--Tiens, friand! Le pot n'est pas même entamé, puisque j'ai tous les

jours mangé en ville, répondit Armand, qui lui désignait dans un coin le

vase de faïence rempli de miel.

--C'est bien, mon galant seigneur. Je vous laisse la toile du matelas,

pour en faire une robe traînante et un turban, et je me charge de

dessiner, avec de l'encre, sur cette toile, une foule de dessins

diaboliques. Il ne faudra, après, que nous charbonner le museau, pour

paraître dignement dans la diablerie. Je m'en vais donc disposer nos

costumes, et vous, allez vite où vous avez affaire, c'est-à-dire chez

mon oncle le chanoine, tandis que j'achèverai notre mascarade; vous

trouverez ici à votre retour tout ce qu'il faudra pour vous habiller à

la diable. Toutefois, si vous tardez trop, je ne vous attendrai point,

pour m'introduire chez madame la baronne de Soubise.

Armand de Pierrefuges pensa mourir d'un accès de folle gaieté, en voyant

Scarron, qui s'était mis presque entièrement nu, se frotter de miel tout

le corps, comme les athlètes de l'antiquité se frottaient d'huile pour

se préparer à la lutte. Scarron accomplissait son oeuvre en silence,

avec un sérieux imperturbable, que les plaisanteries et les éclats de

rire ne réussirent pas à émouvoir. Cependant, il fit observer à son

camarade, que le prix du lit de plume, qu'il avait mis à mal, se

trouverait amplement payé avec l'argent que fournirait le chanoine, et

sur ce, il le pressa de partir, pour être plus tôt revenu. Mais les

rires d'Armand redoublèrent et ne cessèrent plus, lorsque Scarron,

couvert des pieds à la tête d'un léger enduit de miel, s'élança parmi la

plume qu'il avait entassée sur le plancher, et s'y roula en tout sens,

de telle sorte qu'il se releva entièrement revêtu du duvet qui s'était

collé partout sur sa peau emmiellée. Sous son enveloppe de plume, il

n'avait plus rien d'humain que le visage et la voix. Il dut pourtant

s'attacher solidement autour des reins une couverture de laine brune,

qui lui donnait l'apparence d'un sauvage de la mer du Sud.

Enfin, pour mieux caractériser ce costume, il noircit de suie détrempée

son visage, que la plume ne recouvrait pas, et planta sur sa tête une

grande paire de cornes en papier doré.

Armand oubliait l'argent qu'il devait aller prendre chez le chanoine,

pour examiner en détail l'étrange travestissement, auquel Scarron

ajoutait encore des ornements et attributs nouveaux, outre la queue

caractéristique en carton découpé, qu'il entortilla d'un vieux galon

d'argent et qu'il s'attacha ensuite le plus solidement possible au bas

des reins.

--Dieu fasse, lui dit son ami, que les pauvres joueurs qui ont tiré le

diable par la queue, ne s'en prennent pas à la tienne, avec l'espoir de

faire fortune!

--Un diable ne peut aller les mains vides, comme un donneur d'eau

bénite? objecta Scarron. Trouvez-moi quelque outil qui ressemble à une

fourche et qui me tienne lieu de sceptre ou de bâton d'honneur!

Armand de Pierrefuges tira de la cheminée un grand crochet de fer,

qui avait servi, dit-il, dans les cuisines du roi Charles V, et dont

l'extrémité, en effet, était façonnée en forme de fleur de lys. Scarron

jugea l'instrument propre à l'usage qu'il comptait en faire, et se

déclara très satisfait de son déguisement.

Les deux amis se donnèrent rendez-vous au bal, et Armand, qui était bien

résolu à ne pas se compromettre avec un pareil masque, s'achemina, en

riant de souvenir, vers le but de son expédition d'adroite fourberie,

qui devait lui donner les moyens de retourner au jeu, la bourse pleine.

Scarron ayant terminé sa burlesque métamorphose, dont il ne pouvait

avoir lui-même qu'une faible idée, faute de miroir où se regarder,

s'arma de résolution et d'audace, pour briller dans la mascarade

de madame de Soubise, qui ne le connaissait pas; l'incognito

l'enhardissait, et il sortit du logis d'Armand de Pierrefuges, sans

avoir été aperçu, marchant légèrement sur la pointe du pied, de peur

d'éclabousser son blanc plumage. Il arriva, sans accident, dans la rue

des Tournelles, où était situé l'hôtel de madame de Soubise. Dans les

rues désertes, que Scarron, déguisé en diable, traversa comme une ombre,

il n'avait rencontré qu'une vieille femme, qui s'enfuit et tomba presque

morte de peur, au coin d'une borne, en recommandant son âme à Dieu et

à tous les saints; cette femme attira, par ses gémissements, quelques

voisins à qui elle conta l'effrayante apparition, que tous attribuèrent

aux fumées du vin qu'elle avait bu; néanmoins, le bruit courut, dans

les environs, qu'une espèce d'homme sauvage, emplumé et cornu, s'était

montré à plus de dix personnes, et on en conclut que le diable était

venu faire des siennes dans le quartier de l'Arsenal.

Le diable ou l'homme sauvage avait pénétré dans l'intérieur de l'hôtel

de Soubise, sans autre passe-port que son étrange déguisement, auquel

les valets, à moitié ivres, n'avaient pas pris garde, dans le tumulte

des masques qui arrivaient de toutes parts. Le vestibule était mal

éclairé par deux torches, et la diablerie de Scarron n'avait été vue

ni remarquée de personne. Il monta hardiment le grand escalier, et

s'introduisit d'abord dans une galerie, qui précédait la grande salle

du bal, étincelante de lumières, embaumée de fleurs et retentissante de

musique.

Cette musique animée, cette foule bigarrée de couleurs, cette

magnificence de cérémonial, cette lumière éblouissante de chandelles de

cire, ne déconcertèrent pas l'impudence de Scarron, qui se fiait à la

bizarrerie de son costume fantastique, pour obtenir un succès de franche

gaieté, sous les yeux de tout ce que la noblesse de cour avait de plus

raffiné et de plus charmant. Ce n'étaient que Dieux et Déesses dans les

costumes les plus originaux, les plus riches, les plus gracieux, au

milieu d'une décoration théâtrale représentant l'Olympe, tel que les

poètes anciens l'avaient décrit. L'aspect enchanteur de cet Olympe, qui

eût fait envie à celui de la mythologie par la beauté des Déesses et la

galanterie des Dieux, exalta encore la folâtre imagination du poète.

Il se mêla, en bondissant, à une sarabande, que dansaient Mars et les

trois Grâces, Neptune et trois Tritons: un cri d'horreur signala d'abord

sa présence, et tous les regards se fixèrent sur lui, pendant qu'il

s'épuisait en sauts et en grimaces, quoique l'orchestre eût cessé

d'accompagner sa danse turbulente; bientôt un rire universel circula

dans l'assemblée, avant qu'on eût reconnu l'auteur de cette bouffonnerie

et surtout la nature de son déguisement. Cependant quelques dames, que

ce singulier masque emplumé avait heurtées au passage, s'étonnaient des

taches gluantes qui gâtaient leurs robes de satin et de velours. On se

persuada que, sous ce plumage, on trouverait plus tard certain seigneur,

fameux par ses facéties, et madame de Soubise, pour amuser les Divinités

de son Olympe, ordonna aux musiciens déjouer un branle, que, par hasard,

Scarron dansait à merveille: il dansa donc, avec autant de souplesse que

de vigueur, au bruit encourageant des rires et des applaudissements.

L'homme à plumes était donc réhabilité par sa grâce et sa légèreté de

danseur; on le pria de continuer ses danses, qu'il n'interrompit que

par lassitude. Les assistants lui étaient si favorables, qu'on lui fit

servir une collation de fruits et de confitures, avec un flacon de vin

d'Espagne. Pendant qu'il mangeait et buvait, pour réparer ses fatigues

de danseur, tout le monde s'empressait autour de lui, pour admirer son

costume hétéroclite et reconnaître ses traits, s'il était possible, sous

un masque de suie, que ses longues moustaches et ses sourcils de duvet

rendaient méconnaissables. Il était impossible d'attacher aucun nom de

la cour sur ce visage, aussi hideux que malpropre, à cause des gouttes

de sueur noire qui couvraient son front et qui ruisselaient sur ses

joues noircies.

--Démon lutin et baladin, qui venez chez nous des rivages du Styx et de

l'Achéron! lui dit madame de Soubise, qui s'était attribué le rôle de

Vénus dans sa mascarade olympique, grand merci de vos danses, qui ont

diverti les seigneurs et les dames de l'Olympe! Mais voici que nos

Déesses s'informent de vos noms et qualités véritables, pour s'en

souvenir dans le ciel ou dans l'enfer!

Scarron ne pouvait éluder cette question directe et aussi catégorique.

La pensée lui vint de se faire passer pour son propre père, vieux

conseiller au Parlement, qui ne devait pas être connu personnellement

dans cette société toute aristocratique, mais la crainte de recevoir

un démenti en face l'arrêta court, pour l'honneur de la magistrature.

Cependant il fallait répondre, et son silence, en se prolongeant,

quoiqu'il eût encore la bouche pleine, était de nature à diminuer la

bonne opinion qu'on avait conçue de lui en raison de sa belle humeur.

Comme il composait assez facilement les vers, pour sortir d'embarras par

un madrigal et une cabriole, voici ceux qu'il improvisa, en les récitant

d'une voix sympathique:

Je suis le diable Lucifer,

Qui ne regrette point l'enfer,

Trouvant bon ce siècle de fer:

Quoiqu'il espère, par sa danse.

Plaire à tant d'objets pleins d'appas,

Son habit met en évidence

Qu'en fait de cornes, il n'a pas

La belle corne d'abondance.

La poésie du diable eut autant de succès que sa danse, et un poète de

l'école de Malherbe, qui était là pour figurer Apollon, eut la modestie

d'avouer que ce diable-là l'avait détrôné en huit rimes. Scarron,

échauffé par les éloges, par le bruit, par la foule, et surtout par le

vin d'Espagne, que la déesse Hébé lui versait à pleine coupe, éparpilla

les madrigaux et les quatrains, avec une vivacité d'improvisation qui

aurait pu lui tenir lieu de tout autre mérite; ses plus jolis vers,

inspirés par un esprit galant et facétieux, coulaient de source, et les

dames ne se lassaient pas de puiser à cette source vivante de douceurs,

sans crainte de la tarir,» suivant l'expression d'une Précieuse, qui

représentait la neuvième Muse. Quelqu'un déclara, d'enthousiasme, que le

poète Théophile, mort l'année précédente, n'avait fait que changer de

corps, par métempsycose, et revivait, plus gaillard que jamais, dans cet

aimable improvisateur. Mais un examen plus attentif de l'accoutrement

extraordinaire du diable emplumé avait fait naître de singuliers

soupçons: les deux lévriers que Diane menait en laisse léchaient les

jambes de Scarron, comme s'ils prenaient goût à ce régal; car le miel,

fondant à la chaleur, égouttait sur ses traces et laissait à nu la peau,

en quelques endroits du corps, surtout aux coudes et aux genoux; enfin,

ce miel, fermenté et mêlé à des ruisseaux de sueur, exhalait une odeur

acre, qui ne ressemblait pas trop à l'ambroisie.

Tout à coup, par malice ou curiosité, les neuf Muses, qui entouraient ce

diable de poète, lui arrachèrent quelques plumes, assez adhérentes à la

chair pour n'en être pas séparées qu'avec une cuisante douleur; Scarron

cria qu'on l'écorchait vif, mais l'exemple était donné; ces plumes

arrachées avaient mis à découvert une peau luisante et collante: alors

ce fut à qui plumerait, de toutes mains, le malheureux: hurlant comme un

véritable démon, il implorait grâce, il se débattait, il se roulait par

terre, il poussait des cris, mais ses contorsions et ses clameurs ne

faisaient qu'exciter les rires et les cruautés de la bande céleste,

qui se ruait sur lui pour le dépouiller de son duvet postiche. La

plaisanterie tourna en injures et en mauvais traitements, lorsque le

pauvre homme fut complètement déplumé, et Scarron aurait peut-être été

déchiré en lambeaux, ainsi qu'Orphée par les Bacchantes, si, poursuivi

et haletant, il n'était parvenu à gagner le vestibule. Il eut le bonheur

de ne pas tomber dans les mains de la valetaille, qui aurait imité ses

maîtres, en renchérissant sur l'exemple: ceux des valets, laquais et

porteurs de chaises, qui n'étaient pas étendus ivres-morts, sous le

péristyle et dans les cours, ne quittaient plus des lèvres le goulot de

la bouteille et n'avaient des yeux entr'ouverts que pour voir couler le

vin dans leur bouche.

Scarron, tout dégouttant de miel et de sueur, avait l'épiderme irrité

de brûlantes démangeaisons, et tremblait de tomber au pouvoir de

quelques-uns de ses bourreaux, qui le suivaient de près avec de bruyants

éclats de rire: il descendit, à tâtons, un escalier obscur, et sortit

de l'hôtel, comme il y était entré, sans rencontrer personne sur son

passage. Une fois dans la rue, il se préparait à prendre ses jambes à

son cou, pour regagner le faubourg Saint-Michel, où demeurait son oncle,

quand deux porteurs de chaise, qui attendaient leur maître pour le

ramener à son hôtel, ayant la vue obscurcie par le vin et le sommeil,

s'imaginèrent que c'était lui qui venait à eux, et ouvrirent la portière

de la chaise, en l'invitant à se garer de l'air glacial de la nuit.

Scarron, que ce brusque changement de température avait saisi, et qui

grelottait déjà de tous ses membres, ne laissa pas échapper une si belle

occasion de se mettre à l'abri du froid et de la bise: profitant d'un

heureux quiproquo, il se jeta dans la chaise qui s'ouvrait devant lui et

que les porteurs refermèrent aussitôt.

Une chaise à porteurs était une espèce de boîte, rembourrée et garnie en

dedans de tapisserie ou d'étoffe, pouvant contenir une personne assise.

La reine Marguerite de Valois avait mis à la mode, depuis quarante ans,

ce moyen de transport, et tout le monde s'en servait, dans la société

polie, avant l'adoption générale des carrosses; deux hommes, l'un devant

et l'autre derrière, portaient, à l'aide de brancards et de bricoles de

cuir, cette boîte fermée par une portière à vitre, qui faisait face au

siège intérieur. Ce véhicule, qui était fort commode pour franchir de

courtes distances, sans être incommodé par le froid ou le hâle et sans

avoir à craindre la pluie ou la boue, resta en usage jusqu'à l'époque de

la Révolution, où la quantité des voitures à roues n'a plus permis de

l'employer dans les rues de Paris.

Les porteurs, qui croyaient avoir affaire à leur maître, n'avaient pas

distingué, dans l'ombre de la nuit, quelle sorte de masque s'installait

au fond de la chaise, qu'ils soulevèrent et emportèrent d'un pas lent et

mesuré, en chantant des couplets bacchiques. Scarron, à peine remis de

son émotion, se peletonna sur lui-même, pour rappeler la chaleur dans

ses pauvres membres engourdis et endoloris, car le miel, qui couvrait sa

peau et en obstruait tous les pores, lui causait de vives démangeaisons.

Il s'endormit bientôt de lassitude, au bercement cadencé de la chaise,

sans savoir où on le conduisait et sans s'être demandé quelle serait

la fin, bonne ou mauvaise, de son aventure de carnaval. Il était,

d'ailleurs, à moitié ivre et tout à fait philosophe.

Cependant Armand de Pierrefuges, toujours riant à part soi de la

plaisante figure que ferait Scarron et de l'accueil qu'il recevrait chez

madame de Soubise, arriva chez le bon chanoine, qui venait de se mettre

au lit, après avoir sommeillé digestivement à la suite d'un copieux

souper.

Les habits de Scarron, que Pierrefuges apportait, à cette heure indue,

déterminèrent la gouvernante à l'introduire aussitôt dans la chambre du

vieillard, qui ne s'était pas couché sans demander des nouvelles de

son neveu. Il fallait qu'il fût sous l'impression d'un sinistre

pressentiment, car enfin Scarron ne rentrait jamais de si bonne heure,

lorsqu'il rentrait avant l'aube.

Armand, en se présentant devant le chanoine à peine éveillé, feignait

de s'essuyer les yeux, qu'il avait aussi secs que le coeur; mais, à

l'aspect de cette face épanouie et rubiconde, à laquelle l'inquiétude ne

donnait pas même un caractère grave et sérieux, il ne put s'empêcher de

rire, par un retour de pensée vers la mascarade du futur abbé Scarron,

qui, en ce moment même, s'exerçait à jouer un rôle de diable. Le

chanoine le regardait avec un étonnement, que ce rire intempestif

augmentait encore; mais, dès qu'il reconnut les vêtements de son cher

Paul, que l'inconnu étalait devant lui, il s'élança hors de son lit, les

mains et les yeux levés au ciel, en se préparant à apprendre un grand

malheur.

Rien n'était plus vrai que son émotion douloureuse, mais il avait, avec

son costume et sa coiffure de nuit, une physionomie si bouffonne, que le

rire malhonnête d'Armand de Pierrefuges en redoubla.

--Monsieur, Monsieur! disait le bon chanoine: ce pourpoint, ces chausses

appartiennent à mon neveu, à mon fils, à celui que j'aime par-dessus

tout! En quel lieu les avez-vous trouvés? Où donc est-il allé, mon

pauvre Paul, après s'être ainsi dévêtu? Ah! Monsieur, n'aurait-il point

perdu au jeu ses hardes et son trousseau, le méchant garçon? Retirez-moi

d'angoisse, par pitié!

--Révérend père! répondit Armand, qui riait sous cape, quoi qu'il fît

pour tourner ses idées du côté tragique de la situation; je viens vers

vous tristement, pour vous annoncer l'accident le plus funeste, le plus

lamentable, le plus imprévu, et pour vous prier de dépenser cent écus,

en mémoire de votre infortuné neveu Paul Scarron.

--Qu'est-ce? Cent écus! reprit l'oncle, qui n'eut pas le coeur d'être

avare, en présence d'un douloureux événement qu'il appréhendait plus que

tout. Paul est-il mort?

--Hélas! mon digne seigneur! repartit l'imposteur, avec un interminable

éclat de rire, qui simulait des sanglots étouffés: ce jeune homme, de

si noble race, de si fière espérance, de savoir si précoce, d'esprit

si mignard, qui avait pour vous si chaude amitié et si profonde

reconnaissance.... Las! si vous l'aviez vu en cet état!...

--Bon Dieu, secourez-moi! s'écria le chanoine, trop préoccupé de sa

douleur pour en être distrait par les rires inextinguibles de ce fatal

messager. O ciel! qu'est-il advenu?

--Voici les habits de votre cher neveu, que je vous apporte, messire:

ne les reconnaissez-vous pas? Las! c'est moi qui l'ai déshabillé,

l'héroïque jeune homme, quand les bateliers ont tiré son corps de la

rivière....

--Quoi! mon neveu est noyé! Mon Paul a rendu l'âme! interrompit le

chanoine, en pleurant comme un enfant, pendant que le fourbe riait à se

pâmer. O le malheureux sort!... Sans doute, il ne s'est pas donné la

mort volontairement? Qui eût pensé que je survivrais à cet enfant chéri?

Je mourrai volontiers, à présent qu'il n'est plus.

--Ça, consolez-vous, mon Père, et priez Dieu qu'il nous le ressuscite,

par miracle.... Mais remettez-moi, s'il vous plaît, les cent écus, qu'il

faut pour racheter le corps aux bateliers.

[Illustration: Pierrefuges étalant devant le chanoine les chausses de

Paul Scarron.]

--Cent écus? Certes, je les donnerai, et davantage, pour lui faire un

pompeux enterrement, pour les messes, pour la cire, pour les pauvres!

Mais dites-moi seulement, s'est-il défait lui-même?

--Vraiment, il s'est lancé du Pont-Neuf, pour l'ennui qu'il avait d'être

menacé de se faire ordonner prêtre: «J'aime mieux donner mon corps

aux poissons!» disait-il souvent, et lorsque les bateliers l'eurent

repêché, je l'ai vu dans le singulier équipage que je vous ai dépeint

... un vrai costume de diable! Enfin, mon très honoré seigneur, sans

plus de retard, baillez-moi les cent écus, et demain vous aurez des

nouvelles de la rivière.

Le bon chanoine était si amèrement frappé de la perte cruelle, qu'on lui

avait annoncée tout à coup, sans aucun ménagement, au milieu du travail

de sa digestion nocturne, qu'il était devenu sourd et aveugle pour tout

ce qui l'entourait; il ne voyait pas sa gouvernante en larmes et il

n'entendait pas Armand en instances. Celui-ci eut l'odieux courage de

pousser à bout ce désespoir, jusqu'à ce qu'il en tirât cent écus, que le

chanoine lui compta un à un, en les accompagnant de lamentations qu'il

partageait entre l'argent et le neveu. Mais la secousse avait été trop

violente pour la tendresse et pour l'âge de ce vieillard inconsolable;

aux sanglots succédèrent la stupeur, et une attaque de paralysie lui ôta

le sentiment et la connaissance avec la parole, tandis que l'insensible

Armand, à l'esprit duquel revenait sans cesse l'image de Scarron

emmiellé et emplumé, s'esquivait, en remplissant de ses rires redoublés

la maison du chanoine, et allait, à la taverne de Tonneau-Ailé, boire et

jouer toute la nuit, aux frais de l'oncle de Paul Scarron.

Pendant ce temps-là, Scarron, ramassé en boule au fond de la chaise à

porteurs, dans laquelle il se laissait voiturer à l'aventure, ronflait

agréablement d'un profond somme qui lui offrait en rêve tous les

plaisirs de la fête, qu'il avait goûtés chez la baronne de Soubire. Il

s'éveilla en sursaut, sans avoir la moindre idée de sa situation: que

les porteurs, qui l'avaient ramené à son insu presque devant la maison

de son oncle le chanoine, venaient de déposer leur chaise dans le

vestibule d'un hôtel de la rue d'Enfer, attenant au couvent des

Chartreux, sur le terrain desquels cet hôtel était bâti.

Scarron se frotta les yeux et regarda devant lui, d'un air effaré, au

moment où un laquais ouvrait la portière, à la clarté de six flambeaux

portés par autant de valets; mais ceux-ci, qui s'apprêtaient à recevoir

leur maître, pâlirent, tremblèrent et s'enfuirent, avec des cris

d'effroi et d'horreur, éteignant leurs torches, ou les agitant, comme

eussent fait des furies: l'effroyable figure de Scarron leur était

apparue, à la lueur de ces torches, et ils ne s'imaginèrent pas avoir

affaire à un masque, fort embarrassé de lui-même. Le pauvre diable

était très inquiet des nouveaux désagréments que son costume diabolique

pouvait lui susciter. La maison entière semblait en rumeur, des lumières

passaient et repassaient aux fenêtres: on entendait des bruits d'armes,

des appels effarés, des exclamations aux saints et saintes du paradis,

et des prières murmurées à voix basse. «C'est le diable! répétait-on de

tous côtés: c'est le diable! le diable! le diable!»

Scarron, encore mal éveillé, comprit pourtant que lui seul était la

cause et l'objet de ce concours tumultueux de gens qui s'armaient pour

se mettre à sa poursuite; il sentait encore les meurtrissures des coups

qu'il avait reçus aviver la cuisson irritante que le miel lui causait

à la peau; il craignit d'être maltraité une seconde fois et peut-être

davantage, avant de se voir conduit en prison, sans avoir pu se

débarrasser du déguisement malhonnête, qu'il osait porter en public; il

ressentait tour à tour, par tout le corps, des frissons de glace et

des ardeurs insupportables; sa tête, échauffée par les fumées du vin

d'Espagne, s'exaltait de plus en plus, et sa pensée confuse s'égarait à

chercher quelque expédient pour sortir de ce mauvais pas, en trouvant

des habits, du feu et un lit, dont il avait grand besoin.

Il s'était élancé lestement hors de la chaise, où il se voyait déjà

prisonnier; il s'enfuyait au hasard dans un jardin, où les masses noires

des charmilles l'invitaient à se cacher; il passait à travers les allées

et les plates-bandes, renversant, brisant tout ce qui lui faisait

obstacle, sans s'inquiéter de la direction qu'il suivait, pourvu qu'elle

l'éloignât de la meute de ces gens armés de fourches, de bâtons et

d'arquebuses, déchaînés contre lui et courant sur ses traces. Le

découragement allait s'emparer de son moral non moins ébranlé que son

physique; déjà il se retournait pour se livrer, pour demander grâce,

quand le terrain manqua tout à coup sous ses pieds et l'entraîna dans

une chute perpendiculaire à trente pieds environ de profondeur; il

poussa un faible cri, en tombant dans une citerne ouverte presque au

niveau du sol, et quoique étourdi, abasourdi, effrayé de cette chute

inattendue, il eut la présence d'esprit, au moment où il plongeait dans

l'eau, d'étendre les bras et de s'attacher à une corde qu'il

rencontra sous sa main, par bonheur, et sans laquelle il eût été noyé

infailliblement. Il se hissa hors de l'eau, à l'aide de cette corde

flottante entre ses doigts crispés, et se reposa, tout essoufflé et

transi, sur les bords vacillants d'un seau qui surnageait dans la

citerne.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 10 / 21 段