Et la vieille paysanne, que son mari plus vieux et plus cassé accourait

rejoindre, s'approcha du carrosse, aida les deux enfants à en descendre,

et se confondit en respects, en révérences, en signes de croix, devant

la fille de sa maîtresse. Antoinette, qui n'avait pas appris à être

orgueilleuse dans l'ordre des Carmélites, sauta au cou de Marie-Jeanne,

l'embrassa sans façon et demanda tout d'abord comment se portaient les

poules, les oies, les moutons et les poissons, qu'elle aimait à nourrir

de sa main. Marie soupira, en lui donnant les détails qu'elle demandait

et en fixant sa vue inquiète sur les tourelles du château.

Pendant ce premier échange de paroles, le jardinier eut le temps de se

réunir au groupe, qui était en active conférence, au sujet de Cybèle, la

chienne de basse-cour, qu'on n'avait pas aperçue depuis huit jours et

qui s'était enfuie au bois avec le loup, disait Marie-Jeanne.

--Et ma très chère et très honorée dame de La Garde? dit la vieille, en

avançant la tête dans le carrosse pour chercher si cette dame n'y était

pas. Qu'avez-vous fait de notre dame, compère Germain?

--Elle ne vient pas céans, du moins aujourd'hui, répondit le cocher.

Elle ne saurait s'en aller de Saint-Germain, en cette vilaine saison.

--C'est vrai, cela, que la saison ne vaut pas grand'chose, et il a fait,

ces jours-ci, une rude froidure.

--Il ne fait pas chaud encore, la mère, dit Antoinette, et l'on s'en

aperçoit en plein air, où le vent nous coupe le visage. Entrons, je vous

prie, pour nous entretenir de tout ce qui s'est passé ici, depuis que

j'en suis dehors.

--Entrer là-dedans! s'écria Marie-Jeanne, en reculant: ce serait pour

que le diable nous emportât!

--Le diable! dit mademoiselle de La Garde, en éclatant de rire: pourquoi

pas Croquemitaine?

--Oh! ma bonne demoiselle! reprit le jardinier, qui unit ses efforts à

ceux de sa femme, pour dissuader Antoinette, d'entrer dans la maison: il

y aurait moins de danger à coucher dans un cimetière, que de s'aventurer

dans le château. Madame de La Garde en fera jeter les murs par terre,

quand on lui dira ce qui en est.

--Jean-Pierre, vous avez aussi une dose de la folie de votre femme! Mais

ce n'est ni le lieu ni l'heure d'établir là-dessus une discussion: nous

avons froid, nous avons faim, nous avons sommeil, ce sont toutes choses

qui vous exemptent d'un plus ample entretien à la porte. Allez nous

quérir du fromage à la crème et du lait.

--Marie-Jeanne, dit Germain, Madame qui m'envoie vous ordonne de faire

en sorte que rien ne manque à ces demoiselles, mais de ne pas souffrir

qu'elles sortent de l'enceinte du parc dans la campagne.

--Eh quoi! monsieur Germain, demanda Marie-Jeanne, madame de La Garde ne

viendra-t-elle point? Nous voilà dans un bel embarras!

--Monsieur Germain! ajouta d'un air effaré le fermier, qui tournait

fréquemment la tête, comme si quelqu'un s'approchait derrière lui, où

logerons-nous ces demoiselles? La ferme de Jacques Lupin n'est pas

propre à les loger.

--Vous voilà en peine de peu! repartit le cocher, profitant d'un moment

où les deux amies s'étaient écartées de quelques pas, pour admirer des

stalactites de glace aux bords de l'urne d'un Fleuve de marbre, qui

alimentait d'eau l'étang voisin. La vérité est, ajoute-t-il à demi-voix,

que Madame a peur de la peste, pour Mademoiselle, et qu'elle l'envoie au

château, dans l'intention de la mettre à l'abri d'un malheur.

--Au château! répéta Jean-Pierre, en faisant un signe de pitié à sa

femme, qui leva les yeux au ciel.

--Au château! reprit-elle, d'une voie dolente: mieux vaudrait

l'abandonner dans les bois!

--Bah! est-ce que vous avez aussi la peste à La Garde? s'écria Germain,

qui fit, un bond en arrière et se boucha le nez.

--Nous serions plus tranquilles avec la peste qu'avec des esprits! dit

Jean-Pierre.

--Quels esprits? demanda le cocher, que cette confidence effraya

visiblement: qu'est-ce à dire?

--Qu'il revient des esprits au château, depuis plusieurs jours, répondit

le jardinier.

--Et que les revenants y font leurs sabbats! ajouta la jardinière.

--Des revenants! cria de loin mademoiselle de La Garde, dont la

curiosité fut mise en jeu, à ce seul mot qu'elle entendit sans la

moindre terreur. Où sont-ils? où sont-ils?... Thérèse, des revenants!

Quel plaisir!

--Ils sont dans le château de monsieur votre père, Mademoiselle, dit

Jean-Pierre. Tenez! ce bruit... écoutez!

--C'est l'eau de la fontaine qui tombe goutte à goutte, répliqua

mademoiselle d'Urtis après avoir écouté. Ce bruit-là est fort agréable à

entendre, surtout par une nuit calme de printemps....

--Il s'agit bien d'eau et de fontaine! interrompit gaîment Antoinette:

il s'agit de revenants, ma chère _Feuille-morte_.

--Je les ai vus, Mademoiselle, aussi vrai que je m'appelle Jean-Pierre

pour vous servir.

--Vrai! Vous les avez vus, Jean-Pierre? dit Germain, qui se réjouissait

tout bas de n'avoir pas à rester au château.

--Et moi, de même, je les ai vus, monsieur Germain! reprit à son tour

Marie-Jeanne, en baissant la voix.

--Moi, je voudrais bien les voir! s'écria mademoiselle de La Garde,

qui narguait par sa moue railleuse la crédulité de deux paysans et qui

augmentait leurs craintes en ne les partageant pas. Et toi, Thérèse, ne

les voudrais-tu pas voir?

--Assurément, répondit-elle sans s'émouvoir plus qu'à l'ordinaire; mais

nous ne les verrons pas.

--Pourquoi cela, puisqu'ils se laissent voir, ces honnêtes revenants?

--Parce que de leur naturel les revenants fuient qui les cherche et

cherchent qui les fuit.

--Vous qui les avez vus, maître Jean-Pierre, saurez-vous dire comme ils

sont faits? s'enquit Germain.

--Le premier, que j'ai vu, était enveloppé d'un drap blanc et dansait,

au clair de la lune.

--Celui qu'il a vu ensuite, continua Marie-Jeanne, n'était pas plus gros

qu'une tonne, mais il grognait comme un porc et il agitait des bras plus

longs que des faucilles.

--J'en ai vu un autre couvert de poils noirs, reprit le jardinier

renchérissant sur le récit de sa femme.

--Quant à celui que j'ai rencontré, sur la brune, dans le cellier,

interrompit encore la jardinière, il avait l'apparence d'une naine,

mais cette naine était pourvue de cornes et d'une queue en façon de

boudin....

--Eh bien! je serais charmée d'avoir en spectacle ces messieurs les

revenants! dit Antoinette, qui entra enfin, avec son amie, dans une

salle basse du château, où Marie-Jeanne et son mari ne les suivirent

qu'avec répugnance, en se disposant à s'enfuir au moindre sujet

d'alarme. Tarderont-ils à paraître, vos revenants?

--Il faut que la nuit soit plus noire, repartit vivement Jean-Pierre:

les revenants n'aiment pas plus le grand jour, que les voleurs.

--Jésus de Dieu! Mademoiselle, est-ce que vous pensez sérieusement à

passer la nuit ici? demanda la vieille, saisie de compassion pour cette

curieuse imprudente: êtes-vous décidée à vous faire tordre le cou?

--Je n'ai que faire de votre compagnie, Marie-Jeanne: je resterai seule

avec mademoiselle d'Urtis, et demain, au jour, je vous donnerai des

nouvelles de nos revenants.

--Crois-tu bonnement qu'ils s'en vont faire la conversation avec nous?

objecta Thérèse.

--Ma chère demoiselle, dit Marie-Jeanne en pleurant, ne vous exposez pas

à quelque malheur. Si vous persistez en votre fatale intention, j'irai

prier M. le curé de Saint-Pierre de venir se mettre en oraison avec vous

et jeter de l'eau bénite aux revenants.

--Gardez-vous-en bien, Marie-Jeanne! Nous ne voulons pas faire peur à

ces revenants, et nous les recevrons de notre mieux, pour qu'ils ne

s'effarouchent pas trop. Que je sens d'impatience de leur souhaiter la

bienvenue, avec mille prospérités!

--Hélas! mes jeunes demoiselles! dit le jardinier, en montrant son front

chauve: vous devriez avoir plus de confiance en moi, et monsieur Germain

ferait sagement de vous ramener à Paris, chez vos parents.

--J'ai des ordres qu'il faut exécuter, dit le cocher qui remonta sur son

siège et se hâta de repartir dans la crainte d'être obligé de passer une

nuit à La Garde. Un bon avis l'emporte sur cent mauvais, mesdemoiselles;

ayez égard au mien, qui est fondé sur la connaissance des choses: je

vous engage à ne pas jouer avec les esprits!

Germain renouvela encore à Jean-Pierre les instructions de madame de

La Garde, relativement au genre de soins et de précautions que l'état

sanitaire du pays paraissait recommander: puis, il se remit en route,

pour retourner à Saint-Germain. Marie-Jeanne et son mari délibérèrent

ensemble sur ce qu'ils avaient à faire pour se rendre dignes de la

confiance de leurs maîtres et en même temps pour ne pas contrarier la

résolution des deux jeunes amies: ils se décidèrent à laisser celles-ci

accomplir leur audacieuse épreuve, mais à rester en observation, à

peu de distance de ces deux imprudentes, pour être avertis de ce qui

arriverait. Ils comptaient sur leurs prières pour empêcher les revenants

de faire du mal à mademoiselle de La Garde et à sa compagne.

En attendant que la nuit fut venue, ils dominèrent assez leur épouvante,

pour circuler ensemble, en se tenant par la main, dans la partie du

château où mademoiselle de La Garde avait fait préparer une petite

chambre, un frugal souper et un grand feu; mais comme ils frémissaient à

l'écho de leurs pas! comme ils tremblaient au battement de leurs propres

artères! comme ils se serraient l'un contre l'autre, en croyant voir, à

chaque instant, une apparition formidable se lever devant eux! Lorsque

le crépuscule commençait à changer les formes et les couleurs,

Jean-Pierre et sa femme, qui se voyaient entourés d'images fantastiques

et menaçantes, déclarèrent à mademoiselle de La Garde, qu'ils ne se

sentaient plus la force de demeurer auprès d'elle, et ils se retirèrent

précipitamment, comme s'ils étaient poursuivis par des êtres invisibles.

Les deux amies ne s'effrayèrent pas de se trouver seules dans une

chambre dont la décoration bizarre devait contribuer peu à leur inspirer

des idées saines et logiques: la vieille tapisserie, qui cachait les

murs, représentait la tentation de saint Antoine, avec son appareil

grotesque de diableries, et le vent, mal intercepté par les vitres

déplombées de la fenêtre, circulait derrière cette tenture, qu'il

agitait par instant, de telle sorte que les personnages semblaient

s'animer, prêts à s'élancer hors de la trame de laine. Un immense lit

s'enfonçait profondément sous le baldaquin et entre les rideaux de

damas cramoisi: dans cette alcôve, luisaient une glace de Venise et un

crucifix d'ivoire. Un feu de bruyère et de sarment pétillait dans l'âtre

et envoyait à l'entour de la cheminée une clarté étincelante, dans

laquelle s'absorbait la faible lueur de la lampe; tous les meubles

antiques, tables, chaises, armoires, étaient ornés de têtes d'animaux

fabuleux, qui reflétaient çà et là leurs ombres monstrueuses.

Antoinette de La Garde, grâce aux sages enseignements de sa mère,

n'avait jamais eu un mouvement de peur, et Thérèse, moins inaccessible

à ce genre de sensation nerveuse, ne s'y abandonnait pourtant qu'à de

rares intervalles, quand la réalité empruntait du hasard ces apparences

singulières, qui naissent fréquemment d'une réunion de faits peu

importants en eux-mêmes, et qui perdent de près le masque trompeur

qu'elles ont reçu de loin: encore fallait-il que son organisation

sensible fût exaltée par quelque cause préexistante. Or, ce soir-là,

Thérèse était encore sous l'influence du souvenir de son rêve, qu'elle

interprétait comme un présage de mort.

--Thérèse, lui dit son amie, qui avait pris une forte disposition au

sommeil dans une grande tasse de lait qu'elle venait de boire, ne nous

couchons-nous pas?

--Et les revenants? repartit mademoiselle d'Urtis, qui s'était plus

modérée dans son appétit, à souper, et qui n'éprouvait pas la torpeur

d'une digestion laborieuse. Je leur demanderai seulement, à ces aimables

revenants, de vouloir bien poser devant moi, pour que je fasse leur

portrait d'après nature.

--Moi, je ne leur demanderai rien, si ce n'est de me laisser dormir

jusqu'au grand jour.

--Tu étais tantôt plus empressée de voir des revenants!

--Passe encore si on en voyait quelque chose! Mais rester, la nuit, à

regarder la lumière d'une lampe ou les tisons allumés dans les cendres,

c'est se moquer de soi-même. Je me couche et je m'endors.

--Je resterai donc à veiller, et dans le cas où j'entendrais du bruit,

tu serais bientôt levée.

--Sans doute, puisque je me jette, toute habillée, sur le lit. Bonsoir,

_Feuille-morte_! Gare aux revenants!

Mademoiselle de La Garde dormait profondément depuis deux ou trois

heures, quand son amie, qui réfléchissait vaguement, le menton appuyé

sur sa main, en regardant s'illuminer, dans le foyer, le bois noirci et

calciné, que parcouraient des serpents de feu, entendit dans le lointain

une porte s'ouvrir, puis une autre gémir sur ses gonds, puis une

troisième plus proche, ensuite des pas légers qui s'avançaient avec

précaution.

--Antoinette! dit-elle d'un accent étouffé. Antoinette! Le revenant! le

revenant!

A cette exclamation répétée deux fois de suite par mademoiselle d'Urtis,

Antoinette de La Garde se leva sur son séant, regarda autour d'elle,

sans paraître effrayée, et se jeta vivement à bas du lit, pour courir

vers la cheminée et y saisir les tenailles à feu, qu'elle brandit comme

une massue. Thérèse, pâle, émue, n'avait pas bougé de sa place et

restait assise, les jeux fixées sur la porte qui était encore fermée,

mais qu'elle jugeait prête à s'ouvrir.

On marchait à petits pas, dans le corridor qui précédait la chambre, et

par intervalles l'être inconnu, qu'on entendait marcher ainsi, venait

se heurter contre la muraille, qu'il frôlait ensuite en passant: ce

qui donnait lieu de penser que le revenant avait fort à faire pour se

diriger à tâtons dans l'obscurité. Ce revenant s'avançait donc avec

lenteur et timidité, mais il se dirigeait toujours vers la chambre des

deux amies, au point que le bruit de sa respiration arrivait jusqu'à

leurs oreilles. Antoinette tenait ses tenailles hautes; Thérèse,

terrifiée, attendait que la porte s'ouvrît et leur montrât quelque

terrible apparition.

--Le revenant se fait bien désirer, dit mademoiselle de La Garde à voix

basse. S'il tarde davantage, je vais lui épargner le reste du chemin.

--Oh! ne me quitte pas, ma bonne Antoinette! reprit mademoiselle

d'Urtis, en l'arrêtant par un pan de sa robe: tu ne veux pas que je

meure de peur!

--Le revenant a l'air d'avoir plus peur que nous, car il fait bien des

façons pour entrer.

--A Dieu plaise qu'il n'entre pas! Marie-Jeanne avait raison: c'est un

véritable revenant.

--Ne parle pas ainsi, Feuille-Morte, car tu le rendrais trop joyeux, et

il se dispenserait de nous faire voir sa figure.

Dans ce moment, on entendait un bruit d'un autre genre: c'était une

sorte de souffle ou de flairement, qui murmurait le long des fentes de

la porte; puis, ce bruit se changea en un grognement plaintif; puis, on

secoua la porte, on gratta, on frappa. Mademoiselle d'Urtis était prête

à s'évanouir. Antoinette, qui commençait à s'étonner, fit signe à

Thérèse de prendre et d'allumer un des lourds chandeliers de cuivre qui

reposaient sur un guéridon: mademoiselle d'Urtis obéit machinalement,

sans détacher de la porte ses regards inquiets.

--Je vais à la fenêtre appeler du secours, dit-elle en tremblant de tous

ses membres: Jean-Pierre n'est peut-être pas couché.

--Garde-t'en bien, ma chère! reprit mademoiselle de La Garde: on se

moquerait de nous dans tout le pays, et d'ailleurs Jean-Pierre ni

personne n'osera s'aventurer dans le château, à cette heure avancée de

la nuit.

--Nous nous laisserons donc tordre le cou par les revenants! dit Thérèse

avec désespoir.

Soudain, la porte de la chambre s'entrebâilla doucement, et une tête

chevelue, que les deux amies n'eurent pas le loisir de bien distinguer,

dans l'anxiété où elles étaient, se présenta un instant à l'ouverture

et disparut. En même temps, la porte s'ouvre toute grande, et une forme

animée, de couleur noire, se traîne à quatre pattes dans la chambre, en

grognant.

Mademoiselle d'Urtis posa sur la table le flambeau qu'elle tenait et

tomba presque sans connaissance sur un fauteuil; mademoiselle de La

Garde poussa un éclat de rire très rassurant, et quand Thérèse se

hasarda enfin à regarder ce qui se passait, elle vît son amie aux prises

avec le monstre qui semblait prêt à la dévorer: son premier mouvement

fut de la défendre, avec un courage emprunté à l'amitié; mais, comme

Antoinette continuait à rire, malgré les grognements et les bonds du

fantôme, mademoiselle d'Urtis examina plus attentivement les choses et

s'aperçut que ce revenant qu'elle s'imaginait armé de griffes, de dents

et de cornes, n'était autre qu'un gros chien noir.

--C'est un chien! dit-elle, stupéfaite de cette tardive découverte; un

chien!

--Appelle donc du secours par la fenêtre, répliqua mademoiselle de La

Garde, en s'amusant de la surprise de Thérèse.

--Quel chien? demanda Thérèse, qui n'était pas encore complètement

tranquille: es-tu bien sûre que ce soit un chien? Le revenant a choisi

cette forme pour nous abuser!... On raconte des histoires épouvantables

du diable métamorphosé en chien....

--Pauvre _Feuille-morte_! tu as peur du diable maintenant! dit

mademoiselle de La Garde, en riant plus fort. Le diable serait certes

bien malin, s'il pouvait passer dans le corps de Cybèle, notre chienne

de basse-cour.

--Quoi! c'est Cybèle, cette bonne chienne, qu'on disait perdue depuis

huit jours?

--Sans doute, c'est elle-même, un peu vieillie, ce me semble, car elle

a de la peine à se tenir sur ses deux pattes.... Je le crois bien! le

malheureux animal a eu les deux pattes de derrière cassées ou du moins

fort endommagées par quelque accident!... O mon Dieu! vois ces linges

pleins de sang autour de ses pauvres pattes!... Cybèle, ma petite

Cybèle, comment t'es-tu blessée?... Elle m'a reconnue, cette excellente

bête!... Tiens, elle me lèche, elle me fait fête, elle me remercie de

l'intérêt que je lui témoigne.... A coup sûr, nous pourrons prétendre

avoir vu un véritable revenant, comme tu disais tout à l'heure.

--Oui, voilà Cybèle retrouvée, mais elle n'était pas seule, et cette

tête affreuse qui s'est montrée....

--Une tête affreuse! Bah! j'ai cru voir, en effet, quelque chose qui

ressemblait à la tête d'un enfant mal peigné!...

--Quel aveuglement! Mieux vaudrait nier tout, que de vouloir expliquer

les faits les plus extraordinaires, avec ton système d'incrédulité

absolue. Va, j'ai de bons yeux et j'ai bien vu....

--Qu'as-tu donc vu? interrompit mademoiselle de La Garde, occupée à

examiner les blessures de Cybèle, déjà presque cicatrisées sous les

bandelettes de toile grossière qui les enveloppaient.

--J'ai vu cette tête, que tu as vue aussi, j'ai vu ses yeux semblables

à des charbons ardents, sa bouche qui exhalait une fumée lumineuse, ses

cheveux.... Oh! quels cheveux! n'étaient-ce pas des serpents?

--Bon! des serpents! Tu te souviens des Furies de marbre, qui sont dans

le parc de Saint-Germain et qui ont, en effet, une coiffure de cette

espèce. Mais nous retrouverons bien, j'en suis sure, la tête et

l'individu qui la porte.

--Tout a disparu, Dieu merci! et nous sommes délivrées de cette vision

de l'enfer!

--Il la faut chercher, cette tête affreuse, pour l'observer de plus

près et lui demander ce qu'elle désire de nous, des prières ou des

exorcismes.

--Quoi! tu veux aller sur les traces du mauvais esprit? Tu n'iras pas,

Antoinette, tu ne me laisseras pas seule!

--Non, car tu m'accompagneras, en portant la lumière, d'autant que je

compte peu sur l'haleine lumineuse et les yeux flamboyants de cette

fameuse tête, pour nous éclairer en chemin.

--Vraiment, je ne sortirai pas d'ici avant le grand jour, et la nuit

prochaine, je coucherai plutôt dans le parc, en plein air, malgré le

froid et la neige.

--Un lit de gazon ne serait guère agréable par la froidure qu'il fait.

Mais n'aie donc pas peur, ma petite _Feuille-morte_. Tu vois bien que

les apparitions ne font pas de mal, et maintenant nous avons, pour nous

défendre, ou du moins pour appeler à notre aide, cette brave Cybèle qui

ne craint pas les revenants et qui aboierait de la belle manière s'ils

venaient à se montrer.

--Va fermer la porte à double tour et aux verrous, _Printanière_, car il

peut reparaître!

--Fi donc! Thérèse, c'est pitoyable de faire ainsi l'enfant! Veux-tu

nous rendre ridicules, nous faire montrer au doigt! J'aimerais mieux

me trouver en compagnie de tous les revenants du monde. Sois donc plus

raisonnable. D'abord, il n'y a pas de revenants....

--Il n'y a pas de revenants! Regarde! regarde! disait mademoiselle

d'Urtis, en désignant d'une main tremblante une partie de la tapisserie

que la bise faisait flotter, de sorte que les personnages avaient l'air

de vouloir s'avancer vers les deux amies.

--J'avoue que ces figures-là ne sont pas réjouissantes répondit

mademoiselle de La Garde, qui se dirigea sans hésiter vers la tapisserie

mouvante, et qui la toucha de la main, en riant; mais il faut avouer que

saint Antoine, qu'on a représenté sur cette tapisserie, pouvait du moins

croire aux revenants, en compagnie de ces vilains masques.

--Antoinette! on marche, on marche encore! Écoute!... Qu'est-ce qui

marche ainsi?

--Ce doit être la tête qui t'a si fort effrayée tout à l'heure. Certes,

je ne perdrai pas cette belle occasion de me trouver en face du

revenant. Prends ton flambeau et suis-moi, ma chère, avec Cybèle, qui ne

se fera nul scrupule de mordre les jambes d'un revenant.

--Antoinette, je n'aurai jamais la force.... Pourquoi braver?... Mais,

puisque tu es résolue d'affronter ce danger, je le partagerai, et je

périrai avec toi plutôt que de te survivre!

En prononçant ces mots avec des larmes que faisait couler une exaltation

de sensibilité romanesque, mademoiselle d'Urtis se jeta dans les bras de

son amie, qui riait du péril imaginaire que celle-ci lui annonçait

d'une manière presque solennelle; seulement, elle essaya de calmer,

par quelques bons raisonnements, les inquiétudes de Thérèse, qui était

déterminée pourtant à s'associer au sort de la téméraire Antoinette. On

entendait toujours, dans le lointain, un pas traînant et indécis, auquel

se mêlaient quelques cris inarticulés, semblables à ceux d'un enfant

nouveau-né, et les frémissements des portes, qu'un courant d'air

engouffré dans les longs corridors faisait osciller et gémir sur leurs

gonds.

Cependant la chienne, au lieu de manifester la moindre crainte, semblait

écouter aussi avec une attention intelligente et témoignait, par des

grognements de bonne humeur, l'impatience qu'elle avait de mener

mademoiselle de La Garde vers le lieu d'où partaient ces bruits

étranges: elle attendait, assise sur son derrière, la tête et les

oreilles droites, en regardant la porte; puis, elle se remettait à

tourner, en grognant, autour de sa maîtresse, qui comprenait bien que ce

manège, ces grognements, cette impatience, étaient un langage chez le

pauvre animal, à défaut de la parole.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 12 / 21 段