une fête théâtrale, dès les premiers jours de 1663, et il avait commandé
à Benserade le programme d'un ballet, qu'il devait danser, en personne
devant les deux reines, la reine-mère Anne d'Autriche et la reine
Marie-Thérèse sa femme, avec sa belle-soeur Madame Henriette
d'Angleterre. Ce ballet, intitulé: _Ballet des Arts_, se composait de
sept entrées ou intermèdes sur des sujets divers, savoir: l'Agriculture,
la Navigation, l'Orfèvrerie, la Peinture, la Chasse, la Chirurgie et
la Guerre. Le roi avait choisi lui-même les dames et demoiselles qui
seraient chargées des rôles de danse, dans chacune de ces entrées.
C'est ainsi qu'il se rappela la belle figure que la marquise de Sévigné
faisait dans les ballets de cour, avant son veuvage, et ayant été
prévenu que la fille de cette dame n'était pas inférieure à sa mère en
beauté et en grâce, il avait manifesté le désir de les avoir toutes deux
parmi les danseuses de son ballet. Les répétitions de la danse et du
chant se faisaient alors une fois par semaine dans la salle provisoire
du théâtre, et le roi ne dédaignait pas d'y assister avec les princes et
princesses de sa famille.
Madame de Sévigné fut donc invitée à venir passer deux jours au château
de Versailles, avec sa fille et son fils, qui auraient chacun à remplir
un rôle dans le ballet. Le jeune marquis de Sévigné devait être un des
guerriers de la suite de Mars, à l'entrée de la Guerre; mademoiselle
de Sévigné, une des nymphes de Diane, à l'entrée de la Chasse. Quant
à madame de Sévigné, qui avait un caractère de beauté noble et
majestueuse, le comte de Saint-Aignan lui avait réservé le rôle de
Cybèle, dans l'entrée de l'Agriculture, où la duchesse d'Orléans avait
demandé le rôle de Flore. L'heure de la répétition exigeait que tous les
personnages du ballet fussent à leur poste, vers la tombée du jour, car
le roi arrivait ordinairement à la répétition, vers sept heures du
soir, avec les deux reines, et se retirait, une heure après, pour aller
souper. La marquise avait décidé qu'elle partirait de Paris à midi, pour
avoir le temps de se reposer un peu avant la répétition.
Au moment où elle montait en voiture avec ses enfants, un courrier, venu
de Versailles à franc étrier, lui remit un billet sans adresse, fermé
d'un cachet aux armes de Bussy-Rabutin. Elle l'ouvrit d'une main
tremblante et reconnut l'écriture de son cousin. Le billet ne contenait
que ces mots:
«Je suis victime d'une infâme calomnie et gravement compromis: il est
question de m'envoyer à la Bastille et de me faire juger au criminel. Je
me trouve fort en peine, chère cousine, si vous ne me venez pas en aide.
On m'assure que vous avez un crédit, que vous emploierez mieux que
personne à me sauver. Dépêchez-vous de venir à Versailles. Je vous prie,
à votre arrivée, de suivre le gentilhomme, qui vous dira le mot du guet,
c'est-à-dire: _Trop est trop_.»
Madame de Sévigné ne fit aucune réponse à cette lettre et se garda bien
d'en rien dire à ses enfants, mais elle fut très préoccupée, pendant le
voyage, qui ne s'accomplit pas en moins de trois heures et demie. Ses
enfants respectèrent sa préoccupation et restèrent silencieux, à leur
place, en regardant distraitement ce qui se passait sur la route.
Cette route, assez mal entretenue et semée d'ornières profondes,
était constamment obstruée par des chariots de toutes sortes qui se
dirigeaient lentement sur Versailles, où ils voituraient des pierres, du
plâtre et des bois, pour la construction du château; des rocailles, des
tuyaux de plomb et des statues, pour les jardins. Le cocher de madame de
Sévigné avait besoin de toute sa prudence pour éviter des chocs et des
accidents, que les charretiers ne songeaient pas à lui épargner, et
ses plaintes, ses colères, ne servaient qu'à rendre sa position plus
mauvaise et plus difficile vis-à-vis de ces gens brutaux et méchants,
qui n'écoutaient ni menaces, ni prières. Le jeune marquis essaya de
leur adresser la parole, mais il ne recueillit, de leur part, que des
railleries, des injures et des éclats de rire. Charles de Sévigné, qui
était tout fier de se voir habillé en gentilhomme, les menaçait de se
plaindre à Sa Majesté.
[Illustration: Le marquis de Sévigné se querelle avec les charretiers,
sur la route de Versailles]
--Monseigneur, lui répondit d'un air moqueur le voiturier auquel il
s'adressait, Sa Majesté sera bien aise d'apprendre que nous ne cessons,
ni jour ni nuit, d'apporter des matériaux sur les chantiers de
Versailles, pour achever les travaux de la bâtisse. Il y a, tous les
jours, deux mille charrois qui passent et repassent, pour le service
du roi, sur cette route, où les carrosses ont grandement tort de
s'aventurer.
En ce moment, passait, sur la route, à travers un lac de boue liquide,
une bien étrange voiture, qui n'était autre qu'un petit haquet, traîné
par un petit cheval, qui galopait à fond de train, en faisant jaillir
autour de lui un déluge de boue. Ce baquet était chargé d'une espèce de
bahut, enveloppé de vieilles couvertures et de toiles de matelas,
lequel oscillait à chaque cahot de la charrette, en rendant des sons
métalliques et des murmures plaintifs, auxquels se mêlait une voix
humaine. Ce singulier véhicule avait pour conducteurs une vieille femme,
qui pouvait être prise pour une bohémienne, à cause d'un costume de
théâtre aux couleurs éclatantes, qu'elle cachait sous un vieux manteau à
capuchon rapiécé, et un jeune garçon, à la mine fine et malicieuse, qui
portait aussi un vieux costume de toile à carreaux bleus et rouges, sur
un véritable déguisement théâtral en velours, rehaussé de passementeries
d'or. Il avait sur la tête une calotte en cuir noir, qu'il couvrait d'un
immense chapeau de feutre à larges bords, surmonté d'une plume de coq.
La voiture de madame de Sévigné avait été si abondamment éclaboussée
par le passage de ce haquet, qui était déjà loin, qu'elle ne présentait
plus, d'un côté, qu'une couche de boue jaunâtre. Le marquis de Sévigné,
indigné du vilain procédé des conducteurs du haquet, mit la tête à
la portière et les somma de s'arrêter, sous peine d'avoir affaire au
lieutenant civil du Châtelet de Paris. Les gens du haquet ne répondirent
à ces menaces que par des éclats de rire, et fouettèrent de plus belle
leur petit cheval, qui les eut bientôt mis hors de la portée de la voix
et de la vue.
--Ce sont des coquins de bohémiens, dit Charles de Sévigné avec
emportement. Ces fripons-là n'obéissent qu'au bâton. Si je les puis
rencontrer plus tard, je les forcerai bien à essuyer, avec leur langue,
la boue qu'ils nous ont envoyée.
--Fi donc! reprit la marquise de Sévigné. Iriez-vous, mon fils, vous
commettre avec de pareilles gens!
--Si c'étaient des gens de ma sorte, ajouta le jeune homme irrité, ce
n'est pas un bâton, mais une bonne épée, que je leur mettrais sous le
nez, pour les contraindre à nous demander pardon, madame ma mère!
Ils arrivèrent à Versailles, une heure après, et la colère de Charles de
Sévigné se réveilla plus terrible, quand il vit que la livrée du cocher
et du laquais était mouchetée de boue et semée de taches, comme une peau
de panthère.
Les alentours du château ressemblaient à un vaste chantier de
construction; partout, des ouvriers taillant les pierres, équarrissant
le bois, martelant le fer; partout, des charrois et des charretiers, en
mouvement. Ce ne fut pas sans peine que le carrosse parvint à se frayer
un chemin, entre mille obstacles, jusqu'à l'entrée du château. Là
stationnait un gentilhomme, de grand air, coiffé d'un chapeau à panache
noir, drapé dans un manteau de couleur sombre, la main gantée sur la
poignée de son épée, les jambes serrées dans de grosses bottes de cuir
vernis avec éperons d'argent. Il attendait le carrosse et il l'avait
reconnu de loin aux armes peintes sur les portières: il s'en approcha et
le fit arrêter, en saluant respectueusement la marquise de Sévigné.
--Madame,_Trop est trop!_ lui dit-il, avec un coup d'oeil
d'intelligence. J'aurai l'honneur, s'il vous plaît, de vous mener là
où vous êtes attendue et souhaitée, comme l'était, après le Déluge, la
colombe, revenant à l'arche de Noé, avec une branche d'arbre verte dans
le bec.
--Monsieur, répondit madame de Sévigné, qui, dans toute autre
circonstance, aurait ri de cette comparaison assez ridicule, veuillez me
dire où il faut aller, et je donnerai ordre de m'y conduire sur l'heure,
car je ne suis pas seule, et mes enfants doivent attendre mon retour,
sans quitter la voiture.
--Vous ne serez pas longtemps absente, Madame, reprit l'inconnu en
saluant de nouveau, mais votre carrosse ne saurait suivre le chemin
que nous allons prendre. L'affaire presse, et vous seriez la première
chagrine des conséquences d'un retard. Il vaut mieux que votre carrosse
s'en aille attendre votre retour, dans la cour basse des Communs, où il
vous faudrait descendre pour gagner le logement qui vous est réservé au
château.
--Monsieur, se prit à dire Charles de Sévigné, pendant que sa mère
sortait de la voiture, ne tenez pas en mauvaise part le fâcheux état où
vous voyez notre carrosse et la livrée de nos gens. C'est un malotru
qui les a ainsi éclaboussés, sur la route, et je suis encore confus
et dépité de n'avoir pas châtié son insolence. Si je connaissais son
maître, ce maître-là paierait au double pour son valet.
--Ne vous échauffez pas pour si peu, Monsieur le marquis, repartit le
gentilhomme: il suffira d'un coup de brosse, ou d'un coup d'éponge, pour
remettre les choses en leur état présentable, et si nous retrouvons le
malotru, je vous aiderai à le rosser d'importance.
Le jeune Sévigné rougit d'orgueil, en s'entendant qualifier de marquis
par un homme qui, à en juger par le ton et par l'habit, devait
appartenir à la maison militaire du roi ou d'un prince du sang. Il se
redressa d'un air de suffisance et envoya un regard satisfait à sa
soeur, qui s'était cachée dans ses coiffes.
La marquise de Sévigné, quoique richement et galamment habillée sous son
costume de voyage, n'avait pas fait difficulté de descendre de voiture
et d'accompagner à pied son guide inconnu, d'autant plus qu'elle était
pourvue d'une double chaussure qui lui permettait de braver la marche
dans de plus mauvais chemins. Elle donna des ordres à ses domestiques,
en leur laissant la garde de ses enfants, et elle s'éloigna, en suivant
le gentilhomme qui n'eût pas osé lui offrir le bras.
D'après ses instructions, le cocher conduisit le carrosse, en
contournant les nouveaux bâtiments du château, dans une des cours de
service, où devaient se rendre les voitures de toutes les personnes qui
avaient reçu des invitations de la part du roi, Charles de Sévigné causa
d'abord de choses et d'autres avec sa soeur, qui n'était pas rassurée,
en se voyant seule avec lui, en l'absence de leur mère, et qui jetait
des regards furtifs par la portière. Elle aperçut avec inquiétude un
homme qui semblait faire le guet derrière la voiture et qui ne la
perdait pas de vue un moment. Elle examina timidement les allures de
cette espèce d'espion, avant de le faire remarquer à son frère.
C'était un petit bout d'homme, gros et court, qui portait fièrement une
tête énorme avec la figure la plus hétéroclite, et qui ne paraissait pas
embarrassé de montrer une pareille figure: des yeux ronds de chat-huant,
un long nez crochu comme un bec de vautour, une énorme bouche aux dents
saillantes, le tout au milieu d'un masque grimaçant sous une peau
jaunâtre et ridée. Ce monstre avait, d'ailleurs, une physionomie joviale
et comique, qui n'était pas faite pour inspirer de la défiance ou de
l'effroi, malgré la difformité des traits de son visage. Il était assez
bien pris dans sa taille et ne manquait pas, dans son port, d'une
certaine distinction, qui provenait surtout de l'assurance que lui
donnait sa position personnelle, sinon son rang, à la cour.
Le costume de ce singulier personnage n'annonçait pas cependant un
courtisan. Il était vêtu à l'espagnole: casaque longue à manches
bouffantes et chausses également bouffantes autour des reins, tout en
satin noir, avec des crevés de satin rouge; il portait une collerette
tuyautée à quatre rangs et une large ceinture de cuir de Cordoue
doré. Il tenait à la main une espèce de sceptre, à l'extrémité duquel
s'agitaient quatre grelots d'argent. Ce sceptre de bois d'ébène, qui
n'était pas une canne, devait être un bâton de commandement, et servir
d'attribut aux fonctions qu'il avait à remplir dans le château.
--C'est probablement un des concierges du château, dit Charles de
Sévigné. On croirait volontiers qu'il a été choisi exprès pour faire
peur aux gens.
--Si nous étions en carnaval, reprit mademoiselle de Sévigné, je
penserais que c'est un vrai carême-prenant.
Tout à coup Charles de Sévigné reconnut, dans un coin de la cour des
Communs, le haquet qui avait si bien éclaboussé le carrosse de sa mère.
Le bahut, enveloppé de couvertures et de toiles à matelas, qu'il se
souvenait d'avoir vu sur ce haquet, ne s'y trouvait plus, mais le cheval
était encore attelé, et le petit marquis aperçut, à l'entrée d'un
passage voûté, le conducteur du haquet, lequel ne portait plus son
costume déguenillé, en toile à carreaux de couleurs, mais qui se
montrait dans un costume de théâtre en velours noir parsemé d'or, avec
une toque à plumes noires, comme s'il allait monter sur la scène.
--Par la mordieu! s'écria Charles de Sévigné, voici le coquin qui nous a
inondés de boue et qui n'en a fait que rire. Je veux lui dire son fait
et le traiter comme il mérite de l'être.
--Quelle folie! reprit mademoiselle de Sévigné, qui cherchait à le
raisonner. Tu n'iras pas sans doute te commettre avec ce comédien!
Mais Sévigné avait déjà sauté à bas du carrosse et courait demander
une explication à ce grand garçon, qui avait aussi reconnu le carrosse
couvert de boue et qui n'était plus disposé à soutenir une querelle, en
plein château de Versailles, contre un jeune seigneur de la cour. Il
voulait se dérober à cette rencontre délicate, mais Charles de Sévigné
ne lui en donna pas le temps et le saisit rudement par le bras.
--Mordieu! monsieur le comédien, lui dit-il, je vous retrouve à propos
pour vous faire essuyer avec votre langue les jolies éclaboussures que
vous avez faites sur mes armoiries et sur la livrée de mes gens.
--Mon prince! répliqua le conducteur du haquet, interdit de cette
brusque allocution et ne sachant à qui il avait affaire: je vous jure
que l'accident dont vous vous plaignez est arrivé à mon insu, et je m'en
lave les mains....
--Vous laverez d'abord mon carrosse, interrompit Sévigné, qui avait le
caractère le plus querelleur et le plus obstiné. Prenez une brosse,
s'il vous plaît, et venez nettoyer la livrée que vous avez si joliment
accommodée! Autrement, j'appelle mes gens et je leur ordonne de vous
bâtonner de la belle manière!
--Bâtonner quelqu'un, dans le palais du roi! cria une voix glapissante,
qui força Sévigné à changer d'objet et d'adversaire. Bâtonner M. Raisin!
ajouta le petit homme, vêtu de satin noir, qui venait d'accourir, en
secouant son sceptre à grelots. C'est là une audace extraordinaire.
--Si Monsieur était gentilhomme, répliqua Sévigné en désignant le
comédien qui ne songeait qu'à s'esquiver, je lui aurais proposé de
mesurer son épée avec la mienne et de me rendre raison de son insulte.
--Juste ciel! ce jeune seigneur a perdu le sens! repartit le petit
homme qui brandissait sa marotte en la faisant tourner à tour de bras.
Provoquer les gens en duel, dans le palais du roi! Vouloir forcer M.
Raisin à tirer l'épée! Avoir l'idée infernale de tuer M. Raisin, chez le
roi! C'est là un crime de lèse-majesté.
[Illustration: Vous laverez d'abord mon carrosse! dit au comédien le
marquis de Sévigné.]
--Monsieur, je vous fais sincèrement mes excuses! dit, en s'adressant
au marquis de Sévigné, le comédien qui s'effrayait des conséquences de
cette querelle bruyante, et je m'en remets à mon ami Langeli pour vous
donner satisfaction.
En disant cela, le comédien salua profondément et disparut dans un
corridor sombre où il s'était jeté pour échapper à un plus long
entretien. Charles Sévigné resta interdit et furieux, il s'apprêtait à
porter sa colère contre l'étrange personnage qui l'avait empêché d'avoir
raison d'une injure, lorsque celui-ci lui toucha l'épaule avec le
sceptre à grelots qu'il n'avait pas cessé d'agiter, comme l'emblème de
son autorité.
--Monsieur le marquis! dit-il avec un accent impérieux et sévère, que
démentait l'expression burlesque de sa figure grimaçante, nous avons le
regret de vous placer sous notre surveillance immédiate, pour éviter un
scandale dans la maison du roi, et pour nous opposer à un duel entre
deux hommes d'honneur. Vous plaît-il de me suivre, Monsieur le marquis?
Sévigné crut avoir affaire à un officier du palais ayant à exécuter un
pouvoir quelconque, que cet officier tenait de ses fonctions; il ne
fit aucune résistance et suivit silencieusement ce nain grotesque,
qui marchait en avant, son sceptre levé, comme pour affirmer le
droit d'arrestation qu'il avait invoqué. Ils entrèrent sous la voûte
principale des Communs du château et s'enfoncèrent dans des corridors
tortueux et sombres que connaissait le guide de Charles de Sévigné. Ce
dernier n'avait pas peur, mais il éprouvait une sorte d'inquiétude,
en s'imaginant qu'il allait comparaître devant un tribunal, car il
n'ignorait pas que les duels étaient interdits sous les peines les
plus rigoureuses et que le Tribunal des Maréchaux de France ou de la
Connétablie réglait sans appel toutes les querelles de point d'honneur.
Mademoiselle de Sévigné avait compris que son frère, dont elle redoutait
les emportements et les violences, s'était engagé imprudemment dans une
querelle dont elle ne pouvait apprécier à distance l'objet et la portée,
mais elle avait vu se former autour du centre de la dispute un groupe
de spectateurs, qui l'empêchaient de distinguer ce qui se passait. Elle
entendait seulement le bruit confus d'une altercation, dans laquelle
dominait la voix de Charles de Sévigné.
Elle attendit avec anxiété la fin de l'aventure et elle avertit le petit
laquais, qui était debout à la portière du carrosse, de prêter secours à
son maître, dès qu'il en serait temps. Le petit laquais, qui n'était pas
d'âge à intervenir utilement dans un conflit où son jeune maître aurait
besoin d'aide, profita de la permission qu'on lui en donnait, pour venir
se réunir aux curieux qui étaient bien aises d'assister au débat d'un
jeune seigneur avec un comédien.
Quand mademoiselle de Sévigné constata que son frère n'était plus là,
et que la foule qui l'avait entouré se dispersait, elle eut à coeur de
savoir ce qu'il était devenu et de lui porter elle-même aide et secours,
s'il en avait besoin. Elle triompha de sa timidité naturelle, sous
l'empire de son affection fraternelle, et elle descendit de carrosse,
sans attendre le retour du petit laquais qui s'était éloigné. Elle se
dirigea résolument vers l'endroit où Charles de Sévigné avait disparu et
elle n'hésita pas à s'avancer dans un corridor solitaire, que son frère
avait dû suivre en partant du même point qu'elle. Mais, quand elle
arriva dans une espèce de carrefour auquel aboutissaient cinq ou six
chemins différents, elle en prit un au hasard, lequel n'était pas sans
doute celui que Charles de Sévigné avait pris, car elle n'eut bientôt
plus l'espoir de le rejoindre: elle marchait hâtivement, sans rencontrer
personne, au milieu d'un dédale de passages obscurs, qui l'éloignaient
du but qu'elle espérait atteindre, et lorsqu'elle essaya de retourner en
arrière, elle reconnut avec anxiété qu'elle s'était tout à fait égarée.
Son effroi s'augmenta de plus en plus, quand elle entendit pousser des
cris, qui retentissaient par intervalles à travers les longues galeries
voûtées et que les échos souterrains se renvoyaient de l'un à l'autre,
en rendant ces cris lointains plus inarticulés et plus confus. Elle
écoutait, immobile et terrifiée: à plusieurs reprises, elle avait cru
reconnaître la voix de son frère, mais aussitôt cette voix, qui semblait
prendre le caractère de la menace et de la colère, avait été couverte
par des éclats de rire prolongés. Puis, des portes s'ouvrirent et se
fermèrent avec fracas, et tout rentra dans le silence. Mademoiselle de
Sévigné fut plus effrayée de ce silence, qu'elle ne l'avait été des
bruits vagues et incertains, qui lui annonçaient du moins la présence de
quelques êtres vivants. Elle doubla le pas et n'eut plus d'autre idée
que de sortir de l'ombre qui semblait à chaque instant s'épaissir autour
d'elle, car la nuit approchait, et la pauvre jeune fille pouvait prévoir
que, d'un moment à l'autre, elle se trouverait arrêtée, sans savoir où
elle serait, au milieu des ténèbres.
C'est alors qu'elle se vit au pied d'un grand escalier, qui paraissait
aboutir aux étages supérieurs. Elle ne songea plus à descendre, pour
arriver à un passage qui la ramènerait à la grande cour des Communs;
elle se préoccupa plutôt de monter dans les Communs, où elle aurait
chance de rencontrer un des gens du château, qui l'aiderait à regagner
son carrosse. Malheureusement, c'était l'heure du souper, et elle ne
trouva pas sur son chemin un seul domestique. Enfin, après bien des
tours et des détours, elle parvint, quand le jour lui faisait défaut, à
gagner un corridor éclairé par une lampe. Elle se crut sauvée, d'autant
plus qu'elle distinguait, à l'extrémité de ce corridor, une assez vive
clarté qui venait d'une porte entr'ouverte.
Elle se dirigea rapidement vers cette porte et entra dans une grande
chambre, où elle entendait une voix étouffée et inintelligible,
accompagnée de petits coups répétés, qu'on frappait contre les parois
d'une caisse sonore. La personne qui occupait cette chambre ne devait
pas être loin, car elle avait laissé sur une console deux grosses
bougies allumées. Au milieu de la pièce, il y avait une espèce de coffre
immense, dont la forme était assez inusitée, pour que mademoiselle de
Sévigné se rappelât avoir vu, le jour même, ce coffre bizarre, porté sur
un haquet, que traînait un cheval et que conduisait un homme en costume
de comédien, celui-là même avec qui le jeune marquis de Sévigné s'était
pris de querelle sur la route de Versailles. Ce souvenir imprévu
n'annonçait rien de bon à mademoiselle de Sévigné, qui n'avait rien de
plus pressé que de sortir de cette chambre, mais elle en fut empêchée
par l'approche de deux personnes qui allaient y rentrer, en parlant
à demi-voix. En même temps, les petits coups, qu'elle avait entendus
résonner comme dans un meuble, retentirent de nouveau, et la voix qui
les accompagnait sourdement devint plus distincte et plus grondeuse.
--Voulez-vous donc que je meure là-dedans! criait la voix. J'aimerais
mieux être enfermé dans un cachot, que dans cette boîte! Père,
délivre-moi, pour l'amour de Dieu! J'ai grand besoin de respirer un peu,
avant de commencer mes exercices. Je me passerai de nourriture, bien
que je n'aie ni bu ni mangé depuis notre départ! Holà! vous m'avez
donc abandonné, que vous ne répondez pas à mes plaintes? Par pitié!
grand'mère, obtiens pour moi un quart d'heure de liberté, afin que
je puisse reprendre haleine! Père, au nom du Ciel! Grand'mère, bonne
grand-mère, sauve la vie à ton petit Jean-Baptiste!
Mademoiselle de Sévigné n'avait pu saisir qu'une partie de ces paroles,
prononcées avec l'accent de la prière dans l'intérieur du grand coffre,
où devait être renfermé un personnage invisible, qui ne se lassait pas
de cogner contre les parois de sa prison. Elle n'osa pas attendre de
pied ferme les deux individus, qui se querellaient, au moment où ils
allaient reparaître dans la chambre, et elle se cacha, toute tremblante,
derrière une tapisserie qui la dérobait à la vue de ce comédien et
de cette vieille bohémienne, qu'elle n'avait pas oubliés, depuis la
querelle de son frère avec eux.
--Auras-tu bientôt fini de faire le sabbat, méchant garçon? s'écria le
comédien, d'une voix de stentor. As-tu juré de ruiner ta famille? Je
ne sais qui me tient que je ne te roue de coups, mauvais drôle! Je
t'emprisonnerai dans ta boîte, dix jours durant!
--Jacques, sois donc plus humain pour l'enfant! reprit la vieille
femme, d'un ton suppliant. Le pauvre petit est encore à jeun depuis ce
matin....