eut recours à des ordonnances aussi cruelles qu'injustes: il déclara
que, tous les jours, dix élèves, choisis entre les plus mauvais sujets,
seraient fouettés extraordinairement, et aussitôt il désigna ceux qui
subiraient d'abord la peine du fouet. Crébillon fut compris dans cette
première fournée, et le Père Griffon, qui était chargé d'exécuter la
sentence, acquitta les vieilles dettes de son propre ressentiment,
jusqu'à ce qu'il eût le bras fatigué de frapper sur ce malin garçon, qui
ne lui épargnait pas les égratignures et les coups de pied. Le martyr
ne pardonna pas à son bourreau, et, sous les verges même, il ne rêvait
qu'aux représailles.
Les choses avaient été poussées si loin de part et d'autre, qu'il
n'était plus possible de continuer la lutte, sans péril pour l'auteur
de ce désordre collégial, et les élèves, à qui Crébillon offrait de
se livrer lui-même au terrible jugement de la Compagnie de Jésus, lui
répondirent généreusement qu'ils recevraient tous le fouet, après lui.
Néanmoins, Crébillon, inquiet des graves conséquences d'une rébellion
générale qui persistait depuis plus de quinze jours, résolut de remettre
enfin la cloche à sa place, sans en avertir personne, dans l'espérance
que cette restitution volontaire apaiserait le ressentiment du
principal. On avait abandonné les veilles de nuit, depuis que la cloche
ne se faisait plus entendre. Crébillon se leva donc, la nuit même, monta
sur le toit et en redescendit avec la cloche, qu'il se disposait à
replacer, tant bien que mal, à l'endroit où il l'avait prise, lorsqu'il
vit d'en haut la lueur d'une lanterne errer sous la galerie du
rez-de-chaussée et un homme s'avancer lentement dans l'ombre des
arcades. Il reconnut le Père Griffon, qui ouvrit la porte des caves
et disparut. Crébillon avait une vengeance à exercer contre ce Père
fouetteur, qui, dans l'exercice de ses fonctions, ne les ménageait
guère: ne voulant pas perdre une si bonne occasion de le surprendre en
flagrant délit de vol et d'ivrognerie, quoique à demi vêtu, transi de
froid et plein de sommeil, il s'empressa de descendre dans la cour et
de suivre les pas du père Griffon, sans avoir pris le temps de se
débarrasser de la cloche, qui entravait un peu sa marche, mais dont le
battant immobile était encore prudemment emmaillotté.
[Illustration: Crébillon renverse le père Griffon, et sautant par-dessus
lui, balance la cloche à ses oreilles.]
La porte des souterrains était demeurée ouverte derrière le Père
Griffon, qui, sous prétexte de guetter le Moine-bourru, allait visiter
le meilleur vin des révérends Pères. Crébillon, conduit par la traînée
de lumière que projetait la lanterne, traversa plusieurs caves, à la
suite du sourd, qui ne se retournait point, au bruit d'un pas réglé sur
le sien, et qui, aussitôt arrivé à son but, s'agenouilla devant une
barrique, et la tint amoureusement embrassée, en collant sa bouche au
robinet qu'il avait ouvert. Crébillon le regarda humer à longs traits
le vin qui dégouttait de son menton, et ne le troubla point dans cette
opération consciencieuse; mais, dès que les yeux de l'ivrogne se
fermèrent voluptueusement et que sa tête dodelina comme celle d'un
enfant au sein de sa nourrice, il décapuchonna le battant de la cloche
et s'élança tout à coup sur l'ivrogne, qu'il renversa en arrière; puis,
sautant par-dessus lui, les jambes écartées, il balança la cloche à ses
oreilles, avec un carillon à rendre sourd quiconque ne l'eût pas été
déjà comme le Père Griffon.
Celui-ci, spontanément dérangé dans la plus délicieuse orgie, n'eût pas
été plus épouvanté par les trompettes du jugement dernier; il crut que
la voûte et les six étages du bâtiment s'écroulaient sur lui, et, avant
de rouvrir les yeux, il jeta des cris aigus: il entendait à peine la
cloche qui sonnait à lui briser le tympan, mais, ayant essayé de se
redresser sur ses mains, il retomba la face contre terre, en voyant
une espèce de monstre qui lui faisait d'effroyables grimaces et qui
suspendait au-dessus de sa tête une cloche en branle, comme pour le
coiffer de ce bonnet d'airain. La lanterne, qui avait roulé à terre
sans s'éteindre, éclairait de bizarres reflets cette scène burlesque
et fantastique. Le père Griffon se persuada qu'il était au pouvoir du
Moine-bourru, et redoubla ses hurlements, que couvrait le son de la
cloche.
Crébillon jouissait de l'effroi du malheureux ivrogne, à ce point qu'il
oubliait de faire une prudente retraite, avant que tout le collège
fût éveillé par les sons de cloche et les cris lamentables, qui
retentissaient au fond des caves; il ne cessait de tinter, comme pour
un mort, et chaque fois que le battant frappait en cadence les parois
métalliques de la cloche, il piétinait le corps de son ennemi étendu à
terre sans force et sans mouvement; mais, pendant qu'il s'enivrait de
cette douce vengeance, de même que le pauvre Griffon s'était enivré
de vin vieux, il sentit s'imprimer, sur ses épaules presque nues, la
meurtrissure d'un coup de fouet, qui lui arracha une exclamation de
douleur et de surprise: il arrêta sa sonnerie, pour voir d'où lui
venaient les coups qui lui labouraient le dos et les reins, et il
aperçut la robe du Père Frémion, lequel n'avait pas trouvé de langage
plus expressif que son fouet à lanières, pour exorciser le Moine-bourru,
qu'il n'eut pas le temps de reconnaître pour un être humain assez peu
redoutable; aussi, ne resta-t-il pas bien convaincu que son terrible
fouet avait frappé sur de la chair vive, quand Crébillon eut écrasé la
lanterne avec son pied et se fut enfui, à tâtons, avec la cloche qui
murmurait entre ses mains, jusqu'au dortoir, où il se fourra dans son
lit, tout tremblant de froid et d'anxiété, sans se dessaisir de cette
cloche accusatrice, qu'il se repentait de n'avoir pas lancée à la tête
du Père Frémion.
Celui-ci était tellement épouvanté dans les ténèbres où le laissa
Crébillon, qu'il eut peine à rassembler ses idées, lorsqu'on accourut
avec des flambeaux: il expliqua, par signes, que, guidé par les sons
de la cloche, il était arrivé dans la cave, au moment où son collègue
luttait contre un démon, qui ne pouvait être que le Moine-bourru. Quant
au Père Griffon, qui gisait dans une mare de vin et qui n'avait pas
recouvré sa raison, il déclara ne pas savoir comment il se trouvait dans
la cave, au lieu d'être à son poste de garde; il jura que c'était le
Moine-bourru en personne, qui l'avait attiré dans un piège et lui avait
fait souffrir tous les tourments du purgatoire: la description de ces
tortures infernales déguisa l'état de trouble où l'avaient mis le vin et
la peur.
Le principal ne savait plus que penser de ces incompréhensibles
apparitions; il refusa de se recoucher, et passa le reste de la nuit à
parcourir les cours, les caves et les bâtiments, sans rien voir ni rien
entendre de surnaturel. Le Moine-bourru, par suite de cette aventure
merveilleuse, obtint de nouveaux témoignages, en faveur de son existence
réelle, qui dès lors fut dûment constatée.
Crébillon, qui avait fait semblant de dormir, malgré tout ce tumulte, ne
répondait pas aux questions de ses camarades; il feignit d'être malade,
le lendemain matin, et ne se leva point en même temps que les autres. Il
n'osait remuer en son lit, parce que le moindre son de cloche eût amené
la découverte de cette cloche dans ses draps et la preuve irrécusable de
sa culpabilité. Il avait pourtant cherché, dans son cerveau, le plus
sûr et le plus prompt expédient pour se débarrasser de cet incommode et
dangereux corps de délit. A peine les dortoirs furent-ils déserts, qu'il
s'habilla précipitamment et emporta la cloche, avec bonheur, dans la
chambre de la Correction, qu'il trouva toute grande ouverte, par suite
d'une distraction et d'un affolement du Père Griffon.
C'était dans cette chambre que les Pères fouetteurs enfermaient leurs
provisions de bouche et les nombreux cadeaux qu'ils recevaient des
parents et des écoliers, comme ces galettes de farine et de miel que le
sage et pieux Énée présente à Cerbère, dans l'_Énéide_ de Virgile, pour
endormir la férocité de ce chien à trois têtes.
Crébillon était descendu, frais et riant, au quartier, avec un objet
soigneusement entouré de papier, qui circula de pupitre en pupitre,
avant que les Pères Frémion et Griffon allassent rendre visite à leur
buffet pour se remettre des fatigues morales et physiques de la nuit;
ils avaient aussi besoin d'un surcroît de forces, dans la distribution
quotidienne des corrections ordinaires et extraordinaires, qu'ils
avaient charge d'administrer aux incorrigibles écoliers. Le Père Griffon
tira de l'armoire une monstrueuse andouille de Troyes, qu'il avait
goûtée la veille; mais il n'y eut pas plus tôt mordu, qu'il jeta bien
loin cette andouille et porta les mains à sa joue, en hurlant: «O mes
dents!» Pendant ce temps-là, le Père Frémion découvrait, avec stupeur,
dans la peau de l'andouille, un battant de cloche, qu'il eût été
difficile d'entamer d'un coup de dent. Le Père Griffon, encore stupéfait
de cette trouvaille, continuait à gémir, en tenant sa mâchoire
endommagée et en marchant à grands pas sur les dalles qu'il frappait
rageusement du pied; tandis que le Père Frémion soulevait la croûte
d'un magnifique pâté d'Amiens, pour y chercher des compensations
gastronomiques: son couteau rencontra une telle résistance, que la lame
se brisa, et le pâté entr'ouvert étala, aux regards des deux gourmands
confondus, la cloche elle-même, silencieusement assise dans le saindoux
et occupant la place de trois ou quatre succulents canards, que les
écoliers étaient en train de dévorer à belles dents, sans songer à cette
même cloche, dont l'agréable son avait tant de fois charmé l'attente de
leurs estomacs vides, à l'heure du repas!
Cloche et battant furent emportés, tout luisants de graisse, dans le
cabinet du principal, qui ne sut jamais ni où ni comment on les avait
retrouvés. Le jour même, les Pères correcteurs, remarquant parmi les
élèves du quartier de la classe de cinquième, des sourires railleurs sur
toutes les bouches comme dans tous les yeux, et flairant une agréable
odeur d'ail et de charcuterie, qu'ils ne pouvaient méconnaître,
devinèrent la destination qu'avaient eue la chair de l'andouille et
le contenu du pâté; ils en gardèrent rancune aux voleurs gastronomes:
ceux-ci portèrent longtemps les marques des verges, qui ne les avaient
pas ménagés, surtout Crébillon, qui fut soupçonné, sinon convaincu
d'être l'auteur de l'enlèvement de la cloche et de sa disparition: il
avait, d'ailleurs, assumé sur lui seul la responsabilité du vol de
l'andouille et du pâté, par une belle indigestion, dont il était
difficile d'accuser la maigre chère du collège, c'est-à-dire, les
lentilles, les haricots, les pois-chiches, le fromage et l'eau claire.
Quarante ans après, Jolyot de Crébillon était devenu un grand poète
tragique, le successeur de Racine et le rival de Voltaire. Un de ses
amis eut la curiosité de connaître le jugement que ses premiers maîtres
du collège de Louis-le-Grand avaient porté sur son compte, dans les
registres secrets où la Compagnie de Jésus consignait le caractère et la
tendance morale de chacun de ses élèves; on lisait, à l'article relatif
au jeune Crébillon: _Puer ingeniosus, sed insignis nebulo_; horoscope
latin qu'on pourrait traduire ainsi: «Enfant plein d'esprit, mais
insigne vaurien.»
LA
VOCATION DE JAMERAY DUVAL
(1704)
Valentin Jameray Duval était fils unique d'un paysan d'Arthonay en
Champagne, et cet enfant, qui dès ses premières années se sentait
possédé d'un désir immodéré de s'instruire, n'avait jamais pu
s'accoutumer à la vie laborieuse, dont son père lui donnait l'exemple;
il ne se refusait pas aux travaux manuels, par paresse ou par esprit
de contradiction, mais il s'y prêtait si mollement, si indifféremment,
qu'on ne pouvait méconnaître son aversion instinctive pour tout ce qui
était effort et action physiques, pour tout emploi des forces du corps,
pour toute occupation active et purement matérielle. Son pauvre père, le
plus illettré et le plus rustique des paysans, avait renoncé cependant
à lui imposer le moindre labeur, et il prenait même le parti de cet
enfant, doux et bon de caractère, mais indolent et flegmatique de
tempérament, contre sa mère, qui voulait le contraindre, bon gré, mal
gré, à travailler à la terre et à faire du moins, comme elle disait,
oeuvre de ses dix doigts.
--Laisse donc le petit à ses fantaisies, disait le père; à chacun
ici-bas son lot et sa tâche. Valentin ne fera point un laboureur, ni un
vigneron: il n'a ni nerf ni poigne; tout ce qu'il a de vaillant, c'est
dans sa tête. Il semble bâti, m'est avis, pour faire un curé.
Valentin, en effet, avait eu de bonne heure l'intelligence ouverte et
disposée à recevoir toutes les impressions extérieures qui font la
connaissance des choses et qui se complètent par la réflexion et le
raisonnement. Il ne savait ni lire ni écrire; il n'avait rien appris
de ce qui s'acquiert dans la fréquentation des personnes éclairées et
instruites; il n'était jamais sorti du milieu grossier et agreste dans
lequel il se trouvait confiné par la condition misérable de ses parents,
et il arriva ainsi jusqu'à l'âge de sept ans, sans avoir même appris
le catéchisme, car le hameau où il était né n'avait pas de curé ni
d'église: il fallait aller à trois lieues de distance, pour trouver l'un
et l'autre.
Le petit Valentin était pourtant très avancé pour son âge, au point
de vue des notions pratiques et usuelles en fait d'agriculture et
d'économie rurale: il avait recueilli autour de lui les observations
et les renseignements que les gens de la campagne pouvaient lui
communiquer, et rien ne s'était perdu, pour ainsi dire, de ce qui
lui était entré dans l'esprit par les yeux et par les oreilles.
Malheureusement personne autour de lui n'eût été capable de lui
apprendre à lire, et il avait honte de ne pas même connaître son
alphabet, en dépit de l'espèce d'instruction expérimentale qu'il s'était
donnée lui-même.
Il avait huit ans, quand son père, en mourant, le laissa dans une
profonde misère; il n'était pas en état de gagner sa vie avec le travail
de ses mains et il aurait rougi de rester à la charge de sa mère, qui
pouvait à peine se suffire à elle-même.
--Mère, lui dit-il avec l'énergie d'une résolution bien arrêtée, j'irai
demain trouver M. le Curé de Monglas, qui m'a toujours fait accueil,
lorsqu'il m'a rencontré dans les champs. Je lui demanderai de me prendre
chez lui comme enfant de choeur ou plutôt comme aide de sa gouvernante,
qui est bien vieille et qui n'a quasi plus la force de faire son ménage.
Ce ne sera pas pour moi grosse besogne, mais j'y aurai mon profit,
puisque M. le Curé me montrera sans doute à lire et à écrire, en
m'enseignant mes devoirs religieux. Quant à toi, mère, je te conseille,
je te prie d'aller te mettre au service des bonnes soeurs Ursulines ou
Visitandines, soit à Tonnerre, soit à Auxerre, soit à Troyes. Là, tu
trouveras le bien-être et le repos dont tu as besoin, en attendant que
je t'aie fait une petite fortune, que je viendrai partager avec toi.
La mère du petit Valentin fut touchée jusqu'aux larmes du dévouement
filial que cet enfant lui témoignait avec tant de noblesse et de
simplicité; elle ne voulait pas lui permettre de la quitter, mais il
ne fit que se fortifier dans la décision qu'il avait prise, après mûr
examen de la situation: il embrassa, le lendemain, la pauvre femme, qui
avait pleuré toute la nuit, et lui promit de la tenir au courant de tout
ce qu'il ferait pour arriver à une position lucrative et honorable.
Il avait trois lieues à faire à pied, à travers champs, pour aller au
village de Monglas; il mit dans sa poche une miche de pain, des noix et
des pommes; puis il partit tout courant, sans tourner la tête, de peur
de perdre courage en regardant du côté de sa mère, qui l'appelait d'une
voix faible et dolente.
Il marchait d'un bon pas et ne s'arrêtait point en route: au bout de
trois heures, il fut chez le vieux Curé, qui venait de dire sa messe et
qui, le voyant seul, s'imagina que cet enfant était envoyé en toute hâte
pour l'appeler auprès du lit d'un mourant. Comme il n'avait pas été
averti de la mort du père de Valentin, il pensa qu'on venait le chercher
pour administrer les derniers sacrements au père ou à la mère de cet
enfant.
--Qu'est-ce qui est en danger de mort chez toi, mon ami? lui dit-il avec
intérêt: ton père et ta mère, mon enfant, ne sont pas très vieux, et
toi, pauvre petit, tu es bien jeune. Je vais prendre les saintes huiles
et tout ce qu'il faut pour la cérémonie....
--Monsieur le curé, interrompit naïvement Valentin, les choses se sont
passées sans vous: mon pauvre père est mort, il y a cinq jours, et en
voilà quatre qu'il est enterré dans notre cimetière d'Arthonay. Il n'y
avait donc pas lieu de vous déranger, et aussi je ne viens à vous que
pour moi.
--Pour toi? demanda le curé, un peu surpris de cette visite tardive. Je
ne comprends pas, objecta-t-il d'un ton de reproche, qu'on enterre un
bon chrétien comme un païen, sans prêtre et sans prières des morts!
--Oh! Monsieur le curé, repartit l'enfant, les prières n'ont pas manqué:
c'est le curé de la commune voisine qui les a dites; mais mon père
étant décédé subitement, le digne homme, vous n'aviez plus rien à voir
là-dedans. Je ne vous sais pas moins de gré de vos bonnes intentions à
notre égard. J'y comptais bien, d'ailleurs, Monsieur le curé, puisque me
voici.
--C'est très bien, dit le curé en souriant. Il te reste à me dire en
quoi je puis t'être utile, mon enfant?
--Vous ne devinez pas, Monsieur le curé? répliqua Valentin, en le
regardant d'un air timide et confiant à la fois. Le père est mort, la
mère n'a plus son pain cuit. C'est raison que j'aille gagner ma vie
ailleurs, et l'idée m'est venue, Monsieur le curé, de vous prier de
me recevoir au presbytère, où je puis vous rendre nombre de petits
services, ainsi qu'à madame votre gouvernante qui n'est plus jeune et
qui se trouverait bien de mon aide....
--Hélas! mon cher enfant, reprit le curé avec émotion, ma pauvre
gouvernante Jacqueline s'en est allée vers Dieu, le mois dernier, et
alors il m'a semblé que je pouvais, avant de la rejoindre là-haut, me
démettre de ma cure et me retirer dans un ermitage, où j'aurai plus
de loisir pour me préparer à faire une bonne mort, comme celle de
Jacqueline. C'est demain matin que je pars, sans dire adieu à mes bons
paroissiens, qui m'ôteraient peut-être le courage de partir. Je vais en
Lorraine, où je suis né, et je me rends à l'ermitage de Sainte-Anne,
près de Lunéville.
--Si j'avais neuf ou dix ans de plus, Monsieur le curé, dit Valentin
animé d'un pieux sentiment d'imitation chrétienne, je vous supplierais
de m'accorder la permission de vous accompagner, et je me consacrerais
avec vous à la vie monastique!
Le bon curé fut touché de ce premier élan de la vocation religieuse; il
rappela néanmoins à Valentin que son devoir était de rester avec sa mère
et de travailler pour elle. Puis, il s'informa des moyens que l'enfant
aurait de gagner quelque chose, en essayant de faire un métier et de se
destiner à une profession industrielle. Mais Valentin répondit, d'un
ton déterminé, mais non sans rougir, qu'il ne se sentait propre à aucun
métier, et qu'après s'être longtemps consulté dans son for intérieur, il
n'aspirait qu'à devenir un grand savant.
--Un grand savant! s'écria le curé, surpris d'entendre un enfant de la
campagne exprimer un pareil désir. N'est pas savant qui veut, mon cher
petit! Mais il n'y a pas encore de temps perdu, et l'on verra plus tard
quel savant tu peux être.
--Je ne demanderais qu'à savoir lire et écrire, dit gravement Valentin;
le restant viendrait tout seul.
--Lire et écrire! répéta le curé en riant: un savant, en effet, ne peut
demander moins. C'est bien fâcheux que je parte demain, mon ami, car,
à voir ton ardeur pour apprendre, je crois bien que tu saurais lire et
écrire dans deux ou trois mois.
--Vous êtes si bon, monsieur le curé, reprit l'enfant, que vous me
donnerez bien, ce soir, ma première leçon de lecture?
Le curé, étonné, enchanté de l'ardeur extraordinaire que manifestait
cet enfant de neuf ans, commença sur-le-champ à lui donner la leçon de
lecture que Valentin sollicitait, et il se servit, pour cela, de son
bréviaire, n'ayant pas d'autre livre à son service. L'enfant était tout
yeux et tout oreilles; il se rendit compte non seulement de la forme des
lettres, mais il en retint la valeur, le son et l'usage, de telle sorte
qu'il comprenait déjà leurs rapports entre elles et qu'il les liait
l'une à l'autre pour composer des syllabes et des mots. Il écoutait
attentivement la démonstration et l'explication que lui donnait son
maître, et il répétait de la manière la plus fidèle ce qu'il avait
entendu. Jamais intelligence plus spontanée, jamais intuition plus
lumineuse, ne s'étaient révélées chez un enfant. Le bon curé était
émerveillé; il encourageait son élève et ne se lassait pas de lui
adresser des éloges. Il n'interrompit sa leçon que par un frugal repas
qu'il fit partager à cet enfant si bien doué et si bien inspiré, qui
oubliait le boire et le manger pour s'instruire, en profitant de
l'obligeance infatigable de son premier instituteur. La leçon ayant été
reprise, au sortir de la table, ce fut l'élève qui fatigua le maître.
Celui-ci ne revenait pas de sa surprise, et il eut de la peine à croire
que le petit lecteur ne connaissait pas ses lettres, avant d'être venu
au presbytère de Montglas. Valentin ne songeait pas à retourner auprès
de sa mère, et il eût volontiers suivi à pied le curé jusqu'en Lorraine,
pour savoir lire. Le soir venu, le curé se vit obligé de le garder au
presbytère et de lui faire un lit, où l'enfant se coucha tout habillé;
il aurait préféré ne pas interrompre la leçon, la seule que le digne
curé lui avait donnée, et cette leçon il la repassa dans sa mémoire
durant la nuit entière, au lieu de dormir. Sa préoccupation était
d'avoir un livre, dans lequel il pourrait, sans les conseils du maître,
s'exercer à la lecture, car il en avait retenu les premiers éléments,
et dès que le jour parut, il se remit à étudier tout seul, avec une
incroyable perspicacité, ce qu'il se souvenait d'avoir appris la veille
dans le bréviaire.
Le curé de Monglas ne pouvait ajourner son départ, mais il le retarda
de quelques heures, pour donner encore une leçon à Valentin et pour
le conduire chez un gros fermier voisin, qu'il pria de recueillir et
d'employer dans sa ferme cet enfant, qui ne demandait qu'à gagner son
pain de chaque jour.
Ce fermier était un avare égoïste et brutal, qui ne prenait conseil que
de son intérêt personnel et qui n'aurait pas donné un liard à un pauvre,
si ce liard ne lui eût pas rapporté un sou: il fit mine pourtant d'avoir
égard à la recommandation pressante du curé, et il consentit à promettre
la nourriture et le gîte à cet enfant, qui serait chargé de conduire
les dindons aux champs et de les garder du matin au soir. Le curé n'en
demanda pas davantage, et comme il était bon et charitable, il pensa que
le fermier le serait aussi à l'égard d'un orphelin, qu'on lui confiait
en le priant d'en avoir soin.
Valentin aurait voulu que le curé lui laissât un livre, pour y étudier
ses leçons, mais le curé n'avait que son bréviaire; cependant il trouva,
dans un coin, un Catéchisme, à moitié déchiré, que son enfant de choeur
y avait oublié, et il le donna, faute de mieux, à Valentin, qui le reçut
avec reconnaissance; il lui donna, en outre, quelque argent, et, comme
il lui rappelait, en montrant une vieille carte de géographie clouée au
mur, que le but de son voyage était l'ermitage de Sainte-Anne, près
de Lunéville, où il comptait finir ses jours, l'enfant lui dit, avec
attendrissement, qu'il se promettait bien de l'y rejoindre, dès qu'il
serait devenu savant: ce qui était le but invariable de ses espérances.
--Vous plaît-il, M. le curé, lui dit-il, de me laisser, en souvenir
de vous, cette carte que vous n'avez pas l'air de vouloir emporter à
Sainte-Anne?
--De grand coeur, je te la donne, mon ami, reprit le curé en souriant,
mais que feras-tu de cette carte, si je ne suis pas là pour t'enseigner
son usage? C'est un grimoire inintelligible pour toi.