été un dévoué partisan du maréchal d'Ancre, s'était hâté, au premier
avis qu'il eut de l'assassinat de son protecteur, de mettre en sûreté
toute sa fortune, c'est-à-dire son singe et ses acteurs automates, dans
le souterrain que lui louait à bail Linclair, le gouverneur machiniste
de la Samaritaine. Ce souterrain, qui traversait la seconde arche du
pont, sous la chaussée, avait été ménagé lors de la construction
du Pont-Neuf, pour servir de cave aux maisons qu'on devait élever
primitivement de chaque côté de ce pont, et il n'avait pas été comblé
depuis. C'est là, dans cette galerie ténébreuse, à la voûte suante et au
pavé moussu, que Fagottini emmagasinait le matériel de son théâtre en
plein vent: décorations, garde-robe dramatique, acteurs au rebut et à
la retraite, débutants non encore façonnés; cette fois, la troupe
tragi-comique y siégeait tout entière sous la garde du singe.
Charles d'Assoucy eut le coeur gros et les larmes aux yeux, en
s'accusant d'avoir tué son bon ami le singe, qu'il avait tant de fois
festoyé d'oublies et de gimblettes, à la barbe du Savoyard. Après un
court instant accordé à cette oraison funèbre, après une enquête des
localités, après enfin une visite de curiosité à chacun des hauts
et puissants seigneurs de bois, qui étaient pour lui de vieilles
connaissances, d'Assoucy demeura convaincu de l'inutilité de ses
tentatives pour sortir immédiatement de ce souterrain; il résolut donc
d'accepter sa destinée avec une stoïque résignation, mais, pour passer
le temps et se désennuyer, il se hissa jusqu'à l'ouverture d'une
petite lucarne, par laquelle il aurait pu s'amuser, en toute autre
circonstance, à cracher dans l'eau pour faire des ronds et à saupoudrer
de poussière les bateliers qui passaient sous la seconde arche du
Pont-Neuf.
L'ébranlement des pas et le son confus des voix cessèrent de retentir
sous la voûte du pont; la nuit était venue, et on entendait encore, le
long des rives de la Seine, les cris de: _Vive le roi!_ se mêlant à
des cris de joie et de vengeance, comme les derniers échos de l'odieux
assassinat commis dans le Louvre par ordre du jeune Louis XIII:
d'Assoucy avait vu jeter dans la rivière les cendres du maréchal
d'Ancre. Quand le silence se fut reposé sur la ville plongée dans
l'obscurité, il n'espéra plus qu'on vînt lui rendre la liberté avant le
lendemain, si toutefois l'on devait venir. Il entendit avec chagrin le
carillon de la Samaritaine, qui sonnait l'heure du couvre-feu: tout
Paris avait soupé, excepté lui. Affamé et altéré, grelottant de froid,
il choisit, afin de s'y blottir, le coin le plus reculé de la cave, et
s'enveloppa d'une vieille tapisserie, pour dormir, au lieu de souper.
Il dormait donc de bon appétit, depuis deux heures, et se rassasiait, en
rêve, des plus excellents mets: il fut réveillé par le bruit lointain
d'une porte qu'on ouvrait et qu'on refermait avec précaution; puis,
il entendit les pas de deux personnes qui descendaient ensemble dans
l'escalier. Ce n'était point un songe, et il fut sur le point de
s'élancer vers ses libérateurs; mais, à la clarté d'une lanterne de
corne, que portait l'un des deux arrivants, il reconnut avec douleur le
Savoyard conduit par son page de musique. Il se demandait tout bas quel
malin génie se plaisait à lui forger de nouveau la pénible chaîne qu'il
avait brisée avec tant de peine, et il pleurait d'avance sur son évasion
manquée; mais il ne tarda pas à s'assurer que ce n'était pas lui qu'on
cherchait pour le ramener en servitude: la conversation du maître et du
valet suffit pour le tirer d'erreur et le tranquilliser à ce sujet.
--Mordié! la plaisante vengeance que tu as inventée! disait le Savoyard,
avec une émotion de plaisir qui déridait son austère physionomie. Vite,
attaquons les marionnettes de Fagottini, et taillons-les en pièces. Où
sont-elles? Ne les vois-tu pas? Elles doivent être ici certainement!
J'ai hâte de les fouler aux pieds, pour leur faire expier les torts que
ce mécanicien étranger a faits à ma musique.
--Il semble que le Ciel seconde notre querelle! s'écria le page, qui,
heurtant du pied le cadavre du singe, dirigea vers cet objet indistinct
le rayon de la lanterne. Voici déjà le grand singe du signor Fagottini,
qui a rendu l'âme sans coup férir, et avec lui s'en va en fumée la
gloire de son théâtre; voici maintenant la loge des acteurs de bois, qui
sont à notre merci et que nous allons mettre à mal.
--Bien, mon fils! dit le Savoyard, en poussant du pied le corps du
singe. Le temps des représailles est venu: hier l'Italien Concini
mourut, aujourd'hui l'Italien Fagottini sera ruiné. Ça! remets entre mes
mains ces méchantes bêtes de marionnettes, et, mordié! je veux chanter
faux comme un âne rouge, si je fais grâce à pas une. Bien! donne-moi
tous ces coquins d'acteurs! J'en veux faire un massacre général, plus
complet que le massacre des saints Innocents. Je me réjouis de songer à
la piteuse grimace que fera monsieur mon voisin du Pont-Neuf.
Le Savoyard, qui ne perdait pas les moments en paroles, soulageait
ainsi son humeur vindicative par un monologue d'injures et d'amères
railleries, pendant qu'il démembrait et disséquait avec un féroce
plaisir les automates, que son complice lui apportait un à un, en
faisant solennellement le panégyrique des personnages dans les divers
rôles où ils avaient obtenu le plus de succès. D'Assoucy riait tout bas
de cette exécution à huis-clos, et plusieurs fois il faillit éclater en
bruyante hilarité, au spectacle incroyable qu'il avait sous les yeux:
le Savoyard, gravement assis sur les degrés de l'escalier, comme
un magistrat en fonction, recevait des mains de son page chaque
marionnette, à laquelle il adressait une allocution furieuse et qu'il
condamnait ensuite capricieusement à différents supplices; il arrachait
les bras à celle-ci, et les jambes à celle-là; il déchirait en lambeaux
les robes dorées des princesses et cassait le nez à des majestés
royales, le tout avec un véritable raffinement de cruauté, qui eût fait
envie à un bourreau de la Grève. Un amas de membres rompus, de têtes
brisées, de bustes défigurés et de débris confondus, ce fut bientôt tout
ce qui resta de la troupe de ces innocents comédiens.
Le Savoyard et son complice ne se retirèrent que fatigués de carnage, et
contents de leur nocturne expédition, sans soupçonner que le secret
en fût compromis, tous deux se félicitant d'avoir tué la concurrence
dangereuse de Fagottini sur le Pont-Neuf. D'Assoucy avait la pensée de
les suivre de loin, par derrière, et d'effectuer sa retraite à leur
suite; mais, en sortant, ils eurent grand soin de ne pas laisser ouverte
la porte de l'escalier, qu'ils avaient trouvée bien fermée, avant de
descendre dans le souterrain. Le grincement de la clé dans la serrure
apprit au témoin de leur mauvaise action qu'il serait encore prisonnier,
au moins toute la nuit. Il se résigna donc à prendre son parti, et, se
vouant à la protection du hasard, qui pouvait seul le tirer d'embarras,
il se rendormit du sommeil insouciant de son âge.
Ce ne fut pas le jour qui le réveilla, mais un bras d'homme qui
l'enlevait par les cheveux et qui le déposa, tout tremblottant, devant
le cadavre du singe et les débris des marionnettes. Le seigneur
Fagottini, les yeux hagards, les joues tremblantes et les lèvres
blanches de colère, se préparait à interroger le coupable, en face de
ses victimes.
Le matin, dès l'aube, sous l'empire d'un sinistre pressentiment, que lui
inspirait la mort tragique du maréchal d'Ancre, il était descendu dans
son caveau, et le premier objet qui frappa sa vue avait été son pauvre
singe étendu sans vie, la bouche ouverte et les yeux sortis de leurs
orbites; puis, le désastre irréparable de la nuit s'était offert à lui,
dans toute son horreur. Ses chères marionnettes, qu'il avait quittées la
veille en si belle santé, n'étaient plus que des débris méconnaissables;
il contempla d'un oeil sec son malheur, posa la main sur la poitrine de
son singe pour y chercher en vain un battement de coeur, remua du pied
les morts et les blessés de sa troupe mécanique, invoqua dans sa langue
maternelle les saints et les saintes du paradis, et s'interrogea
lui-même pour approfondir le mystère de ces lâches assassinats. Le
premier soupçon qui s'était présenté à son esprit tombait sur le
Savoyard, et ce soupçon se changea en certitude, ainsi que la douleur
en rage, lorsqu'il aperçut l'enfant endormi, qu'il reconnaissait pour
l'avoir vu, la veille encore, au service du chansonnier aveugle du
Pont-Neuf.
Il ne pouvait douter que cet enfant, à l'instigation de son maître, ne
fût sans doute le seul auteur du massacre des marionnettes et du meurtre
du singe; il l'avait donc considéré, un moment, avec une fureur muette,
incertain de la vengeance qu'il choisirait contre ce petit coquin, mais
étonné cependant de son paisible sommeil, qu'eût envié l'innocence, à
côté des preuves trop certaines du flagrant délit.
Il le secoua rudement, pour l'éveiller, et le mit sur ses jambes, tout
ému et tout effrayé, en lui tirant les cheveux et les oreilles.
--Malfaisant garçon, lui dit-il d'une voix claire qu'il s'efforçait de
rendre tonnante, as-tu de quoi payer l'amende autrement que sur tes
épaules? Quelle méchanceté est la tienne d'avoir commis cet odieux
attentat? Mais tu n'en seras pas quitte pour la prison et le pilori. On
te pendra de compagnie avec le scélérat qui t'a conseillé de me nuire de
la sorte, en tuant mon singe et saccageant mes pauvres marionnettes!
--Grâce, monseigneur! reprit d'Assoucy, qui comprit le danger de sa
position: je vous proteste que ce n'est pas moi qui ai fait cela. Je
vous nommerai, s'il vous plaît, les coupables.
--Oui-dà! Bien fou qui se fierait à tes mensonges! Certes, le Savoyard a
conseillé ce beau dessein, mais c'est toi seul qui l'as exécuté.
--Vraiment, mon bon seigneur, c'est ce vilain aveugle qui a fait le
dommage, et je vous l'affirme bien naïvement, puisque j'étais caché là,
où j'ai tout vu et tout entendu sans être découvert.
--Ce sont bourdes et balivernes, maître fourbe! Pense-t-on m'en donner à
garder?
Comment un aveugle, tel que le Savoyard, eût-il su trouver seul le
chemin de ma cave, pour commettre tels dégâts?
--Nul autre que lui, cependant, n'a fait rage contre vos machines, je
vous l'atteste.
Il est vrai que son méchant page de musique le conduisait et l'aidait
bel et bien à saccager vos belles marionnettes.
--N'es-tu pas toi-même page de musique du Savoyard, infâme? Oseras-tu
soutenir, aussi, que tu n'as point tué mon pauvre bonhomme de singe? Tu
as encore le visage égratigné de ses griffes et meurtri de ses dents.
Çà! je ne sais quelle pitié me retient de te mettre à mort, comme tu as
assassiné cette digne bête, qui valait mieux que tu ne vaux et vaudras
jamais.
--Eh bien! compère, répliqua d'Assoucy avec effronterie, quand
j'aurais tué cette maligne bête, qui me combattait, le péché serait-il
irrémissible? Eussiez-vous mieux aimé qu'il me tuât et que vous en
portassiez la peine en ce monde et dans l'autre? Nous, avons eu ensemble
un furieux duel, je vous assure, et il s'en est fallu de peu que j'eusse
le dessous. Je vous prie donc de me laisser aller....
--Non, par les clés de saint Pierre! petit vagabond! interrompit
Fagottini, en le saisissant de nouveau par les cheveux et le soulevant
ainsi à deux pieds du sol. Tu seras fouetté par les rues et les
carrefours, comme voleur de race, et M. le lieutenant civil, par devant
qui je vais te mener, au grand Châtelet, a de bonnes cages de pierre
pour les oiseaux de ton espèce, à moins que tu ne meures lapidé par le
peuple, qui pleurera mon singe et vengera mes chères marionnettes. As-tu
bien eu le farouche courage de mutiler et de détruire ces miracles d'un
travail ingénieux? Je voudrais pareillement te rompre, à plaisir, bras
et jambes, et ensuite te tordre le cou!
--N'en faites rien, monseigneur, si vous êtes bon catholique! s'écria
d'Assoucy, à qui la faim et la crainte commandaient l'humilité
suppliante; soyez plutôt charitable, en me faisant l'aumône d'une miche
de pain, pour remplir mon estomac à jeun, qui semble être sans fond,
comme le tonneau des Danaïdes: ordonnez ensuite, de moi, ce qu'il vous
plaira.
--Par la damnation de Judas! reprit Fagottini, en réfléchissant au parti
qu'il pouvait tirer de ce petit drôle, resté en ôtage dans ses mains,
pour répondre de l'attentat du Savoyard, je consens à te pardonner, à
condition que tu veuilles me servir avec le même zèle que tu servais
ton ancien maître. Il s'agirait de jouer du luth et de divertir les
passants, au lieu et place de mon singe défunt.
--Sans doute, je le veux bien, monseigneur, pourvu que vous me donniez
abondante nourriture et de gros gages en surplus, sans aucune pitance de
coups, chiquenaudes, nasardes, etc. Si tel est notre marché, je suis, de
ce jour, votre tout dévoué serviteur.
Le traité fut conclu de part et d'autre, avec un empressement qui
ressemblait à de la bonne foi, et aussitôt il commença d'être en
vigueur; car, avant d'apporter à son nouveau valet la nourriture dont
celui-ci avait le plus pressant besoin, Fagottini se l'appropria tout
à fait, en l'habillant d'un vieux costume italien, dont la richesse
primitive avait disparu sous une double couche de poussière et de
crasse: c'était la livrée du singe aux grands jours de gala, et
d'Assoucy, qui succédait directement à l'animal, quitta presque à regret
l'habit galeux et la pauvre condition de page de musique. Il espérait
que la métamorphose qu'on lui faisait subir ne s'étendrait point au
delà; mais Fagottini, pour mieux déguiser l'origine de son heureuse
acquisition, lui barbouilla la figure et les mains d'une teinture noire,
qui pénétrait dans les pores de la peau et y laissait une empreinte
ineffaçable. L'infortuné d'Assoucy protesta vainement contre cette
violation de son traité, qui, en faisant de lui le successeur d'un
singe, ne lui imposait pas le devoir de devenir un nègre. Fagottini lui
rit au nez, en jurant par tous les saints du calendrier que l'Afrique ne
produisait pas de plus joli visage d'ébène. Dès ce moment, la discorde
fut allumée entre le maître et son valet.
Ce dernier se consolait du moins, à l'espoir d'un copieux et succulent
repas; mais le fourbe Italien ne lui donna que du pain bis et des
oignons crus, en assaisonnant d'éloges hyperboliques cette prétendue
chère de prince.
D'Assoucy était tellement affamé, que les oignons crus et le pain bis ne
lui parurent ni trop durs ni trop lourds, quoiqu'il n'eût que de l'eau
pour les faire passer. Il avait pourtant rêvé un meilleur dîner, et il
se prit à regretter d'avoir abandonné le Savoyard et perdu ainsi les
bénéfices frauduleux qu'il pouvait détourner à son profit. Il se rappela
alors qu'il avait oublié toute sa fortune, composée de quelques beaux
écus, dans les poches de son ancien vêtement; mais Fagottini, qui aurait
entendu d'une lieue sonner un liard, avait déjà confisqué l'argent, et
d'Assoucy eut le chagrin de voir son petit pécule s'engouffrer dans
une énorme bourse de cuir bouilli, qui présentait une rotondité assez
respectable. Cette inique spoliation ne fut pas soufferte sans véhéments
reproches et gestes menaçants de la part du propriétaire de la petite
somme, qui allait s'ajouter aux économies de son maître. Celui-ci, dont
le rire redoublait aux emportements de son impuissant adversaire, le
défia de s'enfuir, après l'avoir enchaîné à un anneau de fer, pour lui
enseigner la patience et la résignation.
Pendant que Fagottini écorchait son singe pour l'empailler, et
raccommodait tant bien que mal celles de ses marionnettes qui n'étaient
pas tout à fait hors de service, d'Assoucy, mis à la chaîne comme un
animal domestique, cria, s'agita, écuma, puis pleura, puis s'apaisa; il
avait eu le temps de comprendre que, dans sa nouvelle condition, le plus
sage était de se soumettre au joug de la nécessité et d'attendre une
occasion favorable pour s'y soustraire, en prenant sa revanche, s'il
était possible, contre son odieux bourreau. Il promit donc d'obéir
désormais aux volontés du despote qu'il s'était donné, mais il se promit
tout bas à lui-même de se dérober à cet ignoble asservissement. Hélas!
le pauvre garçon ne savait pas encore jusqu'où irait sa misère.
[Illustration: L'apparition d'un musicien nègre.]
Le lendemain, il suivit, en silence et la tête basse, Fagottini, qui
avait, ce jour-là, le regard plus louche et plus faux, le sourire
plus moqueur, le teint plus enluminé et l'abord plus impudent qu'à
l'ordinaire; tous deux montèrent sur le théâtre, veuf de ses acteurs
mécaniques, et la toile fut tirée, aux sons du luth que d'Assoucy
pinçait dans la coulisse.
Le Savoyard et son page, enchantés du lâche coup de main qu'ils avaient
fait pendant la nuit pour ruiner Fagottini, jouissaient d'avance de la
situation critique à laquelle ils croyaient avoir réduit l'inventeur des
marionnettes: ils se regardèrent avec étonnement, en reconnaissant le
luth d'Assoucy qui jouait un de leurs airs; ils ne doutèrent pas que
leur élève ne fût passé dans le camp de l'ennemi. Mais l'apparition
d'un musicien nègre, qui remplaçait le singe mort, déconcerta leurs
espérances et les découragea tout à fait, en leur montrant que Fagottini
n'était pas à bout de ressources, puisqu'il semblait avoir déjà trouvé
le moyen de faire face à la perte de son industrie. Ils se reprochèrent
même l'inutile destruction des marionnettes, lorsqu'ils virent la
curiosité du public, alléchée par un nouveau spectacle, rassembler
autour du théâtre de leur rival une foule plus nombreuse et plus
impatiente que jamais, dans l'attente de ce spectacle. Les assistants
cherchaient des yeux le singe et les automates de Fagottini; on
s'informait bien des causes de leur absence, attribuée à quelque
indisposition subite de ces acteurs, mais on se demandait aussi à quel
rôle était destiné ce nègre, qu'on n'avait pas encore vu sur la scène de
Fagottini, et déjà chacun s'apprêtait à mettre la main à la poche, pour
payer sa place et son plaisir.
Le Savoyard ne remarquait pas de si avantageuses dispositions dans son
auditoire clairsemé: il préludait tristement à sa fameuse complainte sur
la mort du malheureux Conchine (on avait francisé ainsi le nom italien
de Concini); mais l'événement qui avait fait le succès de cette
complainte était vieux de deux jours, et la vindicte populaire s'était
rassasiée sur un cadavre. On ne s'occupait même plus de la maréchale
d'Ancre, qui, emprisonnée à la Bastille, devait être jugée pour crime
de lèse-majesté divine et humaine, et condamnée six mois après, à être
brûlée vive comme sorcière.
--Bourgeois et habitants de la célèbre et bonne ville de Paris, reine et
capitale du monde, s'écriait le Savoyard, en accordant son instrument,
je suis Philippe, dit le Savoyard, héritier légitime du poète grec
Homère, auquel j'ai l'honneur de ressembler en ma qualité d'aveugle; le
Pont-Neuf est mon Parnasse, le Cheval de bronze est mon Pégase, et la
Samaritaine est la source de mon Hélicon. Je veux aujourd'hui, si
vous ne jeûnez de grasse gaieté, vous chanter la chanson pitoyable et
récréative d'un cordonnier, qui se coupa la gorge de son tranchet, parce
qu'il avait fait des souliers trop étroits à ses pratiques. Oyez,
oyez, messeigneurs, oyez cette gentille poésie, la belle complainte de
l'honnête cordonnier.
L'annonce d'une chanson que recommandait un titre aussi piquant opéra
un mouvement dans le public qui se partagea en deux groupes tumultueux,
selon la préférence de chacun pour l'un ou l'autre spectacle; mais
le Savoyard n'eut pas plutôt entonné sa chanson plaintive, que ses
auditeurs lui furent enlevés par la langue dorée de Fagottini.
--Bons chrétiens que tourmente le mal de dents! disait d'une voix
perçante le signor Fagottini, tandis que d'Assoucy gambadait à ses côtés
en remuant les mâchoires, monsieur mon singe est mort hier, et mes
marionnettes en ont pris le deuil. Avant qu'elles se soient consolées,
ce qui ne sera pas de longtemps, puisque je les mène en Italie, à la
cour d'un grand monarque, j'ai fait voeu d'arracher, gratis ou à petits
frais, toutes les dents malsaines, puantes ou douloureuses, qui sont
encore plantées dans vos bouches; cela, s'il vous plaît, pour la
gratitude singulière que j'ai toujours eue à l'égard des gens de Paris.
C'est pourquoi je possède un miraculeux secret, pour faire repousser
sur-le-champ les dents que j'ôte, de telle sorte que, deux jours après
la dent arrachée, les choses se rétablissent d'elles-mêmes en leur
premier état. On peut dire avec assurance que les plus grands saints du
paradis n'inventeraient pas un remède plus efficace: par exemple, une
vieille édentée retrouvera de quoi mordre, et je pourrais citer un
vénérable cardinal, qui onc ne perdra plus ses dents, les ayant fait
enlever toutes, dût-il vivre deux fois centenaire.
Cette impertinente allocution, débitée avec une assurance emphatique,
rencontra peu d'incrédules; mais si chacun se rendait bien compte, à
part soi, de ce qui pouvait manquer à sa mâchoire, personne n'osait
courir la chance de l'essai du fameux remède. Fagottini avait déployé
ses formidables tenailles d'acier, qui firent reculer d'abord même
les plus intrépides, déterminés à tenter l'aventure et sacrifier une
mauvaise dent pour en avoir une bonne; il recueillit bientôt une
brillante moisson d'écus blancs, comme l'expression palpable de la
confiance et de l'intérêt des spectateurs. Il se rengorgeait avec
suffisance, apprêtait les ustensiles de son métier, en agitant un
collier de vieilles dents de cheval enfilées comme des perles: tout à
coup il prit d'une main d'Assoucy par la tête, lui écarta les lèvres,
avec l'autre main, et mit à découvert deux superbes rangées de dents,
dont la blancheur contrastait avec la noirceur factice de son teint.
L'enfant, que le menaçant appareil de l'art du dentiste avait troublé et
inquiété, supposa naturellement une fâcheuse intention contre sa bouche,
quand il se sentit saisi de la sorte à l'improviste par Fagottini; il
ne cessa de crier et de se débattre, qu'en entendant ces paroles
rassurantes du perfide Italien adressées à son auditoire:
[Illustration: Tout à coup il prit d'Assoucy par la tête.]
--Messieurs et mesdames, avisez cette denture plus aiguisée que canif,
et plus polie qu'ivoire. Eh bien! ce garçonnet avait de naissance
toutes les dents ébréchées, gâtées et mal agencées: c'était un chaos
piteusement entassé dans sa bouche; or, il nous fallut arracher toutes
ces méchantes dents pour les remettre en plus bel ordre, et la nature
fut si rétive, qu'elles ne revinrent dans le bel état où vous les voyez,
qu'à la troisième pousse. Tenez-moi donc pour ignorant et calomniateur,
si demain cette dent-ci que je vous montre et qui n'est plus bonne à
rien n'a produit nouveau germe et nouvelle dent, pour le triomphe de mon
art! Goûtez vous-même après, si cela fait le moindre mal à l'estomac!
Il voulut joindre l'exemple au précepte et fît semblant de tirer une
grosse dent de la bouche de d'Assoucy, qui n'eut pas même le temps de
se préparer à ce tour de passe-passe, et qui jeta un cri de douleur, en
contradiction avec les promesses du charlatan. Celui-ci ne daigna plus
s'occuper de son nègre, qui, pâle et tout en larmes, crut avoir perdu la
dent et la voir toute sanglante entre les mains de l'opérateur.
Fagottini prolongeait l'effet de ce coup de théâtre imprévu, par de
burlesques commentaires.
--Par sainte Appoline qui guérit les maux de dents! disait-il en se
pavanant: arracher ou plutôt extraire une dent, fût-ce la plus grosse et
la mieux enracinée, c'est moins que rien, et la douleur a les airs du
plaisir. Voyez mon petit négrillon, qui se soucie de sa dent comme d'un
cheveu, parce qu'il sait qu'elle ne tardera pas à reparaître plus belle
qu'elle n'était. Or, je vous convie à venir demain voir la dent neuve,
qui aura poussé, cette nuit, et si ce n'est pas assez d'une pour vous
convaincre, je veux en faire sauter deux trois, l'une après l'autre,
tant la graine est abondante, tant le terrain est fertile.
--N'approchez pas, abominable homme! interrompit d'Assoucy à voix basse,
épouvanté du regard satanique de l'Italien qui le menaçait de ses
terribles tenailles: n'approchez pas, sinon je vous mords jusqu'au sang,
je vous égratigne la face et vous crève les deux yeux!