devait garder un équilibre difficile et maintenir immobile la corde qui
menaçait de lui échapper, le jardin, éclairé par des torches et des
lanternes, retentit de pas, de cris et de malédictions. Scarron, qui
avait réveillé tout le faubourg par une apparition et une disparition
qu'on regardait également comme surnaturelles, se garda bien d'appeler
du secours, lorsqu'il eut entendu un des jardiniers, arrêté auprès de la
citerne, s'entretenir de l'événement avec un des domestiques de l'hôtel.
--Mon ami, disait ce jardinier avec force signes de croix, c'est une
histoire ancienne, que m'a contée un vieux Père chartreux, qui est
décédé il y a vingt ans. Dieu lui fasse miséricorde! Le diable, que vous
avez vu et que nous pourchassons en vain, n'est pas né d'hier, car il
a fait de bons tours, en ce même lieu, sous le règne du bon roi saint
Louis, patron de la confrérie des barbiers.
--Sacrebleu! maître Pierre! interrompit le domestique terrifié: c'était
un grand diable que celui-ci, tout habillé de plumes comme un coq,
enfumé comme un jambon de carnaval, et lançant des flammes par les yeux
et la bouche! On ne sait pas encore ce que M. le comte est devenu, et
l'on se demande si ce diable ne l'a pas emporté tout vif dans l'enfer.
--Le cas ne serait pas neuf, André, reprit le jardinier. M. le comte a
péché grièvement, en allant à cette folle mascarade qui s'est donnée
cette nuit dans la rue des Tournelles. Or ça, l'ami, écoute mon
histoire: En ce temps-là, ce n'était pas hier, on voyait, à la place
qu'occupe aujourd'hui la Chartreuse des révérends Pères, un château
ruiné, où le diable menait son sabbat et tordait le cou à ceux qui
s'en approchaient, malgré le bruit infernal qu'on y faisait; mais les
Chartreux obtinrent du roi d'alors la donation de cette maison assez mal
famée, et ils en chassèrent le malin esprit, à force d'exorcismes et
d'eau bénite. Depuis que Dieu a conquis ce domaine du diable, qu'on
nommait alors le château de Vauvert, le diable s'efforce d'y revenir, de
temps à autre, pour reprendre son bien; à cet effet, le tentateur maudit
emprunte maintes formes diverses, les plus diaboliques qu'il peut
imaginer. Il faut donc, si on le rencontre sur son chemin, le battre
sans miséricorde, jusqu'à ce que le jeu ne lui plaise guère, fit-il
semblant de demander grâce et de rendre l'âme, comme une personne
mortelle: on est sûr de gagner ainsi le paradis.
Scarron, qui n'avait pas perdu un mot de cet entretien, n'osait pas
bouger, de peur de porter la peine du diable de Vauvert, et de n'avoir
pas, comme ce vieux diable, la ressource de se réfugier en enfer. Un
reflet de la torche du jardinier, errant sur son visage noirci,
ajoutait un caractère merveilleux à son étrange aspect; mais les deux
interlocuteurs s'écartèrent, sans jeter un coup d'oeil au fond de la
citerne. Scarron respira plus librement, quoique ses dents claquassent
de froid, quoique ses jambes mouillées fussent comme paralysées, et
quoique le miel pénétrât dans ses chairs comme des pointes d'aiguilles
rougies au feu. Les recherches aux flambeaux continuèrent durant une
heure, redoublant les terreurs du prétendu diable, qui, nonobstant les
souffrances intolérables qu'il avait à subir, songeait moins à sortir de
la citerne, qu'à s'y cacher en sûreté contre les terribles menaces qui
lui figeaient le sang dans les veines.
Enfin les lumières s'éteignirent, les pas et les cris s'éloignèrent: on
renonçait à rejoindre le démon, qui n'avait fait que se montrer, et on
allait se coucher, sous l'influence de cette apparition infernale, que
le cauchemar devait renouveler dans un pénible sommeil. Scarron aurait
dormi plus tranquillement, s'il avait pu poser ses pieds et appuyer sa
tête sur une surface solide; mais, à chaque instant, il lui fallait
inventer une posture moins incommode, arcbouter ses pieds aux
interstices des parois de la citerne, arrêter le perpétuel balancement
de la corde mobile, et maintenir au-dessus de l'eau le seau qui
s'enfonçait sous le poids de son corps. Ses mains rouges et glacées
s'efforçaient, de toute la puissance de leurs nerfs, à trouver un point
d'appui: vingt fois il tenta une ascension périlleuse en se hissant
le long de la corde, et il n'atteignait le milieu du puits que pour
retomber bientôt à son point de départ. La fièvre, par bonheur,
survenait alors et ranimait son énergie.
Il vit poindre le jour, avec l'espoir de la délivrance, et après trois
heures de tortures inouïes, qu'il fut tenté de terminer en se laissant
couler au fond de l'eau, il entendit une marche lente et avinée
s'avancer du côté de la citerne, et il ouvrait déjà la bouche pour
crier, préférant risquer sa vie une dernière fois plutôt que de mourir
cent fois par minute; d'ailleurs, il se flattait que son piteux état le
justifierait du soupçon d'être le diable en personne; mais il eut, par
prudence, la précaution d'attendre qu'il fût hors de sa prison pour
se faire connaître: la corde remuait et se tendait, en criant sur la
poulie; il aperçut le jardinier, qui s'était mis en devoir de tirer de
l'eau: il s'accrocha d'une main à cette corde qu'il n'avait pas quittée,
et se suspendit de l'autre main au seau qui montait, en se recommandant
à son ange gardien.
--Tais-toi, poulie criarde, demain tu seras graissée! disait le
jardinier, en chancelant, par suite des libations auxquelles l'alerte de
la nuit avait donné lieu parmi la valetaille. En vérité, l'eau pèse plus
que le vin, et je suis sage de n'en jamais boire. Ce vilain seau n'est
pourtant pas rempli d'or, mais on croirait, à sa lourdeur, que le diable
est dedans!
A ces mots, il se trouva face à face avec Scarron, qui, craignant de se
voir de nouveau précipité dans la citerne, s'était élancé d'un bond sur
la margelle du puits, en tenant avec ses deux mains la corde immobile.
Le jardinier ferma les yeux, lâcha la corde, plia les genoux sous lui
et murmura les prières des agonisants, pendant que, sans le remercier,
Scarron, qui avait mis pied à terre et qui reconnaissait les jardins de
l'hôtel où il se trouvait, dégourdissait ses jambes presque inertes, en
courant à perdre haleine, avec l'espérance de gagner une petite ruelle
qui longeait le clos des Chartreux et aboutissait à la rue d'Enfer.
Le jardinier, se sentant fort de l'éloignement du diable qui ne l'avait
pas même touché, se releva, en criant à pleins poumons, et mit en branle
une cloche qui servait à appeler les ouvriers. On répondit, on accourut
à ses clameurs, à son carillon, et le diable, qui fuyait à travers
le jardin, fut poursuivi de près. Scarron n'eut pas d'autre moyen
d'échapper à cette nouvelle poursuite, que de sauter dans le clos des
Chartreux, de ramper entre les ceps de vigne qu'on avait vendangés la
veille, et de se glisser à quatre pattes dans le pressoir, dont la porte
était entre-baillée. On aurait, en effet, perdu sa trace, si un aide
jardinier ne se fût trouvé là pour garder la vendange, dont il avait
goûté un peu plus que de raison.
[Illustration: «Tais-toi, poulie criarde! disait la jardinier. Demain tu
seras graissée.»]
--Merci Dieu! dit l'aide, en tombant le front contre terre, à la vue
de ce bipède humain, dont les plumes mouillées ressemblaient à des
écailles. Grand saint Bruno, protégez-moi! Arrière, vision satanique!
murmurait-il à voix basse, sans oser lever la tête: le Seigneur me
châtie pour avoir péché par gourmandise, en goûtant à la vinée du
couvent.... Au secours! au secours! cria-t-il à plein gosier, lorsque la
conscience d'un péril imminent lui eut rendu la voix. A moi, mes amis!
sauvez-moi de l'enfer! Je t'exorcise, Belzébuth! Plût à Dieu que j'eusse
à ma dévotion une tonne d'eau bénite!
Scarron faillit se jeter sur ce braillard, qui allait donner l'alarme
à tout le couvent; mais la prudence lui fit comprendre que ce robuste
garçon le terrasserait d'une chiquenaude et il se hâta de chercher une
autre cachette, avant qu'on arrivât aux cris du maudit ivrogne. Une
échelle dressée contre les douves extérieures de la cuve l'invitait à y
monter et à descendre en dedans de cette cuve, au risque de courir la
chance d'être noyé dans le vin nouveau; il s'enfonça donc jusqu'au cou
dans un bain fumeux et enivrant, qui lui parut chaud en comparaison de
l'eau de la citerne; il s'y désaltéra même, pour calmer le feu intérieur
qui le consumait.
Le gardien du pressoir s'époumonnant à hurler et à intercéder saint
Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux, les moines sortirent de leurs
cellules. On mit en branle les cloches du monastère, comme si ce fût
un incendie: tous les religieux étaient sur pied, toute la communauté
accourait au pressoir. On accourut aussi des environs. L'aide jardinier
qui jurait avoir vu le diable, délirait d'effroi, en racontant la vision
qu'il avait eue; le vin nouveau dont il s'était gorgé lui inspirait les
plus extravagantes hallucinations: il en vint à raconter que le diable
qui avait fait invasion dans le couvent ne pouvait être que le diable
légendaire de Vauvert, d'autant plus qu'il avait trois têtes, six bras
et quatre jambes. On chercha, on regarda partout, excepté dans la cuve:
on ne trouva que quelques plumes gluantes collées au plancher, on les
exorcisa, on les brûla, on récita des prières, on aspergea d'eau bénite
le vin qui bouillonnait, puis on se retira, en plaçant à la porte
du pressoir deux hommes, au lieu d'un, pour empêcher le démon de
reparaître. La superstition et la crédulité étaient si grandes, à cette
époque, qu'on faisait intervenir le diable en tout ce qui semblait
anormal et inexplicable dans l'ordre des choses naturelles.
Scarron, plus tranquille enfin dans la cuve du pressoir qu'au fond de
la citerne où il avait failli périr de froid, souhaitait néanmoins être
hors de ce bain chaud, dont les vapeurs commençaient à lui troubler la
cervelle: il s'adossa, debout et immobile, aux parois de la cuve, pour
ne pas être entraîné, par le vertige, sur un lit de grappes de raisin,
qui fût devenu son tombeau. Mais le vin en fermentation l'enveloppait
d'un nuage perfide; il chancelait sur le marc mouvant; il allait
peut-être périr, lorsqu'un dernier sentiment de conservation lui inspira
l'énergique volonté de se soustraire à un danger, que les délices de
l'ivresse rendaient plus inévitable; il s'accrocha des deux mains et
des dents au bord de la cuve: il s'aida si activement des genoux et
des pieds qu'il parvint à s'asseoir sur le haut d'une échelle, pour
raffermir ses sens et rappeler ses idées, qui tournoyaient dans un nuage
avec tous les objets environnants.
Son séjour parmi la vendange écumante avait peint tout son corps d'une
couleur rougeâtre, qui lui donnait une figure encore plus extraordinaire
et plus effrayante. Les deux hommes, qui priaient à la porte du
pressoir, furent distraits de leurs prières par le mouvement qui
s'opérait dans la cuve, et dès qu'ils virent s'élever au-dessus de
cette vaste cuve un personnage auquel leur épouvante prêta des formes
gigantesques et des traits surnaturels, ils se signèrent et s'enfuirent.
Scarron jugea prudent de les imiter, avant qu'ils eussent donné
l'alarme, et il fit si bonne diligence dans cette dernière fuite, qu'il
heurtait à la porte de son oncle, en même temps qu'on sonnait les
cloches au couvent.
La vieille gouvernante, qui vint ouvrir, tout en larmes, ne pouvait
reconnaître son petit Paul, sous ce masque de suie, de plumes et de vin.
Elle s'imagina que le diable emportait l'âme de son maître, et elle
recula en arrière, les yeux fermés, les dents serrées et les bras au
ciel. Scarron essayait de la rassurer, en lui demandant du linge et un
lit chaud, mais sa voix et ses caresses ne réussirent pas à la tirer
d'erreur, et elle se cachait le visage, se bouchait les oreilles et
s'obstinait à ne répondre qu'en marmotant le _De profundis_. Scarron,
perclus de froid et tremblant de fièvre, changea de ton et de manières,
l'invectiva et la rudoya, ce qui fut plus efficace.
--Or ça, sorcière du diable! s'écria-t-il en colère: veux-tu que
j'éveille mon oncle par ce vacarme, et désires-tu que je sois
réprimandé, par lui, de ma triste mascarade?
--Seigneur Jésus! reprit la gouvernante, en gémissant; monsieur votre
oncle est près d'expirer. Dès qu'il apprit que vous étiez noyé, il fut
attaqué de paralysie et d'apoplexie; maintenant il gît sans connaissance
et pâmé de douleur à votre sujet. Le médecin a déclaré qu'il n'en
relèverait point, et d'un instant à l'autre, il s'en va trépasser.
Scarron n'eût pas été plus stupéfié, si la foudre l'avait atteint; il se
frappa le front, et oubliant ses propres souffrances pour ne songer qu'à
son pauvre oncle qu'il avait tué par une insigne folie, il jura de se
venger d'Armand de Pierrefuges, sans se souvenir que c'était lui-même
qui l'avait envoyé au chanoine; il courut, étouffé de sanglots, dans la
chambre du vieillard, qui, après une crise favorable, avait repris ses
sens et tâchait de renouer les fils brisés de sa mémoire. L'apparition
de son neveu eût sans doute porté un nouveau désordre dans ses idées et
compromis plus gravement sa santé, si Scarron ne se fût précipité entre
ses bras, presque insensé de chagrin et de remords. Le digne oncle, qui
n'était pas plus que sa gouvernante un esprit fort, faillit partager les
terreurs que ce diable avait semées partout sur son passage; mais il
aimait trop son mauvais sujet de Paul, pour douter de son identité en
l'écoutant parler.
--Mon vénéré oncle, disait Scarron avec une vraie sensibilité, on vous a
trompé! Je ne suis pas encore défunt, et je vivrai longtemps pour vous
obéir, si Dieu me prête vie.
--Est-ce le cas de se noyer, méchant, parce que tu n'as point goût à
te faire abbé? reprit le bonhomme, que la joie ressuscitait. Deviens
greffier, notaire, procureur, si tu veux, plutôt que mort!
--Ah! mon bon et excellent oncle! interrompit Scarron, redoublant
d'embrassades; à votre tour, guérissez-vous, mon second père, et, pour
expier mes fautes, je serai abbé, chanoine et pape, si cela vous agrée
en quelque chose. Aussi bien, je puis dire adieu au monde désormais, car
il m'en cuira d'avoir fait le diable, durant cette terrible nuit!
Ces mots, prononcés avec une mélancolie qui s'efforçait d'être
plaisante, avertirent le chanoine de jeter les yeux sur le singulier
personnage qu'il embrassait tendrement: en voyant cette face de
ramoneur, ces plumes rougies, ces cornes dorées, et cette queue
ruisselante de vin, il perdit la gravité de son âge et de sa robe
monacale, pour tomber dans des convulsions de rire, qui dissipèrent les
restes de sa maladie; il fut donc guéri radicalement par cet excès de
gaîté et cette explosion de joie.
Quant à Scarron, qui riait aussi de le voir rire, il eut beau, à force
de bains, se débarrasser de ces plumes et de ce miel diaboliques
incrustés dans sa peau, sa jeunesse et sa santé furent le prix de
son imprudente mascarade; les rhumatismes, qu'il avait gagnés à
ces alternatives subites de chaud et de froid, désorganisèrent son
tempérament et paralysèrent tout son corps; sa tête se pencha sur sa
poitrine; ses jambes, dont les nerfs s'étaient retirés, lui refusèrent
leur service, et il ne conserva de mouvement que dans les yeux, la
langue et la main droite; mais sa bonne humeur ne l'abandonna pas et
s'accrut, au contraire, en compensation des autres facultés qui lui
manquaient.
Son oncle lui légua le canonicat du Mans, et la reine le nomma son
_malade en titre d'office_, avec une bonne pension pour se faire
soigner. Malgré les tortures à peu près continuelles qui le clouèrent,
pour toute sa vie, sur un fauteuil, Paul Scarron composa les ouvrages
les plus bouffons, en vers et en prose, qui aient jamais été écrits dans
notre littérature.
LE REVENANT
DU CHATEAU DE LA GARDE
(1643)
Dans le courant de l'hiver de l'année 1643, le bruit se répandit
à Paris, que la peste s'y était déclarée, et ce bruit, grossi par
l'effroi, amena bien des départs précipités, quoique la police
n'épargnât rien pour tranquilliser les esprits. Tous les jours, le
quartier du Marais, où habitait la noblesse à cette, époque, se
dépeuplait, et des familles entières, malgré la rigueur de la saison,
s'empressaient de quitter la capitale, et de fuir un péril imaginaire.
Ce fut bien pis, lorsqu'on publia que le fléau s'était propagé dans les
provinces! Ceux qui étaient sortis de la capitale ne savaient plus s'ils
devaient y rentrer, et ceux qui y restaient encore, hésitaient à s'en
éloigner.
[Illustration: On publia que le fléau s'était propagé.]
Madame du Ligier de La Garde, dont le mari était maître d'hôtel de la
reine-mère Anne d'Autriche, et qui remplissait elle-même une charge
analogue auprès de cette princesse, se voyait forcée de demeurer à la
cour, résidant alors au Château de Saint-Germain-en-Laye. Or, sa fille
Antoinette, âgée de neuf ans, se trouvait seule à Paris, loin des yeux
et des soins de sa famille, dans le couvent des Carmélites de la rue du
Bouloy, pour y commencer son éducation. Madame de La Garde frémit du
danger qui pouvait menacer son enfant, au milieu d'une ville infectée
par la contagion et dans le sein d'une communauté religieuse où ne
pénétraient pas facilement les secours de l'art. Elle eût voulu, pour
rassurer sa tendresse, protéger de ses regards maternels cette jeune
tête, sur laquelle reposaient tant d'espérances, mais des ordres sévères
de la cour ne permettaient à personne de venir de Paris à Saint-Germain,
et elle se fût exposée à une disgrâce en même temps qu'à la perte de sa
charge, si elle avait essayé de s'absenter pour se rendre auprès de
sa fille. Une de ses amies, madame d'Urtis, était dans une position
identique: mademoiselle Thérèse d'Urtis, qui avait à peu près l'âge de
mademoiselle de La Garde, élevée dans le même couvent qu'elle, devait
être également séparée de sa mère, par des obstacles résultant de
la charge de celle-ci dans la maison de la reine. Les deux mères se
confièrent donc leurs inquiétudes, et tinrent conseil pour les faire
cesser, en écartant leurs enfants du foyer de l'épidémie.
Un matin, pendant que Thérèse et Antoinette se promenaient, côte à
côte, dans le cloître du couvent de la rue du Bouloy, et se récitaient
mutuellement quelques vers qu'elles avaient retenus de leurs lectures
d'enfance, on les avertit de se préparer à monter en carrosse. Elles
bondirent de joie, à cette nouvelle, sans s'informer du motif d'une
sortie, contraire à la règle du couvent, et l'idée ne leur vint pas d'en
tirer un fâcheux augure. Elles se hâtèrent de revêtir leurs plus beaux
habits des jours de fête, leurs robes de taffetas toutes garnies de
rubans et de dentelles, avec leurs souliers de satin à talons rouges et
leur béguin de velours noir à passements d'argent, toilette mondaine
et coquette, qui ne se sentait pas du costume lugubre et austère des
religieuses Carmélites.
Antoinette de La Garde était déjà jolie, avec ses yeux vifs, son teint
vermeil, sa bouche toujours souriante, son air espiègle et mutin;
Thérèse d'Urtis ne le cédait pas en beauté à sa compagne, quoique ses
cheveux fussent blonds comme de l'or, au lieu d'être noirs comme le
plumage d'un corbeau, quoique sa physionomie noble et presque grave eût,
dans sa pâleur et dans son immobilité, une expression habituelle de
mélancolie. Aussi, leur avait-on donné des surnoms qui convenaient bien
à leur figure et à leur caractère dissemblables; on appelait l'une
_Feuille-morte_ et l'autre _Printanière_. A coup sûr, ces sobriquets
n'avaient pas été imaginés dans l'austérité du cloître, mais parmi les
délicatesses de la société des Précieuses, où brillaient à la fois
l'esprit et les charmes de mesdames de La Garde et d'Urtis, qui ne
différaient pas plus que leurs filles entre elles.
--Bonjour, Germain! dit avec pétulance mademoiselle de La Garde au
cocher de sa mère, qui attendait à la porte avec la voiture. Que se
passe-t-il donc à la cour, s'il vous plaît, pour qu'on songe à nous
tirer de notre purgatoire?
--Le roi est peut-être décédé? dit mademoiselle d'Urtis, avec douceur.
J'en aurais beaucoup de déplaisir, car la mort d'un roi de France me
semble de plus haute conséquence que la mort d'un oiseau, et j'ai versé
force larmes, quand mon perroquet a été tué par le singe de madame la
supérieure....
--Mesdemoiselles, dépêchons! interrompit Germain, en fermant la portière
du carrosse dans lequel il avait fait monter les deux amies: Madame m'a
commandé de ne m'arrêter guère dans la ville.
--Il faut que la chose presse? reprit Antoinette, riant de la grimace
mystérieuse du cocher. Sans doute que notre couvert est mis à
Saint-Germain et que le roi ne veut pas dîner sans nous?
--Je suis sûre qu'il y a quelque mort! murmura Thérèse qui ne put
se défendre d'une émotion d'anxiété. J'ai rêvé, cette nuit, que je
cueillais des soucis et des immortelles, c'est un méchant pronostic.
--Et moi, j'ai rêvé que je faisais des pelotes de neige, et, en effet,
il a neigé toute la nuit durant.
--Vois-tu, _Printanière_, nous n'allons pas à Saint-Germain. Ce n'est
pas la route que prend le carrosse.
--Hé, Germain, mon ami, as-tu la visière nette ou troublée? demanda
mademoiselle de La Garde. Ta raison est-elle restée dans la bouteille?
Tu te trompes de chemin et tu touches tes chevaux en aveugle. Où nous
conduis-tu?
--A La Garde, Mademoiselle, sauf votre respect, comme ordonne Madame.
--A La Garde? s'écria la jeune fille, bondissant à ce nom qui lui
rappelait un temps de liberté et de récréation, que le couvent lui avait
fait regretter bien des fois. Sommes-nous en vacances?
--Je ne sais rien, Mademoiselle, sinon que je dois vous mener à La
Garde, et vous y laisser sous la surveillance de Marie-Jeanne, la femme
du jardinier. Ainsi, ne trouvez pas mauvais que j'obéisse à Madame.
--Je le trouve très bon, au contraire! reprit gaîment Antoinette, qui
voyait sans appréhension le but de ce voyage qu'elle ne comprenait pas:
je vais réaliser mon rêve, et faire des pelotes de neige tout à mon
aise.
La Garde était un ancien château féodal, dont le père d'Antoinette
tirait son nom patronymique. Ce château, qu'on a rebâti depuis avec
l'architecture du XVIIIe siècle, présentait encore en 1643 l'aspect
d'une forteresse flanquée de tours, munie de créneaux et entourée de
fossés. L'intérieur de ce manoir répondait à son extérieur et témoignait
partout de son antiquité. Vastes salles, aux murailles tendues de
tapisseries ou couvertes de cuir doré, aux larges cheminées à manteau
exhaussé, aux fenêtres étroites fermées de petits vitraux; longues
galeries décorées de trophées d'armes et de portraits de famille;
sonores escaliers en colimaçon; multitude de chambres et de cabinets, de
portes et de trappes; meubles rares et délabrés; pavé froid et humide;
en un mot, habitation aussi triste que peu commode. C'était là pourtant
que les aïeux de madame de La Garde confinaient leur vieillesse, après
une vie consacrée au service de leur pays et de leur souverain. Madame
de La Garde, que son rang retenait à la suite de la cour, ne venait
que très rarement visiter ce château; mais sa fille y avait été élevée
jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'être admise au couvent. Ce fut donc avec
bonheur que mademoiselle de La Garde, après une route de cinq heures
par des chemins presque impraticables, reconnut de loin les combles
d'ardoise du vieux château.
[Illustration: L'ancien château de La Garde.]
--Oh! ma petite _Feuille-morte_, dit-elle en l'embrassant, que je suis
heureuse de ce qu'on nous traite comme des enfants! C'est ici que nous
nous amuserons, sans penser qu'il y a des couvents au monde!
La voiture s'était arrêtée. Germain, descendu de son siège, sonnait et
frappait à la porte d'honneur, qui retentissait sous les coups et ne
paraissait pas devoir s'ouvrir; on n'entendait ni pas ni voix, dans la
maison ou dans les cours; seulement, les corneilles s'envolaient hors de
leurs nids et planaient effrayées autour des girouettes en poussant des
cris plaintifs. Germain continuait d'appeler et de heurter, non sans
s'impatienter du retard qu'on mettait à lui ouvrir.
--Bonté de Dieu! murmura-t-il: sont-ils tous morts de la peste?
--Ah! c'est Germain! s'écria de loin Marie-Jeanne, qui arrivait enfin
lentement et avec une espèce de défiance, pour connaître la cause de ce
vacarme. C'est Madame!... Non, c'est Mademoiselle!