grain. C'est par respect pour notre sainte religion, que je m'attaque
aux superstitions des temps d'ignorance et de crédulité.
LES HAUTS FAITS
DE CHARLES D'ASSOUCY
(1617)
Charles Coypeau d'Assoucy, qui mit en vogue le genre bouffon au XVIIe
siècle, et qui mérita par ses facéties souvent spirituelles le surnom
d'_Empereur du Burlesque_, était né en 1604, fils d'un avocat au
Parlement de Paris. Son père, d'origine italienne, avait épousé une
fille noble de Lorraine, qui lui donna beaucoup d'enfants et n'en éleva
aucun sous ses yeux, parce que, lasse de vivre en mauvais ménage avec
un mari joueur, ivrogne et gueux, elle se délivra de tous les embarras
maternels, en quittant la maison conjugale, où elle laissait le
désordre, la misère, et six petites créatures à peu près orphelines.
Le sieur d'Assoucy eût bien souhaité que sa femme, en partant, le
soulageât du fardeau de la paternité; mais, comme il était plus libertin
que méchant, il ne jeta pas dans la rue ces pauvres abandonnés, dont le
plus jeune était encore à la mamelle: il gronda et jura beaucoup, puis
noya ses inquiétudes dans des flots de vin orléanais, tellement, qu'au
sortir du cabaret, il avait oublié que ses six enfants mouraient
de faim. Ils ne moururent pas cependant, et malgré les privations
journalières qu'ils eurent à souffrir, selon la chance des dés, qui
favorisait peu leur père au brelan, ils grandirent tous, en force,
en santé et en malice, et se montrèrent précoces, surtout en fait de
défauts et de vices.
[Illustration]
Une servante, qui dominait au logis par l'insouciance coupable de son
maître, était une véritable marâtre pour eux; elle les maltraitait
d'injures et de coups, sans se soucier de leurs penchants les plus
pervers, que développait cette négligence; elle leur refusait souvent le
nécessaire, les faisait jeûner plus que des ermites, les abandonnait
à eux-mêmes, et les voyait volontiers vagabonder par la ville. Ils
ignoraient la couleur de l'argent et ne soupaient pas tous les jours;
ils sortaient, le matin, couverts de haillons, et ne rentraient que le
soir, encore plus malpropres, pour être largement battus, et non jamais
caressés. A force de recommencer ce beau train de vie, ils excellèrent
dans le mensonge, l'effronterie et le vol, au point d'en venir à ne plus
craindre même le lieutenant civil du Châtelet. Quant au bon Dieu, ils
ne l'avaient jamais craint, les maudits garnements! Leur père riait de
leurs tours de passe-passe, et de leurs plus abominables actions, qu'il
rangeait dans le domaine des espiègleries de leur âge. Combien de fois
les encouragea-t-il en ces termes indignes d'un père de famille:
--Çà, mes mignons, j'en sais de moins avisés qui ont fini en l'air
au gibet de Montfaucon, mais aussi ils n'avaient pas à leur aide
l'éloquence avocassière du sieur d'Assoucy, votre brave et digne père,
fameux aux tavernes, comme en la grande salle du Palais. Tâchez,
toutefois, de n'embrasser la potence que le plus tard possible, et
donnez-vous du bon temps auparavant. Si vous appréhendez le branle des
pendus, qui sera votre dernière danse, transformez-vous en procureurs,
afin de larronner et piller à votre aise, sans fâcheux accident.
Ces maximes perverses et une foule d'autres, débitées du ton de la
plaisanterie, devaient porter des fruits funestes, corrompant tous les
germes des qualités honnêtes et sociales, dans ces jeunes coeurs, déjà
façonnés au vice; et s'ils n'accomplirent pas rigoureusement la sinistre
prédiction de leur père, il fallut un privilège particulier du sort,
qui ne sema point leur existence de prisons, de juges, de galères et de
potences: ils eurent tous le bonheur de mourir vieux et dans leur lit.
L'aîné, nommé Charles, était le plus malicieux garçon qu'il y eût
alors sur la rive gauche de la Seine, dans ce populeux quartier de
l'Université, toujours plein de disputes et de batailles d'écoliers,
imitées des habitudes turbulentes de la philosophie et de la controverse
de l'École. Charles, âgé de douze ans et demi, aurait pu apprendre aux
élèves barbus des collèges de Navarre et de Montaigu mille inventions
neuves et hardies, pour tromper et railler les marchands et les
bourgeois; il joignait à ce talent de ruse et d'audace un esprit
original, plus grossier que délicat, mais vif et mobile dans ses
imaginations comme dans ses réparties: il aimait le rire et le faisait
aimer.
Il dressait et exécutait seul ses entreprises aventureuses et ses farces
divertissantes, parce que, confiant en sa supériorité de langue et de
main, il ne voulait pas s'exposer à payer d'audace pour un autre moins
souple et moins ingénieux que lui; mais il s'associait toujours ses
frères, ses soeurs et ses camarades, pour le partage du butin ou pour
le spectacle amusant de ses joyeuses inventions: il était donc la
providence des petits polissons du Pré-aux-Clercs et du Pont-Neuf.
Le Pré-aux-Clercs commençait alors à se couvrir de maisons, à partir de
la vieille tour de Nesle, qui faisait face au Louvre, jusqu'à l'abbaye
de Saint-Germain-des-Prés: après avoir été, pendant cinq ou six
siècles, le théâtre des ébats de la jeunesse parisienne, il était moins
fréquenté, depuis que le Pont-Neuf, ouvert à la circulation, attirait et
rassemblait, du matin au soir, les oisifs des deux rives de la Seine;
car, de tout temps, il y eut une innombrable quantité de badauds à
Paris. Ce pont, qui passait pour le plus beau de l'Europe, à cause de sa
longueur et de son architecture, justifiait encore son nom de Pont-Neuf,
puisque, fondé sous le règne de Henri III, il n'avait été complètement
achevé que sous le règne de Henri IV; il réunissait, par ses douze
arches, à la ville haute et basse, l'île de la Cité, agrandie de deux
petits ilôts. Jacques Androuet Ducerceau et Guillaume Marchand, qui
l'avaient construit avec magnificence, s'étaient pour la première fois
abstenus de le surcharger de maisons, comme le voulait l'ancien usage,
et les curieux, étonnés de cette nouveauté, ne se lassaient pas
d'admirer un pont, qui n'avait pas l'aspect d'une rue et qui laissait
à découvert le cours de la rivière en amont et en aval. La foule le
traversait sans cesse, en s'arrêtant, çà et là, le long du parapet, d'où
la vue embrassait à la fois la Cité, l'Université et la ville, ces trois
parties distinctes de la capitale, hérissées de tours et de clochers:
c'était merveille qu'un pont de pierre, du haut duquel les passants
voyaient couler l'eau et les bateaux descendre ou remonter la rivière.
L'affluence de monde qui encombrait à toute heure non seulement les bas
côtés de ce pont, réservés aux piétons, mais encore la large voie du
milieu destinée exclusivement au passage des voitures, était appelée là
par divers objets et diverses fantaisies: les uns y venaient écouter le
carillon des heures, à la Samaritaine, joli édifice bâti sur pilotis
contre la seconde arche, du côté du Louvre, et servant à la fois
d'horloge, de pompe et de fontaine; les autres y venaient, pour respirer
un air plus pur que celui des rues, et visiter la place Dauphine, qui
rivalisait avec la place Royale, sinon en grandeur et en magnificence,
du moins en tristesse et en monotonie: ceux-ci se tordaient le cou
à regarder au-dessous d'eux les têtes gigantesques de satyres, qui
supportent la corniche extérieure du pont; ceux-là circulaient, en
extase, devant la statue équestre de Henri IV, en bronze, chef-d'oeuvre
de Jean Boulogne, dont le piédestal et les bas-reliefs n'étaient pas
encore terminés; mais le plus grand nombre, femmes, enfants et gens
de toute espèce, accouraient aux représentations gratuites que les
charlatans, arracheurs de dents, vendeurs d'onguents et crieurs de
reliques, offraient au public qui entourait leurs tréteaux, pour
recruter des chalands et des dupes.
Le Pont-Neuf résonnait du bruit perpétuel des trompes, des fifres, des
tambours et des luths, accompagnés de chants, de cris, de rires, de
huées ou d'applaudissements. Chaque pile du pont était couronnée d'une
plate-forme demi-circulaire, que remplissait une tente soutenue par des
perches, ou bien une baraque mobile en bois. Ici un bohémien en costume
mauresque, le visage jauni avec du safran, et coiffé d'un bonnet
pointu, accaparait une nombreuse et crédule clientèle, en pronostiquant
l'avenir, d'après les planètes, les nombres, les songes et les lignes de
la main; là, un opérateur, en robe noire, bésicles sur le nez, et tenant
une fiole d'eau claire, promettait la guérison de tous les maux, et
débitait sa marchandise, qu'il décorait des titres les plus pompeux et
les plus bizarres, puis loin, des pèlerins, le bourdon à la main, le
manteau parsemé de coquilles sur les épaules, racontaient les miracles
des lieux saints, qu'ils n'avaient jamais vus, et vendaient prières,
croix, chapelets, qu'ils disaient bénits par le pape; ailleurs, des
escamoteurs et des prestidigitateurs, habillés de couleur éclatante,
stupéfiaient leur auditoire par les phénomènes de la magie blanche; tel
montrait un chien savant, tel un âne sauteur, tel un singe gambadant et
grimaçant, pour affriander les badauds autour d'un étal de bimbeloterie,
ou de mercerie, ou de sucrerie; le bon public se laissait prendre à
ces amorces, qui réussissaient toujours, quoique plus vieilles que le
Pont-Neuf.
Mais, à cette époque, les deux coryphées de ce fameux pont, lesquels,
à toute heure et en toute saison, avaient le secret de retenir autour
d'eux un cercle d'auditeurs crédules et bénévoles, c'étaient le Savoyard
et le seigneur Fagottini, dont les échoppes s'élevaient face à face sur
le terre-plein du Pont-Neuf, vis-à-vis l'entrée de la place Dauphine,
et semblaient s'être emparées de tout cet espace vide, que dominait le
_Cheval de bronze_, surnom populaire donné à la statue équestre du roi
Henri IV.
Le _Savoyard_, qui devait ce sobriquet à son pays de naissance et à son
patois fortement accentué, s'appelait, de son nom de famille, Philippe
ou Philippot. C'était une sorte de _rhapsode_ ou poète chanteur, taillé
en Hercule, aveugle comme Homère et velu comme un ours. Il composait
des chansons ou des complaintes populaires en vers baroques, et les
répétait, lentement, d'une voix enrhumée et monotone, qu'accompagnaient
en désaccord les sons du luth et des instruments de cuivre. La
générosité des spectateurs n'était pas taxée, et la vente de quelques
naïves poésies, imprimées sur papier gris et vêtues de papier bleu,
suffisait pour faire vivre maître Philippe, ses deux petits valets,
appelés _pages de musique_, qui jouaient du luth et des cimbales, et son
chien galeux, qui battait la mesure avec sa patte.
Le seigneur, ou plutôt le signor Fagottini, était un Napolitain, qui
cherchait fortune loin de sa patrie, et qui savait l'art de délier
les cordons des bourses les plus serrées; son métier se composait de
plusieurs branches lucratives: il arrachait les dents, teignait la barbe
et les cheveux, tondait les chiens, et possédait une pharmacopée de
drogues, pour cicatriser les plaies, adoucir la peau, farder le visage,
et vendait à bas prix _la très véridique eau de Jouvence_, disait-il, en
aspergeant le vulgaire d'une eau puante qu'on recevait à la ronde comme
manne céleste. Mais, pour ajouter un nouveau prix à ses consultations,
il les faisait précéder premièrement d'une scène de marionnettes
mécaniques, qui se mouvaient avec des fils invisibles, et auxquelles
il prêtait un langage humain. Ces petites figures de bois, sculptées,
peintes et accoutrées comme des êtres vivants, produisaient de loin une
illusion si étrange, que le peuple attribuait à leur propriétaire la
puissance d'un véritable sorcier, et tremblait de peur, en faisant un
signe de croix, au grincement de la crécelle qui annonçait à l'assemblée
qu'on allait tirer le rideau et commencer le spectacle. On assurait
que le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois avait failli excommunier les
marionnettes et le sorcier qui les montrait.
Enfin, pour comble de merveilleux, Fagottini avait un singe apprivoisé
et plus instruit, disait-il, qu'un bachelier ès-lettres de la très
vénérable Université; on eût dit qu'une âme intelligente s'était égarée
dans ce corps de bête, tant il déployait de grâce et de gentillesse dans
les exercices qu'il savait faire, sans parler des grimaces: il dansait
des sarabandes italiennes, sautait sur une corde tendue, tirait la bonne
aventure aux filles à marier, et gagnait le plus habile joueur à tous
les jeux de cartes.
Il eût fallu moins que cela pour éveiller et irriter la jalousie du
Savoyard, qui ne pouvait plus empêcher la foule de déserter ses concerts
en plein vent, et dont les plus joyeux refrains étaient impuissants à
maintenir l'ancienne vogue du célèbre «chantre du Pont-Neuf», comme on
l'appelait, comme il se qualifiait lui-même. Il s'apercevait de cet
abandon du public, à son escarcelle qui ne se remplissait pas, et il
entendait, d'une oreille d'envie, les liards, les gros sous, et même la
monnaie d'argent, tomber dans le plat de cuivre, que le singe de son
voisin Fagottini promenait à la ronde en gambadant et en grimaçant de
gratitude.
Charles d'Assoucy était alors l'hôte le plus assidu du Pont-Neuf; il
s'échappait, au point du jour, de la rue des Grands-Augustins, où il
habitait chez son père, et il n'y rentrait qu'au soleil couché; été
comme hiver, la pluie, le vent, la neige, le froid et la chaleur, ne le
chassaient pas de sa station favorite devant les tréteaux du Cheval de
bronze, en dépit des tristes abois de son estomac et des bâillements
lamentables de ses chausses déchirées; là, souvent il avait vécu, tout
le jour, de quelques vieilles croûtes de pain qu'il trempait dans l'eau
de la Samaritaine pour les amollir; il se délectait à regarder les
parades du singe et les comédies des marionnettes de Fagottini; mais il
n'avait jamais donné une coquille de noix à la quête de ce singe qui lui
gardait rancune et le mordait du regard. Charles d'Assoucy savait par
coeur tous les airs du Savoyard, tous les contes des bateleurs, tous les
horoscopes des devins, tous les programmes des charlatans émérites,
mais il trouvait tant de plaisir, sur le Pont-Neuf, qu'il évitait d'y
chercher de la peine: il restait honnête, au milieu des escrocs et des
voleurs qui y tenaient leurs assises quotidiennes, diurnes et nocturnes;
il respectait les poches les plus béantes, et s'abstenait même de faire
le moindre tort aux boutiques des marchands, qui ne le voyaient pas de
meilleur oeil.
C'était dans tous les quartiers de Paris qu'il allait ramasser çà et là
de quoi satisfaire sa gourmandise; il enlevait une oie aux rôtisseries
du Châtelet, dérobait des fruits aux Halles, dégustait les ragoûts
des sauciers, et pénétrait jusque dans le couvent des Augustins pour
décrocher leurs jambons; en un mot, une fois hors du Pont-Neuf, il
vivait largement aux dépens du prochain, et, tout jeune qu'il fût,
buvait autant de vin que son ivrogne de père, sans financer d'un liard;
mais il était libéral du bien d'autrui et volait toujours au delà de ses
besoins, pour ses frères et petits amis, qui le suivaient à distance,
comme une nuée de corbeaux à la trace d'un cerf blessé. Le Pont-Neuf
était le rendez-vous général, où Charles d'Assoucy distribuait son butin
et mystifiait plaisamment quelque digne badaud pour la récréation de son
cortège ordinaire qu'il nourrissait de ses larcins.
Un beau matin de mai de l'année 1616, il arriva sur le Pont-Neuf, avant
que Fagottini, son singe et ses marionnettes fussent levés. Il y avait
déjà une belle assemblée vis-à-vis le théâtre fermé et silencieux. Ses
compagnons journaliers de plaisir et de filouterie redoutaient sans
doute les brouillards de la Seine, car pas un ne vint à sa rencontre
pour avoir part à sa première aubaine; Charles d'Assoucy, qui mettait sa
vanité à ne faire ses coups qu'autant qu'il pouvait être admiré de ses
jeunes émules, alla s'asseoir philosophiquement sur le parapet, les
jambes pendantes et les mains dans ses poches: il s'ennuyait. Ce fut
pour se distraire et passer le temps, qu'il se mit à interpeller les
passants avec une verve et une malice qui lui étaient coutumières.
--Monsieur l'animal, criait-il à un gentilhomme qui marchait tout fier
de son pourpoint de satin tailladé, quelle est cette queue qui traîne
derrière vous? Oui-dà, messire, ce n'est rien que votre épée.
--Madame la poissonnière, disait-il à une vendeuse de marée, vous
sentez plus fort que la rose; allez vous laver aux étuves de la
Croix-du-Tiroir, pour parfumer les bains qui sont chauds à cette heure
et qui attendent pratique.
--Bonjour, gentil neveu d'Angoulevent! répondait-il à un vendeur de
soufflets qui lui offrait sa marchandise; est-ce pas toi qui fais
tourner les moulins de Montmartre?
--Mon ami, portez-vous au fripier la garde-robe de votre maître?
disait-il à un laquais habillé de neuf.
--Quelle heure vient de sonner à la Samaritaine? demandait-il à un moine
qui revenait de la quête aux aumônes: à coup sûr, c'est l'heure de
boire, mon Père.
--Ohé! mesdames, sommes-nous pas en la saison des pies? répliquait-il à
des commères, qui maugréaient contre lui et menaçaient de lui couper la
langue.
Ses insolentes provocations n'avaient pas de résultat fâcheux pour
ses épaules; car tous les rieurs se tournaient de son côté, et chaque
individu qu'il avait attaqué d'un ton goguenard se hâtait de poursuivre
son chemin, au milieu des éclats de rire. Tout à coup il cessa de jeter
des quolibets, et porta son attention muette vers un marchand qui
étalait sa boutique de confitures et de sucreries, en glapissant cette
annonce de son commerce: _Co, co, cot, cot, coti, coti, cotignac,
cotignac d'Orléans!_
Cette confiture sèche de coings, renfermée dans des boîtes de bois blanc
de différentes grandeurs, était depuis des siècles en faveur spéciale
auprès des amis de la friandise: elle avait eu tant de renommée au moyen
âge, que l'on en offrait aux rois et aux reines, à leurs entrées dans
les villes du royaume; les enfants en raffolaient, et Charles d'Assoucy,
qui obéissait toujours aux caprices de son ventre, regarda le cotignac
avec un appétit qu'il brûlait de satisfaire à tout prix, mais sans
argent.
Il se leva, les yeux fixés sur ces pâtes transparentes à la couleur de
carmin; il s'en approcha, pas à pas, par circonvolutions, jusqu'à ce
qu'il se fût arrêté, debout en face du marchand, qui crut avoir trouvé
un acheteur, et qui attendit que l'argent parût; mais l'argent ne
paraissait pas, et le chaland, immobile, dévorait du regard plus de
cotignac que son estomac n'en aurait pu contenir; il se pourléchait
les lèvres, comme un chat qui va s'élancer sur un bon morceau, et il
souriait avec une perfide hypocrisie, en remuant ses mâchoires à vide.
--_Co, co, cot, cot, coti! coti, cotignac!_ répétait le marchand,
en criant à tue-tête, pour exciter davantage la convoitise du petit
gourmand. Mon cher enfant, c'est du véritable cotignac de la bonne ville
d'Orléans, du cotignac royal au sucre et au vin blanc: ce soir,
ma boutique sera toute épuisée, sans que les rats s'y mettent. En
voulez-vous pas goûter?
[Illustration: Le marchand de cotignac excitait la convoitise du petit
gourmand.]
--Certainement! j'en goûterai volontiers! reprit d'Assoucy, qui oubliait
la condition sous-entendue de payer comptant. Ce cotignac a le teint
plus clair et plus rose qu'une fille de quinze ans; ce cotignac est
digne d'orner les buffets du Louvre; ce cotignac est divin, et vous
méritez d'être complimenté par messieurs les échevins de la bonne ville
de Paris, pour l'avoir apporté de si loin. Je vais vous envoyer un tas
de gens qui se battront afin d'acheter toutes vos bottes: baillez-moi
seulement, s'il vous plaît, la plus petite, que j'y goûte, suivant votre
honnête intention.
--Merci de vos louanges, mon ami. Prenez la plus grande boîte moyennant
un écu, et mangez-la dévotement, pour l'amour de moi. Rien qu'un écu!
--Vous êtes le plus généreux homme que je sache, dit le drôle en
s'emparant d'une boîte qu'il eut mise à sec en un tour de langue. Je
saurai reconnaître ce don gracieux.
--Il suffit de me donner un écu, répétait le marchand, qui devint pâle à
l'idée seule du péril que courait son bénéfice; non un écu d'or de cinq
livres, mais un écu blanc de soixante sous, et j'ose déclarer que nul
autre ne fabrique de cotignac à si bon compte. Vous plaît-il de choisir
une seconde boîte et de payer toutes les deux ensemble?
--Volontiers! J'irai jusqu'à trois, riposta d'Assoucy, faisant main
basse sur le cotignac, et je vous assure ma chalandise: quant à
l'argent, bonhomme, allez voir à la Monnaie, s'il y est venu.
--Au voleur! cria le marchand, qui ne fut que trop convaincu d'avoir été
dupé; arrêtez ce filou effronté! Il a mangé mon cotignac et ose nier sa
dette! mordienne!... Que ce méchant garçon me montre l'âme de sa bourse,
sinon, je le mène aux prisons du Châtelet!
--Ma bourse est en la poche de quelqu'un, allez-y voir! dit le voleur,
affectant bonne contenance, au lieu de s'enfuir. Je ne vous ai pas
trompé, monsieur du cotignac; je n'ai fait qu'accepter votre
offre obligeante de goûter vos pâtes, que je déclare exquises et
incomparables. Or donc j'invite les bonnes gens ci-présentes à en
prendre aussi, s'ils ne me croient sur parole. Prenez, Messieurs! cela
ne coûte qu'un grand merci.
Le marchand se désolait et jurait que son cotignac n'avait pas été payé;
d'Assoucy lui rendait invective pour invective, et le raillait en termes
si gais, que les passants s'arrêtaient pour rire aux éclats. La mine
irritée du vendeur et la grimace sardonique du trompeur présentaient un
contraste amusant, et personne n'aurait pris parti pour le premier, si
le second n'avait de longue date amassé bien des haines qui saisirent
cette occasion de vengeance commune. Aux rires succédèrent les murmures
et les menaces; ceux qui avaient eu à se plaindre de l'impertinence
loquace et de l'habile rapacité de ce petit mauvais garnement
entraînèrent l'opinion des indifférents, et d'Assoucy remarqua que les
visages se rembrunissaient autour de lui, et que la presse des curieux,
en s'épaississant, lui fermait déjà la retraite: il baissa le ton et les
yeux avec inquiétude.
--C'est lui! disait-on à ses oreilles, c'est le plaisant du Pont-Neuf!
Il a pendu une queue de vache au dos de ma femme!
--Il m'a nommé l'oison plumé!
--Oui-dà, il vint m'appeler, l'autre jour, à cause de ma perruque
blonde: _M. le soleil de la rue des Marmouzets!_
--Il a soustrait de mon ouvroir un jambon de Pâques!
--Il a cassé hier le vitrage de ma fenêtre!
--Il ronge, mieux qu'une souris, mon beurre et mon fromage!
--Vraiment, il semble que je chauffe le four sans cesse à son usage,
sans voir jamais l'ombre de sa bourse!
--Il a rompu les reins de ma chatte!
--Le malandrin attire mon vin, par le soupirail de ma cave, à l'aide
d'un tuyau de paille!
--En prison! à l'amende! Il a mérité mieux que la potence!