Saint-Aignan, qui n'avaient pas entendu parler d'eux et qui n'étaient
pas même avertis de leur arrivée a Versailles. Le comte et la comtesse
prirent une vive part à l'inquiétude croissante de la marquise et
s'efforcèrent de la tranquilliser, en donnant des ordres partout pour
qu'on se mît en quête du jeune marquis de Sévigné et de sa soeur.
On les avait vus, en effet, dans la cour des Communs, mais ils n'avaient
fait que paraître et disparaître, sans qu'on pût savoir de quel côté ils
étaient allés, car personne ne les connaissait, et ils n'avaient parlé à
personne. On avait bien idée d'un entretien que le jeune homme aurait eu
avec Langeli, le bouffon du roi, mais, comme ce Langeli était craint et
détesté de tout le monde, on se garda bien de le mettre en cause dans
une circonstance où l'on ne pouvait le faire intervenir sans s'exposer à
sa vengeance et à sa haine.
L'heure s'écoulait avec une éternelle lenteur pour la mère, qui espérait
à chaque instant voir reparaître son fils et sa fille. La comtesse de
Saint-Aignan eut beaucoup de peine à l'empêcher de se porter elle-même
à leur recherche, en lui disant que si elle s'éloignait d'un côté, ses
enfants viendraient d'un autre, et que ce serait pour elle un nouveau
retard dans la joie de les revoir.
--Aussi bien, objecta la comtesse, il n'y avait pas lieu d'avoir la
moindre crainte, les deux enfants étant arrivés avec elle à Versailles
et ne pouvant être qu'au château. Peut-être, ajouta-t-elle en s'arrêtant
à une idée qui lui vint, peut-être seraient-ils allés dans les jardins
voir les beaux travaux qu'on y fait? Je vais donner ordre qu'on
s'enquière s'ils y sont. Un peu de patience encore, chère marquise, et
nous allons vous les rendre, heureux de mettre fin au souci qu'ils vous
ont donné, à leur insu et bien à contre-coeur.
--Il est possible, dit le comte de Saint-Aignan, qui n'avait aucune
nouvelle des enfants de madame de Sévigné, il est possible qu'en vous
attendant, Madame, ils se soient fait conduire au théâtre, où l'on
répète quelques entrées du _Ballet des Arts_, dans lequel ils ont un
rôle l'un et l'autre; vous ne l'avez pas oublié, Madame la marquise, et
vous trouverez bon qu'ils s'en souviennent, quand il s'agit pour eux
d'examiner les galants costumes qu'on leur a préparés. La représentation
est un peu retardée, mais elle aura lieu dans trois jours, au plus
tard....
Madame de Sévigné ne répondait pas; elle était absorbée dans l'attente
de ses enfants qui ne venaient pas, et chaque minute lui semblait un
siècle. Elle écoutait tous les bruits du dehors, et elle cherchait à
reconnaître ceux qui pourraient lui annoncer le retour de son fils et de
sa fille. Son coeur battait si fort, que les battements faisaient écho
dans ses oreilles, et des larmes roulaient dans ses yeux inquiets.
--Ah! si le pauvre Bussy eût été là! reprit le comte de Saint-Aignan,
qui essayait de distraire la préoccupation de cette mère désolée: il
vous aurait demandé la faveur de se faire le tuteur et le gardien de vos
enfants, quoiqu'il soit et ait toujours été le plus inconséquent des
hommes....
--Je ne vous disais pas que j'ai vu mon cousin de Bussy! interrompit
madame de Sévigné, qui eut presque un remords d'avoir oublié la promesse
qu'elle avait faite à son parent. Je l'ai vu, ce maître écervelé, je
l'ai vu dans une triste situation, surtout s'il est innocent de ce dont
on l'accuse. Est-il vrai qu'on doive le conduire à la Bastille?
--Cette nuit même, répondit le comte de Saint-Aignan, à moins que
Sa Majesté ne change d'avis et ne daigne donner contre-ordre. I1 ne
faudrait qu'une bonne parole bien dite, comme vous sauriez la dire,
Madame la marquise, pour obtenir, de Monsieur, son intervention auprès
du roi.
--Êtes-vous certain, Monsieur le comte, demanda-t-elle, que Bussy ne
soit pas l'auteur de cette vilaine chanson contre Madame?
--J'en jurerais, par la raison que si Bussy l'avait faite, il s'en
vanterait, au lieu de s'en défendre; son seul crime, c'est de l'avoir
chantée, dans une débauche où il n'avait pas la tête trop saine. Madame
ne lui en gardait pas grande rancune, mais Monsieur en a été gravement
offensé et s'en est plaint au roi.
--Si mes enfants étaient ici, dit en soupirant madame de Sévigné, je ne
me refuserais pas à faire une tentative auprès de Monsieur, bien que
Monsieur me connaisse à peine de nom, car il n'avait pas plus de onze
ans, lorsque j'ai quitté la cour, à la mort de mon mari.
--Monsieur vous connaît bien, Madame la marquise, repartit M. de
Saint-Aignan, Monsieur vous admire entre toutes les femmes, et c'est lui
qui m'a chargé secrètement de tout faire au monde, pour vous rendre à la
cour qui vous avait perdue depuis plus de douze ans. Il lit, il copie de
sa main toutes les lettres que vous écrivez à vos amis et qui circulent
ici de main en main, dès qu'on les a reçues. Monsieur en est le plus
curieux collecteur, et ces jours derniers, il déclarait tout haut,
devant le roi, qu'une femme qui écrit de pareilles lettres, est
au-dessus de toutes les princesses et de toutes les reines de la terre.
--Pensez-vous que Madame soit de son avis? répliqua-t-elle malignement,
flattée d'un tel éloge, qui lui venait de la part du premier prince du
sang de France. O mon Dieu! ajouta-t-elle avec un air d'indifférence, je
n'écris qu'à des amis, et ce sont des lettres sans façon, que je
n'écris pas pour qu'on les montre. De telles lettres ne sont que des
conversations intimes et familières...
En ce moment, on entendit dans les antichambres la voix d'une personne
qui était en débat avec les valets et qui affichait bruyamment la
prétention d'entrer, malgré eux, sans attendre qu'on l'introduisit
auprès du premier gentilhomme de la chambre. Madame de Sévigné,
s'imaginant que c'étaient ses enfants qu'on lui ramenait, courut à la
porte et l'ouvrit elle-même. Elle se trouva en présence d'un personnage
ridiculement habillé, qu'elle reconnut tout d'abord, pour l'avoir vu
souvent à la cour, à l'époque où elle en faisait partie, et lorsqu'elle
était en grande faveur dans l'entourage de la reine-mère. Elle fit un
mouvement de dégoût et de surprise, en se repentant d'avoir montré un
empressement si mal justifié, car ce n'étaient pas ses enfants; c'était
seulement Langeli, le bouffon du roi, le dernier qui ait rempli son
emploi dans la vieille charge des fous en titre d'office.
--Que nous veut maître Langeli? demanda sévèrement le comte de
Saint-Aignan, qui sut mauvais gré à ce bouffon de s'être présenté chez
lui sans sa permission. N'est-ce pas un message de Sa Majesté, que
m'apporte votre éminente folie?
--Monseigneur, dit Langeli en s'inclinant profondément devant la
marquise de Sévigné, permettez-moi de saluer cette belle dame, que
j'avais l'honneur autrefois de rencontrer à la cour de ma vénérée
souveraine Sa Majesté la reine-mère Anne d'Autriche, quand elle était
régente de France. Je n'oublierai jamais, s'il plaît à Dieu, les coups
de canne que feu son époux M. le marquis de Sévigné m'a fait administrer
par ses laquais...
--Il fallait donc que vous les eussiez mérités, reprit vivement M. de
Saint-Aignan, pour en avoir, après douze ou quinze ans, aussi chaud
souvenir? Dépêchez, s'il vous plaît, car nous n'avons pas de temps à
perdre à ces bagatelles. Venez-vous pas nous donner des nouvelles du
jeune marquis de Sévigné et de mademoiselle de Sévigné, que je fais
chercher partout le château? Cela seul nous importe à cette heure.
--Je venais, en effet, monseigneur, répondit Langeli, vous annoncer,
qu'ils ont été conduits l'un et l'autre chez son Altesse royale Madame
la duchesse d'Orléans.
--Dieu soit loué! s'écria la marquise de Sévigné, en adressant un
sourire de reconnaissance à Langeli, qu'elle méprisait et détestait
pourtant de longue date. Monseigneur, dit-elle en se tournant vers le
comte de Saint-Aignan, ne vous semble-t-il pas opportun que j'aille en
personne reprendre mes enfants et faire ma cour à son Altesse royale,
pour la remercier d'avoir bien voulu les recueillir, en l'absence de
leur mère?
--Je serais très honoré, Madame, dit Langeli avec une malice perfide,
de me faire votre chevalier d'honneur, et de vous conduire moi-même
jusqu'aux antichambres de son Altesse Royale.
--Monseigneur, repartit la marquise de Sévigné en se rapprochant du
comte de Saint-Aignan avec un mouvement d'effroi, vous m'avez offert de
m'accompagner chez son Altesse Royale Madame; vous me donnerez ainsi
l'assurance qui me manque, et si vous le jugez à propos, je serai
heureuse d'être présentée, sous vos auspices, à Monseigneur le duc
d'Orléans.
--Nous allons donc de ce pas chez son Altesse Royale Madame, dit le
comte de Saint-Aignan. Quant à vous, maître Langeli, je vous dispense de
porter la queue de la robe de madame la marquise de Sévigné.
--Vous savez, Monseigneur, reprit vivement Langeli, que sa Majesté
daignera entendre, ce soir, le clavecin magique du sieur Raisin,
ex-organiste de la ville de Troyes? Nous nous retrouverons donc l'un
et l'autre, à cette occasion, en face de sa Majesté. Quant à madame la
marquise, je désire qu'elle se souvienne, comme je m'en souviens et m'en
souviendrai toujours, de la gracieuse épigramme qu'elle m'a jetée jadis
au visage, devant ma bonne maîtresse la reine-régente Anne d'Autriche:
«Il y a ici-bas tant de fous, dont les agréables folies sont gratuites,
que je ne comprends pas comment on trouve bon de payer les folies
maussades de Langeli.» Adieu vous dis, Madame la marquise: vous vous
rappellerez que tout se paie ici, même les folies des autres.
Langeli salua encore, d'un air goguenard, et s'enfuit en poussant des
éclats de rire. Le comte de Saint-Aignan était indigné et fit mine de
donner un ordre pour mettre à la raison le fou du roi.
--Ce malotru semble se réjouir d'une méchanceté qu'il aurait faite,
dit-il inquiet et préoccupé. En tout cas, Madame la marquise, il accuse
un sentiment de vengeance contre vous et contre votre mari défunt. Il
faudra débarrasser la cour de cette vermine.
La marquise de Sévigné, en se présentant chez la duchesse d'Orléans,
apprit, avec beaucoup de contrariété, que Madame était allée chez le roi
et la reine, avec les deux enfants, que Langeli avait mis sous sa garde.
Le comte de Saint-Aignan ne s'expliquait comment ces enfants, qu'il
avait fait chercher si longtemps dans tous les coins du palais, avaient
été retrouvés par Langeli et conduits directement par lui chez Madame.
Il proposa donc à la marquise de Sévigné qui devait être rassurée à
leur égard, de l'introduire auprès de Monsieur, frère du roi, dans
l'intention de dégager sa promesse vis-à-vis du comte de Bussy, en le
tirant d'un mauvais pas.
Philippe de France, duc d'Orléans, la reçut avec autant d'empressement
que de curiosité; il avait depuis longtemps le désir de connaître la
femme distinguée, qui écrivait ces incomparables lettres que les beaux
esprits de la cour regardaient comme des chefs-d'oeuvre. Après les
compliments qu'il se plut à lui adresser, il se félicita de la voir
revenir à la cour, où elle était toujours présente, depuis douze ans,
par les sympathies et les admirations qu'elle y avait laissées, en se
retirant à Paris, avec ses enfants.
--Monseigneur, reprit-elle, je m'étais éloignée de la cour, à la suite
du plus grand malheur qui pût arriver à une mère de famille, mais
aujourd'hui la mère de famille reparaît avec un fils et une fille,
qu'elle a élevés dans son veuvage et qu'elle vient mettre sous la
protection de Sa Majesté et de l'auguste famille royale.
--Vous devez être assurée de cette protection, répondit Monsieur, et
pour ma part, je me tiendrai très heureux de vous prouver, en toute
circonstance, combien je vous porte d'intérêt et combien je me réjouis
de vous revoir parmi nous.
--Monseigneur, reprit-elle, j'ai besoin de compter sur la bienveillance
de Votre Altesse Royale, en venant, dès le premier jour de mon rappel
à la cour de Sa Majesté, adresser au roi une requête et recommander
respectueusement cette très humble requête à Votre Altesse.
--Quel que soit l'objet de la requête que vous voudrez bien me
présenter, dit le prince, vous devez être sûre, Madame la marquise, que
j'y ferai droit aussitôt, et m'estimerai très heureux de vous témoigner
toute l'estime que vous méritez.
--Il s'agit de mon cousin le comte de Bussy-Rabutin, répliqua-t-elle en
se hâtant de profiter des bonnes dispositions du duc d'Orléans. Il faut
que je sois bien persuadée que je plaide une cause juste et honorable,
ajouta-t-elle chaleureusement, pour oser venir devant vous, Monseigneur,
combattre et repousser une accusation, qui ne m'inspirerait que de
l'horreur et du mépris, si elle était fondée.
--Vous savez, Madame, dit le duc d'Orléans avec un embarras mélangé de
tristesse, que le comte de Bussy a commis une bien mauvaise action,
en offensant gravement Son Altesse Royale Madame, et en m'offensant
moi-même par le même fait, qui a inspiré au roi la plus juste
indignation.
--Monseigneur, reprit vivement la marquise de Sévigné, je n'hésite pas
à déclarer que mon parent est innocent de l'abominable action qu'on lui
impute, et je me porte caution de son innocence, en priant M. le comte
de Saint Aignan de vouloir bien se faire garant de ma déclaration
formelle à cet égard: M. le comte de Bussy-Rabutin, maréchal de camp des
armées du roi, est incapable d'une pareille noirceur et d'une si odieuse
ingratitude, il proteste de toutes ses forces contre ses accusateurs et
il demande à être placé en face d'eux pour les confondre. Je supplie M.
le comte de Saint-Aignan de venir en aide à la démarche que je me suis
permis de tenter auprès de Votre Altesse Royale, avant d'aller me jeter
aux pieds du roi et lui demander justice et grâce pour un de ses plus
fidèles serviteurs.
--Je ne fais aucune difficulté d'appuyer la démarche si honorable que
madame la marquise de Sévigné a osé faire auprès de Votre Altesse
Royale, dit le comte de Saint-Aignan. J'ai étudié l'affaire en question,
et je me plais à reconnaître qu'il n'existe pas la moindre charge
sérieuse à l'égard du comte de Bussy. La misérable chanson qu'on
l'accuse d'avoir composée ne saurait lui être attribuée, à aucun
point de vue, car, sans parler de l'infamie de cette pièce lâchement
calomnieuse, c'est une oeuvre si plate, si grossière et si ridicule,
qu'on ne peut supposer qu'elle soit de l'homme le plus raffiné et le
plus spirituel de la cour.
--On croirait, il est vrai, dit le duc d'Orléans en se rangeant à
l'opinion du comte de Saint-Aignan, on croirait qu'elle a été faite par
quelque sot de bas lieu, qui ne soupçonne pas même ce que c'est que la
langue, l'orthographe et la poésie. Mais ne vous souvient-il pas d'un
autre gentilhomme, que je ne veux pas nommer, puisqu'il a fait amende
honorable et qu'il est à jamais en disgrâce? Il n'était pas sot,
celui-là, et pourtant il avait fait fabriquer, par son laquais, une
chanson du même style, qu'il colportait et chantait lui-même dans les
réunions de débauche....
--Ah! monseigneur s'écria le comte de Saint-Aignan, il y a entre Bussy
et le seigneur dont parle Votre Altesse Royale, il y a la distance du
soleil à la planète de Mercure. Bussy est un poète excellent, malicieux
sans doute, mais de l'esprit le plus fin, le plus délicat, le plus
charmant....
--Holà! Saint-Aignan, vous vous enflammez trop pour le talent de votre
mauvais sujet! interrompit le prince. Je me range à votre avis, quant au
talent, mais il faut avouer, en revanche, que le comte de Bussy est bien
aussi le plus léger, le plus imprudent, le plus inconséquent des hommes.
Mais, puisque madame la marquise veut bien se porter caution pour son
cousin, je ferai réparation d'honneur à ce pauvre Bussy, qui est assez
puni par vingt-quatre heures de prison, et nous allons, s'il vous plaît,
prier de faire mettre en liberté le prisonnier, qui pourrait, dès ce
soir, venir remercier Sa Majesté le roi.
Le duc d'Orléans, accompagné du comte de Saint-Aignan, se rendit
aussitôt chez le roi, où Madame était encore avec les deux enfants de la
marquise de Sévigné. Celle-ci ne fut pas admise sur-le-champ à les voir,
car ils avaient été mêlés à un bien étrange événement, que leur mère
ignorait. Au moment où ils entraient dans l'appartement de Madame, sous
la conduite du bouffon Langeli, qui se retira en riant, comme il en
avait l'habitude, un papier roulé était tombé d'une des poches du
marquis de Sévigné qui n'y prit pas garde, et la duchesse d'Orléans,
ayant remarqué la chute de ce papier, avait prié tout bas une de ses
dames de le ramasser et de le lui remettre. Ce papier n'était autre
qu'une copie de la chanson injurieuse, qu'on avait fait circuler contre
elle, en l'attribuant à Bussy-Rabutin. L'indignation de Madame fut
grande, mais ne pouvait pas subsister longtemps à l'égard du marquis de
Sévigné, qui n'avait pas plus connaissance du papier tombé de sa poche,
que de la chanson que contenait ce papier. L'agent inconnu de cette
lâche machination avait poussé la perfidie jusqu'à signer du nom de
Bussy-Rabutin la chanson satyrique, qu'on avait voulu faire passer ainsi
sous les yeux de la princesse, qui y était l'objet des plus ignobles
injures. Elle demanda pourtant des explications au marquis de Sévigné,
qui lui raconta le plus naïvement du monde comment Langeli l'avait
enfermé à son insu dans une cave des Communs, et comment ce bouffon du
roi l'en avait fait sortir, deux heures après, pour le conduire, avec
sa soeur, chez la princesse. Il n'en savait pas davantage, et il se
plaignait amèrement de ce que cet impertinent individu s'était permis
d'attenter à sa liberté, sous prétexte de l'empêcher de châtier un
comédien qui l'avait insulté.
Louis XIV avait donc fait comparaître Langeli, pour l'interroger sur les
méfaits dont il paraissait coupable, car ce ne pouvait être que lui qui
avait glissé dans la poche du jeune Sévigné la chanson diffamatoire,
que ce dernier ne soupçonnait pas même avoir apportée avec lui dans
la chambre de la duchesse d'Orléans. Celle-ci, irritée de longue date
contre les insolences du bouffon du roi, était bien aise de tirer parti
d'une occasion qui s'offrait de débarrasser la cour d'un personnage
hostile et désagréable à tout le monde, mais que le roi tolérait et
même soutenait, par déférence pour la reine-mère, qui le lui avait
spécialement recommandé. Il s'agissait d'obliger Langeli à se
reconnaître l'auteur de la malice infernale qu'on ne devait imputer qu'à
lui, attendu que le marquis de Sévigné ne savait pas même quel était le
papier qu'on avait vu tomber de sa poche; or, ce jeune homme, depuis son
arrivée à Versailles, avait été livre exclusivement aux étranges sévices
de cet être malfaisant. Celui-ci niait effrontément ou refusait de
répondre. La situation changea quand mademoiselle de Sévigné, qui était
restée neutre jusqu'alors dans le débat, déclara que Langeli, en la
menant avec son frère chez Madame, tenait à la main un papier roulé.
--Langeli, dit tout à coup le roi avec un visage menaçant et une voix
terrible, si tu t'obstines à mentir ou à refuser de parler, je te ferai
trancher la tête, comme à un rebelle et à un parjure!
--Ah! sire, reprit le bouffon effrayé, vous ne ferez pas cela, pour
l'honneur de votre très honorée mère, ma bonne maîtresse!
--Je le ferai tout à l'heure, poursuivit le roi, si tu ne déclares pas
qui a fait la copie de cette exécrable chanson; qui l'a signée du nom
de Bussy-Rabutin, et qui l'avait glissée dans la poche du marquis de
Sévigné, pour qu'elle tombât dans la chambre même de Son Altesse Royale.
--C'est moi, sire, c'est moi! répondit Langeli, qui avait pris au
sérieux la menace du roi; je n'y entendais pas malice, je voulais
seulement divertir Votre Majesté, en mettant les gens dans l'embarras et
en chassant de la cour le fils d'un gentilhomme, du défunt marquis de
Sévigné, mort en duel il y a douze ans, qui m'avait fait battre par ses
laquais, alors que la reine-mère, ma bonne maîtresse, était encore là
pour me protéger. Je me suis vengé aussi, en même temps, du comte de
Bussy, qui depuis dix ans ne m'avait pas rencontré une seule fois, sans
me crier aux oreilles: «Monsieur le fou, quand aurez-vous un collier de
chanvre autour du cou, pour vous payer de vos mérites?»
[Illustration: Louis XIV avait donc fait comparaître Langeli, pour
l'interroger sur ses méfaits.]
--Langeli, lui dit le roi avec une froide sévérité, tu es trop vieux
maintenant, pour qu'on te fasse fouetter par les pages, en châtiment
de tes méchancetés, mais je te défends de reparaître jamais devant mes
yeux, sous peine d'être mis à la chaîne et enfermé dans une cage de fer,
avec les bêtes de ma ménagerie. Va-t'en!
Louis XIV était le seul homme au monde que Langeli n'osait pas regarder
en face: il n'essaya pas de protester contre son arrêt et partit, la
tête basse, en poussant de gros soupirs et en pleurant à sanglots. Il
alla se cacher au fond des jardins, où on l'entendit gémir toute la
nuit.
Le lendemain, on le trouva noyé dans un des bassins du parc de
Versailles.
Cependant le roi avait daigné écouter la justification du comte de
Bussy, que Monsieur se chargea de présenter lui-même, en faisant
intervenir sa femme, qui se plut à déclarer qu'elle ne se sentait pas le
courage de garder rancune à un parent et ami de la marquise de Sévigné.
Ordre fut donné à l'instant de mettre en liberté le prisonnier, qui
demandait à venir humblement se jeter aux pieds de Sa Majesté.
--Qu'il ne soit plus parlé de cette sotte affaire, dit le roi, et que
M. de Bussy se contente de remercier sa cousine, madame la marquise de
Sévigné, qui pourra, si elle le juge bon, nous l'amener, ce soir, à
l'audition de l'orgue magique du sieur Raisin.
Cet orgue magique avait fait grand bruit, depuis quelque temps, à
Troyes, en Champagne, et dans les autres villes de la province. C'était,
disait-on, une invention extraordinaire qui tenait du prodige, et peu
s'en fallut que l'organiste Raisin, qui en était l'auteur, ne passât
pour sorcier, car l'instrument, qu'il avait inventé, et dont il
dirigeait les opérations mécaniques, reproduisait, comme en écho, tous
les airs que le musicien exécutait lui-même sur le clavier de son orgue,
et cette reproduction de ces mêmes airs, absolument identique, se
répétait autant de fois qu'on pouvait le désirer et toujours avec la
même perfection.
Langeli, qui connaissait l'inventeur de l'Orgue magique (c'est ainsi que
cet orgue merveilleux était nommé), n'avait pas eu de cesse que son
ami Raisin ne fût mandé à Versailles, pour se faire entendre, avec son
instrument devant le roi. L'audition devait avoir lieu, ce soir-là, et
toutes les personnes de la cour qui se trouvaient au château furent
averties de venir à cette curieuse séance musicale.
L'assemblée était peu nombreuse, parce que la plupart de ceux qui
devaient assister, peu de jours après, à la représentation du _Ballet
des Arts_, n'étaient pas encore arrivés à Versailles. Il n'y avait donc
pas plus de cent personnes, réunies dans un nouveau salon du palais,
lequel, tout resplendissant de dorures et de peintures, était à
peine abandonné par les habiles ouvriers qui en avaient achevé
l'ornementation, que faisait ressortir le brillant éclairage de mille
bougies.
On avait déposé sur une estrade la lourde caisse en bois noirci qui
contenait l'orgue magique, et Raisin, revêtu d'un riche habillement
espagnol qu'il avait porté au théâtre dans plusieurs comédies,
attendait, debout, à côté de son instrument, l'entrée du roi et de la
famille royale. Il était fort préoccupé du succès de l'épreuve décisive
qu'il allait tenter devant une pareille assemblée; il avait cherché des
yeux, pour s'encourager, sou ami Langeli, et il s'étonnait de ne pas
l'apercevoir dans la salle. Quant à sa vieille mère, la pauvre femme
avait obtenu à grand'peine l'autorisation de rester cachée derrière une
porte, où elle pouvait tout entendre sans rien voir. Toute sa pensée
se concentrait sur son petit Jacques, qu'elle savait renfermé dans
l'intérieur de l'instrument, où il devait rester, sans air et sans
lumière, pendant plusieurs heures.
--Malheureux enfant! murmurait-elle tout bas: un jour ou l'autre, il
mourra étouffé dans cette affreuse boîte, où il est condamné à passer la
plus grande partie de sa vie. Dieu fasse qu'il grandisse assez vite pour
être délivré de sa prison!