habit de cour, suivi de la reine Marie-Thérèse, de son frère Monsieur le
duc d'Orléans, de sa belle-soeur Madame Henriette d'Angleterre, et de
plusieurs princes et princesses de sa famille, qui prirent place à ses
côtés. Madame avait fait réserver des sièges auprès d'elle pour la
marquise de Sévigné et ses deux enfants, qu'elle comblait d'attentions
et de politesses. Dès que tout le monde fut assis, on vit s'avancer le
comte de Bussy-Rabutin, en grand costume de cour, qui, conduit par son
ami, le comte de Saint-Aignan, venait saluer le roi.
--On est satisfait de vous voir, après une courte absence, lui dit le
roi avec moins de froideur qu'à l'ordinaire. Je vous avais fait inviter
par votre gracieuse parente, madame la marquise de Sévigné; vous ferez
bien de vous rapprocher d'elle et de vous guider souvent d'après ses
avis.
Bussy s'inclina profondément et alla occuper un siège qu'on avait laissé
vide à côté du marquis de Sévigné. Le roi donna l'ordre de commencer
le concert. Le musicien, dont l'émotion s'augmentait à chaque instant,
ouvrit d'une main tremblante le clavier de l'orgue magique, et il
n'était plus visible de personne, lorsqu'il se fut assis devant cet
orgue, qui le couvrait entièrement.
Mais mademoiselle de Sévigné l'avait vu, l'avait reconnu, et sa mémoire
lui rappelait alors tout ce dont elle avait été le témoin involontaire
dans une chambre des Communs du palais, où elle était restée assez
longtemps évanouie. L'effroi et l'aversion que lui avait inspirés ce
musicien ivrogne et brutal, qui maltraitait son fils, en l'accablant
d'injures et de menaces, se ravivèrent tout à coup dans l'esprit de
cette jeune personne, que tenaient émue et oppressée les souvenirs
confus de sa bizarre aventure. Elle ne se rendait pas bien compte de
ce qui s'était passé pendant son séjour accidentel au milieu de cette
famille de bohémiens, qui n'avaient eu pour elle que des égards
respectueux et attentifs; mais elle se rappelait que le coffre,
contenant l'orgue magique renfermait aussi un être vivant, un pauvre
enfant malade, une victime qui souffrait peut-être cruellement à cette
heure-là même, et qui devait souffrir ainsi en silence jusqu'à ce qu'on
lui eût permis de remuer, d'étendre ses membres comprimés et de respirer
à l'air libre.
Les sons de l'orgue, que Raisin touchait admirablement, produisaient
dans l'assemblée une profonde impression: c'était un hymne religieux,
dans lequel l'exécutant imitait le chant grégorien de la chapelle du
pape, en l'entrecoupant par des choeurs de voix féminines. Le morceau
achevé, le musicien se leva et vint se replacer debout à côté de son
orgue. Après quelques instants de silence et d'émotion, l'instrument,
qui était devenu muet, reprit tout à coup la parole, et répéta sur un
mode plus lent et moins énergique le morceau de musique religieuse,
que l'organiste venait de jouer avec une exécution si puissante et si
habile. On eût dit qu'un écho, caché dans les profondeurs de cet orgue,
avait retenu fidèlement les accords que l'organiste savait tirer des
tuyaux de son instrument. Tous les assistants, malgré la présence
du roi, ne purent se défendre de manifester leur étonnement et leur
admiration.
L'orgue ayant fait silence, le musicien se remit à son clavier et fit
entendre un air italien, composé de flûtes et de hautbois dans le
genre tendre et langoureux. Puis, son exécution terminée, le musicien
descendit de son estrade, pour montrer qu'il était entièrement étranger
à l'action mécanique de son orgue, qui exécuta seul, après lui, le même
air italien, avec plus de douceur encore et de mélodie. L'organiste
renouvela trois fois de suite une expérience analogue, et trois fois
l'orgue magique, sans subir aucun contact avec la main de l'homme,
rendit en écho un peu affaibli les divers morceaux exécutés par le
musicien.
Un dernier essai fut moins heureux. Raisin venait d'achever une cantate,
entremêlée de symphonies brillantes, et il attendait, avec anxiété, que
l'orgue se mît à exécuter son solo magique; car il n'était sorti de
l'orgue qu'un soupir qui ressemblait à un gémissement.
--Madame! dit Mademoiselle de Sévigné, en se penchant à l'oreille de la
duchesse d'Orléans, Madame! Il y a là-dedans un enfant qui se meurt!
La princesse avait compris, avait deviné; elle se pencha, à son tour,
à l'oreille du roi, et lui fit remarquer la contenance effarée du
musicien, qui, pâle, les yeux hagards, s'était approché de son
instrument et avait l'air de s'y attacher avec les mains pour se
soutenir et ne pas tomber sans connaissance.
Soudain, une voix stridente se fit jour à travers l'entrebâillement
d'une porte fermée, et retentit dans le salon, où l'émotion apparente du
musicien avait gagné de proche en proche tous les spectateurs.
--Jacques! disait cette voix lamentable: le petit se meurt, le petit va
mourir étouffé! Ouvre, ouvre ta machine! Jacques, pour l'amour de Dieu,
sauve notre enfant!
Louis XIV avait donné un ordre, et deux pages de la chambre étaient déjà
en conférence avec Raisin, qu'ils sommaient, au nom du roi, de mettre à
découvert le secret de l'orgue magique. Le musicien essayait de résister
et demandait avec instances qu'on se contentât de transporter dans une
autre salle le coffre qui contenait son jeu d'orgue; il suppliait à
mains jointes, il invoquait son privilège, ses droits d'inventeur
mécanicien et organiste.
--O mon Dieu! disait Mademoiselle de Sévigné, qui connaissait seule le
secret de l'orgue magique: ce mauvais père laissera périr son enfant!
--Que de retards! que de résistances! disait le roi à Madame: cet homme
est bien osé de désobéir à mes ordres? Çà, qu'on brise sa machine à
coups de marteau! Je veux voir ce qu'il y a là-dedans.
Raisin ne se le fit pas dire une seconde fois; il alla ouvrir lui-même
le compartiment, dans lequel son fils était renfermé, et il l'en tira
évanoui, sans haleine et sans mouvement. Une rumeur immense d'inquiétude
et d'indignation s'éleva de toutes parts. Mais le musicien eut recours
aux moyens qu'il avait déjà employés souvent, pour combattre un
commencement d'asphyxie: il secoua l'enfant, lui souffla dans la bouche,
lui frotta les tempes et lui humecta les paupières avec de la salive.
L'intérêt palpitant de cette scène inattendue tenait en émotion tous
ceux qui en étaient témoins; les femmes poussaient des exclamations,
aussitôt réprimées; quelques-unes étaient sur le point de perdre le
sentiment.
Enfin, l'enfant avait rouvert les yeux, et il portait autour de lui un
regard indécis; il se ranima rapidement et parvint à se mouvoir, en
retrouvant la conscience de lui-même, lorsque son père lui ordonna de
s'agenouiller et d'implorer le pardon du roi; mais cet enfant était
incapable de prononcer une parole.
--Sire, dit Raisin, qui reprit l'assurance et la hardiesse d'un ancien
comédien, j'expose respectueusement aux regards de cette illustre
assemblée le secret de l'orgue magique, ce secret qui était l'unique
ressource de ma pauvre famille. Cet enfant est mon fils, âgé de six
ans à peine et déjà fort bon musicien; s'il n'était pas si jeune, je
demanderais à Votre Majesté de vouloir bien l'attacher à sa chapelle,
tandis que, moi, je reviendrais a mon premier métier, qui fut l'état de
comédien, et j'aspirerais à entrer dans la troupe royale de l'Hôtel de
Bourgogne.
--L'enfant est de bonne mine, disait le duc d'Orléans, qui n'osait
prendre une décision sans l'aveu du roi. Je pourrais le faire élever et
instruire par le gouverneur de mes pages, et plus tard, il ferait un
très bon valet de musique.
La bohémienne, aïeule de cet enfant, s'était échappée des mains de la
livrée, qui s'efforçait de la retenir et de faire taire ses lamentations
et ses cris; elle fit irruption dans le salon et alla se précipiter aux
pieds du roi.
--Sire! sire! disait-elle, en sanglotant, que Votre Majesté daigne me
laisser mon petit Jacques, que son père martyrise et qu'il a failli,
sans le vouloir, faire périr aujourd'hui même sous les yeux de Votre
Majesté! Je suis la vieille mère de tous les Raisin, qui se distinguent
dans la comédie et dans la musique; j'ai été moi-même musicienne et
comédienne. Si Votre Majesté daignait m'accorder le privilège de la
troupe des petits comédiens de Monseigneur le dauphin....
--Êtes-vous folle, la mère! interrompit Louis XIV. Le dauphin, qui est
né au mois de novembre 1661, n'a guère plus d'une année, à cette heure.
--Monseigneur le Dauphin grandira, repartit la vieille avec vivacité,
et alors le premier comédien de sa troupe sera mon petit-fils Jacques,
présentement âgé de six ans et demi.
Louis XIV, qu'on n'avait jamais vu rire, excepté au théâtre, accueillit
en riant la requête de la mère de tous les Raisin, et lui promit de
signer, le lendemain même, les lettres patentes établissant la troupe
des petits comédiens du dauphin.
Cette troupe, d'une espèce toute nouvelle, devait avoir de grands
succès à la cour, grâce au talent de son principal acteur. Quant à
Jean-Baptiste Raisin, il obtint des lettres du roi pour entrer dans la
troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne, et, sans être un des meilleurs
comédiens de cette excellente troupe, il se corrigea du défaut de boire
comme un musicien.
Peu de temps après la dernière séance où l'on entendit l'orgue magique,
le _Ballet des Arts_ fut représenté, à Versailles, avec pompe: le roi y
dansa, ainsi que son frère et Madame. Cependant, la marquise de Sévigné
refusa absolument d'y figurer, en disant que sa condition de veuve
s'opposait à sa réapparition sur la scène des ballets de la cour, où sa
fille était en âge de paraître à sa place pour obéir aux volontés du
roi.
--Maintenant que Langeli est mort, dit à ce sujet l'incorrigible
Bussy-Rabutin sauvé par sa cousine, de la Bastille et d'un procès
fâcheux, personne n'osera dire à Sa Majesté, qu'un roi qui danse dans un
ballet n'est pas même le roi des baladins.
LES
ESPIÈGLERIES DE CREBILLON
(1680)
Prosper Jolyot de Crébrillon, né en 1674 à Dijon, fils d'un greffier de
la Cour des Comptes de cette ville, est envoyé, de bonne heure, à
Paris, pour y faire des études qui pussent lui permettre d'entrer avec
distinction dans la carrière de la magistrature, où sa famille s'était
illustrée depuis plusieurs générations. Dès l'âge de dix ans, il
annonçait les belles qualités d'âme et d'esprit qui lui méritèrent
l'estime et l'admiration de ses contemporains, comme homme et comme
auteur dramatique; mais son imagination ne s'était pas encore préparée
au genre sombre qu'il devait imiter du théâtre grec dans ses tragédies
d'_Atrée et Thyeste_, d'_Idoménée_, d'_Electre_ et de _Rhadamiste et
Zénobie_; il aimait déjà le merveilleux, les contes et les aventures
originales; lui-même s'amusait à inventer une foule de ruses comiques,
d'intrigues ingénieuses, de joyeuses facéties, pour le passe-temps de
ses camarades du collège Louis-le-Grand.
Il se livrait, tout jeune, avec délices, à une paresse dont il ne
se corrigea jamais: c'était une rêverie somnolente de poète, qui le
captivait, au moment de l'inspiration, et qui révélait d'avance les
allures capricieuses de son génie; rien n'avait le pouvoir de dompter
cette humeur fantasque, souvent en guerre ouverte avec les règles du
collège et l'autorité des maîtres. Ses dispositions à la mollesse
fainéante se montraient surtout au dortoir, ou il était toujours le
premier et le dernier au lit. Quand une fantaisie de repos ou de pensée
l'enchaînait, le matin, sur son oreiller, le bourdon de Notre-Dame n'eût
pas sonné assez fort pour l'éveiller, et il ne se serait pas levé plus
vite si le feu avait pris à la maison; les punitions, le jeûne, le fouet
et le cachot échouèrent contre son invincible entêtement. La cloche, qui
forçait les écoliers à sortir de leurs draps avant le jour, n'avait pas
de plus implacable ennemi que notre poète en herbe, qui faisait semblant
de ne jamais l'entendre.
Cette obstination invincible, qui peut avoir quelquefois de graves
et sérieuses conséquences dans la vie de l'homme, est, d'ordinaire,
intolérable chez les enfants, car elle encourage à l'effronterie et à
l'orgueil. Crébillon, néanmoins, n'était pas détesté des jésuites,
ses instituteurs. Les Pères jésuites avaient le talent de deviner,
d'apprécier la valeur intellectuelle et morale de leurs élèves; ils
n'épargnaient aucun moyen de séduction pour enrôler les plus distingués
dans leur Société, que protégeaient alors la haute capacité et le mérite
éclatant de ses membres. Crébillon avait donc fixé les yeux de ces
savants professeurs, par la facilité de son travail, la richesse de sa
mémoire et les ressources de son intelligence; il était devenu, presque
sans y penser, le plus instruit de sa classe, et ses succès, aussi
solides que brillants, faisaient couvrir d'un manteau d'indulgence
sa conduite légère et turbulente, ses éternels bavardages, ses tours
malicieux et son inflexible ténacité.
Outre la cloche du collège, son ennemie irréconciliable, Crébillon avait
en aversion ceux qui la sonnaient, et ceux-là le payaient aussi de
retour.
C'étaient les deux correcteurs ou Pères fouetteurs, qui s'étaient rendus
dignes de cet emploi exécutif, par un long zèle éprouvé au service de la
Compagnie de Jésus, laquelle croyait utile d'appliquer à l'éducation
la sévérité des peines corporelles. Le Père Griffon et le Père Frémion
réunissaient, à cette pénible charge, qui les mettait sans cesse en
fonctions, le poste de sonneurs qu'ils occupaient à tour de rôle. Leur
rigoureuse exactitude avait lieu de se manifester, tous les jours, dans
l'un et l'autre ministère. Ainsi ils ne retardaient pas d'une seconde
le châtiment que le régent ou maître de classe avait décrété contre un
coupable, et les verges, dans leurs mains équitables, n'étaient ni des
armes d'injustice, ni des instruments de vengeance, excepté cependant
lorsque c'était Crébillon qu'on livrait à leur bras séculier: alors leur
ressentiment personnel faisait d'un devoir un plaisir, et les coups
tombaient dru, sans que la victime daignât faire entendre une plainte.
Ils sonnaient la cloche à tour de bras, pour appeler les collégiens au
dortoir, au réfectoire, à l'église et à la classe; mais ils avaient beau
se relayer tous les matins, pour venir tourmenter Crébillon, toujours
endormi ou immobile dans son lit, à l'heure du lever, celui-ci ne tenait
compte de leur avertissement, soit qu'ils lui tirassent l'oreille,
soit qu'ils lui adressassent un bon coup de verges, soit qu'ils le
secouassent par les cheveux, il ne pleurait pas de douleur, mais
quelquefois il pleurait de rage.
Cette inimitié, si cordialement partagée par le jeune élève, datait de
plusieurs années. Crébillon, en arrivant au collège de Louis-le-Grand,
après une enfance heureuse et libre au sein de sa famille, avait eu
peine à s'accoutumer aux punitions usitées chez les jésuites, et la
première fois que le Père Griffon, qui était sourd, fut requis pour lui
donner le fouet il se défendit d'abord avec une inutile éloquence,
et finit par lutter contre le droit du plus fort, non sans avantage,
puisque le visage de l'homme aux verges en conserva les cicatrices plus
longtemps que le derrière du petit rebelle. Le Père Frémion, qui était
muet, fut encore plus maltraité, la seconde fois que Crébillon passa
sous les verges, et il laissa presque la moitié de son nez sous la dent
d'un adversaire, indigne d'un traitement brutal, dont son corps avait
moins encore à souffrir que son orgueil.
Depuis cette double exécution, qui commença la querelle du fustigié
contre les deux Pères fouetteurs, Crébillon n'avait pas cessé de se
venger d'eux par toutes les malices que lui suggérait cette haine
profonde et ardente, qui devait plus tard lui inspirer de si terribles
scènes dans ses pièces de théâtre. Tantôt il leur lançait, en tapinois,
une balle, une pomme, une pierre, un encrier; tantôt il les aspergeait
d'encre ou les inondait d'eau; tantôt il les attachait l'un à l'autre
par le bas de leur soutane; tantôt il tendait une ficelle sur leur
passage, pour les faire tomber; tantôt il cachait leur chapeau et le
remplissait de sable ou de cendre; tantôt il émiettait du pain dur
dans leurs draps, pour les empêcher de dormir. Il savait aussi semer
adroitement, entre eux, des germes de discorde, qui se développaient par
le seul fait de leurs infirmités réciproques, de telle sorte que le muet
ne pouvait se faire comprendra du sourd, et que le sourd ne comprenait
rien de ce que le muet voulait lui dire. De là des colères amusantes qui
se traduisaient par des pantomimes burlesques.
[Illustration: Le père Griffon qui était sourd, fut requis pour lui
donner le fouet.]
C'était Crébillon qui dérobait le vin de leurs repas c'était lui qui
jetait du poivre dans leur soupe et qui enlevait la viande sur leur
assiette. C'était lui surtout qui les induisait en erreur pour les
heures de travail, en allant déranger la marche de l'horloge du collège.
En un mot, il était sans pitié pour ces deux êtres inoffensifs,
respectables par leur âge comme par leur habit. Un jour, il enferma le
muet dans le donjon de l'horloge, où personne ne remarquait d'en bas les
signes désespérés par lesquels le prisonnier réclamait sa délivrance,
tandis que son collègue était emprisonné dans un souterrain, aussi sourd
que lui, au fond duquel il serait mort d'inanition, si un tonnelier qui
travaillait près de là ne fût accouru à ses cris.
Le Père Griffon, le sourd, avait vieilli dans le collège que sa robe
noire balayait depuis cinquante ans, sans y avoir ramassé la moindre
instruction. Il était chauve, louche, et remarquable par son nez de
rubis; il buvait sec et fréquentait la cave du _principal_, qui,
disait-on, était trop bon chrétien pour ne pas s'apercevoir que son vin
avait été baptisé. Le Père Griffon, renommé pour sa dextérité à manier
les verges de bouleau et le fouet à lanières de cuir, avait besoin de
se donner des forces, qu'il n'eût point tirées d'une nourriture
trop frugale; aussi mangeait-il de la chair de porc, en jambons, en
andouilles et en saucisses, avec d'autant meilleur appétit, qu'il
n'avait pas à observer la religion juive.
Quant au Père Frémion, le muet, qui ne cultivait pas moins attentivement
les sensualités de l'estomac, il était de haute taille, maigre, pâle et
jaune. Malgré la servilité de ses attributions, il passait pour avoir
accueilli ça et là quelques bribes de latin, que son mutisme le
dispensait de montrer aux écoliers; il affectait toujours un maintien
grave et solennel, quoiqu'il n'eût pas de plus sérieuses affaires que
ses verges et sa cloche. Il est vrai qu'il ne perdait jamais de vue le
cadran de l'horloge, au milieu de ses promenades solitaires dans la
grande cour du collège, pendant lesquelles il remuait toujours les
lèvres, comme s'il se parlait à lui-même.
[Illustration: Les élèves de cinquième, au collège de Louis-le-Grand,
réunis dans leur quartier, autour du poêle.]
Un soir d'hiver de l'année 1680, les élèves de cinquième, réunis dans
leur quartier, autour du poêle, après le souper maigre du vendredi,
s'entretenaient tout bas de leurs misères scolaires, pendant que le
maître, absorbé dans la lecture d'un livre théologique du P. Sanchez,
négligeait d'épier et d'écouter leurs conversations, qui dégénéraient en
propos factieux. Crébillon maudissait énergiquement l'horrible tyrannie
qu'il y avait à mettre sur pied de pauvres enfants, avant l'aube, par la
froide température de décembre; ses auditeurs opinèrent tous du bonnet,
mais n'opposèrent que des lamentations timides et passives aux projets
de révolte que le jeune dramaturge essayait de fomenter; tant, à cette
époque, sous l'empire absolu de la Compagnie de Jésus, l'enfance
était soumise à la règle du collège et craintive devant la rigueur du
châtiment.
--Mes amis, disait Crébillon avec ce généreux dévouement qui exalte les
plus timides, c'est trop longtemps souffrir que les Pères Griffon et
Frémion, ces suppôts du diable, qui ont l'âme plus noire que leur robe,
nous oppriment jusque dans notre sommeil, pour tyranniser les élèves les
plus studieux, que leurs brutalités ne peuvent atteindre. Cependant il
ne nous faudrait qu'un peu d'adresse pour venir à bout d'un sourd et
d'un muet. Je ne demande pas qu'on me seconde, mais qu'on me promette
seulement le secret, quoi qu'il arrive, dans ce que j'ai résolu de
faire.
--Ah! qu'as-tu résolu, Prosper? interrompirent en choeur les assistants,
qui reconnaissaient tous chez Crébillon une supériorité d'esprit et de
finesse. Dis-nous cela vite. Vraiment, nous te promettons de subir la
retenue, les arrêts et le fouet, comme des Spartiates, pourvu que le
tour en vaille la peine, et malheur à celui d'entre nous, qui, comme un
cafard, s'en irait rapporter aux Pères!...
--Je sais que vous êtes de braves garçons, reprit Crébillon d'un air
protecteur, et c'est plaisir que de se risquer à se faire punir pour
vous rendre service; mais vous n'êtes point assez hardis, pour vous
venger. Moi, je ne craindrais pas même le général de la Compagnie de
Jésus! Ainsi, je me moque des Pères fouetteurs. Comptez donc sur moi
pour dormir tout votre soûl, demain matin et jours suivants, en dépit de
la cloche, que ni sourd ni muet ne pourra faire tinter pour le réveil.
Cette cloche, dont les sons retentissants avaient force de loi dans le
collège de Louis-le-Grand, depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf
heures du soir, était suspendue justement au-dessous du dortoir où
couchait Crébillon, et la corde qui servait à la mettre en branle se
trouvait renfermée, en bas, à hauteur d'homme, dans une sorte d'armoire,
dont les sonneurs avaient seuls la clé.
Le petit conspirateur, sachant que c'était le père Griffon qui devait le
lendemain sonner le réveil, ainsi que tous les exercices de la journée,
eut l'idée de supprimer le son de la cloche, pour tromper l'oreille du
pauvre sourd; il attendit que le collège fût endormi, et, s'armant d'une
tenaille cachée sous son chevet, il se leva doucement, s'habilla sans
bruit et sortit du dortoir à pas de loup, sur un palier dont la fenêtre,
qu'il avait laissée ouverte d'avance, lui permettait de toucher la
cloche avec la main; il décrocha habilement avec sa tenaille le battant
de cette cloche et l'emporta dans son lit, où il attendit, en dormant
d'un plein sommeil, l'effet de sa mystérieuse expédition.
Le lendemain, comme il l'avait prévu, l'heure du réveil se passa sans
que la cloche avertît les dortoirs, qui restèrent silencieux plus tard
qu'à l'ordinaire ce matin-là. Le Père Griffon s'était réveillé aussi
exactement que les autres jours, au moment où le marteau de l'horloge,
qu'il n'entendait pas, s'ébranlait pour frapper le coup de quatre
heures, car jamais sonneur de cloche ne fut plus fidèle à son devoir. Il
descendit, à moitié vêtu, dans la cour, malgré le froid âpre et brumeux
qui précédait le point du jour; il saisit de confiance la corde qu'il
avait tirée de l'armoire, et la secoua longtemps, sans que la cloche
rendît aucune vibration; mais la routine avait tellement suppléé au sens
de l'ouïe, qui lui manquait, que le mouvement était pour lui l'image du
bruit. Son oreille complaisante crut percevoir le son éclatant de
la cloche, qu'il agitait en mesure, sans que l'airain prit sa voix
accoutumée. Cette voix si discordante et si tyrannique ne se faisant
pas entendre aux dormeurs, pas un d'eux ne bougea, et ceux qui,
par habitude, s'étaient éveillés à l'heure ordinaire, en bâillant,
s'assoupirent de nouveau pour profiter du supplément de sommeil qu'ils
devaient, comme ils le pensaient bien, à quelque ruse adroite de
Crébillon.