--Mon fils, quelle mouche te pique! reprit doucereusement Fagottini, qui

ne voulut pas pousser à bout le désespoir du malheureux enfant, qu'il

emporta dans ses bras derrière le théâtre, en lui disant, à l'oreille,

de compter ses dents et de se taire. N'ayez pas peur, messires et

mesdames, dit-il en reparaissant devant son public: mon nègre n'est

point enragé, comme on pourrait le croire; c'est une maladie qu'il prit

en nourrice, pour avoir été piqué d'un serpent; mais, dès que l'accès

commence, j'ai grand soin de l'écarter du monde, afin qu'il ne blesse,

ne morde et n'empoisonne personne. N'aurais-je pas plus sagement fait de

lui arracher toutes les dents?

Cependant d'Assoucy jetait de tels cris, que le rusé Italien jugea

prudent d'aller lui imposer silence, bon gré, mal gré, et n'essaya pas

de le calmer avec de bonnes paroles: il se jeta sur lui, sans mot dire,

et le serrant dans ses bras, à lui faire perdre haleine, pour l'empêcher

de mordre et de crier, il le déposa évanoui dans le fond de l'échoppe;

puis, avant que l'enfant eût repris sa fureur avec ses sens, il le

bâillonna et le lia de fortes cordes comme un condamné à mort qu'on va

mener à la potence. Après avoir pris cette cruelle précaution contre la

peur et la fureur du pauvre garçon, il reparut en public et annonça que

son nègre sortait à peine d'une violente crise, qu'il avait domptée,

heureusement, au moyen d'un élixir, panacée souveraine contre toute

espèce de maux.

L'élan était donné, et ce fut à qui viendrait tendre la bouche aux

tenailles de l'impitoyable exécuteur: le fauteuil consacré aux victimes

de ses actives opérations ne restait pas vide une minute, et la

concurrence augmentait à mesure que les dents tombaient autour de

l'impassible Fagottini, qui se surpassa en adresse et en activité; il

ne déposait ses outils que pour recevoir le prix de ses services,

quelquefois avec les malédictions de ses clients: quelquefois la

gencive suivait la dent arrachée, ou bien, par quiproquo, la dent saine

éprouvait le sort réservé à la dent malade, ou bien aucun effort

ne réussissait à extirper une racine engagée profondément dans ses

alvéoles; mais, en général, sauf des cris d'hommes et des pleurs de

femmes, chacun s'en allait en silence, la mâchoire plus ou moins

dégarnie ou ébranlée, avec la consolante persuasion de voir les dents

absentes repousser, la nuit même, par la vertu de l'élixir avec lequel

on devait laver la plaie.

--Par le grand saint Hubert, qui préserve de la rage! répétait

Fagottini, à chaque dent enlevée: empêchez que, pendant une heure, votre

salive ne mouille la plaie saignante; autrement; i'élixir que je vous

baille gratuitement, par dessus le marché, serait comme nul et sans

puissance; efforcez-vous aussi de retenir votre haleine, qui peut

corrompre et détruire le germe de la dent à venir.

Cependant d'Assoucy, en revenant à lui, avait gémi de se trouver

bâillonné et garrotté comme un criminel; son ressentiment ne fut pas

diminué quand il reconnut que sa mâchoire était intacte et qu'il n'avait

pas perdu une seule de ses dents, mais il ne détesta pas moins, dans son

for intérieur, la barbarie tyrannique de l'arracheur de dents, qu'il eût

voulu poignarder de sa propre main; il se calma pourtant, en pensant que

bien d'autres seraient plus maltraités que lui, et la souffrance qu'il

avait ressentie en idée était compensée par la souffrance plus réelle

des imbéciles badauds qui ajoutaient foi aux grossiers mensonges de

leur bourreau; il écoutait donc, en riant, les hurlements que Fagottini

arrachait, avec les dents, à quelques-uns des patients. Mais il ne

songea plus qu'à se dérober à de plus longs tourments, dès qu'il

s'aperçut que la corde mal nouée n'entravait pas la liberté de sa main

droite: il se servit de cette main pour se débarrasser de ses liens et

de son bâillon. Aussitôt qu'il eut recouvré l'usage de ses membres,

il oublia tous ses serments de vengeance et n'eut plus à coeur que de

mettre en sûreté sa mâchoire; il s'arma d'audace et de résolution, pour

traverser le théâtre où Fagottini opérait en public, et l'affluence y

était si compacte et si empressée, qu'il ne fut pas même remarqué dans

la foule, au milieu du bruit; déjà il se croyait sauvé, et son masque

noir, qu'il avait effacé à demi avec un linge mouillé, ne pouvait plus

aider à le faire reconnaître: par malheur, son cou et ses oreilles

n'avaient point été débarbouillés comme sa figure.

Fagottini, qui calculait sa recette d'après le nombre de clients que

lui promettait la multitude de curieux arrêtés devant ses tréteaux,

distingua dans cette foule mouvante une toque à plumes jaunes, qui

cachait mal des oreilles et un cou de nègre; il adjura saint Michel,

vainqueur du diable, et laissant là les dents qui s'offraient à ses

pinces infatigables, il s'élança au bas de son estrade, en interpellant

le fugitif: il fendit la presse, et rattrapa par la manche l'infortuné

d'Assoucy, qui, en se retournant à la secousse, rencontra la grimace

horrible de son tyran; le pauvre enfant joignit les mains avec

désespoir, et, décidé à tout, plutôt que de se soumettre à cet homme

impitoyable, il lui résista de toutes ses forces.

Par le martyre de saint Étienne! disait Fagottini aux gens qui

l'entouraient, toujours enclins à prendre parti pour le plus faible

contre le plus fort; c'est mon valet qui a ses attaques d'épilepsie, et,

si je ne l'avais appréhendé au corps, il s'allait précipiter dans la

rivière. Secourez-moi, s'il vous plaît, bonnes gens, pour l'emporter

précieusement, comme un saint, jusqu'à mon laboratoire, où je trouverai

bien un remède à son vilain mal.

--Ne croyez pas cet imposteur! criait d'Assoucy, implorant par gestes

la pitié des assistants. Il m'a noirci le visage, pour faire de moi un

esclave, comme si j'étais un nègre, et il m'accable de mille duretés,

ce sorcier hérétique! C'est moi qui suis le second page de musique du

Savoyard; souvenez-vous de moi, mes amis! C'était moi qui jouais du

luth et chantais à l'unisson avec mon maître Philippe, l'aveugle du

Pont-Neuf! J'aimerais mieux être esclave chez les Algonquins, que de

subir la tyrannie de ce diable, de ce païen, qui bientôt m'écorcherait

vif. Holà! assistez-moi, bonnes gens, pour l'amour de Dieu, sinon il

me tuera sans rémission! Dites, je vous en prie, au bon Savoyard, mon

ancien maître, qu'il me tire de cet enfer.

--Mordié! dit le Savoyard, frappé de cet accent plaintif, qu'il

reconnut: c'est toi, mon fils, c'est toi, fin voleur de cotignac! Dieu

te garde, mon enfant! Tu n'auras point en vain appelé le Savoyard à ton

aide!

En parlant ainsi, l'aveugle, qui s'était fait instruire du sujet de ce

tumultueux débat, descendit de son estrade, et, guidé par les voix,

s'ouvrit un chemin, à travers la foule, jusqu'aux combattants sur

lesquels il fit tomber au hasard ses lourds poignets, comme des marteaux

sur l'enclume; d'Assoucy, il est vrai, reçut la moitié des coups

destinés au charlatan, qui était un champion indigne de l'Hercule de la

chanson. Fagottini, néanmoins, ne lâchait pas l'enfant, qu'il présentait

en manière de bouclier à son formidable ennemi: mais ce bouclier vivant,

meurtri et contusionné, recommença ses plaintes pour intéresser les

assistants à sa délivrance, déterminé qu'il était à ne jamais rentrer

sous la domination de l'un ou de l'autre maître, également odieux et

redoutés.

--Ayez miséricorde, et le bon Dieu vous le rendra! cria-t-il, en ne

s'interrompant dans ses prières que pour éviter le choc de ce poing

pesant, qui menaçait de lui briser le crâne chaque fois qu'il retombait.

Sauvez-moi de ces deux ravisseurs, qui sont acharnés contre moi et qui

me retiennent captif, malgré ma volonté, depuis une année de gêne,

d'injustices et de privations. Je suis Charles Coypeau d'Assoucy, fils

aîné d'un illustre avocat au Parlement de Paris, et peut-être ma famille

croit-elle que je suis défunt à cette heure. Un écu d'or à qui s'en

ira avertir messire Coypeau d'Assoucy, mon père, en la rue des

Grands-Augustins, où il demeure! Compatissez à mon destin malencontreux,

braves gens, si vous êtes des chrétiens, car vous voyez, sous ces

guenilles de comédie, le fils d'un avocat renommé! En vérité, je vous le

dis, je suis Charles Coypeau d'Assoucy.

--Est ce bien toi, mon bien-aimé Charlot? s'écria un avocat en robe,

qui, revenant du Palais, vint à passer, tout chargé de sacs à procès.

Certes, messieurs, c'est lui-même, c'est mon propre fils, que j'avais

perdu depuis l'an dernier! Je vais, sur l'heure, dresser une procédure

contre ces larrons d'enfant, et le jugement me vaudra une grosse somme

pour les dommages qu'ils m'ont faits! Ah! méchants bohémiens, vous

teniez à la chaîne ce gentil garçon de noble race, et vous le

maltraitiez comme un âne rétif? C'est bien, mes compères: nous

compterons ensemble, et il n'est pas un soufflet octroyé à mon cher

fils, que je veuille rabattre sur le prix, que je vous en dois réclamer.

Viens çà, mon Chariot, viens baiser ton père, qui te promet justice

contre ces corsaires!

[Illustration: Le père de Charles d'Assoucy dressant une procédure.]

L'avocat, trempant sa plume dans le _galimard_ ou encrier pendu à sa

ceinture, s'était mis en devoir de verbaliser, sur son genou, en guise

de pupitre, et repoussait doucement son enfant prodigue qui l'assaillait

de caresses. Le Savoyard et Fagottini, effrayés des menaces d'un

personnage en robe, avaient brusquement tourné le dos, pour se

soustraire au procès-verbal; mais ils n'eurent pas plutôt regagné leurs

tréteaux respectifs, que le peuple, indigné de cette aventure, voulut se

venger de ces voleurs d'enfant, envahit leurs théâtres et y mit le feu,

après les avoir cherchés eux-mêmes pour les brûler aussi. Le charlatan

et le chansonnier, qui avaient eu le bonheur de s'enfuir, n'assoupirent

qu'à force d'argent une affaire qui pouvait les envoyer, comme des

forçats, ramer sur les galères du roi.

L'expérience du malheur n'avait guère corrigé le jeune d'Assoucy, et sa

conduite ne devint pas plus régulière, à mesure qu'il avançait en âge:

il était trop paresseux pour se plaire à la profession de son père, et

il préféra une existence aventurière à une vie tranquille et honorable.

A l'exemple de son premier maître le Savoyard, il se fit poète et

musicien, composant des airs de musique et des vers bouffons, parodiant

les poèmes latins d'Ovide et de Stace, qu'il traduisit ou travestit en

poèmes facétieux, jouant du luth dans les maisons des grands seigneurs

et même à la cour de Louis XIII, voyageant avec son bagage poétique et

musical, écrivant son histoire vagabonde, mal famé pour les désordres de

ses moeurs, toujours gai et plaisant, toujours ivre et gueux, toujours

en guerre avec Boileau, qui l'a immortalisé dans ses satires, comme le

rival du poète Scarron et comme l'_Empereur du Burlesque_, ainsi qu'il

s'était surnommé lui-même.

--Pauvre empereur du burlesque! disait d'Assoucy, dans sa vieillesse: tu

n'as pas même un morceau de pain à te mettre sous la dent!

LA

MASCARADE DE SCARRON

(1627)

Paul Scarron, qui, au XVIIe siècle, acquit une bizarre réputation comme

créateur du genre bouffon qu'il mit à la mode par ses ouvrages en prose

et en vers, n'était pas infirme et contrefait de naissance, tel que son

portrait nous le représente, avec le visage blême et amaigri, le front

chauve, le cou tordu, les jambes arquées et le corps en Z, selon sa

propre expression, et tel qu'il se dépeint lui-même dans une de ses

lettres, où il regrette tout ce qu'il avait perdu, en disant: «Ah! si le

Ciel m'eût laissé des jambes qui ont bien dansé, des mains qui ont su

peindre et jouer du luth, et enfin un corps très adroit!» Il vint au

monde, en 1610, sans le plus léger désagrément de nature, et son père,

conseiller au Parlement de Paris, put se flatter d'avoir un successeur

aussi bien fait qu'il l'était lui-même.

Le jeune Scarron fut élevé avec soin, et son esprit se développa plus

rapidement que son physique; à douze ans, outre les études du collège

qui ne suffisaient pas à son avidité de savoir, il rimait déjà, en style

agréable excellait à peindre la miniature, dansait à merveille et jouait

du luth en s'accompagnant de la voix, compléments indispensables d'une

éducation de gentilhomme, à cette époque où la poésie, la peinture, la

danse et la musique étaient les bien-venues à la cour et à la ville.

Scarron était d'une taille médiocre, mais élégante et gracieuse; ses

cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint de femme, donnaient à sa

physionomie une douceur, que ne démentaient pas son parler et son regard

caressants; il avait l'abord affable et le geste noble, avec cette

exquise politesse qui était en usage dans les sociétés des beaux

esprits. Malheureusement son père, dont le patrimoine avait été dévoré

par d'anciennes dettes de famille, n'ayant pas les moyens de soutenir

la position élevée que cet enfant était appelé à prendre dans la

magistrature, fut contraint de lui ouvrir une autre carrière; il décida

donc que Paul Scarron entrerait dans les ordres ecclésiastiques.

Cette décision, il est vrai, avait été sollicitée de longue date par un

vieil oncle du jeune Scarron, et cet oncle, chanoine du Mans, riche de

deux abbayes en Beauce, s'engageait à faire son neveu héritier de tous

ses biens pourvu qu'il en fit un prêtre. Scarron, d'une humeur joviale

et libertine, ne sentait aucune vocation pour les devoirs austères de

la prêtrise; mais il dut obéir à l'autorité absolue de ses parents et

surtout à la tendresse qu'il portait au bon chanoine, dont l'indulgente

affection ne se scandalisait pas trop des espiègleries du petit mauvais

sujet; d'ailleurs, celui-ci voyait, dans les commencements de sa

nouvelle carrière, une occasion de se donner du bon temps, de prolonger

les heures de sa liberté et de gaspiller gaiement les années de sa

jeunesse, en attendant qu'il eut l'âge et les qualités d'un vrai

chanoine; il s'accommoda ainsi d'un apprentissage ennuyeux de théologie,

qui ne l'empêchait pas de fréquenter les réunions les plus joyeuses

et les plus dissipées, tandis que l'esclavage du métier de clerc

de procureur ne lui eût permis que l'école buissonnière et les

divertissements crapuleux de la bazoche. Content de son sort, il

n'aurait demandé ni bénéfice, ni canonicat, si cette vie de plaisir

avait pu durer toujours.

Scarron n'habitait pas, à Paris, la maison paternelle, mais celle de son

oncle, dans la rue d'Enfer, vis-à-vis le couvent et le vaste enclos des

Chartreux, qui n'étaient pas encore enfermés dans l'enceinte des murs

de la ville, laquelle ne s'étendait pas alors au delà de la place

Saint-Michel. Le père de Scarron avait mis son fils sous la direction

immédiate de son frère, le chanoine, excellent homme, aussi dépourvu de

fermeté que de jugement, et le jeune homme était censé travailler à son

instruction cléricale, en suivant les leçons d'un célèbre professeur de

droit sacré au collège de Montaigu, sur la montagne Sainte-Geneviève,

et en observant la règle du noviciat des Pères Feuillants, qui étaient

voisins de la demeure du bon chanoine. Mais Scarron n'entrait au

noviciat, que par hasard, pour troubler les novices, boire le vin de

leur cave et dépouiller leur jardin de ses fleurs et de ses fruits;

quant au collège de Montaigu, il n'y paraissait jamais, et lorsque son

oncle venait à l'interroger sur quelque point de doctrine religieuse,

le malin garçon éludait la question par un bon mot et citait les vieux

auteurs français, Clément Marot et Rabelais, au lieu des Pères de

l'Église. L'oncle riait en le grondant et finissait par rire sans le

gronder, ce qui encourageait le neveu à continuer cette vie débauchée,

qu'il passait au jeu de paume et au cabaret, rendez-vous ordinaire

des seigneurs à la mode, en même temps que dans _les ruelles_ et les

_bureaux d'esprit_: c'est ainsi qu'on appelait les chambres et les

salons des hôtels de la place Royale, où _les beaux esprits_ et les

_précieuses_ tenaient leurs assemblées. Scarron jouait et buvait, le

matin et le soir; il menait de front la danse, la musique et la poésie:

aussi, malgré sa jeunesse, était-il recherché pour ses talents et sa

galanterie, dans ces assemblées qui composaient la belle compagnie à la

mode. Il dépensait, en rubans, en passements d'or ou de soie, l'argent

qu'il avait et surtout celui qu'il n'avait pas, car il empruntait sur

son canonicat futur, pour avoir une toilette élégante conforme à sa

bonne mine: enfin, à l'âge de dix-sept ans, il s'était déjà battu trois

fois en duel.

A cette époque, le titre d'abbé, équivalant à un titre de noblesse, ne

prescrivait rigoureusement rien autre chose que le célibat; on avait une

abbaye comme une ferme, et un abbé pouvait être courtisan, militaire,

artiste, tout enfin, excepté homme d'église. On ne distinguait les abbés

dans le monde qu'à leur petit collet et à leur costume noir. Il en

était de même pour certaines abbesses, que la possession d'une abbaye

n'empêchaient pas de vivre dans le monde plus librement que dans leur

abbaye.

Le roi nommait seul aux bénéfices, qu'il distribuait selon son bon

plaisir, sans tenir compte de la position sociale ni du caractère

personnel du postulant. Cette singularité, passée en usage, ne

scandalisait pas même les gens d'une piété sincère.

Paul Scarron devait la plupart de ses mauvaises habitudes à l'exemple

pernicieux d'un ami, qu'il imitait en toute chose, comme un modèle

parfait. Armand de Pierrefuges était une sorte de chevalier d'industrie,

qui se disait noble à trente-six quartiers, et qui, à la faveur d'un

nom sonore, se glissait dans les maisons les plus distinguées, où il se

faisait remarquer par ses airs de gentilhomme, bien que le velours de

son manteau, la soie de son pourpoint, et les rubans de ses chausses,

n'eussent pas trop la fraîcheur irréprochable réclamée par la mode; mais

il suppléait de son mieux aux désavantages de sa toilette par une belle

prestance, des manières recherchées et un verbiage spirituel. Il n'avait

pas d'autre revenu que celui du jeu, et encore ne gagnait-il pas

toujours, s'il trichait souvent. C'était lui qui endoctrinait son jeune

ami; lui, qui puisait dans la bourse de l'oncle par le canal du neveu;

lui, qui conduisait Scarron au bal, à la comédie et dans les tavernes;

lui qui l'avait rendu habile dans l'art de manier les cartes ou l'épée;

lui qui le présentait comme son élève, en mauvaise compagnie, et comme

son cousin, dans les cercles de la place Royale. Scarron remplissait

également bien tous les rôles qu'on voulait lui donner.

Un soir du mois d'octobre de l'année 1627, Scarron, s'étant échappé du

logis de son oncle qui dormait après souper, vint en courant au quartier

de l'Arsenal, rue Beautreillis, où Armand de Pierrefuges s'était

logé, pour être au centre de la noblesse du Marais, qu'il fréquentait

assidûment. Son logement, qui se composait de deux petites chambres

hautes dans une maison de chétive apparence, était loin de répondre à la

condition qu'il s'attribuait: deux vieux fauteuils délabrés, une table

branlante, un coffre de bois et un lit de plume sur un misérable grabat,

sans tapisserie et sans rideaux, tels étaient les meubles uniques dont

Armand avait la jouissance locative. Encore ne payait-il pas toujours

exactement son loyer, pour mieux ressembler aux débiteurs du bel air,

qui s'amusaient aux dépens de leurs créanciers et qui ne les payaient

jamais.

Scarron, accoutumé au spectacle de cette pauvreté mobilière, qu'il

admirait, comme un témoignage de l'insouciance d'un petit maître, entra

brusquement dans le taudis, où Pierrefuges, assis la tête dans ses

mains, devant un feu presque éteint, paraissait livré à de tristes

réflexions. L'arrivée de son cher Paul ne dérangea pas sa rêverie

maussade, et lorsque celui-ci se fut jeté dans un fauteuil vacant,

Pierrefuges se leva en silence, pour allumer, aux dernières étincelles

du foyer, une chandelle de suif, qui n'éclairait pas tous les soirs son

coucher.

[Illustration: Pierrefuges livré à de tristes réflexions.]

--Armand, ou plutôt monseigneur de Pierrefuges! dit le jeune homme,

avec cette hilarité sardonique et bouffonné, qui éclatait dans tous ses

propos. Que fais-tu là, ainsi acoquiné dans la cendre froide, comme

si tu préparais une lessive? Es-tu jaloux des cloches de l'église

Saint-Paul, qui ont la voix plus sonnante et plus argentine que la

tienne? Ne songerais-tu pas que ces belles cloches, offertes en don à la

paroisse par plusieurs rois de France, feraient bien mieux, ton affaire,

s'il t'était permis de les faire fondre en monnaie?

--Du premier coup, mon fils, tu devines mon mal, qui n'est autre que

ventre et bourse vides! reprit Armand, en clignant de l'oeil, pour

inviter Scarron à remédier à ce mal dont il se plaignait souvent. Mes

coquins de fermiers tardent tant à m'apporter leurs redevances, et les

joueurs de lansquenet, qui me doivent sur parole, ont si rétive mémoire,

que je n'ai pas une pièce blanche pour entrer au cabaret, et ce soir,

je me coucherai à jeun, comme un carme déchaussé. Bien plus, ce qui

m'afflige davantage, je ne puis aller à la mascarade chez la baronne de

Soubise.

--Une mascarade nouvelle? interrompit Scarron, dont les yeux pétillèrent

du désir d'y aller. En vérité, mon cher Armand, vous m'y mènerez,

n'est-ce pas, dussions-nous voler un tailleur d'habits?

--Non, certes, je n'irai point, et je passerai la nuit à dormir sur

l'oreiller de mon appétit, afin de courir la fortune en songe. Vingt

écus pourtant eussent suffi à me mettre en bel équipage!

--Vingt écus, mon maître? Çà, dites-moi où ils sont, que je les prenne!

Mais, à quoi bon ces vingt écus? Quand vous aurez soupé avec ces

pâtisseries, que je vous apporte du buffet de mon oncle, vous vous

dorloterez dans votre lit en rêvant à la mascarade. Cependant c'est

une belle chose qu'une mascarade! Est-il donc si malaisé de trouver et

d'inventer, à peu de frais, un déguisement? Il ne faut que vêtir votre

pourpoint à l'envers et acheter un masque de façon grotesque. Parbleu!

j'y veux aller avec vous!

--Allez-y, s'il vous plaît! mais certainement vous serez mal reçu, sinon

chassé par les valets, car la mascarade, inventée par un des poètes les

plus raffinés de la cour, représentera la naissance de la déesse Vénus

et son arrivée dans l'Olympe des Dieux. Or, pour cet effet, chaque

convié est tenu d'avoir la figure de son rôle. Aussi, m'avait-on assigné

le rôle d'un Prince des Ténèbres, de la suite de Pluton.

--Eh bien! au lieu d'un seul prince, nous en ferons deux, pour le

cortège de sa majesté infernale. Pardieu! compagnon, je suis en veine

d'imagination, et voici que je vous offre de diaboliques accoutrements

pour la fête.

--Lesquels? J'avais bien songé à porter seulement sur ma poitrine un

écriteau indiquant mon rang et mes honneurs dans l'empire de Pluton....

Mais, non, je resterai au logis, faute d'avoir vingt louis, que j'ai

perdus sur parole, en jouant avec le marquis de Senneterre et qu'il

serait homme à ne pas me réclamer.

--Baste! si ce n'est que cet obstacle à vaincre, dans une heure je te

procure quarante écus pour parfaire ta dette et nos menues dépenses.

Écoute ce qu'il faut faire à cet effet: dès que je serai endiablé à ma

guise, tu prendras bel et bien mes habits et tu les porteras chez mon

oncle le chanoine, en lui racontant que je me suis noyé dans la rivière,

et que les bateliers qui ont pêché mon corps demandent quarante écus

pour leur récompense. Sans doute, que cette fâcheuse nouvelle mettra en

deuil mon révéré et digne oncle; mais il en aura ensuite plus vive joie

à me revoir sain et sauf, le lendemain.

--Voilà, pardieu, une plaisante ruse! reprit Armand, qui en augura un

succès productif, et qui se mit à ramasser les pièces d'habillement que

Scarron avait déjà quittées: c'est une bagatelle que quarante écus, et

je pousserai la générosité de ton oncle jusqu'à cent. Ça, mon mignon,

n'est-ce pas quelque fée, qui te conseille et t'inspire? Grâce à cette

fée, nous allons avoir cent écus en belle monnaie trébuchante. Mais que

fais-tu là? Pourquoi défaire mon lit de la sorte?

--Ce sont nos costumes de bal que j'apprête, s'il vous plaît! répliqua

Scarron, qui, à moitié déshabillé déjà, commençait à découdre le lit de

plume: à vous l'enveloppe de votre coite! Je me rappelle, à ce propos,

le conte d'un diableteau, qui affina un grand diable dans le partage du

butin et qui mangea les noix, en ne lui baillant que les coquilles. Oh!

le galant diable que je ferai! A moi le reste! Jamais l'enfer n'aura

vu diables plus comiques, et madame Vénus rira de l'invention, je vous

assure. Mais n'avez-vous plus de ce bon miel, que je tirai exprès pour

vous de l'office de mon oncle?

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 9 / 21 段