--Il a eu le temps de dormir, répliqua durement le comédien. Le fripon

sait bien que tu ne voudrais pas qu'il se couchât sans souper! N'est-il

pas juste que nous commencions par souper nous-mêmes, nous qui avons le

plus de peine et de travail?

--L'enfant a faim, dit la vieille. Dépêche-toi de lui donner de l'air,

mon cher Jacques, et permets-lui de manger et de boire tranquillement

ce que je lui destine. Mais d'abord, crainte de surprise, fermons les

portes, avant d'ouvrir la boite.

La bohémienne s'assura que les portes de la chambre étaient fermées au

verrou, pendant que le comédien enlevait d'abord le dessus du coffre et

mettait à découvert un orgue portatif, sur les touches duquel il promena

ses doigts, pour vérifier si l'instrument avait conservé son accord.

Puis, oubliant qu'un malheureux prisonnier attendait impatiemment sa

délivrance, il se mit à exécuter un grand morceau de musique sacrée,

en faisant vibrer les cordes de l'instrument qui rendait un son aussi

puissant que celui de l'orgue dans une église. Le son allait se

prolongeant et se répercutant hors de la chambre, à faire croire aux

personnes qui pouvaient l'entendre, qu'on célébrait quelque part une

cérémonie religieuse. Ce n'était pourtant ni l'heure ni le lieu, pour

cela.

--Jacques, nous ne sommes pas mandés à Versailles pour exécuter un

_stabat_ dans la chapelle du roi, dit la vieille, en posant sa main

décharnée sur l'épaule de l'organiste, qui s'exaltait sous l'inspiration

musicale. Il ne s'agit, pour ce soir, que de musique profane et

divertissante.

Le musicien ne répondit pas, et changeant de thème il se mit à jouer un

air d'opéra, avec tant d'éclat et de belle humeur, que ses auditeurs,

s'il en avait eu, ne se fussent pas lassés de l'écouter et de

l'applaudir. Mais il fut interrompu, par de nouveaux coups frappés

doucement contre le clavier de l'orgue et par une voix lamentable, qui

s'en échappait, en répétant: «Père, j'ai faim, j'ai faim! Grand'mère,

j'ai bien faim!»

--Ce petit masque ne fera jamais un musicien! s'écria l'exécutant,

qui cessa de jouer et qui alla, en grommelant, ouvrir par derrière le

coffre, où le mécanisme de son orgue était renfermé. Ne suis-je pas bien

malheureux d'avoir un fils si peu sensible aux charmes de la musique!

La petite porte qui venait de s'ouvrir, à l'aide d'un ressort caché, au

bas de l'instrument, était déguisée avec tant d'art, qu'il n'eût pas été

possible de soupçonner son existence. Il sortit de là un enfant de six

ou sept ans, à moitié nu, qui se traîna sur le carreau, marchant à

quatre pattes, comme un animal, et qui ne pouvait plus se relever, tant

ses pauvres membres étaient devenus raides et inertes, par suite de la

position gênante et comprimée qu'il avait dû garder, depuis plusieurs

heures, dans l'étroit espace où il se trouvait blotti. La bohémienne le

prit entre ses bras et l'enveloppa dans le pan de sa robe, comme pour le

réchauffer et lui rendre, avec la chaleur vitale, la souplesse de ses

mouvements.

--Cher petit, tu vas faire un bon repas, lui disait-elle avec tendresse:

j'ai là pour toi du bon vieux vin, de la table du roi, une belle

langue fumée, un pigeon rôti, un râble de lièvre, des pâtisseries, des

confitures....

--N'avez-vous pas honte, la mère, de gâter ce maudit paresseux?

murmurait le comédien, qui s'était emparé du flacon de vin destiné à

l'enfant et qui l'eut vidé en trois traits. Il n'a pas encore travaillé

aujourd'hui, et après avoir dormi comme un loir, il crie la faim et se

plaint d'avoir le ventre vide, quand le nôtre est à peine rempli! Vous

allez maintenant le gorger et l'étouffer de nourriture, de telle sorte

que son jeu s'en ressentira et qu'il est capable de s'endormir ensuite

sur son épinette!

[Illustration: L'enfant ne pouvait plus se relever, tant ses pauvres

membres étaient raides et inertes.]

--Mange, petit, disait la vieille, et ne te soucie pas de ces

gronderies. Il n'est pas méchant, ton père, ajoutait-elle, en présentant

à l'enfant les aliments qu'il dévorait en silence, les yeux pleins de

larmes; non, il n'est pas méchant, et il a besoin de toi, puisque tu es

l'âme de sa machine, mais c'est sa musique qui l'occupe et l'intéresse

plus que tout.... Mange à ta faim, cher petit, ne te presse pas. Nous

avons le temps, et tu peux manger à ton aise.... Le pauvre enfant

mourait de faim! dit-elle; en s'adressant au musicien. Vois, comme il

mange de bel appétit! Je regrette vraiment, reprit-elle à voix basse,

qu'il n'ait pas un coup de vin à boire, pour se donner des forces....

--Il s'agit bien de boire! murmura le père, qui tirait de son orgue

quelques accords isolés pour s'assurer que les touches du clavier

faisaient vibrer exactement toutes les cordes de l'instrument. Il s'agit

de mon honneur, il s'agit de notre fortune. Nous allons jouer notre

va-tout devant le roi et devant la cour. Ce soir, nous serons riches et

heureux; sinon, il me faudra renoncer à la musique et remonter sur le

théâtre, pour gagner notre vie péniblement, misérablement, car il y a

trop de comédiens en France, et le métier devient plus mauvais tous les

jours.

--Nous réussirons, j'en suis sûre, Jacques! répliqua la vieille, qui

n'avait des yeux que pour l'enfant, dont elle dirigeait et encourageait

l'appétit. Quand notre Jean-Baptiste aura mangé à sa faim, il fera des

merveilles....

--Aura-t-il bientôt fini de tordre et avaler? grommela le musicien, qui

avait terminé l'examen de la tonalité des accords de son instrument. Il

est grand temps qu'il rentre dans sa boîte....

--Rien ne presse, Jacques, dit la bohémienne avec un air suppliant.

L'enfant était si affamé, après avoir jeûné tout le jour.... D'ailleurs,

mon pauvre petit, tu emporteras là-dedans les pâtisseries et les

sucreries....

--Oh! qu'il se garde bien de faire le moindre bruit! s'écria le musicien

avec colère, car nous devons paraître devant le roi, à neuf heures

précises, et le moment est proche. Entends-tu, Jean-Baptiste, si tu

manques ton jeu, si tu fais une fausse note, je te fouetterai jusqu'au

sang, et même, si je ne réussis pas, par ta faute, oui, par ta faute, je

t'étranglerai de ma main!

Tout à coup, un cri étouffé fut suivi de la chute d'un corps, derrière

la tapisserie, qui formait dans la chambre une espèce d'alcôve ou de

cabinet. C'était mademoiselle de Sévigné, qui venait de s'évanouir, sous

l'empire de l'émotion ou de la crainte. Mais, comme tout rentra dans le

silence, à la suite de ce bruit imprévu et inexpliqué, le comédien et sa

mère, qui en avaient été surpris plutôt qu'effrayés, ne se rendirent pas

compte de son origine et ne cherchèrent pas à la découvrir.

--Il y a du monde, dans une chambre voisine, où l'on a fait tomber

quelque chose? dit la bohémienne, en baissant la voix. A Dieu ne plaise

qu'on n'ait pas entendu ta menace horrible que tu as faite à ce pauvre

petit! On nous prendrait pour des bourreaux. C'est mal, Jacques, c'est

le fait d'un mauvais père, que de martyriser ainsi un enfant!

L'enfant était rentré, en pleurant, dans l'intérieur du coffre, où une

cachette lui avait été ménagée, et le père, sans lui adresser une parole

de tendresse ou d'encouragement, s'était hâté de refermer soigneusement

l'étroite issue, par laquelle le petit prisonnier avait regagné son

gîte. Le musicien ne répondit pas au reproche de sa mère et se jeta,

l'air hargneux et renfrogné, dans un fauteuil où il feignit de

s'endormir.

La vieille femme s'était accroupie contre le coffre où l'enfant était

caché, et elle pleurait, la tête appuyée sur la cloison de bois,

derrière laquelle ce malheureux enfant pleurait sans doute aussi. Après

quelques instants de douleur muette, elle voulut de nouveau admonester

son fils et l'intéresser en faveur de l'innocente victime, qu'il

traitait avec tant de rudesse et d'inhumanité.

--Je ne sais pas, en vérité, dit-elle en parlant à la sourdine, s'il

faut savoir gré au sieur Langeli de t'avoir fait obtenir la grâce de

jouer de ton instrument devant le roi. Je maudis aussi ton invention,

qui a fait le malheur de notre petit Jean-Baptiste. C'est l'ambition qui

te possède, Jacques; tu veux être riche, tu veux devenir un personnage,

comme monseigneur Langeli? Mais, pour faire figure à la cour, tu devrais

d'abord te déshabituer de boire, de boire sans cesse, d'être toujours

entre deux vins.... Tu ne me réponds pas? Tu fais semblant de dormir,

Jacques? Écoute ta vieille mère, qui n'a pas longtemps à vivre et qui

se désole à l'idée de te laisser l'enfant, ce pauvre enfant, que tu

maltraites à plaisir, et que tu tuerais, si je n'étais pas là pour le

défendre. Écoute-moi, Jacques: je prendrai l'enfant avec moi et nous

irons ensemble, lui et moi, dans quelque troupe de bohémiens, où du

moins il ne sera pas injurié, menacé, battu par son père. Quant à

toi, tu n'es pas en peine de gagner ta vie, si tu cesses de boire: tu

redeviendras comédien, dans quelque troupe ambulante, car c'est en vain

que ton ami Langeli se flatte de l'espoir de t'enrôler dans la troupe

royale de l'Hôtel de Bourgogne. Tu as encore la ressource de retourner à

Troyes et d'y être, comme naguère, organiste de la cathédrale.... Mais

répondras-tu, méchant garçon? Je te jure ma foi, que si tu n'as point

pitié de mon enfant, que si tu le frappes, que si tu le prives d'air

et de nourriture, que si tu le tiens impitoyablement enfermé dans ta

machine, j'irai, moi, ta vieille mère, me jeter aux pieds du roi et lui

demander justice contre toi, pour le salut de mon enfant!

Le musicien n'avait rien écouté de cette longue et lamentable

allocution, mais mademoiselle de Sévigné, qui avait repris connaissance,

entendait les plaintes de la grand'mère et se promettait tout bas de

prendre la défense de cet enfant qu'il fallait arracher à la cruauté

d'un père sans entrailles. La bohémienne, n'obtenant pas de réponse,

s'était mise à prier Dieu et lui recommandait la destinée de son

petit-fils.

Cependant, depuis plus de trois heures que la marquise de Sévigné avait

quitté ses deux enfants en les laissant dans son carrosse sous la garde

du cocher et du laquais, elle n'avait pas perdu son temps, et son bon

coeur avait eu une sérieuse occasion de montrer ce qu'il était capable

de faire.

La marquise, à la descente de voiture, suivit le gentilhomme, qui

s'était fait reconnaître en prononçant le mot du guet, que le comte de

Bussy-Rabutin avait indiqué d'avance à sa cousine. Ce gentilhomme, dont

le costume et la tournure militaire annonçaient qu'il appartenait ou

avait appartenu à un régiment de cavalerie légère, que Bussy avait

commandé sans doute huit ou dix ans auparavant, en qualité de mestre de

camp, ce gentilhomme marcha, d'un pas modéré, en se retournant de temps

à autre pour s'assurer que madame de Sévigné venait derrière lui.

Celle-ci, dont la confiance n'avait pas failli, dans la conviction

que son cousin Bussy l'attendait et qu'il avait grand besoin d'elle,

n'hésitait pas à suivre jusqu'au bout cette espèce d'officier de

chevau-légers, qui devait la conduire à un but qu'elle ignorait. Elle

s'enveloppait seulement dans ses coiffes, pour n'être pas remarquée ni

reconnue.

Elle traversa ainsi plusieurs cours, plusieurs galeries, plusieurs

passages, qui semblaient s'éloigner du palais central, de ce petit

château que Louis XIII avait fait bâtir et que Louis XIV avait

pieusement conservé, en l'entourant de superbes bâtiments et en

l'encadrant avec beaucoup de goût dans les nouvelles constructions. Tant

qu'elle avait rencontré, sur la route qu'on lui faisait tenir, des gens

du château, des domestiques en livrée, des officiers de la maison du

roi, des gentilshommes et des seigneurs de la cour, qui se rendaient

à leurs affaires ou à leurs devoirs, elle n'avait pas eu la moindre

inquiétude, ni le moindre soupçon; mais, quand elle se vit engagée dans

une sorte d'allée sombre, entre deux murailles nues qui n'offraient

aucune voie de retraite, elle éprouva un sentiment de défiance, qui

ne faisait qu'augmenter à mesure qu'elle avançait dans cette allée

solitaire. Tout à coup elle s'arrêta et fit mine de retourner sur ses

pas. Le gentilhomme, qui la précédait parut comprendre le trouble et

l'hésitation qui s'emparaient d'elle; il revint de son côté et la

rejoignit, avant qu'elle eût commencé à faire retraite.

--Monsieur! lui dit-elle avec un air froid et sévère, vous plairait-il

de me faire savoir quel est l'endroit où vous devez me conduire?

--Volontiers, Madame, répondit-il en la saluant avec respect, maintenant

que je puis vous parler ici sans témoins. Le comte de Bussy-Rabutin,

sous les ordres de qui je servais à la bataille des Dunes en 1654, m'a

donné la commission de vous mener auprès de lui, dans l'intérêt d'une

affaire qui ne souffre pas de retard....

--Mais, ce me semble, Monsieur, interrompit-elle en souriant, ce n'est

pas là un chemin qui puisse honorablement nous mener chez M. le comte de

Bussy-Rabutin, lieutenant-général des armées du roi?

--Ce n'est pas chez M. le comte, que j'ai l'honneur de vous mener.

Madame, répliqua-t-il en s'inclinant; j'ai le regret de vous conduire,

par un assez vilain chemin, je l'avoue, aux prisons du château, dans

lesquelles M. le comte a été amené hier par ordre du roi.

--M. de Bussy dans les prisons du château de Versailles! s'écria madame

de Sévigné, aussi étonnée qu'attristée de cette nouvelle.

--Il est probable qu'il n'y restera guère, repartit le gentilhomme,

puisque vous avez pris la peine, Madame la marquise, de venir lui prêter

votre appui. Tous les amis de M. le comte de Bussy l'espèrent du moins.

Si vous ne fussiez pas venue, Madame, M. le comte de Bussy serait

transféré, cette nuit même, à la Bastille, d'où l'on ne sort pas

aisément, une fois qu'on y est entré.

--Je ne sais pas trop, dit-elle, ce que je puis faire pour être utile à

M. de Bussy, dans une affaire que j'ignore absolument.

--J'ignore de même quelle est cette affaire, répliqua le gentilhomme,

mais on peut affirmer d'avance qu'elle ne touche pas à l'honneur de M.

le comte, qui est l'honneur même en personne. Voilà pourquoi M. le comte

de Saint Aignan a donné des ordres, pour que vous soyez admise d'urgence

auprès de M. le comte de Bussy, et certainement avec l'approbation de Sa

Majesté.

Madame de Sévigné fit un geste qui marquait son impatience de voir M.

de Bussy, et elle suivit d'un pas plus pressé le gentilhomme qui devait

être son introducteur dans la prison. Dès que son nom fut prononcé, les

portes s'ouvrirent devant elle, et elle se trouva en présence de son

cousin, qui vint à sa rencontre avec un joyeux empressement et qui

s'autorisa de la politesse de cour pour lui baiser la main avec une

amicale familiarité.

--Je vous demande pardon, chère cousine, lui dit-il galamment, de ne pas

vous recevoir en un lieu plus digne de vous.

--En vérité, mon pauvre Roger, je ne m'attendais pas à venir visiter à

Versailles un prisonnier d'État! répondit-elle, avec une vive expression

de sympathie et d'intérêt. O mon Dieu! ajouta-t-elle, émue du bruit des

verroux qu'on fermait derrière elle: est-ce à dire que je suis désormais

emprisonnée avec vous, comme votre complice? Que je sache du moins quel

est le crime dont vous êtes accusé?

--Je suis d'abord tout au plaisir de vous revoir, après une assez longue

absence, bonne cousine, et de vous revoir plus belle que jamais....

--Êtes-vous toujours aussi léger et aussi fou, Roger? interrompit en

souriant madame de Sévigné. Songez, pour devenir un peu plus sérieux,

que vous êtes en prison, accusé de quelque méchante action, et que vous

me faites partager votre captivité, toute innocente que je sois de vos

méfaits. Allons, plaisanterie à part, apprenez-moi vite la cause de cet

incroyable emprisonnement.

--Je vous retiendrai ici le moins longtemps possible, je vous jure,

mais veuillez d'abord vous asseoir, cousine, pour m'entendre, pour me

plaindre, et pour me conseiller, car je vous ai surnommée, s'il vous en

souvient, la Dame des bons conseils.

[Illustration: La marquise de Sévigné visite le comte de Bussy-Rabutin

dans sa prison.]

Bussy-Rabutin avait, à cette époque, près de quarante-cinq ans, mais il

était encore aussi peu sage, aussi peu prudent, aussi ardent et emporté,

que dans sa jeunesse. Quoique lieutenant-général des armées du roi, il

passait son temps dans la société des plus jeunes seigneurs de la cour;

quoique marié et père de famille, il ne s'imposait aucun frein dans son

existence de folie et de désordre: le jeu, la table, les plaisirs les

plus bruyants et les plus fougueux faisaient l'occupation ordinaire de

ses journées et de ses nuits. Il vivait pourtant à la cour, bien qu'il

y fût presque constamment en disgrâce, et le roi lui-même le craignait,

comme le craignaient les courtisans: on lui attribuait tous les bons

mots, toutes les épigrammes, toutes les satires, qui couraient de bouche

en bouche, parce qu'il était capable de faire les plus spirituelles

et les plus mordantes. Suivant une boutade de Madame Henriette

d'Angleterre, femme du duc d'Orléans, Bussy était «la plus dangereuse

langue et la plus venimeuse qu'il y eût parmi les scorpions de

Versailles et les vipères de Fontainebleau».

--Je gagerais que vous avez encore mordu quelqu'un ou quelqu'une? lui

dit madame de Sévigné, qui ne lui pardonnait pas son défaut ordinaire de

railler et de médire. Vous vous faites toujours de terribles affaires,

mon cousin, et il en résultera, un jour ou l'autre, que les femmes vous

crèveront les yeux et que les hommes vous couperont la langue.

--Je n'en suis pas encore là, Dieu merci, et certes il m'en coûterait

trop d'être pour vous un objet d'horreur. Mais voici mon histoire, où

je porte la peine de mes vieux péchés. Je vous atteste, ma cousine, que

depuis dix jours je n'ai pas fait trois épigrammes. Au surplus, c'est

une chanson qui a fait tout le mal, et je n'en suis pas l'auteur, par

cette excellente raison, que cette chanson est sotte et plate. Je ne

devrais donc pas avoir à m'en défendre. Mais la chanson s'adresse d'une

manière très impertinente à Madame la duchesse d'Orléans, qui s'en est

montrée fort blessée, et avec raison. Vous plairait-il, belle cousine,

que je vous chantasse cette chanson, qui a le mot pour rire?

--Chut! Voulez-vous vous faire prendre en flagrant délit? Soyez donc

plus circonspect, sinon plus sage!

--En trois mots, voici ce qui s'est passé. Madame la duchesse d'Orléans

a trouvé la chanson écrite sur la semelle de ses souliers, un de ces

soirs où elle allait chez la reine. Le roi y était. Madame s'est

indignée contre les chansonniers de la cour, qui ne respectaient rien,

pas même ses souliers. Là-dessus, elle fit voir la chanson qu'elle

portait à la semelle de sa chaussure, et, comme on faisait mine d'en

rire, elle s'emporta, en disant que le comte de Guiche lui avait appris

que j'étais l'auteur de cette vilaine chanson. Sa Majesté mit sa colère

au diapason de celle de Madame et déclara qu'on ferait bien de m'envoyer

chansonner à la Bastille. On vint m'avertir, le lendemain même, de ce

tripotage. Je guettai le comte de Guiche, et l'ayant trouvé qui allait

chez Monsieur, frère du roi, je l'arrêtai pour lui dire au passage:

«Monsieur, quand nous vous aurons coupé les oreilles, nous irons les

clouer à la porte de Madame la duchesse d'Orléans.» Je ne pouvais faire

moins, ma cousine, que d'imposer silence à M. de Guiche. Mais cette

méchante langue, à qui je laissais encore ses oreilles, s'en servit

assez mal pour entendre que ma menace s'adressait, non à lui, mais à

Monsieur lui-même; ce qui était un effronté mensonge. Je me lave donc

les mains de ce qui est advenu de cette calomnie. Monsieur alla conter

la chose à Madame, qui courut la conter au roi, et qui versa des

torrents de larmes, en jurant ses grands dieux que j'avais dessein de

lui tuer son mari, si le premier prince du sang de France se refusait à

se battre en duel avec moi. Voyez, cousine, ce que sont les caquets

de la cour de notre grand roi. Sa Majesté, pour essuyer les pleurs de

Madame et pour rassurer Monsieur, a ordonné de m'arrêter et d'instruire

mon procès, à la Bastille, procès criminel à propos d'une ridicule

chanson, qui n'est pas mon fait et qui ne vaut pas une chiquenaude....

Vous convient-il que je vous la chante?

--La chose est plus grave que vous ne pensez, Roger, repartit madame de

Sévigné, et vous avez tort d'en rire. Je n'ai que faire de connaître

la chanson, et je serai plus à mon aise, ne la connaissant pas, pour

prendre votre défense.

--M. le comte de Saint-Aignan, qui sait mieux que personne ma parfaite

innocence, a eu l'excellente idée d'user de votre venue à Versailles,

pour faire de vous une belle solliciteuse, la plus éloquente et la plus

persuasive qu'on puisse souhaiter. Il s'est offert à vous présenter

lui-même à Monsieur, devant qui vous plaiderez et gagnerez ma cause....

--Non, interrompit la marquise, je n'ai que faire d'aller chez Monsieur,

qui ne reçoit pas les dames; j'irai plutôt chez Madame, avec mes deux

enfants, Charles et Françoise.

--Pardieu! j'eusse été charmé de les voir et de les embrasser, s'ils

sont venus avec vous, ma cousine, et je vous garde rancune de ne pas me

les avoir amenés. Je parie que votre fille Françoise est en passe de

devenir aussi belle que vous l'êtes, mais, à coup sûr, si spirituelle

qu'elle puisse être, elle ne le sera jamais autant que vous.

--Adieu, flatteur! lui dit Madame de Sévigné. Vous me faites oublier que

mes enfants sont restés dans mon carrosse, où ils m'attendent depuis

tantôt une heure, en s'inquiétant de l'approche de la nuit. Adieu,

Roger! Je m'en vais me rendre chez M. le comte de Saint-Aignan, où nous

aurons bel à faire pour vous tirer de ce mauvais pas. Faites en sorte,

mon ami, que je vous retrouve moins extravagant, lorsque je reviendrai

vous apporter vos lettres de grâce.

--Cousine, cousine, la plus précieuse lettre de grâce sera celle que

vous m'écrirez de votre plus fine plume et de votre meilleure encre,

vous qui savez écrire de plus belles lettres que Balzac et Chapelain!

La marquise de Sévigné fut ramenée à son carrosse, par le gentilhomme

qui l'avait attendue et qui lui fit escorte respectueusement jusque-là.

Mais quelle fut l'émotion, quelle fut l'inquiétude de cette tendre mère,

lorsqu'elle apprit, de la bouche du cocher et du laquais, que son fils

avait sauté à bas de la voiture pour chercher querelle à une espèce de

comédien et qu'il avait été emmené par un officier du palais! Quant à

mademoiselle de Sévigné, qui n'avait pas reparu, depuis qu'elle était

descendue aussi de voiture, on supposait qu'elle avait eu l'intention

d'aller rejoindre sa mère.

Ces renseignements vagues et insuffisants ne firent qu'accroître les

angoisses de la marquise, qui, sachant, par expérience, à quels excès de

violence pouvait se porter son fils, s'imagina que ce jeune présomptueux

était capable d'avoir provoqué ou accepté un duel avec un adversaire

indigne de lui. Elle ne se rappelait que trop le fatal duel qui lui

avait enlevé son mari! Elle était moins inquiète au sujet de sa fille,

parce qu'elle croyait avoir à compter sur la raison, l'intelligence et

la sagesse prématurées de cette jeune personne.

L'idée lui vint que mademoiselle de Sévigné, voyant son frère en

altercation avec un inconnu, avait jugé nécessaire de lui assurer

immédiatement une protection puissante et s'était fait conduire chez le

premier gentilhomme de la chambre du roi, M. le comte de Saint-Aignan.

La pauvre mère pensa qu'elle devait infailliblement retrouver son fils

et sa fille, en allant les réclamer chez le comte de Saint-Aignan. Le

gentilhomme qui l'avait conduite à la prison de son cousin ne s'étant

pas encore retiré, elle le pria de la conduire, sur l'heure, à

l'appartement du premier gentilhomme de la chambre, mais elle ne

songeait plus, en ce moment, à la démarche qu'elle avait promis de faire

auprès de ce seigneur, dans l'intérêt du comte de Bussy-Rabulin. Elle

n'avait plus d'autre souci, plus d'autre pensée que de savoir ce que ses

enfants étaient devenus.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 15 / 21 段