Le proviseur, furieux d'une résistance qu'il ne parvenait pas à vaincre,

eut recours à des ordonnances aussi cruelles qu'injustes: il déclara

que, tous les jours, dix élèves, choisis entre les plus mauvais sujets,

seraient fouettés extraordinairement, et aussitôt il désigna ceux qui

subiraient d'abord la peine du fouet. Crébillon fut compris dans cette

première fournée, et le Père Griffon, qui était chargé d'exécuter la

sentence, acquitta les vieilles dettes de son propre ressentiment,

jusqu'à ce qu'il eût le bras fatigué de frapper sur ce malin garçon, qui

ne lui épargnait pas les égratignures et les coups de pied. Le martyr

ne pardonna pas à son bourreau, et, sous les verges même, il ne rêvait

qu'aux représailles.

Les choses avaient été poussées si loin de part et d'autre, qu'il

n'était plus possible de continuer la lutte, sans péril pour l'auteur

de ce désordre collégial, et les élèves, à qui Crébillon offrait de

se livrer lui-même au terrible jugement de la Compagnie de Jésus, lui

répondirent généreusement qu'ils recevraient tous le fouet, après lui.

Néanmoins, Crébillon, inquiet des graves conséquences d'une rébellion

générale qui persistait depuis plus de quinze jours, résolut de remettre

enfin la cloche à sa place, sans en avertir personne, dans l'espérance

que cette restitution volontaire apaiserait le ressentiment du

principal. On avait abandonné les veilles de nuit, depuis que la cloche

ne se faisait plus entendre. Crébillon se leva donc, la nuit même, monta

sur le toit et en redescendit avec la cloche, qu'il se disposait à

replacer, tant bien que mal, à l'endroit où il l'avait prise, lorsqu'il

vit d'en haut la lueur d'une lanterne errer sous la galerie du

rez-de-chaussée et un homme s'avancer lentement dans l'ombre des

arcades. Il reconnut le Père Griffon, qui ouvrit la porte des caves

et disparut. Crébillon avait une vengeance à exercer contre ce Père

fouetteur, qui, dans l'exercice de ses fonctions, ne les ménageait

guère: ne voulant pas perdre une si bonne occasion de le surprendre en

flagrant délit de vol et d'ivrognerie, quoique à demi vêtu, transi de

froid et plein de sommeil, il s'empressa de descendre dans la cour et

de suivre les pas du père Griffon, sans avoir pris le temps de se

débarrasser de la cloche, qui entravait un peu sa marche, mais dont le

battant immobile était encore prudemment emmaillotté.

[Illustration: Crébillon renverse le père Griffon, et sautant par-dessus

lui, balance la cloche à ses oreilles.]

La porte des souterrains était demeurée ouverte derrière le Père

Griffon, qui, sous prétexte de guetter le Moine-bourru, allait visiter

le meilleur vin des révérends Pères. Crébillon, conduit par la traînée

de lumière que projetait la lanterne, traversa plusieurs caves, à la

suite du sourd, qui ne se retournait point, au bruit d'un pas réglé sur

le sien, et qui, aussitôt arrivé à son but, s'agenouilla devant une

barrique, et la tint amoureusement embrassée, en collant sa bouche au

robinet qu'il avait ouvert. Crébillon le regarda humer à longs traits

le vin qui dégouttait de son menton, et ne le troubla point dans cette

opération consciencieuse; mais, dès que les yeux de l'ivrogne se

fermèrent voluptueusement et que sa tête dodelina comme celle d'un

enfant au sein de sa nourrice, il décapuchonna le battant de la cloche

et s'élança tout à coup sur l'ivrogne, qu'il renversa en arrière; puis,

sautant par-dessus lui, les jambes écartées, il balança la cloche à ses

oreilles, avec un carillon à rendre sourd quiconque ne l'eût pas été

déjà comme le Père Griffon.

Celui-ci, spontanément dérangé dans la plus délicieuse orgie, n'eût pas

été plus épouvanté par les trompettes du jugement dernier; il crut que

la voûte et les six étages du bâtiment s'écroulaient sur lui, et, avant

de rouvrir les yeux, il jeta des cris aigus: il entendait à peine la

cloche qui sonnait à lui briser le tympan, mais, ayant essayé de se

redresser sur ses mains, il retomba la face contre terre, en voyant

une espèce de monstre qui lui faisait d'effroyables grimaces et qui

suspendait au-dessus de sa tête une cloche en branle, comme pour le

coiffer de ce bonnet d'airain. La lanterne, qui avait roulé à terre

sans s'éteindre, éclairait de bizarres reflets cette scène burlesque

et fantastique. Le père Griffon se persuada qu'il était au pouvoir du

Moine-bourru, et redoubla ses hurlements, que couvrait le son de la

cloche.

Crébillon jouissait de l'effroi du malheureux ivrogne, à ce point qu'il

oubliait de faire une prudente retraite, avant que tout le collège

fût éveillé par les sons de cloche et les cris lamentables, qui

retentissaient au fond des caves; il ne cessait de tinter, comme pour

un mort, et chaque fois que le battant frappait en cadence les parois

métalliques de la cloche, il piétinait le corps de son ennemi étendu à

terre sans force et sans mouvement; mais, pendant qu'il s'enivrait de

cette douce vengeance, de même que le pauvre Griffon s'était enivré

de vin vieux, il sentit s'imprimer, sur ses épaules presque nues, la

meurtrissure d'un coup de fouet, qui lui arracha une exclamation de

douleur et de surprise: il arrêta sa sonnerie, pour voir d'où lui

venaient les coups qui lui labouraient le dos et les reins, et il

aperçut la robe du Père Frémion, lequel n'avait pas trouvé de langage

plus expressif que son fouet à lanières, pour exorciser le Moine-bourru,

qu'il n'eut pas le temps de reconnaître pour un être humain assez peu

redoutable; aussi, ne resta-t-il pas bien convaincu que son terrible

fouet avait frappé sur de la chair vive, quand Crébillon eut écrasé la

lanterne avec son pied et se fut enfui, à tâtons, avec la cloche qui

murmurait entre ses mains, jusqu'au dortoir, où il se fourra dans son

lit, tout tremblant de froid et d'anxiété, sans se dessaisir de cette

cloche accusatrice, qu'il se repentait de n'avoir pas lancée à la tête

du Père Frémion.

Celui-ci était tellement épouvanté dans les ténèbres où le laissa

Crébillon, qu'il eut peine à rassembler ses idées, lorsqu'on accourut

avec des flambeaux: il expliqua, par signes, que, guidé par les sons

de la cloche, il était arrivé dans la cave, au moment où son collègue

luttait contre un démon, qui ne pouvait être que le Moine-bourru. Quant

au Père Griffon, qui gisait dans une mare de vin et qui n'avait pas

recouvré sa raison, il déclara ne pas savoir comment il se trouvait dans

la cave, au lieu d'être à son poste de garde; il jura que c'était le

Moine-bourru en personne, qui l'avait attiré dans un piège et lui avait

fait souffrir tous les tourments du purgatoire: la description de ces

tortures infernales déguisa l'état de trouble où l'avaient mis le vin et

la peur.

Le principal ne savait plus que penser de ces incompréhensibles

apparitions; il refusa de se recoucher, et passa le reste de la nuit à

parcourir les cours, les caves et les bâtiments, sans rien voir ni rien

entendre de surnaturel. Le Moine-bourru, par suite de cette aventure

merveilleuse, obtint de nouveaux témoignages, en faveur de son existence

réelle, qui dès lors fut dûment constatée.

Crébillon, qui avait fait semblant de dormir, malgré tout ce tumulte, ne

répondait pas aux questions de ses camarades; il feignit d'être malade,

le lendemain matin, et ne se leva point en même temps que les autres. Il

n'osait remuer en son lit, parce que le moindre son de cloche eût amené

la découverte de cette cloche dans ses draps et la preuve irrécusable de

sa culpabilité. Il avait pourtant cherché, dans son cerveau, le plus

sûr et le plus prompt expédient pour se débarrasser de cet incommode et

dangereux corps de délit. A peine les dortoirs furent-ils déserts, qu'il

s'habilla précipitamment et emporta la cloche, avec bonheur, dans la

chambre de la Correction, qu'il trouva toute grande ouverte, par suite

d'une distraction et d'un affolement du Père Griffon.

C'était dans cette chambre que les Pères fouetteurs enfermaient leurs

provisions de bouche et les nombreux cadeaux qu'ils recevaient des

parents et des écoliers, comme ces galettes de farine et de miel que le

sage et pieux Énée présente à Cerbère, dans l'_Énéide_ de Virgile, pour

endormir la férocité de ce chien à trois têtes.

Crébillon était descendu, frais et riant, au quartier, avec un objet

soigneusement entouré de papier, qui circula de pupitre en pupitre,

avant que les Pères Frémion et Griffon allassent rendre visite à leur

buffet pour se remettre des fatigues morales et physiques de la nuit;

ils avaient aussi besoin d'un surcroît de forces, dans la distribution

quotidienne des corrections ordinaires et extraordinaires, qu'ils

avaient charge d'administrer aux incorrigibles écoliers. Le Père Griffon

tira de l'armoire une monstrueuse andouille de Troyes, qu'il avait

goûtée la veille; mais il n'y eut pas plus tôt mordu, qu'il jeta bien

loin cette andouille et porta les mains à sa joue, en hurlant: «O mes

dents!» Pendant ce temps-là, le Père Frémion découvrait, avec stupeur,

dans la peau de l'andouille, un battant de cloche, qu'il eût été

difficile d'entamer d'un coup de dent. Le Père Griffon, encore stupéfait

de cette trouvaille, continuait à gémir, en tenant sa mâchoire

endommagée et en marchant à grands pas sur les dalles qu'il frappait

rageusement du pied; tandis que le Père Frémion soulevait la croûte

d'un magnifique pâté d'Amiens, pour y chercher des compensations

gastronomiques: son couteau rencontra une telle résistance, que la lame

se brisa, et le pâté entr'ouvert étala, aux regards des deux gourmands

confondus, la cloche elle-même, silencieusement assise dans le saindoux

et occupant la place de trois ou quatre succulents canards, que les

écoliers étaient en train de dévorer à belles dents, sans songer à cette

même cloche, dont l'agréable son avait tant de fois charmé l'attente de

leurs estomacs vides, à l'heure du repas!

Cloche et battant furent emportés, tout luisants de graisse, dans le

cabinet du principal, qui ne sut jamais ni où ni comment on les avait

retrouvés. Le jour même, les Pères correcteurs, remarquant parmi les

élèves du quartier de la classe de cinquième, des sourires railleurs sur

toutes les bouches comme dans tous les yeux, et flairant une agréable

odeur d'ail et de charcuterie, qu'ils ne pouvaient méconnaître,

devinèrent la destination qu'avaient eue la chair de l'andouille et

le contenu du pâté; ils en gardèrent rancune aux voleurs gastronomes:

ceux-ci portèrent longtemps les marques des verges, qui ne les avaient

pas ménagés, surtout Crébillon, qui fut soupçonné, sinon convaincu

d'être l'auteur de l'enlèvement de la cloche et de sa disparition: il

avait, d'ailleurs, assumé sur lui seul la responsabilité du vol de

l'andouille et du pâté, par une belle indigestion, dont il était

difficile d'accuser la maigre chère du collège, c'est-à-dire, les

lentilles, les haricots, les pois-chiches, le fromage et l'eau claire.

Quarante ans après, Jolyot de Crébillon était devenu un grand poète

tragique, le successeur de Racine et le rival de Voltaire. Un de ses

amis eut la curiosité de connaître le jugement que ses premiers maîtres

du collège de Louis-le-Grand avaient porté sur son compte, dans les

registres secrets où la Compagnie de Jésus consignait le caractère et la

tendance morale de chacun de ses élèves; on lisait, à l'article relatif

au jeune Crébillon: _Puer ingeniosus, sed insignis nebulo_; horoscope

latin qu'on pourrait traduire ainsi: «Enfant plein d'esprit, mais

insigne vaurien.»

LA

VOCATION DE JAMERAY DUVAL

(1704)

Valentin Jameray Duval était fils unique d'un paysan d'Arthonay en

Champagne, et cet enfant, qui dès ses premières années se sentait

possédé d'un désir immodéré de s'instruire, n'avait jamais pu

s'accoutumer à la vie laborieuse, dont son père lui donnait l'exemple;

il ne se refusait pas aux travaux manuels, par paresse ou par esprit

de contradiction, mais il s'y prêtait si mollement, si indifféremment,

qu'on ne pouvait méconnaître son aversion instinctive pour tout ce qui

était effort et action physiques, pour tout emploi des forces du corps,

pour toute occupation active et purement matérielle. Son pauvre père, le

plus illettré et le plus rustique des paysans, avait renoncé cependant

à lui imposer le moindre labeur, et il prenait même le parti de cet

enfant, doux et bon de caractère, mais indolent et flegmatique de

tempérament, contre sa mère, qui voulait le contraindre, bon gré, mal

gré, à travailler à la terre et à faire du moins, comme elle disait,

oeuvre de ses dix doigts.

--Laisse donc le petit à ses fantaisies, disait le père; à chacun

ici-bas son lot et sa tâche. Valentin ne fera point un laboureur, ni un

vigneron: il n'a ni nerf ni poigne; tout ce qu'il a de vaillant, c'est

dans sa tête. Il semble bâti, m'est avis, pour faire un curé.

Valentin, en effet, avait eu de bonne heure l'intelligence ouverte et

disposée à recevoir toutes les impressions extérieures qui font la

connaissance des choses et qui se complètent par la réflexion et le

raisonnement. Il ne savait ni lire ni écrire; il n'avait rien appris

de ce qui s'acquiert dans la fréquentation des personnes éclairées et

instruites; il n'était jamais sorti du milieu grossier et agreste dans

lequel il se trouvait confiné par la condition misérable de ses parents,

et il arriva ainsi jusqu'à l'âge de sept ans, sans avoir même appris

le catéchisme, car le hameau où il était né n'avait pas de curé ni

d'église: il fallait aller à trois lieues de distance, pour trouver l'un

et l'autre.

Le petit Valentin était pourtant très avancé pour son âge, au point

de vue des notions pratiques et usuelles en fait d'agriculture et

d'économie rurale: il avait recueilli autour de lui les observations

et les renseignements que les gens de la campagne pouvaient lui

communiquer, et rien ne s'était perdu, pour ainsi dire, de ce qui

lui était entré dans l'esprit par les yeux et par les oreilles.

Malheureusement personne autour de lui n'eût été capable de lui

apprendre à lire, et il avait honte de ne pas même connaître son

alphabet, en dépit de l'espèce d'instruction expérimentale qu'il s'était

donnée lui-même.

Il avait huit ans, quand son père, en mourant, le laissa dans une

profonde misère; il n'était pas en état de gagner sa vie avec le travail

de ses mains et il aurait rougi de rester à la charge de sa mère, qui

pouvait à peine se suffire à elle-même.

--Mère, lui dit-il avec l'énergie d'une résolution bien arrêtée, j'irai

demain trouver M. le Curé de Monglas, qui m'a toujours fait accueil,

lorsqu'il m'a rencontré dans les champs. Je lui demanderai de me prendre

chez lui comme enfant de choeur ou plutôt comme aide de sa gouvernante,

qui est bien vieille et qui n'a quasi plus la force de faire son ménage.

Ce ne sera pas pour moi grosse besogne, mais j'y aurai mon profit,

puisque M. le Curé me montrera sans doute à lire et à écrire, en

m'enseignant mes devoirs religieux. Quant à toi, mère, je te conseille,

je te prie d'aller te mettre au service des bonnes soeurs Ursulines ou

Visitandines, soit à Tonnerre, soit à Auxerre, soit à Troyes. Là, tu

trouveras le bien-être et le repos dont tu as besoin, en attendant que

je t'aie fait une petite fortune, que je viendrai partager avec toi.

La mère du petit Valentin fut touchée jusqu'aux larmes du dévouement

filial que cet enfant lui témoignait avec tant de noblesse et de

simplicité; elle ne voulait pas lui permettre de la quitter, mais il

ne fit que se fortifier dans la décision qu'il avait prise, après mûr

examen de la situation: il embrassa, le lendemain, la pauvre femme, qui

avait pleuré toute la nuit, et lui promit de la tenir au courant de tout

ce qu'il ferait pour arriver à une position lucrative et honorable.

Il avait trois lieues à faire à pied, à travers champs, pour aller au

village de Monglas; il mit dans sa poche une miche de pain, des noix et

des pommes; puis il partit tout courant, sans tourner la tête, de peur

de perdre courage en regardant du côté de sa mère, qui l'appelait d'une

voix faible et dolente.

Il marchait d'un bon pas et ne s'arrêtait point en route: au bout de

trois heures, il fut chez le vieux Curé, qui venait de dire sa messe et

qui, le voyant seul, s'imagina que cet enfant était envoyé en toute hâte

pour l'appeler auprès du lit d'un mourant. Comme il n'avait pas été

averti de la mort du père de Valentin, il pensa qu'on venait le chercher

pour administrer les derniers sacrements au père ou à la mère de cet

enfant.

--Qu'est-ce qui est en danger de mort chez toi, mon ami? lui dit-il avec

intérêt: ton père et ta mère, mon enfant, ne sont pas très vieux, et

toi, pauvre petit, tu es bien jeune. Je vais prendre les saintes huiles

et tout ce qu'il faut pour la cérémonie....

--Monsieur le curé, interrompit naïvement Valentin, les choses se sont

passées sans vous: mon pauvre père est mort, il y a cinq jours, et en

voilà quatre qu'il est enterré dans notre cimetière d'Arthonay. Il n'y

avait donc pas lieu de vous déranger, et aussi je ne viens à vous que

pour moi.

--Pour toi? demanda le curé, un peu surpris de cette visite tardive. Je

ne comprends pas, objecta-t-il d'un ton de reproche, qu'on enterre un

bon chrétien comme un païen, sans prêtre et sans prières des morts!

--Oh! Monsieur le curé, repartit l'enfant, les prières n'ont pas manqué:

c'est le curé de la commune voisine qui les a dites; mais mon père

étant décédé subitement, le digne homme, vous n'aviez plus rien à voir

là-dedans. Je ne vous sais pas moins de gré de vos bonnes intentions à

notre égard. J'y comptais bien, d'ailleurs, Monsieur le curé, puisque me

voici.

--C'est très bien, dit le curé en souriant. Il te reste à me dire en

quoi je puis t'être utile, mon enfant?

--Vous ne devinez pas, Monsieur le curé? répliqua Valentin, en le

regardant d'un air timide et confiant à la fois. Le père est mort, la

mère n'a plus son pain cuit. C'est raison que j'aille gagner ma vie

ailleurs, et l'idée m'est venue, Monsieur le curé, de vous prier de

me recevoir au presbytère, où je puis vous rendre nombre de petits

services, ainsi qu'à madame votre gouvernante qui n'est plus jeune et

qui se trouverait bien de mon aide....

--Hélas! mon cher enfant, reprit le curé avec émotion, ma pauvre

gouvernante Jacqueline s'en est allée vers Dieu, le mois dernier, et

alors il m'a semblé que je pouvais, avant de la rejoindre là-haut, me

démettre de ma cure et me retirer dans un ermitage, où j'aurai plus

de loisir pour me préparer à faire une bonne mort, comme celle de

Jacqueline. C'est demain matin que je pars, sans dire adieu à mes bons

paroissiens, qui m'ôteraient peut-être le courage de partir. Je vais en

Lorraine, où je suis né, et je me rends à l'ermitage de Sainte-Anne,

près de Lunéville.

--Si j'avais neuf ou dix ans de plus, Monsieur le curé, dit Valentin

animé d'un pieux sentiment d'imitation chrétienne, je vous supplierais

de m'accorder la permission de vous accompagner, et je me consacrerais

avec vous à la vie monastique!

Le bon curé fut touché de ce premier élan de la vocation religieuse; il

rappela néanmoins à Valentin que son devoir était de rester avec sa mère

et de travailler pour elle. Puis, il s'informa des moyens que l'enfant

aurait de gagner quelque chose, en essayant de faire un métier et de se

destiner à une profession industrielle. Mais Valentin répondit, d'un

ton déterminé, mais non sans rougir, qu'il ne se sentait propre à aucun

métier, et qu'après s'être longtemps consulté dans son for intérieur, il

n'aspirait qu'à devenir un grand savant.

--Un grand savant! s'écria le curé, surpris d'entendre un enfant de la

campagne exprimer un pareil désir. N'est pas savant qui veut, mon cher

petit! Mais il n'y a pas encore de temps perdu, et l'on verra plus tard

quel savant tu peux être.

--Je ne demanderais qu'à savoir lire et écrire, dit gravement Valentin;

le restant viendrait tout seul.

--Lire et écrire! répéta le curé en riant: un savant, en effet, ne peut

demander moins. C'est bien fâcheux que je parte demain, mon ami, car,

à voir ton ardeur pour apprendre, je crois bien que tu saurais lire et

écrire dans deux ou trois mois.

--Vous êtes si bon, monsieur le curé, reprit l'enfant, que vous me

donnerez bien, ce soir, ma première leçon de lecture?

Le curé, étonné, enchanté de l'ardeur extraordinaire que manifestait

cet enfant de neuf ans, commença sur-le-champ à lui donner la leçon de

lecture que Valentin sollicitait, et il se servit, pour cela, de son

bréviaire, n'ayant pas d'autre livre à son service. L'enfant était tout

yeux et tout oreilles; il se rendit compte non seulement de la forme des

lettres, mais il en retint la valeur, le son et l'usage, de telle sorte

qu'il comprenait déjà leurs rapports entre elles et qu'il les liait

l'une à l'autre pour composer des syllabes et des mots. Il écoutait

attentivement la démonstration et l'explication que lui donnait son

maître, et il répétait de la manière la plus fidèle ce qu'il avait

entendu. Jamais intelligence plus spontanée, jamais intuition plus

lumineuse, ne s'étaient révélées chez un enfant. Le bon curé était

émerveillé; il encourageait son élève et ne se lassait pas de lui

adresser des éloges. Il n'interrompit sa leçon que par un frugal repas

qu'il fit partager à cet enfant si bien doué et si bien inspiré, qui

oubliait le boire et le manger pour s'instruire, en profitant de

l'obligeance infatigable de son premier instituteur. La leçon ayant été

reprise, au sortir de la table, ce fut l'élève qui fatigua le maître.

Celui-ci ne revenait pas de sa surprise, et il eut de la peine à croire

que le petit lecteur ne connaissait pas ses lettres, avant d'être venu

au presbytère de Montglas. Valentin ne songeait pas à retourner auprès

de sa mère, et il eût volontiers suivi à pied le curé jusqu'en Lorraine,

pour savoir lire. Le soir venu, le curé se vit obligé de le garder au

presbytère et de lui faire un lit, où l'enfant se coucha tout habillé;

il aurait préféré ne pas interrompre la leçon, la seule que le digne

curé lui avait donnée, et cette leçon il la repassa dans sa mémoire

durant la nuit entière, au lieu de dormir. Sa préoccupation était

d'avoir un livre, dans lequel il pourrait, sans les conseils du maître,

s'exercer à la lecture, car il en avait retenu les premiers éléments,

et dès que le jour parut, il se remit à étudier tout seul, avec une

incroyable perspicacité, ce qu'il se souvenait d'avoir appris la veille

dans le bréviaire.

Le curé de Monglas ne pouvait ajourner son départ, mais il le retarda

de quelques heures, pour donner encore une leçon à Valentin et pour

le conduire chez un gros fermier voisin, qu'il pria de recueillir et

d'employer dans sa ferme cet enfant, qui ne demandait qu'à gagner son

pain de chaque jour.

Ce fermier était un avare égoïste et brutal, qui ne prenait conseil que

de son intérêt personnel et qui n'aurait pas donné un liard à un pauvre,

si ce liard ne lui eût pas rapporté un sou: il fit mine pourtant d'avoir

égard à la recommandation pressante du curé, et il consentit à promettre

la nourriture et le gîte à cet enfant, qui serait chargé de conduire

les dindons aux champs et de les garder du matin au soir. Le curé n'en

demanda pas davantage, et comme il était bon et charitable, il pensa que

le fermier le serait aussi à l'égard d'un orphelin, qu'on lui confiait

en le priant d'en avoir soin.

Valentin aurait voulu que le curé lui laissât un livre, pour y étudier

ses leçons, mais le curé n'avait que son bréviaire; cependant il trouva,

dans un coin, un Catéchisme, à moitié déchiré, que son enfant de choeur

y avait oublié, et il le donna, faute de mieux, à Valentin, qui le reçut

avec reconnaissance; il lui donna, en outre, quelque argent, et, comme

il lui rappelait, en montrant une vieille carte de géographie clouée au

mur, que le but de son voyage était l'ermitage de Sainte-Anne, près

de Lunéville, où il comptait finir ses jours, l'enfant lui dit, avec

attendrissement, qu'il se promettait bien de l'y rejoindre, dès qu'il

serait devenu savant: ce qui était le but invariable de ses espérances.

--Vous plaît-il, M. le curé, lui dit-il, de me laisser, en souvenir

de vous, cette carte que vous n'avez pas l'air de vouloir emporter à

Sainte-Anne?

--De grand coeur, je te la donne, mon ami, reprit le curé en souriant,

mais que feras-tu de cette carte, si je ne suis pas là pour t'enseigner

son usage? C'est un grimoire inintelligible pour toi.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 19 / 21 段