Charles d'Assoucy, effrayé de ces menaçantes récriminations qu'il avait

peine à démentir par signes négatifs (car la rumeur couvrait sa voix),

et se voyant cerné de toutes parts, fut sur le point de crier grâce et

d'avouer tous ses méfaits. On se préparait à l'arrêter et à le conduire

devant le lieutenant civil au Châtelet, lorsque, profitant de la

diversion causée par le récit du vol que le marchand exagérait de plus

en plus, il réussit à percer la foule, en baissant la tête, en se

faisant mince et fluet. On ne s'aperçut de son évasion, qu'au moment

où il courait de toutes ses forces, et la foule aussitôt s'ébranla,

en criant, à sa poursuite. D'Assoucy, prévoyant bien qu'il ne pouvait

lutter de vitesse avec tant de jambes plus grandes que les siennes, se

jeta brusquement dans un autre groupe aggloméré devant le Savoyard,

qui chantait, en ce moment, des couplets satiriques contre le maréchal

d'Ancre, favori de la reine-mère et régente Marie de Médicis, et à ce

titre, fort détesté du peuple et des gens de cour; ce groupe était donc

trop attentif aux chansons pour avoir égard au passage presque invisible

d'un enfant qui se frayait une route entre les jambes des spectateurs.

Aussi, le fugitif parvint à se glisser sous la toile peinte de l'échoppe

des musiciens, avant que les assistants fussent instruits de ce dont il

s'agissait. Pendant ce temps, le tumulte s'étendait d'un bout à l'autre

du pont, où chacun s'intéressait à la recherche du voleur dont on avait

perdu la trace, si bien que tous les jeux et divertissements demeurèrent

suspendus en un instant.

--Holà! petit page, cria le chanteur aveugle à son accompagnateur qui

cessait de pincer du luth; qu'est-ce donc? Que se passe-t-il? Mène-t-on

pendre quelque pauvre diable? Ou bien a-t-on enfin changé les sots

ministres de Sa Majesté, récompensé le maréchal d'un beau logis à la

Bastille, et fouetté par les rues madame son épouse, Léonora Galigaï?

Quel événement est-ce là?

--Moins que rien, monseigneur, répondit respectueusement le page de

musique. J'ai pensé d'abord que les gens du roi venaient vous prendre

pour vos chansons politiques; mais ce n'est qu'un petit larron, qui a

fait camus le marchand de cotignac, et qui s'est évadé parmi la presse.

Pendant qu'on le cherche, vous plaît-il de déjeuner?

--Oui, ma fi! la faim chante dans mes boyaux. Quant au voleur, je lui

souhaite heureuse chance, surtout s'il veut enlever à tous les diables

le singe et les marionnettes de maestro Fagottini.

A ces mots empreints d'un aigre ressentiment, il étendit son poing fermé

du côté des tréteaux de Fagottini, où le singe battait le tambour sans

se soucier du bruit confus qui régnait sur le Pont-Neuf; il entra dans

son tabernacle, au moyen d'une échelle, et se déroba lentement aux

regards de ses auditeurs, pendant que son page de musique était allé

acheter, pour leur déjeuner, des saucisses chez le charcutier et du vin

clairet chez le tavernier. Tout à coup le Savoyard, qui s'était assis

devant une table avec autant d'aisance que s'il eût fait usage de ses

yeux, sentit un obstacle à ses pieds qu'il voulut allonger, et, y

portant la main vivement, rencontra un bras, une tête, puis un petit

être vivant, qu'il tira de dessous la table, et qui n'eût pas donné

signe de vie, sans une chiquenaude que l'aveugle lui appliqua sur le

nez, et sans une rude secousse à laquelle il obéit en se mettant à deux

genoux, dans la posture d'un enfant qui attend une correction souvent

donnée et reçue.

--Holà! qui est celui-ci? demanda le Savoyard, d'un accent terrible:

encore quelque malin compagnon, qui s'est introduit céans pour piller

mes chansons et ma musique! J'ai promis d'étrangler le premier que je

trouverais en flagrant délit de vol, fût-ce un fils de famille....

Mordié! pourquoi ne vas-tu pas récolter une riche moisson d'écus chez

maître Fagottini, drôle?

--Parlez plus bas, compère, interrompit d'Assoucy qui ne se débattait

point sous la vigoureuse étreinte du Savoyard; sauvez-moi de la prison,

en m'honorant de votre benoîte sauve-garde. Ces gens sont trop outrés

contre moi, qui ne les ai pourtant offensés, et s'ils me découvrent, ils

n'auront pitié de mon âge, ni de mon innocence: j'en tremble!

--Ma fi! c'est le voleur de cotignac, j'imagine, répliqua le chanteur,

en ricanant. Tu as sans doute, petit drôle, l'innocence de Barrabas

ou du bon larron de l'Évangile? Eh bien! je serai clément, et ne te

livrerai pas, à condition que tu t'engageras à mon service, pour

remplacer mon second page de musique, qui est mort hier de la gale.

--Ne vous moquez pas, maître Philippe, un âne brait mieux que je ne

chante, et je ne sais jouer d'aucun instrument, sinon de la pince, du

croc et de la truche.

--Tu parles l'argot des voleurs, mon fils, comme si tu avais ramé sur

les galères du roi, mais je redresserai ton éducation boiteuse, je

t'apprendrai à jouer du luth, à rimer des vers en vaudeville, à débiter

de plaisants discours, et surtout à lâcher le ventre aux escarcelles;

enfin, tu deviendras, sous ma loi, poète, orateur et musicien.

Charles d'Assoucy, séduit par ces belles promesses plus encore que

contraint par la circonstance, signa son engagement, aux cris de la

foule qui le cherchait, et renonça sans regret à la maison paternelle

pour éviter la prison et ses fâcheuses conséquences. D'ailleurs, le

Savoyard ne lui laissa pas le temps de la réflexion; et, tirant d'un

coffre la défroque du galeux défunt, invita son nouveau page de musique

à s'en revêtir à l'instant. D'Assoucy hésita d'abord, et il faisait la

moue, au souvenir de la maladie contagieuse à laquelle son devancier

avait succombé; mais il n'osa pas s'aliéner par un refus la

bienveillance de son nouveau maître, et il se rappela qu'il avait

souvent risqué plus que de gagner la gale; il s'affubla donc, sans

résistance, du manteau de velours rouge troué, des chausses de laine

jaune, semées de taches, du chapeau de feutre à plumes fanées, et des

autres insignes de sa profession future. Cependant, il éprouva un

serrement de coeur, quand l'aveugle eut renfermé dans son coffre les

guenilles que son nouveau page de musique venait de quitter, pour

endosser la livrée de sa nouvelle profession; c'était pour lui comme un

adieu au monde, où son costume de baladin ne lui permettrait plus de se

montrer. Ce déguisement l'avait changé de telle sorte, que son père même

eût hésité à le reconnaître; d'amples moustaches postiches achevèrent la

métamorphose.

D'Assoucy s'aperçut bientôt que la perte de sa liberté n'avait guère de

compensations agréables, et s'il l'avait pu, dès le lendemain de son

entrée en fonctions, il eût repris son ancien genre de vie; mais il

était gardé de près par son maître, et surtout par le premier page de

musique, dont la jalousie ne fit que s'accroître, en raison des progrès

étonnants qui signalèrent l'apprentissage musical de son jeune rival.

Ce fut même la seule consolation du pauvre d'Assoucy, qui apprit

à composer, des airs et à jouer du luth, avec une si merveilleuse

facilité, qu'au bout de six mois il surpassait de beaucoup les talents

de son camarade: celui-ci en avait conçu une haine féroce contre ce

dernier venu, qui lui disputait la faveur du Savoyard et du public.

Le Savoyard n'était pourtant pas un maître commode, dont les bonnes

grâces méritassent de faire des jaloux: il avait le parler aussi brutal

que le geste, et ses colères suivaient leur libre cours à tort ou à

raison, sans que la soumission la plus humble de la part de ses valets

servît à le calmer. Il n'épargnait pas les coups ni les avanies à ses

deux pages de musique, pour la moindre distraction, pour la moindre

négligence, pour la moindre fausse note, dans l'exécution musicale dont

ils étaient chargés: souvent, en public, il interrompait sa chanson, par

un double soufflet distribué à droite et à gauche; souvent il avait le

pied aussi leste à frapper, que la main. D'Assoucy seul se regimbait et

protestait contre ces admonitions imprévues, mais l'aveugle frappait de

plus belle et ne voulait rien entendre.

Ces inconvénients du métier se reproduisaient, chaque jour, sans amener

au moins quelque dédommagement; le Savoyard était frugal dans ses repas,

mais les deux pages avaient à pâtir de ses rares excès de boisson;

l'ivresse l'excitait alors à battre monnaie sur la joue de ses deux

esclaves, suivant sa propre expression, car il ne les aimait pas et les

regardait comme des outils à lui appartenant. Grossier, inaccessible à

tous les sentiments d'affection et de reconnaissance, il subissait à

la fois l'influence de deux haines également implacables, d'une nature

différente: l'une noble et hardie, contre l'Italien Concini, maréchal

d'Ancre, qui tenait le roi en tutelle et la reine régente en servage;

l'autre, basse et misérable, contre les marionnettes et le singe de

Fagottini qui faisaient une concurrence redoutable à ses vers et à sa

musique.

D'Assoucy conservait, d'ailleurs, son insouciance, et ne trempait pas

dans les deux haines de son maître: il ne connaissait que de nom le

maréchal d'Ancre, et il se divertissait au spectacle du singe et des

marionnettes, contre lesquels le premier page de musique tramait

sournoisement un complot, pour être utile et agréable au Savoyard.

D'Assoucy, aspirait à se soustraire à cet esclavage insupportable et

essaya d'abord de l'adoucir par les licences qu'il se permettait en

trompant les yeux toujours ouverts de son perfide collègue et la

perspicacité clairvoyante de l'aveugle; il regrettait ses bonnes

aubaines d'autrefois et son aventureux vagabondage dans Paris, honteux

qu'il était de se voir réduit à voler le chétif souper et le vin

aigrelet de son tyran. Combien de fois, en reconnaissant ses frères et

amis au milieu de l'auditoire du Savoyard, combien de fois ouvrit-il la

bouche pour les appeler à son secours! Mais un coup d'oeil jeté sur son

grotesque déguisement lui faisait monter le rouge au front et le forçait

à se taire. Il n'aurait pas rougi d'être pris en flagrant délit dans

l'accomplissement d'un vol adroit ou audacieux, et il se croyait avili

par son costume de baladin!

Il ne se contenta pas de faire main basse sur le maigre ordinaire du

Savoyard, qui, s'apercevant de la diminution des parts à la mesure de

son appétit et de sa soif, grondait entre ses dents et rudoyait son

premier page, seul chargé de régler et de diriger toutes les dépenses

de la table. D'Assoucy se réjouissait des mauvais traitements qu'il

attirait ainsi sur le dos de son compagnon. Quant à lui, qui avait le

rôle de présenter le bassin à la ronde pour la récolte pécuniaire parmi

les auditeurs du Savoyard, il faisait rapidement passer les pièces de

monnaie dans sa poche, et souvent rapportait le bassin vide au chanteur

aveugle, qui murmurait contre le malheur du temps et le resserrement des

bourses. D'Assoucy raflait toujours la meilleure partie de la recette.

Le lundi 14 avril de l'année 1617, il attendait que son maître eût

achevé de chanter un nouvel air sur les courtisans; et, assis au coin de

la balustrade de l'orchestre, il contemplait de loin, en se rongeant les

ongles, trois malheureux, qu'on venait d'attacher au grand gibet dressé

au bas du Pont-Neuf, pour l'épouvante des langues légères et satiriques;

car ce n'étaient pas des malfaiteurs qui méritassent la corde, mais bien

de pauvres bourgeois coupables seulement d'avoir désapprouvé, tout haut,

la marche des affaires publiques ou injurié le maréchal d'Ancre. Aussi,

personne n'osait plus exprimer son mécontentement avec franchise, depuis

que les paroles imprudentes étaient punies de mort, sans forme de

procès.

Soudain de grandes clameurs retentirent du côté du Louvre, et la ville

entière cria d'une seule voix: _Vive le roi_! Concini, en se rendant

chez le roi avec une escorte de ses partisans, avait été assassiné,

sur le Pont-Tournant du Louvre, par les favoris du jeune prince, qui,

empressés de succéder au maréchal d'Ancre, ensanglantèrent ainsi le

commencement du règne de Louis XIII; mais ce crime, exécuté au moyen

d'un lâche guet-àpens, satisfit la fureur du peuple contre les

conseillers de la reine-mère, et la joie publique se révéla par des

atrocités. Le corps du maréchal, enterré en secret, le soir même, sous

les orgues de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint le jouet de la populace,

qui, par vengeance, le traîna dans les ruisseaux, avant de le brûler sur

le Pont-Neuf.

Le Savoyard ne fut pas le dernier à célébrer la délivrance du roi et

de la France: il improvisa une complainte bouffonne sur _la Passion

du seigneur Concini et sa descente aux enfers_. Cette pièce eut les

honneurs de l'à-propos. Ce jour-là, le singe et les marionnettes de

Fagottini furent abandonnés: d'Assoucy ne cessait pas de faire circuler

le bassin, où pleuvaient les hards, les sous et même les écus; tout le

monde apportait son offrande à la poésie et à la musique; mais le

malin page, songeant à profiter de cette abondante recette qui ne se

renouvellerait peut-être pas de sitôt, détournait très adroitement à

son profit le cours de ce Pactole inusité, qui roulait de plus grosses

pièces qu'il n'en avait jamais vues dans son plat de cuivre; il se

jetait si avidement sur ce butin, que ses dix doigts ne lui suffisaient

pas pour prendre; et l'aveugle, à qui revenait, après chaque tour de

quête, le bassin allégé de la moitié de son poids, n'était pas peu

surpris que la générosité de l'auditoire fit tant de bruit pour un si

modeste résultat: depuis longtemps il soupçonnait la probité de ses

pages de musique, et il prêta l'oreille au son des espèces de billon et

d'argent, qu'il comptait tout bas à mesure qu'elles tombaient dans le

bassin; ses calculs se trouvèrent faux de tout ce que s'était adjugé le

voleur, avant de rendre le reste de sa collecte. Le Savoyard faillit

éclater de rage, en acquérant la preuve certaine de la supercherie de

son second page de musique, et il fixa sur lui des yeux blancs sans

regard, comme pour épier un geste ou un mouvement de main accusateurs;

il interrogeait de toute la puissance de l'ouïe les bruits vagues et

indécis qui pouvaient l'aider à surprendre en flagrant délit le larron,

de manière à lui ôter la ressource de nier l'évidence. D'Assoucy se

fiait aveuglément à l'infirmité permanente de son maître et à l'absence

momentanée de son camarade, pour cacher à peine les continuels larcins

qui enflaient ses poches, lorsque le Savoyard, qui se tenait derrière

lui, le coiffa d'un énorme coup de poing et l'arrêta la main pleine.

--Mordié! s'écriait-il en blasphémant et en réitérant les bourrades,

nierez-vous, messire le fripon, que vous me ravissez le plus clair de

mon bien? Çà, messieurs, dit-il en s'adressant aux témoins de la scène,

je vous interpelle tous: quel châtiment mérite ce fourbe qui s'enrichit

à mes dépens? Admirez, messeigneurs, comme vos dons et charités

enrichissent ce gueux d'hôpital! Mais je ne suis pas si privé d'yeux

qu'on imagine, car le sort m'a planté des yeux aux oreilles. O le

mécréant, fils de Juif et d'Arabe! combien de sous marqués se sont

évanouis entre ses doigts! L'ingrat, que j'ai retiré du péril de la

prison et de pire, me paie de la sorte ma folle humanité! Mordié, pour

le punir, je m'en vais le battre, devant vous, en gamme chromatique.

Le Savoyard, sourd aux supplications de l'enfant qui se débattait de

toutes ses forces, lui déboucla ses chausses, d'où l'argent volé tombait

en s'éparpillant, et lui infligea publiquement la punition du fouet, qui

n'était pas encore banni de la justice légale. D'Assoucy, essoufflé de

résistance et de prières, subit héroïquement ce supplice, et se vengea

en piquants jeux de mots, quand il se retrouva debout sur ses pieds, et

ne montrant plus que son visage narquois à l'assemblée. Les spectateurs

qui avaient ri de cette exécution rirent davantage des plaisants

quolibets que la colère inspirait au patient; le Savoyard, déconcerté

par cette verve d'invectives, proposa lui-même, à son page des

conditions de paix, qui ne furent pas acceptées; ce ne fut qu'une trêve

de part et d'autre.

Sur ces entrefaites, une horde de sauvages de la lie du peuple se

précipita sur le Pont-Neuf, où le gibet avait été, pendant la nuit,

renversé et brûlé: le cadavre du maréchal d'Ancre, horriblement outragé,

servait de jouet et de trophée à ces misérables, parmi lesquels des

femmes, d'horribles mégères, se distinguaient par leur acharnement sur

ces informes restes, souillés de sang et de boue. On chantait en choeur

d'odieux couplets, on dansait autour de ce pauvre corps défiguré; on

mêlait le nom de la reine mère à celui de son ministre favori, dans

un chaos de malédictions à la mémoire du défunt; ensuite on traîna le

cadavre vis-à-vis le Cheval de bronze et on le dépeça par morceaux, en

criant toujours: _Vive le roi!_ Des paysans de la province achetèrent

des lambeaux de cette chair saignante, pour l'emporter avec eux, et il

y eut des monstres qui en mangèrent, pour mieux assouvir une haine

abominable qui survivait à la victime.

--Mordié! je veux aussi aller le voir, ce damné Italien! dit le

Savoyard, oubliant qu'il était aveugle. Vraiment, je ne le verrai point,

mais je le toucherai et tâterai, à l'endroit de ses blessures, que

j'eusse voulu faire moi-même. Viens çà, Charlot, conduis-moi, en pinçant

du luth, tandis que je chanterai gratis la complainte du détestable

Concini.

D'Assoucy, qui gardait trop de rancune à ce brutal aveugle pour se

résigner à une plus longue servitude, crut l'occasion opportune pour

s'enfuir, à la faveur du tumulte; il eut soin d'emporter le petit trésor

qu'il devait à ses vols journaliers et qu'il avait enfoui sous un pavé;

puis, se recommandant tout bas au dieu des aventuriers, il accompagna

son maître, en jouant de la musique, pendant que celui-ci hurlait ses

fureurs poétiques contre la mémoire de l'Italien Concini. Mais la foule

était plus curieuse de voir que d'écouter, et le Savoyard se plaignait

de ce qu'on ne lui ouvrit point un chemin jusqu'à l'objet inanimé de son

fougueux ressentiment; la difficulté d'avancer augmentant à chaque

pas, d'Assoucy donna tout à coup un croc en jambe à l'aveugle, qui, en

perdant l'équilibre, entraîna dans sa lourde chute plusieurs de ses

voisins, aux vêtements desquels il s'était accroché. Ils tombèrent

les uns sur les autres, en jurant tous à la fois et s'entortillèrent

mutuellement, sans pouvoir se relever, tandis que d'Assoucy se hâtait de

gagner le large.

--O le traître! ô le félon! se mit à crier le Savoyard, attribuant

aussitôt sa culbute à son page, qu'il soupçonnait d'avoir pris la fuite;

à l'aide! au secours! bonnes gens, arrêtez-le, ramenez-le-moi, je vous

prie! Il court à belles jambes de ce côté, vous le reconnaîtrez à son

habit de perroquet. C'est un larron, c'est lui qui a volé le cotignac!

C'est lui qui volait le produit de mon travail! Nous le ferons pendre au

son de ma musique.

D'Assoucy, qui s'éloignait en tapinois, après avoir fait choir son

maudit aveugle, fut frappé de terreur, quand il l'entendit se déchaîner

ainsi en amères récriminations: le vol de cotignac, qu'on lui reprochait

à haute voix, vint se représenter vivement à son esprit, et il se

persuada que plus d'un passant en avait été témoin. Il s'imagina

aussitôt que tous les regards, que tous les sourires le désignaient

comme le voleur de cotignac: sa vue s'obscurcit, ses membres

tremblèrent, ses idées s'égarèrent, ses jambes se dérobèrent sous lui:

il faillit se livrer lui-même, faute de pouvoir s'enfuir.

Il errait sur le pont, d'un bord à l'autre, sans savoir quelle route

tenir, ni quel parti prendre; il croyait voir partout des mains

s'étendre vers lui pour le happer, et il eut beau marcher en tous sens,

le Cheval de bronze avait l'air de le poursuivre toujours; enfin les

cris de l'aveugle se rapprochèrent, répétés de bouche en bouche, et le

cotignac devenait pour le voleur un spectre menaçant. Effaré, haletant,

il s'arrêta devant la Samaritaine et se glissa, par un passage noir qui

s'offrait à lui, dans un escalier en limaçon, qu'il descendit en larges

enjambées, sans s'inquiéter de savoir où il était et où il allait,

pourvu qu'il échappât aux regards de mille spectateurs. Peu s'en fallut

qu'après une année d'intervalle il eût une indigestion de cotignac.

Enfin il respira, en se trouvant dans un lieu voûté, obscur et

solitaire, qui ressemblait à une cave, et il espérait n'avoir plus rien

à redouter, lorsque le bruit d'une porte qu'on fermait, en haut de

l'escalier, à doubles verroux et à triples serrures, lui apprit qu'il

était prisonnier. Alors il craignit de n'avoir échappé à un péril, que

pour tomber dans un pire. Allait-il être condamné à mourir de faim dans

un horrible cachot? Il regretta de n'avoir pas été ressaisi par le

Savoyard, fût-il à demi mort entre les mains de ce brutal; il eut l'idée

de pousser des cris perçants pour se faire entendre du dehors et pour

qu'on vînt le délivrer. Tout à coup, son effroi prit le caractère du

vertige, quand un coup d'oeil, jeté autour de lui parmi les ténèbres,

lui fit croire qu'il n'était pas seul, comme il l'avait pensé d'abord,

et que les habitants de ce sombre repaire étaient venus là pour le

recevoir.

Ce fut une vision surnaturelle, un aspect inouï et mystérieux, que

l'assemblée de vingt ou trente personnages des deux sexes, droits,

immobiles et muets rangés contre la muraille. Ces fantômes, dont les

vêtements et les joyaux brillaient dans l'obscurité, avaient l'air de

tenir cour plénière, en silence, au fond de cette cave, et si leurs

costumes magnifiques n'eussent pas annoncé des seigneurs et des princes

de la plupart des nations de l'Orient, on aurait pu supposer que

c'étaient des êtres du monde idéal, des spectres ou des démons, tant

leur réunion, dans un pareil endroit, tenait du merveilleux.

D'Assoucy n'était pas peureux; mais son imagination, exaltée par la

lecture de quelques histoires romanesques et surtout des _Métamorphoses

d'Ovide_, sortait volontiers des limites du vrai et du vraisemblable:

il ne prit pas le temps de réfléchir, il n'eut pas même le courage de

regarder en face ces êtres singuliers, qui n'avaient encore ni bougé, ni

parlé, et qui ne lui demandaient pas compte de sa présence: il courut,

tout hors de lui, pour chercher une issue, pour s'arracher à ce terrible

cauchemar; son effroi multipliait le nombre et grossissait la forme de

ces fantastiques apparitions.

Malgré l'épouvante qui paralysait ses sens, il se trouva au pied de

l'escalier, qu'il commençait à gravir péniblement pour revoir la lumière

du soleil et le séjour des hommes; mais il n'avait pas franchi la

dixième marche, qu'il entendit les degrés de pierre retentir, au dessus

de sa tête, sous les bonds d'un être vivant, qui venait d'en haut et

qui, l'ayant heurté violemment, se cramponna en grognant à son collet.

Le pauvre enfant, stupéfait de cette rencontre offensive, frissonna

de tous ses membres, le corps mouillé d'une sueur froide, et, pour la

première fois de sa vie, il pria le bon Dieu de le défendre contre la

griffe du diable. Cette prière mentale lui rendit un peu d'énergie, de

telle sorte qu'il put arrêter et serrer dans ses bras un animal velu,

porteur d'une longue queue, qui faisait présumer l'existence des cornes

accessoires pour compléter les attributs de Satan en personne: or,

l'animal ou Satan lui-même, étonné et irrité de se sentir captif,

s'agita de toutes ses forces et mordit au sang le visage de son

adversaire.

Une lutte s'engagea entre l'homme et la bête, qui s'étreignaient

mutuellement, qui se déchiraient des ongles et des dents, qui se

lançaient d'un mur à l'autre, et s'épuisaient en efforts successifs et

réciproques: par intervalles, un cri de douleur, un soupir de fatigue,

un grondement de rage. D'Assoucy éprouvait la cruelle agonie d'un

mauvais rêve, qui s'achève péniblement entre la veille et le sommeil,

et que vont dissiper les premiers rayons du jour; enfin, égratigné,

mordillé et maltraité par le démon inconnu qu'il combattait dans

l'ombre, il appela toute sa vigueur à un assaut désespéré, qui acheva

son triomphe; il coucha son ennemi sur la pierre humide de l'escalier,

et lui pressant la poitrine avec le genou, il l'étouffa, sans autres

armes que ses dix doigts. Un râlement entrecoupé fut le signal de sa

victoire, et l'ennemi mort lui parut moins redoutable: le démon n'était

qu'un singe, et cette découverte inattendue enhardit le vainqueur, au

point de lui permettre de promener ses yeux autour de lui et d'explorer

la retraite que la hasard lui avait offerte.

Sa terreur panique ne survécut pas au malheureux singe, qui gisait à

l'entrée du caveau, comme une sentinelle morte à son poste; il osa

pénétrer jusqu'au fond du souterrain, et s'approcher des spectres

formidables qui l'avaient tant effrayé et qui n'étaient autres que les

marionnettes du signor Fagottini.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 7 / 21 段