisine de celle où la cloche était suspendue: le battant, mis en branle
par la ficelle, vibra dans le tuyau de cette cheminée, en remplissant
d'un murmure prolongé les six étages du bâtiment. Les petits mutins
applaudirent à ce coup de théâtre qu'ils n'avaient pas prévu, et le
régent, qui accourut à cette révélation du bronze sonore, chercha en
vain, dans tous les coins du quartier, dans les pupitres et sous les
bancs, la cloche invisible qu'on entendait encore frémir sourdement.
Ces sons de cloche se répétèrent plusieurs fois par jour, grâce à
l'ingénieux artifice de la ficelle, que Crébillon s'était réservé de
tirer seul à sa convenance, en temps utile. Les Pères jésuites et leurs
domestiques se lassèrent bientôt de rechercher l'endroit d'où partaient
ces sons de cloche, grossis et dénaturés par l'écho de la cheminée. A
chaque vibration de la cloche, le principal tressaillait de colère et
adressait des voeux au Ciel pour découvrir le démon qui présidait
à cette sonnerie mystérieuse; les deux sonneurs, les bras croisés,
s'indignaient contre la malicieuse audace du Moine-bourru; les écoliers
se divertissaient de cette comédie _tintinnabulante_, ainsi qu'ils
l'appelaient en riant aux éclats, comme s'ils n'eussent pas dû payer
l'amende. Le lendemain arriva, le délai fatal était expiré, et il ne se
trouva pas, dans tout le collège, un délateur: jeûnes, arrêts, pinsums,
de commencer.
Le proviseur ne fut pas moins persévérant que les petits révoltés,
qui supportaient la punition générale avec un entêtement unanime; le
supplice perpétuel de leurs régents, que la cloche narguait sans cesse,
suffisait à leur plaisir et à leur vengeance. La règle quotidienne du
collège semblait interrompue: les repas, les classes, le lever et le
coucher n'étaient plus indiqués que par ordre verbal, puisque la cloche
faisait défaut; quant aux récréations, elles avaient complètement cessé,
et il fallait, du matin au soir, tenir la plume, qui s'usait plus vite
que la patience des condamnés.
Mais cette cloche, qui avait disparu et qu'on ne retrouvait pas, se
faisait entendre sans cesse, comme un gémissement, au milieu de la
nuit, depuis que Crébillon avait eu l'adresse de faire passer, dans son
dortoir, une seconde ficelle, qu'il agitait tout doucement, sans sortir
de son lit. Chaque fois que le son se renouvelait, tout le collège
était en rumeur, et le principal, armé d'un flambeau, conduisait les
recherches jusque dans les caves, au lieu de les diriger du côté des
toits. Enfin, on mit tant de monde en sentinelle, que Crébillon se vit
forcé, sous peine d'être découvert, de supprimer sa diabolique sonnerie.
Pendant deux jours, la vigilance des subalternes et des supérieurs fut
aux écoutes, et la cloche demeura muette, si ce n'est qu'une hirondelle,
en sortant de son nid, ébranla d'un coup d'aile le battant, qui retentit
encore comme une harpe éolienne.
Cependant les arrêts continuaient avec plus de rigueur, sans que le
clocheteur fût dénoncé par ses complices, sans que la cloche absente eût
été remise à sa place.
Le Père Frémion et le Père Griffon ne doutaient pas que le Moine-bourru
ne fût le seul coupable, et comme ils s'obstinaient à le dire à tout
venant, on les avait relégués, en observation ou en pénitence, dans les
caves: là, ils puisaient du courage dans les tonneaux, qu'on ne leur
avait pas donnés à garder; c'est de cette manière qu'ils dissipaient
leurs frayeurs, au point de braver le Moine-bourru lui-même, quand ils
étaient ivres.