rejoindre, s'approcha du carrosse, aida les deux enfants à en descendre,
et se confondit en respects, en révérences, en signes de croix, devant
la fille de sa maîtresse. Antoinette, qui n'avait pas appris à être
orgueilleuse dans l'ordre des Carmélites, sauta au cou de Marie-Jeanne,
l'embrassa sans façon et demanda tout d'abord comment se portaient les
poules, les oies, les moutons et les poissons, qu'elle aimait à nourrir
de sa main. Marie soupira, en lui donnant les détails qu'elle demandait
et en fixant sa vue inquiète sur les tourelles du château.
Pendant ce premier échange de paroles, le jardinier eut le temps de se
réunir au groupe, qui était en active conférence, au sujet de Cybèle, la
chienne de basse-cour, qu'on n'avait pas aperçue depuis huit jours et
qui s'était enfuie au bois avec le loup, disait Marie-Jeanne.
--Et ma très chère et très honorée dame de La Garde? dit la vieille, en
avançant la tête dans le carrosse pour chercher si cette dame n'y était
pas. Qu'avez-vous fait de notre dame, compère Germain?
--Elle ne vient pas céans, du moins aujourd'hui, répondit le cocher.
Elle ne saurait s'en aller de Saint-Germain, en cette vilaine saison.
--C'est vrai, cela, que la saison ne vaut pas grand'chose, et il a fait,
ces jours-ci, une rude froidure.
--Il ne fait pas chaud encore, la mère, dit Antoinette, et l'on s'en
aperçoit en plein air, où le vent nous coupe le visage. Entrons, je vous
prie, pour nous entretenir de tout ce qui s'est passé ici, depuis que
j'en suis dehors.
--Entrer là-dedans! s'écria Marie-Jeanne, en reculant: ce serait pour
que le diable nous emportât!
--Le diable! dit mademoiselle de La Garde, en éclatant de rire: pourquoi
pas Croquemitaine?
--Oh! ma bonne demoiselle! reprit le jardinier, qui unit ses efforts à
ceux de sa femme, pour dissuader Antoinette, d'entrer dans la maison: il
y aurait moins de danger à coucher dans un cimetière, que de s'aventurer
dans le château. Madame de La Garde en fera jeter les murs par terre,
quand on lui dira ce qui en est.
--Jean-Pierre, vous avez aussi une dose de la folie de votre femme! Mais
ce n'est ni le lieu ni l'heure d'établir là-dessus une discussion: nous
avons froid, nous avons faim, nous avons sommeil, ce sont toutes choses
qui vous exemptent d'un plus ample entretien à la porte. Allez nous
quérir du fromage à la crème et du lait.
--Marie-Jeanne, dit Germain, Madame qui m'envoie vous ordonne de faire
en sorte que rien ne manque à ces demoiselles, mais de ne pas souffrir
qu'elles sortent de l'enceinte du parc dans la campagne.
--Eh quoi! monsieur Germain, demanda Marie-Jeanne, madame de La Garde ne
viendra-t-elle point? Nous voilà dans un bel embarras!
--Monsieur Germain! ajouta d'un air effaré le fermier, qui tournait
fréquemment la tête, comme si quelqu'un s'approchait derrière lui, où
logerons-nous ces demoiselles? La ferme de Jacques Lupin n'est pas
propre à les loger.
--Vous voilà en peine de peu! repartit le cocher, profitant d'un moment
où les deux amies s'étaient écartées de quelques pas, pour admirer des
stalactites de glace aux bords de l'urne d'un Fleuve de marbre, qui
alimentait d'eau l'étang voisin. La vérité est, ajoute-t-il à demi-voix,
que Madame a peur de la peste, pour Mademoiselle, et qu'elle l'envoie au
château, dans l'intention de la mettre à l'abri d'un malheur.
--Au château! répéta Jean-Pierre, en faisant un signe de pitié à sa
femme, qui leva les yeux au ciel.
--Au château! reprit-elle, d'une voie dolente: mieux vaudrait
l'abandonner dans les bois!
--Bah! est-ce que vous avez aussi la peste à La Garde? s'écria Germain,
qui fit, un bond en arrière et se boucha le nez.
--Nous serions plus tranquilles avec la peste qu'avec des esprits! dit
Jean-Pierre.
--Quels esprits? demanda le cocher, que cette confidence effraya
visiblement: qu'est-ce à dire?
--Qu'il revient des esprits au château, depuis plusieurs jours, répondit
le jardinier.
--Et que les revenants y font leurs sabbats! ajouta la jardinière.
--Des revenants! cria de loin mademoiselle de La Garde, dont la
curiosité fut mise en jeu, à ce seul mot qu'elle entendit sans la
moindre terreur. Où sont-ils? où sont-ils?... Thérèse, des revenants!
Quel plaisir!
--Ils sont dans le château de monsieur votre père, Mademoiselle, dit
Jean-Pierre. Tenez! ce bruit... écoutez!
--C'est l'eau de la fontaine qui tombe goutte à goutte, répliqua
mademoiselle d'Urtis après avoir écouté. Ce bruit-là est fort agréable à
entendre, surtout par une nuit calme de printemps....
--Il s'agit bien d'eau et de fontaine! interrompit gaîment Antoinette:
il s'agit de revenants, ma chère _Feuille-morte_.
--Je les ai vus, Mademoiselle, aussi vrai que je m'appelle Jean-Pierre
pour vous servir.
--Vrai! Vous les avez vus, Jean-Pierre? dit Germain, qui se réjouissait
tout bas de n'avoir pas à rester au château.
--Et moi, de même, je les ai vus, monsieur Germain! reprit à son tour
Marie-Jeanne, en baissant la voix.
--Moi, je voudrais bien les voir! s'écria mademoiselle de La Garde,
qui narguait par sa moue railleuse la crédulité de deux paysans et qui
augmentait leurs craintes en ne les partageant pas. Et toi, Thérèse, ne
les voudrais-tu pas voir?
--Assurément, répondit-elle sans s'émouvoir plus qu'à l'ordinaire; mais
nous ne les verrons pas.
--Pourquoi cela, puisqu'ils se laissent voir, ces honnêtes revenants?
--Parce que de leur naturel les revenants fuient qui les cherche et
cherchent qui les fuit.
--Vous qui les avez vus, maître Jean-Pierre, saurez-vous dire comme ils
sont faits? s'enquit Germain.
--Le premier, que j'ai vu, était enveloppé d'un drap blanc et dansait,
au clair de la lune.
--Celui qu'il a vu ensuite, continua Marie-Jeanne, n'était pas plus gros
qu'une tonne, mais il grognait comme un porc et il agitait des bras plus
longs que des faucilles.
--J'en ai vu un autre couvert de poils noirs, reprit le jardinier
renchérissant sur le récit de sa femme.
--Quant à celui que j'ai rencontré, sur la brune, dans le cellier,
interrompit encore la jardinière, il avait l'apparence d'une naine,
mais cette naine était pourvue de cornes et d'une queue en façon de
boudin....
--Eh bien! je serais charmée d'avoir en spectacle ces messieurs les
revenants! dit Antoinette, qui entra enfin, avec son amie, dans une
salle basse du château, où Marie-Jeanne et son mari ne les suivirent
qu'avec répugnance, en se disposant à s'enfuir au moindre sujet
d'alarme. Tarderont-ils à paraître, vos revenants?
--Il faut que la nuit soit plus noire, repartit vivement Jean-Pierre:
les revenants n'aiment pas plus le grand jour, que les voleurs.
--Jésus de Dieu! Mademoiselle, est-ce que vous pensez sérieusement à
passer la nuit ici? demanda la vieille, saisie de compassion pour cette
curieuse imprudente: êtes-vous décidée à vous faire tordre le cou?
--Je n'ai que faire de votre compagnie, Marie-Jeanne: je resterai seule
avec mademoiselle d'Urtis, et demain, au jour, je vous donnerai des
nouvelles de nos revenants.
--Crois-tu bonnement qu'ils s'en vont faire la conversation avec nous?
objecta Thérèse.
--Ma chère demoiselle, dit Marie-Jeanne en pleurant, ne vous exposez pas
à quelque malheur. Si vous persistez en votre fatale intention, j'irai
prier M. le curé de Saint-Pierre de venir se mettre en oraison avec vous
et jeter de l'eau bénite aux revenants.
--Gardez-vous-en bien, Marie-Jeanne! Nous ne voulons pas faire peur à
ces revenants, et nous les recevrons de notre mieux, pour qu'ils ne
s'effarouchent pas trop. Que je sens d'impatience de leur souhaiter la
bienvenue, avec mille prospérités!
--Hélas! mes jeunes demoiselles! dit le jardinier, en montrant son front
chauve: vous devriez avoir plus de confiance en moi, et monsieur Germain
ferait sagement de vous ramener à Paris, chez vos parents.
--J'ai des ordres qu'il faut exécuter, dit le cocher qui remonta sur son
siège et se hâta de repartir dans la crainte d'être obligé de passer une
nuit à La Garde. Un bon avis l'emporte sur cent mauvais, mesdemoiselles;
ayez égard au mien, qui est fondé sur la connaissance des choses: je
vous engage à ne pas jouer avec les esprits!
Germain renouvela encore à Jean-Pierre les instructions de madame de
La Garde, relativement au genre de soins et de précautions que l'état
sanitaire du pays paraissait recommander: puis, il se remit en route,
pour retourner à Saint-Germain. Marie-Jeanne et son mari délibérèrent
ensemble sur ce qu'ils avaient à faire pour se rendre dignes de la
confiance de leurs maîtres et en même temps pour ne pas contrarier la
résolution des deux jeunes amies: ils se décidèrent à laisser celles-ci
accomplir leur audacieuse épreuve, mais à rester en observation, à
peu de distance de ces deux imprudentes, pour être avertis de ce qui
arriverait. Ils comptaient sur leurs prières pour empêcher les revenants
de faire du mal à mademoiselle de La Garde et à sa compagne.
En attendant que la nuit fut venue, ils dominèrent assez leur épouvante,
pour circuler ensemble, en se tenant par la main, dans la partie du
château où mademoiselle de La Garde avait fait préparer une petite
chambre, un frugal souper et un grand feu; mais comme ils frémissaient à
l'écho de leurs pas! comme ils tremblaient au battement de leurs propres
artères! comme ils se serraient l'un contre l'autre, en croyant voir, à
chaque instant, une apparition formidable se lever devant eux! Lorsque
le crépuscule commençait à changer les formes et les couleurs,
Jean-Pierre et sa femme, qui se voyaient entourés d'images fantastiques
et menaçantes, déclarèrent à mademoiselle de La Garde, qu'ils ne se
sentaient plus la force de demeurer auprès d'elle, et ils se retirèrent
précipitamment, comme s'ils étaient poursuivis par des êtres invisibles.
Les deux amies ne s'effrayèrent pas de se trouver seules dans une
chambre dont la décoration bizarre devait contribuer peu à leur inspirer
des idées saines et logiques: la vieille tapisserie, qui cachait les
murs, représentait la tentation de saint Antoine, avec son appareil
grotesque de diableries, et le vent, mal intercepté par les vitres
déplombées de la fenêtre, circulait derrière cette tenture, qu'il
agitait par instant, de telle sorte que les personnages semblaient
s'animer, prêts à s'élancer hors de la trame de laine. Un immense lit
s'enfonçait profondément sous le baldaquin et entre les rideaux de
damas cramoisi: dans cette alcôve, luisaient une glace de Venise et un
crucifix d'ivoire. Un feu de bruyère et de sarment pétillait dans l'âtre
et envoyait à l'entour de la cheminée une clarté étincelante, dans
laquelle s'absorbait la faible lueur de la lampe; tous les meubles
antiques, tables, chaises, armoires, étaient ornés de têtes d'animaux
fabuleux, qui reflétaient çà et là leurs ombres monstrueuses.
Antoinette de La Garde, grâce aux sages enseignements de sa mère,
n'avait jamais eu un mouvement de peur, et Thérèse, moins inaccessible
à ce genre de sensation nerveuse, ne s'y abandonnait pourtant qu'à de
rares intervalles, quand la réalité empruntait du hasard ces apparences
singulières, qui naissent fréquemment d'une réunion de faits peu
importants en eux-mêmes, et qui perdent de près le masque trompeur
qu'elles ont reçu de loin: encore fallait-il que son organisation
sensible fût exaltée par quelque cause préexistante. Or, ce soir-là,
Thérèse était encore sous l'influence du souvenir de son rêve, qu'elle
interprétait comme un présage de mort.
--Thérèse, lui dit son amie, qui avait pris une forte disposition au
sommeil dans une grande tasse de lait qu'elle venait de boire, ne nous
couchons-nous pas?
--Et les revenants? repartit mademoiselle d'Urtis, qui s'était plus
modérée dans son appétit, à souper, et qui n'éprouvait pas la torpeur
d'une digestion laborieuse. Je leur demanderai seulement, à ces aimables
revenants, de vouloir bien poser devant moi, pour que je fasse leur
portrait d'après nature.
--Moi, je ne leur demanderai rien, si ce n'est de me laisser dormir
jusqu'au grand jour.
--Tu étais tantôt plus empressée de voir des revenants!
--Passe encore si on en voyait quelque chose! Mais rester, la nuit, à
regarder la lumière d'une lampe ou les tisons allumés dans les cendres,
c'est se moquer de soi-même. Je me couche et je m'endors.
--Je resterai donc à veiller, et dans le cas où j'entendrais du bruit,
tu serais bientôt levée.
--Sans doute, puisque je me jette, toute habillée, sur le lit. Bonsoir,
_Feuille-morte_! Gare aux revenants!
Mademoiselle de La Garde dormait profondément depuis deux ou trois
heures, quand son amie, qui réfléchissait vaguement, le menton appuyé
sur sa main, en regardant s'illuminer, dans le foyer, le bois noirci et
calciné, que parcouraient des serpents de feu, entendit dans le lointain
une porte s'ouvrir, puis une autre gémir sur ses gonds, puis une
troisième plus proche, ensuite des pas légers qui s'avançaient avec
précaution.
--Antoinette! dit-elle d'un accent étouffé. Antoinette! Le revenant! le
revenant!
A cette exclamation répétée deux fois de suite par mademoiselle d'Urtis,
Antoinette de La Garde se leva sur son séant, regarda autour d'elle,
sans paraître effrayée, et se jeta vivement à bas du lit, pour courir
vers la cheminée et y saisir les tenailles à feu, qu'elle brandit comme
une massue. Thérèse, pâle, émue, n'avait pas bougé de sa place et
restait assise, les jeux fixées sur la porte qui était encore fermée,
mais qu'elle jugeait prête à s'ouvrir.
On marchait à petits pas, dans le corridor qui précédait la chambre, et
par intervalles l'être inconnu, qu'on entendait marcher ainsi, venait
se heurter contre la muraille, qu'il frôlait ensuite en passant: ce
qui donnait lieu de penser que le revenant avait fort à faire pour se
diriger à tâtons dans l'obscurité. Ce revenant s'avançait donc avec
lenteur et timidité, mais il se dirigeait toujours vers la chambre des
deux amies, au point que le bruit de sa respiration arrivait jusqu'à
leurs oreilles. Antoinette tenait ses tenailles hautes; Thérèse,
terrifiée, attendait que la porte s'ouvrît et leur montrât quelque
terrible apparition.
--Le revenant se fait bien désirer, dit mademoiselle de La Garde à voix
basse. S'il tarde davantage, je vais lui épargner le reste du chemin.
--Oh! ne me quitte pas, ma bonne Antoinette! reprit mademoiselle
d'Urtis, en l'arrêtant par un pan de sa robe: tu ne veux pas que je
meure de peur!
--Le revenant a l'air d'avoir plus peur que nous, car il fait bien des
façons pour entrer.
--A Dieu plaise qu'il n'entre pas! Marie-Jeanne avait raison: c'est un
véritable revenant.
--Ne parle pas ainsi, Feuille-Morte, car tu le rendrais trop joyeux, et
il se dispenserait de nous faire voir sa figure.
Dans ce moment, on entendait un bruit d'un autre genre: c'était une
sorte de souffle ou de flairement, qui murmurait le long des fentes de
la porte; puis, ce bruit se changea en un grognement plaintif; puis, on
secoua la porte, on gratta, on frappa. Mademoiselle d'Urtis était prête
à s'évanouir. Antoinette, qui commençait à s'étonner, fit signe à
Thérèse de prendre et d'allumer un des lourds chandeliers de cuivre qui
reposaient sur un guéridon: mademoiselle d'Urtis obéit machinalement,
sans détacher de la porte ses regards inquiets.
--Je vais à la fenêtre appeler du secours, dit-elle en tremblant de tous
ses membres: Jean-Pierre n'est peut-être pas couché.
--Garde-t'en bien, ma chère! reprit mademoiselle de La Garde: on se
moquerait de nous dans tout le pays, et d'ailleurs Jean-Pierre ni
personne n'osera s'aventurer dans le château, à cette heure avancée de
la nuit.
--Nous nous laisserons donc tordre le cou par les revenants! dit Thérèse
avec désespoir.
Soudain, la porte de la chambre s'entrebâilla doucement, et une tête
chevelue, que les deux amies n'eurent pas le loisir de bien distinguer,
dans l'anxiété où elles étaient, se présenta un instant à l'ouverture
et disparut. En même temps, la porte s'ouvre toute grande, et une forme
animée, de couleur noire, se traîne à quatre pattes dans la chambre, en
grognant.
Mademoiselle d'Urtis posa sur la table le flambeau qu'elle tenait et
tomba presque sans connaissance sur un fauteuil; mademoiselle de La
Garde poussa un éclat de rire très rassurant, et quand Thérèse se
hasarda enfin à regarder ce qui se passait, elle vît son amie aux prises
avec le monstre qui semblait prêt à la dévorer: son premier mouvement
fut de la défendre, avec un courage emprunté à l'amitié; mais, comme
Antoinette continuait à rire, malgré les grognements et les bonds du
fantôme, mademoiselle d'Urtis examina plus attentivement les choses et
s'aperçut que ce revenant qu'elle s'imaginait armé de griffes, de dents
et de cornes, n'était autre qu'un gros chien noir.
--C'est un chien! dit-elle, stupéfaite de cette tardive découverte; un
chien!
--Appelle donc du secours par la fenêtre, répliqua mademoiselle de La
Garde, en s'amusant de la surprise de Thérèse.
--Quel chien? demanda Thérèse, qui n'était pas encore complètement
tranquille: es-tu bien sûre que ce soit un chien? Le revenant a choisi
cette forme pour nous abuser!... On raconte des histoires épouvantables
du diable métamorphosé en chien....
--Pauvre _Feuille-morte_! tu as peur du diable maintenant! dit
mademoiselle de La Garde, en riant plus fort. Le diable serait certes
bien malin, s'il pouvait passer dans le corps de Cybèle, notre chienne
de basse-cour.
--Quoi! c'est Cybèle, cette bonne chienne, qu'on disait perdue depuis
huit jours?
--Sans doute, c'est elle-même, un peu vieillie, ce me semble, car elle
a de la peine à se tenir sur ses deux pattes.... Je le crois bien! le
malheureux animal a eu les deux pattes de derrière cassées ou du moins
fort endommagées par quelque accident!... O mon Dieu! vois ces linges
pleins de sang autour de ses pauvres pattes!... Cybèle, ma petite
Cybèle, comment t'es-tu blessée?... Elle m'a reconnue, cette excellente
bête!... Tiens, elle me lèche, elle me fait fête, elle me remercie de
l'intérêt que je lui témoigne.... A coup sûr, nous pourrons prétendre
avoir vu un véritable revenant, comme tu disais tout à l'heure.
--Oui, voilà Cybèle retrouvée, mais elle n'était pas seule, et cette
tête affreuse qui s'est montrée....
--Une tête affreuse! Bah! j'ai cru voir, en effet, quelque chose qui
ressemblait à la tête d'un enfant mal peigné!...
--Quel aveuglement! Mieux vaudrait nier tout, que de vouloir expliquer
les faits les plus extraordinaires, avec ton système d'incrédulité
absolue. Va, j'ai de bons yeux et j'ai bien vu....
--Qu'as-tu donc vu? interrompit mademoiselle de La Garde, occupée à
examiner les blessures de Cybèle, déjà presque cicatrisées sous les
bandelettes de toile grossière qui les enveloppaient.
--J'ai vu cette tête, que tu as vue aussi, j'ai vu ses yeux semblables
à des charbons ardents, sa bouche qui exhalait une fumée lumineuse, ses
cheveux.... Oh! quels cheveux! n'étaient-ce pas des serpents?
--Bon! des serpents! Tu te souviens des Furies de marbre, qui sont dans
le parc de Saint-Germain et qui ont, en effet, une coiffure de cette
espèce. Mais nous retrouverons bien, j'en suis sure, la tête et
l'individu qui la porte.
--Tout a disparu, Dieu merci! et nous sommes délivrées de cette vision
de l'enfer!
--Il la faut chercher, cette tête affreuse, pour l'observer de plus
près et lui demander ce qu'elle désire de nous, des prières ou des
exorcismes.
--Quoi! tu veux aller sur les traces du mauvais esprit? Tu n'iras pas,
Antoinette, tu ne me laisseras pas seule!
--Non, car tu m'accompagneras, en portant la lumière, d'autant que je
compte peu sur l'haleine lumineuse et les yeux flamboyants de cette
fameuse tête, pour nous éclairer en chemin.
--Vraiment, je ne sortirai pas d'ici avant le grand jour, et la nuit
prochaine, je coucherai plutôt dans le parc, en plein air, malgré le
froid et la neige.
--Un lit de gazon ne serait guère agréable par la froidure qu'il fait.
Mais n'aie donc pas peur, ma petite _Feuille-morte_. Tu vois bien que
les apparitions ne font pas de mal, et maintenant nous avons, pour nous
défendre, ou du moins pour appeler à notre aide, cette brave Cybèle qui
ne craint pas les revenants et qui aboierait de la belle manière s'ils
venaient à se montrer.
--Va fermer la porte à double tour et aux verrous, _Printanière_, car il
peut reparaître!
--Fi donc! Thérèse, c'est pitoyable de faire ainsi l'enfant! Veux-tu
nous rendre ridicules, nous faire montrer au doigt! J'aimerais mieux
me trouver en compagnie de tous les revenants du monde. Sois donc plus
raisonnable. D'abord, il n'y a pas de revenants....
--Il n'y a pas de revenants! Regarde! regarde! disait mademoiselle
d'Urtis, en désignant d'une main tremblante une partie de la tapisserie
que la bise faisait flotter, de sorte que les personnages avaient l'air
de vouloir s'avancer vers les deux amies.
--J'avoue que ces figures-là ne sont pas réjouissantes répondit
mademoiselle de La Garde, qui se dirigea sans hésiter vers la tapisserie
mouvante, et qui la toucha de la main, en riant; mais il faut avouer que
saint Antoine, qu'on a représenté sur cette tapisserie, pouvait du moins
croire aux revenants, en compagnie de ces vilains masques.
--Antoinette! on marche, on marche encore! Écoute!... Qu'est-ce qui
marche ainsi?
--Ce doit être la tête qui t'a si fort effrayée tout à l'heure. Certes,
je ne perdrai pas cette belle occasion de me trouver en face du
revenant. Prends ton flambeau et suis-moi, ma chère, avec Cybèle, qui ne
se fera nul scrupule de mordre les jambes d'un revenant.
--Antoinette, je n'aurai jamais la force.... Pourquoi braver?... Mais,
puisque tu es résolue d'affronter ce danger, je le partagerai, et je
périrai avec toi plutôt que de te survivre!
En prononçant ces mots avec des larmes que faisait couler une exaltation
de sensibilité romanesque, mademoiselle d'Urtis se jeta dans les bras de
son amie, qui riait du péril imaginaire que celle-ci lui annonçait
d'une manière presque solennelle; seulement, elle essaya de calmer,
par quelques bons raisonnements, les inquiétudes de Thérèse, qui était
déterminée pourtant à s'associer au sort de la téméraire Antoinette. On
entendait toujours, dans le lointain, un pas traînant et indécis, auquel
se mêlaient quelques cris inarticulés, semblables à ceux d'un enfant
nouveau-né, et les frémissements des portes, qu'un courant d'air
engouffré dans les longs corridors faisait osciller et gémir sur leurs
gonds.
Cependant la chienne, au lieu de manifester la moindre crainte, semblait
écouter aussi avec une attention intelligente et témoignait, par des
grognements de bonne humeur, l'impatience qu'elle avait de mener
mademoiselle de La Garde vers le lieu d'où partaient ces bruits
étranges: elle attendait, assise sur son derrière, la tête et les
oreilles droites, en regardant la porte; puis, elle se remettait à
tourner, en grognant, autour de sa maîtresse, qui comprenait bien que ce
manège, ces grognements, cette impatience, étaient un langage chez le
pauvre animal, à défaut de la parole.