Mademoiselle de La Garde, toujours armée des tenailles à feu, sortit

de l'appartement, précédée de Cybèle qui allait en avant comme pour

la conduire, et suivie de Thérèse, qui tenait le flambeau; celle-ci

regardait sans cesse derrière elle, reculait ou s'arrêtait à chaque pas,

effrayée par les ombres mobiles que faisait surgir autour d'elle le

passage de la lumière; mais, n'osant pas rester en arrière, elle se

hâtait de rejoindre son amie, en écoutant avec effroi le murmure de sa

propre respiration que précipitaient les battements de son coeur. Quant

à Antoinette, elle n'était accessible à aucune autre émotion, qu'à celle

de la curiosité, et elle marchait en avant d'un pas délibéré, sans

prendre garde à tous les motifs de terreur qu'elle rencontrait sur son

chemin: silhouettes fantastiques, anciens portraits de famille grimaçant

le long des murailles, tapisseries flottantes, voûtes sombres, corridors

sonores, portes gémissantes. Elle s'abandonnait à la conduite de Cybèle,

qui avait l'air de la remercier, en lui montrant la route et en lui

indiquant du regard un but mystérieux.

--Antoinette! lui cria mademoiselle d'Urtis, qui s'appuya contre le mur

pour se soutenir, au moment où mademoiselle de La Garde allait franchir

le seuil d'une chambre, dans laquelle la chienne avait disparu et où

l'on entendait s'élever une voix humaine à travers de petits cris qui

n'avaient rien d'humain.

[Illustration: Mademoiselle de La Garde, précédée de Cybèle et suivie de

Thérèse portant le flambeau.]

--Courage, _Feuille-morte_! répondit mademoiselle de La Garde, en

brandissant son arme avec une comique fierté de matamore. Je te promets

qu'il ne t'arrivera rien, tant que j'aurai une goutte de sang dans les

veines!

--N'entre pas ici, je t'en conjure, oh! n'entre pas! disait Thérèse, qui

s'attachait à la robe de son amie.

--Reste là, si bon te semble, reprit vivement Antoinette: je reviendrai

tout à l'heure t'apprendre ce qu'il y a là-dedans!

Elle s'était débarrassée des mains de mademoiselle d'Urtis, qui,

la voyant s'aventurer dans la formidable chambre, l'accompagna

machinalement plutôt que de rester seule dans le corridor; mais elle fut

trompée dans son attente: cette chambre ne lui offrait pas le spectacle

de quelque scène du sabbat, que son amie appréhendait; tout y était dans

l'ordre, et les meubles se trouvaient à leur place ordinaire, si ce

n'est que les rideaux du lit avaient été tirés à demi. Ou n'apercevait

rien qui pût donner à penser que les revenants hantassent de préférence

cette chambre paisible, qu'on nommait la Chambre Rouge, à cause de son

ameublement, et qui n'était jamais habitée depuis que la mère de

madame de La Garde y avait rendu le dernier soupir, plusieurs années

auparavant. Cette circonstance lugubre, encore présente à la

mémoire d'Antoinette, coïncidait assez avec les bruits étranges et

inexplicables, dont la cause ne lui était pas connue, pour la faire

réfléchir, et, si brave qu'elle fût, elle sentit un frisson courir par

tout son corps, la sueur monter à son front et le sang lui affluer au

coeur, lorsqu'elle se rappela sa grand'mère mourante dans le même lit,

qu'on eût dit encore occupé, car la courte-pointe de soie, dont il

était recouvert, pendait à terre, et les coussins qui garnissaient

les fauteuils avaient été entassés sur ce lit, comme pour tenir lieu

d'oreillers, de draps et de couvertures.

--Antoinette, Antoinette! C'est là que ta grand'maman est morte! murmura

Thérèse, à qui mademoiselle de La Garde avait raconté vingt fois,

dans les plus grands détails, cette mort solennelle, sans oublier la

description de la chambre mortuaire.

--Y a-t-il quelqu'un ici? cria mademoiselle de La Garde, à trois

reprises différentes, séparées par un intervalle de silence qui rendait

plus distincte la respiration embarrassée de plusieurs personnes.

--Il y a quelqu'un! dit Thérèse, en étendant la main vers le lit qui

semblait s'agiter.

--Cybèle! Cybèle! reprit Antoinette, qui jugea prudent d'appeler à elle

ce fidèle auxiliaire.

Dans le même instant, un être vivant se glissa hors du lit et vint

tomber aux pieds de mademoiselle de La Garde, qui s'était mise en

posture de défense, pendant que Thérèse se retirait vers la porte.

C'était une petite fille, en haillons, cheveux épars et pieds nus,

offrant l'aspect de la plus affreuse misère; elle se prosterna, en

gémissant, le visage contre le plancher, et lorsqu'elle leva la tête

vers Antoinette pour l'implorer du regard, celle-ci distingua une

jolie figure d'enfant, inondée de larmes et presque ensevelie sous une

chevelure blonde qui tombait en grosses boucles sur son cou. Antoinette

reconnut, du premier coup d'oeil, que le revenant n'était pas d'une

nature bien redoutable, et Thérèse, qui se fit violence pour regarder

aussi, cessa ses clameurs et ne continua pas sa retraite vers la porte;

la vue de cet enfant, au contraire, produisit sur elle une impression de

pitié, qui surmonta ses terreurs et qui les lui fit oublier par degrés;

après avoir entendu les premières paroles de l'entretien qui commençait

entre son amie et la petite fille inconnue, elle se rapprocha d'elles,

pour n'en rien perdre, et bientôt des larmes d'intérêt coulèrent le long

de ses joues pâles.

--Grâce, Madame, oh! grâce! pardonnez-nous! disait la pauvre petite, en

joignant les mains et en sanglotant.

--Qui êtes-vous? lui demanda mademoiselle de La Garde avec vivacité,

mais sans menace dans la voix ni dans le geste.

--Je suis bien malheureuse! reprit l'enfant, qui sanglotait plus fort et

cachait sa figure entre ses mains. Ah! bien malheureuse!

--Pourquoi vous trouvez-vous ici? Qu'y venez-vous faire? Aviez-vous de

mauvais desseins? Êtes-vous seule?

L'enfant ne répondit pas à ces questions réitérées, mais étendit le

bras vers le lit et parut hésiter en silence, tandis que les coussins

tremblaient sur ce lit que Cybèle avait tout à coup accaparé, car on

voyait le museau de cette chienne s'allonger hors de la courte-pointe:

ce qui renouvela les craintes de mademoiselle d'Urtis et provoqua un

éclat de rire de la part de mademoiselle de La Garde.

--Je vois que Cybèle vous tient compagnie, dit-elle avec bonté; mais

êtes-vous entrée seule dans le château?

--O mon Dieu! murmura l'enfant, que la timidité empêchait de parler:

elle était si malade, si malade!...

--Cybèle? demanda mademoiselle de La Garde; en effet, elle parait avoir

été blessée aux pattes de derrière.

--Elle est encore bien malade! reprit l'enfant, qui se remit à pleurer.

Si je pouvais au moins la soulager!...

--Cybèle? demanda encore Antoinette, qui soupçonna enfin un quiproquo.

Cybèle n'a pas l'air malade....

--Maman! dit la petite fille, en se relevant pour s'élancer vers le lit.

Alors une main sèche écarta les rideaux, et la lueur du flambeau que

tenait Thérèse se projeta sur une espèce de figure jaune et décharnée,

dont les yeux brillants, au regard fixe, semblaient seuls avoir encore

de la vie. A cette apparition imprévue, mademoiselle d'Urtis poussa de

nouveaux cris et fit quelques pas pour s'enfuir; mais elle revint auprès

de mademoiselle de La Garde, qui la rappelait d'un ton impérieux et la

rassurait, en lui montrant la scène de douleur qu'elles avaient sous les

yeux: la petite fille serrait dans ses bras cette femme agonisante,

qui avait à peine la force de se tenir sur son séant et de faire signe

qu'elle allait parler. Elle parla enfin d'une voix sourde et mourante.

--Pardonnez-nous, mes jeunes demoiselles.... C'est ma fille qui l'a

voulu.... Mais j'étais mourante de froid.... On me repoussait partout,

on m'aurait tuée!... Le hasard, le bon Dieu nous a conduites ici.... Je

suis encore bien faible.... Cependant je crois que je vivrai pour ma

chère petite Marie!...

--Vous vivrez, Madame, répondit noblement mademoiselle de La Garde, et

l'on vous donnera tous les soins qu'exige votre maladie.... Ne parlez

plus; cela vous épuiserait, dans l'état de faiblesse où vous êtes; votre

fille nous instruira de ce qui est nécessaire. Thérèse, va chercher du

lait dans notre chambre!... Va donc, tu sais bien que nous n'avons pas

autre chose jusqu'à ce que le jour soit levé!

--Que vous êtes bonnes, mes belles demoiselles! C'est toujours le Ciel

qui vient à mon aide.

Thérèse fit quelques difficultés pour retourner seule dans la chambre

verte, quoique mademoiselle de La Garde consentit à rester sans lumière

avec la petite fille, qui, joyeuse et reconnaissante de trouver des

coeurs compatissants, lui apporta un siège et se tint debout contre

le dossier. Thérèse, à qui la peur et la charité prêtaient des ailes,

reparut, au bout de quelques minutes, avec une jatte de lait, que

la malade but à longs traits en bénissant la main qui la lui avait

présentée. Mademoiselle de La Garde recommanda doucement à cette pauvre

femme de ne plus se fatiguer à fournir des explications que sa fille

donnerait pour elle, et aussitôt l'enfant raconta naïvement les

événements qui l'avaient amenée, avec sa mère, dans l'intérieur du

château, sans y être autorisée par personne.

--Nous sommes de la Champagne, dit-elle; nous habitions dans le faubourg

de Troyes, où mon père exerçait le métier de tonnelier: il y a quinze

jours, une maladie se déclara dans le pays; bien du monde en mourut,

mon père un des premiers; alors, maman, se voyant sans ressources, et

craignant aussi que je devinsse malade, partit avec moi pour Paris, où

j'ai un oncle qu'on dit assez riche. C'était chez lui que nous avions

le projet d'aller; mais, comme nous n'avions pas le moyen de louer des

places dans le carrosse public, nous faisions la route à pied; et maman,

de lassitude et de chagrin à la fois, eut la maladie, dont mon

père était mort: elle croyait mourir aussi dans l'endroit où elle

s'arrêterait, car nous étions sur le grand chemin, sans asile et sans

argent. Elle fit de grands efforts, souffrante comme elle était, et nous

arrivâmes enfin à un gros village; les méchantes gens de ce village nous

refusèrent l'hospitalité et nous menacèrent même de nous maltraiter, si

nous ne nous éloignions pas: ils disaient que nous avions la peste!

[Illustration: Un soir, comme la neige tombait dru, la veuve et sa fille

s'abritèrent dans une masure.]

--La peste! interrompit mademoiselle de La Garde.

--La peste! répéta Thérèse, qui s'abandonna un moment à des terreurs

plus réelles que les précédentes.

--Ce n'était pas la peste, puisque nous n'en sommes pas mortes, dit

l'enfant. Nous nous éloignâmes pour chercher gîte ailleurs; mais,

partout où nous allions, on nous accueillait de même, en nous fermant

les portes et en nous criant de passer notre chemin. La maladie de

maman augmentait, et il fallut toute la tendresse qu'elle me porte pour

l'empêcher de rendre l'âme dans les champs. On nous criait de ne pas

aller à Paris, parce que nous n'y serions pas reçues. Je ne sais

quel chemin nous suivîmes: nous marchions à l'aventure, à travers la

campagne; nous errions dans les bois. Les journées étaient horribles,

les nuits plus horribles encore! Et la faim! et le froid!... J'ai mangé

de l'herbe, Mesdemoiselles!... Maman ne prenait que de l'eau ou de la

neige, sans pouvoir éteindre la fièvre brûlante qui la consumait. Je

demandais à Dieu de nous rappeler à lui pour abréger nos souffrances,

car nous étions destinées à mourir sans secours. Un soir, comme la neige

tombait dru, nous nous abritâmes dans une masure, qui est fort proche de

ce château, et déjà j'arrangeais une litière avec de la paille enlevée

aux granges voisines, pour y coucher maman qui se sentait plus mal,

lorsqu'un chien entra, en se traînant sur le ventre, dans la cachette

où nous étions. J'eus peur d'abord et crus qu'il allait nous chasser

à belles dents; mais il n'aboyait pas et il se plaignait, comme s'il

souffrait beaucoup. Je m'aperçus que le pauvre animal avait les pattes

de derrière tout en sang et ne pouvait s'en servir. On lui avait tiré un

coup de mousquet, sans doute parce qu'on l'avait pris pour un loup.

Je déchirai ma chemise et bandai ses blessures le mieux qu'il me fut

possible; ensuite je partageai avec lui un morceau de pain qui me

restait: il me lécha, il me flatta, il m'invita par tant de caresses à

le suivre, que je le suivis, en quittant maman qui s'était endormie. Il

me conduisit dans la cour de ce château et se glissa par une porte que

je m'étonnai de trouver ouverte pendant la nuit: il me mena dans cette

chambre, où j'entendis crier des petits chiens; c'étaient ceux que cette

chienne avait mis bas, peu de jours auparavant, et je l'aidai à remonter

sur ce lit qu'elle avait choisi pour y faire sa nichée.

--Il y a des petits chiens? s'écria Thérèse, en courant au lit avec

la pétulance de son âge et en découvrant la courte-pointe qui cachait

Cybèle allaitant quatre jolis boule-dogues.

--En vérité, il s'agit bien de chiens! dit Antoinette, fâchée de cette

interruption peu sérieuse, au milieu d'un récit touchant. Les hommes

vous ont refusé l'hospitalité, ajouta-t-elle avec émotion en embrassant

Marie, et cet animal vous l'a donnée!

[Illustration: Marie-Jeanne et son mari furent glacés d'horreur en

trouvant vide la chambre verte.]

--Maman était si malade! reprit la petite fille: je retournai à la

masure et je décidai, par un mensonge, maman à m'accompagner ici, en lui

disant qu'on m'avait permis de loger dans cette belle chambre. C'est là

que nous sommes cachées depuis plusieurs jours; cette bonne chienne

ne nous a pas quittées, et nous ne l'avons pas chassée de son lit. Ce

château n'est point habité, du moins personne n'y demeure pendant la

nuit, et je n'y ai rencontré qu'une vieille femme, qui s'est sauvée à

toutes jambes, en criant, dès qu'elle m'a vue....

--Et comment avez-vous vécu depuis que vous êtes ici? demanda

mademoiselle de La Garde, dont tes paupières s'étaient mouillées de

larmes.

--C'est un vol, répondit la petite fille en rougissant, mais quand on

a faim, quand on a sa mère malade, on est plus excusable! Je suis

descendue à la cave et j'y ai pris du vin, qui a fait beaucoup de bien

à maman; j'ai trouvé encore quelques provisions dans un cellier, des

figues, des raisins secs.... Ce n'est pas tout, un matin, on cuisait au

four banal du village: j'ai emporté un pain, aux yeux de trois personnes

qui n'ont pas essayé de me poursuivre; ce pain, je l'ai partagé avec la

chienne, qui avait partagé son lit avec nous!

--Voici le jour, dit mademoiselle de La Garde. Thérèse, reste auprès

de notre malade, pendant que j'irai jusqu'à Saint-Pierre avertir M.

le curé, qui est aussi habile que les médecins et les apothicaires de

Paris.

Mademoiselle de La Garde était absente depuis une heure, lorsque

Marie-Jeanne et son mari, qui s'étaient figuré durant la nuit entendre

des cris plaintifs, et qui avaient frémi à l'idée des malheurs annoncés

par ces cris, se hasardèrent à venir au château, pour voir et savoir ce

qui s'y était passé. Ils pénétrèrent jusqu'à la chambre verte et furent

glacés d'horreur, en la trouvant vide; le feu était éteint, le lit

défait, la porte ouverte: ils se regardèrent, quelques moments, sans

se communiquer, autrement que par des regards effarés, leurs mutuelles

appréhensions; puis, ils se mirent à crier de toutes leurs forces:

«Mesdemoiselles! Mademoiselle Antoinette!»

--Eh bien! qu'y a-t-il? demanda celle-ci, qui arrivait avec le curé.

--Oh! Jésus! dit Marie-Jeanne. C'est vous, monsieur le curé? Je vous

prenais pour le revenant!

--Le revenant? reprit mademoiselle de La Garde: il y en a deux, sans

compter Cybèle et ses quatre petits chiens!

La pauvre femme était en voie de guérison, et la prudence du curé,

qui la soignait avec sollicitude, ne fit que hâter son heureuse

convalescence. Le lendemain, mesdames d'Urtis et de La Garde, arrivant

de Saint-Germain, rejoignirent leurs enfants et leur apportèrent de

bonnes nouvelles de Paris: la peste n'était nulle part, et les fièvres

épidémiques, qui avaient fait répandre de fausses alarmes, n'exerçant

plus de ravages, la ville et la cour se rassuraient aussi vite qu'elles

s'étaient effrayées d'abord.

--Que faisiez-vous en nous attendant? leur demanda madame de La Garde.

--Antoinette était garde-malade, répondit gaiement mademoiselle d'Urtis.

Quant à moi, j'avais à garder une petite fille et quatre petits chiens.

--Maman! dit Antoinette, entraînant sa mère dans la chambre rouge: venez

voir un revenant de ma façon.

Antoinette de La Garde, dont l'esprit avait devancé l'âge, fut depuis la

célèbre madame Deshoulières, que ses poésies touchantes et gracieuses

ont placée au premier rang parmi les illustrations littéraires du siècle

de Louis XIV.

MME DE SÉVIGNÉ ET SES ENFANTS

A LA COUR DE VERSAILLES

(1662)

Marie de Rabutin Chantal, marquise de Sévigné, était restée veuve,

en 1651, à l'âge de vingt-cinq ans, après sept années de mariage. Le

marquis de Sévigné, qui estimait sa femme et ne l'aimait pas, disait-il

lui-même, s'était fait tuer dans un duel, dont la cause n'avait rien de

bien honorable pour sa mémoire. Madame de Sévigné, qui aimait son mari

et ne l'estimait guère, le regretta sincèrement et ne se consola de

l'avoir perdu qu'en se consacrant à l'éducation de ses deux enfants, un

fils, né en 1647, une fille, née en 1648.

La marquise de Sévigné était une des femmes les plus remarquables du

temps de Louis XIV. Elle appartenait, par sa naissance, aux plus hautes

classes de la noblesse française, et elle avait été élevée, avec la plus

soigneuse sollicitude, sous les yeux de son oncle, l'abbé de Coulanges,

qui prit à tâche de cultiver en même temps la raison et l'intelligence

de cette intéressante orpheline. C'est aux conseils paternels de son

digne tuteur que Marie de Rabutin Chantal fut redevable du bon emploi

qu'elle fit, pendant toute sa vie, de ses grandes qualités morales. Elle

avait reçu, de bonne heure, une instruction aussi solide qu'étendue.

Le savant Ménage, son précepteur, lui apprit le latin, l'italien

et l'espagnol, en lui enseignant tous les raffinements, toutes les

délicatesses de la langue française; Chapelain, qui passait pour le

critique le plus judicieux, avait bien voulu joindre ses leçons à celles

de Ménage.

La gracieuse élève de ces deux littérateurs éminents brilla donc, à la

cour d'Anne d'Autriche, par son esprit autant que par sa beauté;

elle fut aussi une des Précieuses les plus admirées de l'hôtel de

Rambouillet, si célèbre par les réunions de femmes distinguées qui

composaient le cercle fameux de la marquise de Montausier; car, à cette

époque, le nom de _précieuse_ n'était pas encore pris en mauvaise part

et ne s'appliquait qu'à des personnes d'un esprit supérieur. Après son

veuvage, la marquise de Sévigné, qui était alors dans tout l'éclat de

la jeunesse, renonça au monde et se donna tout entière à ses enfants,

qu'elle éleva comme elle avait été élevée elle-même. Elle vivait

retirée, à Paris, dans le quartier du Marais, sans vouloir reparaître à

la cour et sans tenir compte des occasions qui s'offraient à elle de

se remarier avec avantage. Elle bornait ses relations au commerce de

quelques amis, que lui recommandaient l'honorabilité de leur caractère

et les agréments de leur société. Elle avait même fermé sa porte à son

cousin le comte de Bussy-Rabutin, malgré l'attachement qu'elle lui

conservait depuis leur enfance, quand ce gentilhomme, qui était maréchal

de camp dans les armées du roi, et qui pouvait aspirer à une position

importante dans les grandes charges de l'État, s'il eût été plus sage

et plus prudent, se laissa entraîner au courant d'une vie folle et

désordonnée.

Cependant, les deux enfants de madame de Sévigné étaient en âge de

faire leur entrée dans le monde, et la mère n'avait plus de motifs pour

continuer à se séquestrer avec eux dans une retraite presque claustrale.

C'était à la fin de 1662. Charles de Sévigné avait atteint sa seizième

année, sa soeur Françoise allait avoir quinze ans: l'un devait bientôt

se préparer à entrer dans la carrière militaire; l'autre était déjà

digne de paraître à Versailles, auprès de sa mère, la belle et charmante

marquise de Sévigné, qu'une absence de douze années n'avait pas fait

oublier de ses contemporains de l'ancienne cour.

Cette jeune fille se trouvait douée de tous les avantages que la nature

avait départis à sa mère, mais elle n'en savait pas encore le prix, car

elle était d'une modestie sans pareille et d'une excessive timidité, qui

ne diminuait pas la conscience qu'elle pouvait avoir de la distinction

de sa figure et de son esprit. Son frère, au contraire, qui n'était,

ni moins beau, ni moins bien fait, ni moins spirituel, s'exagérait

peut-être ses qualités et son mérite, en se croyant appelé à marcher

l'égal des plus nobles et des plus brillants seigneurs de la cour de

Louis XIV.

Au mois de novembre 1662, la marquise de Sévigné reçut une lettre de

François de Beauvillier, comte de Saint-Aignan, premier gentilhomme de

la chambre, qui lui annonçait que le roi avait parlé d'elle avec éloges

et que Sa Majesté désirait la voir figurer, ainsi que sa fille, dans

le _Ballet des Arts_, qu'on montait alors à Versailles pour y être

représenté vers le milieu de janvier de l'année suivante. A la réception

imprévue de cette lettre, madame de Sévigné tint conseil avec ses

enfants: son fils ne se sentait pas de joie, à l'idée d'être présenté

à la cour; mais sa fille eût préféré se voir dispensée d'accepter un

honneur qui lui causait d'avance tant de trouble et d'embarras. Une

invitation du roi était un ordre, auquel il fallait se soumettre, sous

peine d'être à jamais en disgrâce. Cependant madame de Sévigné cherchait

un prétexte pour se faire une excuse et un motif de refus. Elle écrivit

à son cousin, le comte de Bussy-Rabutin, qui était l'ami du comte de

Saint-Aignan, et elle le pria de trouver l'excuse qu'elle pût faire

valoir.

Bussy-Rabutin s'empressa de lui répondre qu'il n'y avait pas d'excuse

admissible; que le roi avait daigné, en effet, remarquer son absence

à la cour, et que ce serait perdre l'avenir de son fils, compromettre

celui de sa fille, et se rendre pour toujours indigne des bonnes grâces

de Sa Majesté, que d'hésiter à se montrer à Versailles, avec ses deux

enfants, quand le roi daignait l'y inviter.

Madame de Sévigné ne balança plus et répondit au comte de Saint-Aignan,

qu'elle était vivement touchée des bontés du roi à son égard, et qu'elle

se conformerait humblement aux intentions de Sa Majesté.

De ce moment, tout est changé dans l'intérieur de la marquise de

Sévigné. On ne songe plus qu'aux préparatifs d'un premier voyage à

Versailles. Il y a bien un vieux carrosse sous la remise et un assez

bon cheval dans l'écurie: le second cheval est acheté; le carrosse

est repeint et remis à neuf; le cocher et le petit laquais auront des

livrées neuves. Madame de Sévigné n'avait qu'à se souvenir, pour aviser

aux nécessités de toilette qu'exigeait une présentation à la cour. Les

joailliers, les lingères, les couturières, les cordonniers, tous les

marchands qui concourent à l'oeuvre compliquée du costume féminin et

masculin, sont mandés à la fois pour exécuter en toute hâte les habits

de cour, pour la mère et ses deux enfants. Depuis près de douze ans

que madame de Sévigné était veuve, elle avait affecté la plus grande

simplicité dans sa manière de se vêtir, mais elle n'avait pas perdu le

sentiment et le goût de l'élégance. Ce fut donc elle qui prit plaisir à

diriger et à inspirer les ouvriers et les ouvrières, qui travaillèrent

aux riches habillements que son fils et sa fille devaient porter à

Versailles.

[Illustration: La marquise de Sévigné reçut une lettre du comte de

Saint-Aignan.]

C'était le commencement des splendeurs du règne de Louis XIV. Aussitôt

après son mariage en 1660, le roi avait eu la pensée de faire de

Versailles la ville royale et le siège de la royauté. Le petit château,

construit par Louis XIII, n'avait pas été fait pour y établir une cour,

et la cour la plus magnifique de l'Europe. Le roi s'était refusé,

toutefois, à faire disparaître cet ancien château; il l'avait conservé,

au contraire, en souvenir de son père, et il ordonna seulement, en 1661,

à son architecte, Louis Levau, de faire un nouveau plan, dans lequel il

encadrerait de nouveaux bâtiments magnifiques le petit château primitif.

On commença sur-le-champ les constructions, qui furent poussées avec

tant de vigueur et de promptitude, que, dans l'espace de dix-huit mois,

on avait élevé une partie de ces bâtiments, qui devaient composer le

château neuf.

Louis XIV se plaisait à suivre les travaux, et il était si impatient de

prendre possession de sa résidence de Versailles, qu'il venait de temps

à autre occuper l'ancien château avec ce qu'on appelait la jeune cour.

Mais les grandes réceptions avaient toujours lieu dans les châteaux, de

Saint-Germain, de Vincennes et de Fontainebleau, où la cour n'était pas

gênée par l'exiguïté du local. Ce fut dans ces différents châteaux que

se donnaient les représentations de ballets et de comédies, qui ne

furent définitivement transportés au château de Versailles qu'au

printemps de l'année 1664.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 13 / 21 段