par un signe, à Jules de Guersens, qu'elle était appelée ailleurs par
des motifs qu'il pouvait apprécier, et elle sortit en le priant de
rester encore avec madame Neveu, jusqu'à ce qu'elle eût fini une tâche
d'humanité dans laquelle il avait eu sa part. Elle revint donc, sous
l'impression d'un grand trouble, auprès de l'enfant, qui était déjà
habillé et qui se regardait avec surprise dans ses nouveaux habits, si
beaux et si riches qu'il n'en avait jamais porté de pareils dans toute
sa vie. Ce costume lui donnait un air de distinction native, qui
frappa Catherine et lui causa une satisfaction intime, dont elle ne
s'expliquait pas la cause. Elle se félicita davantage d'avoir conservé
la vie d'un enfant qui devait être si cher à ses parents. Elle ne se
rappelait pas que ce pauvre enfant était un orphelin.
--On est probablement bien inquiet de vous, dans votre famille? lui
dit-elle. Il serait temps de vous y reconduire ou du moins d'avertir vos
parents que vous êtes ici sain et sauf et en sûreté.
--Je n'ai pas de famille, Madame, répondit-il avec un sourire
mélancolique. Ne vous l'avais-je pas dit? Je ne suis pas trop pressé,
j'en conviens, de retourner à la boutique de maître Nicolas Courtois,
ajouta-t-il en souriant avec malice. J'avais fait aujourd'hui l'école
buissonnière, pour aller à la pêche, et sans vous, ma très noble
demoiselle, sans votre ami qui m'a gentiment tiré de l'eau, j'étais bel
et bien noyé, pour ma punition.
--Ce maître Nicolas Courtois, lui demanda Catherine, n'est-ce pas
l'imprimeur de Poitiers?
--Je n'en connais pas d'autre, ne vous déplaise, répliqua l'enfant;
c'est un honnête homme qui sait son métier, mais qui est un peu rude
pour ses pauvres apprentis. Imaginez qu'il les bat comme plâtre, à
propos de rien et de tout.
--Vous a-t-il donc battu, ce méchant homme, mon enfant? dit Catherine.
Ce n'est pas dans son imprimerie qu'on imprimera mes vers, je vous
assure! Un homme qui bat les enfants est un vrai monstre! Vous êtes donc
ouvrier imprimeur, mon cher enfant?
--Je le suis et je m'en fais gloire, repartit l'enfant.
C'est le plus noble des métiers, et je ne le changerais pas contre une
maîtrise d'épicier ou d'orfèvre. Et vous, madame, ne parlez-vous pas de
faire des vers? Oh! combien je serais heureux d'avoir à les composer en
beaux caractères neufs, sans laisser passer des bourdons ni faire des
coquilles!
--Mon ami, lui dit-elle enchantée de son ardeur au travail, vous ne
m'avez pas encore fait connaître votre nom?
--Je me nomme Jacques des Roches, répondit l'enfant avec modestie, et je
n'ai pas plus de douze ans, si je les ai...
--Jacques des Roches? s'écria Catherine. Jacques des Roches! C'est bien
là votre nom, cher enfant?
--Assurément, Madame, c'est le nom qui me fut donné à l'hôpital de Lyon,
quand on m'y apporta dans mon berceau.
--Jacques des Roches! répétait Catherine. Et vous avez douze ans, ou peu
s'en faut? Vous dites qu'on vous apporta dans votre berceau à l'hôpital
de Lyon? D'où veniez-vous, lorsqu'on vous y apporta, mon pauvre enfant?
--Je n'en sais, ma bonne dame, que ce qu'on m'en a dit, répliqua Jacques
des Roches, étonné et tourmenté de l'agitation extraordinaire qui
s'était emparée de sa protectrice. J'ai été élevé dans l'hospice des
Orphelins à Lyon, et l'on ne m'y donnait pas d'autre nom que celui
que j'ai toujours porté depuis. J'avais sept ans ou environ, quand
un compagnon d'imprimerie, qui avait perdu un fils unique, offrit de
m'adopter et de m'apprendre son état; ce qu'il fit, le digne homme,
et je profitai si bien de ses leçons, qu'avant ma dixième année, je
travaillais à la casse assez proprement dans l'imprimerie des Griphes,
les premiers imprimeurs de Lyon. Je gagnais honnêtement ma vie chez ces
braves patrons, et j'y serais encore, si je n'avais pas eu le malheur de
perdre mon père adoptif. Je pris dès lors en horreur le séjour de Lyon,
et tout jeune que j'étais, je commençai à faire mon tour de France,
tantôt comme compositeur, tantôt comme garçon de presse. Le sort me
conduisit à Poitiers, il y a six ou sept mois, et je m'enrôlai, pour
deux ans, dans l'imprimerie de maître Nicolas Courtois, où je me
trouverais fort bien, s'il ne battait pas si dru ses apprentis. Enfin,
suivant le dicton: Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute...
--Mais vous ne me dites pas, mon enfant, ce qui m'intéresse le plus,
interrompit Catherine, qui ne le quittait pas des yeux une minute.
Racontez-moi comment et pourquoi ce nom de Desroches vous a été donné.
--J'y étais, certainement, dit-il en souriant avec candeur, mais je ne
me rappellerais pas dans quelles circonstances je suis arrivé à Lyon par
la Saône, une grande et belle rivière, qui passe à Lyon et va se joindre
à la Loire. Mon berceau venait on ne sait d'où; il avait descendu le
fleuve, moi dedans et bien paisiblement endormi, à ce qu'on m'a raconté;
le berceau s'arrêta au pied d'un amas de roches, qui forment un écueil à
l'entrée de la ville. Les bonnes gens qui m'avaient sauvé me servirent
de parrains, en rapportant de quelle façon ils m'avaient trouvé dormant
dans mon berceau: ce sont eux qui me nommèrent _des Roches_. Quant au
nom de Jacques, qui devait être mon nom de baptême, il était inscrit
sur le berceau et brodé sur mes langes. On m'a dit aussi que le nom de
Desroches se trouvait également, sur mon berceau, à la suite du nom
de Jacques. Enfin, depuis lors, on ne m'a jamais appelé que Jacques
Desroches...
--Jacques, mon bien-aimé Jacques! criait Catherine, folle de bonheur: Je
suis ta soeur! Tu es mon frère!
[Illustration: Mère! voici Tobie! Voici mon frère! Voici votre fils
Jacques!]
Elle prit Jacques dans ses bras et le couvrit de baisers mêlés de
larmes, et Jacques Desroches partageait, sans y rien comprendre,
l'émotion dont il était l'objet et la cause. Il ne s'expliquait pas
comment, lui pauvre orphelin abandonné et simple ouvrier apprenti dans
une petite imprimerie de Poitiers, il pouvait être le frère de cette
noble et belle demoiselle, qu'il ne connaissait que pour avoir été sauvé
et soigné par elle.
Soudain Catherine, dont la joie et l'enthousiasme n'avaient fait que
s'accroître, trouva la force de le soulever de terre et de l'emporter
entre ses bras jusqu'à la chambre de sa mère, auprès de qui Jules de
Guersens était encore, sans pouvoir se remettre du coup qui l'avait
frappé dans ses plus chères illusions.
--Mère! voici Tobie! cria-t-elle, d'un accent imposant et prophétique:
voici mon frère! voici votre fils Jacques!
Madame Neveu, qui n'avait pas été préparée le moins du monde à cette
résurrection miraculeuse de son fils, éprouva dans tout son être une
telle commotion, une telle secousse morale, que la crise physique, dont
Jules de Guersens avait prévu le résultat, se produisit tout à coup:
elle recouvra la vue aussi spontanément qu'elle l'avait perdue onze ans
auparavant; ses yeux fermés se rouvrirent, en se ranimant, et elle put
s'assurer que son fils était là, devant elle, dans les bras de sa fille.
Elle poussa un cri terrible et tomba évanouie, les mains jointes dans
l'élan d'une prière mentale, qui avait un écho dans le coeur de toutes
les mères.
Son fils retrouvé, Madeleine Neveu rendit mieux justice à son mari
défunt, dont elle honora la mémoire, en reprenant son nom de Desroches,
sous lequel elle se fit connaître désormais comme une des femmes les
plus brillantes et les plus aimables de son temps. Sa maison devint le
centre des réunions de tous les poètes et de tous les gens d'esprit qui
passaient par Poitiers ou qui souvent y venaient exprès pour la voir.
Elle ne désavoua plus les jolis vers qu'elle avait faits dans sa
jeunesse. Quant à Catherine, elle n'épousa pas Jules de Guersens, en
haine ou en crainte du mariage, mais elle demeura la plus fidèle amie de
son maître et de son admirateur, qui l'avait surnommée la _Pallas de la
France_ et qui lui dédia la tragédie de _Panthée_, en déclarant qu'il
n'avait fait que s'inspirer du génie poétique de son élève. La belle et
incomparable Mademoiselle Desroches lui offrit en échange la dédicace de
sa tragi-comédie biblique de _Tobie_, qu'elle fit représenter, sous les
yeux de sa mère, dans l'amphithéâtre romain de Poitiers. Son jeune frère
Jacques avait voulu prendre part à cette mémorable représentation, où il
joua de la manière la plus touchante le rôle de Tobie. Ce fut Jules de
Guersens qui se chargea de faire imprimer à Paris, chez Abel l'Angelier,
les oeuvres de la mère et de la fille, en tête desquelles Mademoiselle
Desroches s'adressait à ses vers, dans un sonnet préliminaire, où elle
leur disait avec un gracieux enjouement:
Où voudriez-vous aller? Hé! mes petits enfants,
Vous êtes habillés d'une trop faible écorce!
Les premiers poètes et les meilleurs écrivains contemporains n'en
déposèrent pas moins leurs hommages admiratifs aux pieds de la sage et
docte Muse de la ville de Poitiers.
LES PREMIERES ARMES
DE JEAN DE LAUNOY
(1613)
Au commencement du XVIIe siècle, vivait à Coutances une pauvre veuve,
que son mari, le sieur de Launoy, d'une famille ancienne et noble de
Normandie, avait laissée dans la misère, avec deux enfants en bas âge,
un fils et une fille. Cette malheureuse femme était trop fière pour
recourir à la pitié de ses parents, qui n'eurent garde de venir
d'eux-mêmes à son aide, et qui n'auraient pas répondu davantage à son
appel suppliant: elle préféra donc, malgré la condition distinguée
qu'elle tenait de sa naissance comme de son mariage, devoir son
existence et celle de ses enfants, au travail de ses mains, plutôt qu'à
des aumônes achetées par le mépris et l'humiliation. C'était de Dieu
seul qu'elle espérait tôt ou tard la récompense de son courage et de sa
vertu.
Tous les soirs, après les occupations d'une journée laborieuse, elle se
rendait, accompagnée de ses deux enfants, à la cathédrale de Coutances,
afin d'y faire une prière devant l'autel de la Vierge; et cette oraison,
prononcée d'une voie émue, avec des larmes et des élans de dévotion,
lui redonnait du coeur pour supporter les épreuves du lendemain, qui
n'apportait pas toujours le strict nécessaire dans sa triste demeure.
Souvent elle avait manqué de pain; mais sa confiance en la miséricorde
de Dieu ne diminuait pas, et elle redoublait de zèle, au contraire,
dans l'accomplissement du pieux devoir qu'elle s'était prescrit. La
Providence, cependant, la favorisait assez pour l'empêcher de mourir de
faim.
[Illustration: Accompagnée de ses deux enfants, elle se rendait à la
cathédrale.]
Le plus grand chagrin de cette infortunée était de ne pouvoir donner
à son fils une éducation digne du nom qu'il portait, et surtout de
l'intelligence naturelle que cet enfant avait montrée de bonne heure;
car le petit Jean, dès sa huitième année, avait manifesté une envie
extraordinaire d'apprendre, et comme ces heureuses dispositions ne
furent ni encouragées ni conduites vers un but spécial d'enseignement,
il se mit à étudier par ses yeux, ce qu'il voyait chaque jour et ce qui
avait attiré son attention; c'est ainsi que la cathédrale de Coutances
devint, pour lui, en quelque sorte, un livre ouvert, dans lequel il
s'amusait à déchiffrer une langue inconnue.
Il errait sans cesse, autour de ce magnifique édifice, qui est le
triomphe de l'art gothique, et qui n'a pas son pareil, non seulement
en Normandie, mais encore dans l'Europe; il admirait d'instinct les
proportions gigantesques de cette architecture aérienne, qui semble
suspendue par la main des anges et scellée à la voûte du firmament avec
des chaînes invisibles; il s'émerveillait, en silence, de la hauteur
des grosses tours, de la légèreté des tourelles nommées _fillettes_,
de l'éclat des vitraux, de la multitude des ornements de sculpture. Il
interrogeait les prêtres, les sacristains, les ouvriers, les sonneurs,
pour s'instruire sur tous les points de l'histoire du monument, fondé,
au commencement du XIIe siècle, par une pieuse duchesse de Normandie
nommée Gonor, et terminé vingt ans après par l'évêque Geoffroi,
chancelier de Guillaume le Conquérant; il écoutait surtout avec une
admiration béante les légendes et les miracles des premiers évêques de
Coutances, depuis saint Ereptiole, qui vivait, vers 470, du temps du roi
des Francs Childéric; mais parfois, au récit des prodiges incroyables
attribués à ces saints personnages, qu'on faisait remonter à des époques
si reculées, un sourire malicieux d'incrédulité errait sur ses lèvres,
et rayonnait dans ses yeux narquois, quoique sa mère lui eût inspiré des
sentiments de piété sincère, dès sa plus tendre enfance.
Il connaissait donc toutes les parties de l'extérieur et de l'intérieur
de cette église dédiée à Notre-Dame, et il ne se lassait pas de la
parcourir, de la visiter, en y découvrant sans cesse de nouveaux sujets
de surprise et d'admiration; soit qu'il examinât les figures grotesques
d'un chapiteau; soit qu'il s'arrêtât à contempler les vieilles tombes
sur lesquelles dorment des statues de chevaliers armés de toutes pièces,
ayant un chien ou un lion emblématique à leurs pieds; soit qu'il se
glissât, effrayé à l'entrée des caves sépulcrales; soit qu'il plongeât
un regard indiscret à travers le cristal d'un antique reliquaire. Son
imagination s'échauffait au spectacle de ces antiquités religieuses, et
la tendance innée qu'il avait à tout approfondir et à douter de tout,
ne faisait que s'accuser davantage vis-à-vis des traditions étranges de
moyen âge, effacées sur la pierre, mais gravées dans la mémoire des bons
vieux paroissiens de la cathédrale. Il hochait la tête, quand on lui
racontait que saint Lô avait été évêque à douze ans, et que ce saint ne
pouvait dire la messe, sans qu'une colombe de feu voltigeât au-dessus
de sa tête. En un mot, Jean de Launoy joignait à une véritable piété
l'aversion la plus inflexible pour toutes les croyances populaires, qui
n'étaient pas des dogmes fondamentaux de la religion et qui pouvaient
être combattues par le raisonnement; il jugeait faux tout ce qu'il ne
comprenait pas et n'avait pas même peur du Diable, quoiqu'il en vit la
représentation hideuse, peinte et sculptée, à chaque pas, dans cette
vénérable cathédrale gothique.
Un soir (c'était en 1613), au coucher du soleil qui faisait flamboyer
les rosaces comme des fournaises, madame de Launoy alla faire sa station
accoutumée sur les marches de l'autel de Notre-Dame; ses deux enfants
étaient à ses côtés; sa fille agenouillée et recueillie comme elle, les
mains jointes, les yeux levés vers l'image d'argent de la Mère de Jésus;
son fils debout et saisi d'une distraction profane par les reflets
lumineux des vitraux coloriés sur les dalles tumulaires de la nef. Le
petit Jean avait apporté en offrande une couronne de roses sauvages et
de fleurs blanches, choisies exprès dans les bois des environs, où
il était allé courir à l'aventure, cherchant la trace du passage des
premiers apôtres de la Normandie et les débris des temples païens,
qu'avaient renversés ces apôtres des anciens temps, pour y planter la
croix du Christ.
Lorsque madame de Launoy acheva sa prière, qui avait rempli de douces
larmes ses paupières alourdies, elle n'aperçut plus son fils. Comme elle
était restée plus longtemps qu'à l'ordinaire en oraison, elle pensa
que l'enfant, fatigué de demeurer à la même place, avait promené sa
curiosité, de chapelle en chapelle, de tombeau en tombeau, pendant que
sa mère et sa soeur priaient pour lui. Madame de Launoy se leva donc
sans inquiétude, fit le tour de l'église en regardant à droite et à
gauche si elle ne verrait pas Jean accroupi sur une épitaphe ou se
hissant le plus près possible d'une des fenêtres de l'abside, car
souvent il grimpait le long du jubé pour s'approcher des admirables
peintures de ces merveilleuses verrières. Mais madame de Launoy ne le
trouva, ne l'aperçut nulle part; elle ne vit aucune ombre mouvante, dans
les chapelles, ni dans le choeur, ni dans la nef, où le jour commençait
à s'éteindre; elle n'entendit aucun bruit de pas retentissant sur le
pavé sonore. Supposant donc que l'enfant était sorti de la cathédrale et
rentré seul au logis, elle se promit de le punir pour ce nouvel acte
de légèreté et de désobéissance. Elle revenait chez elle, cependant,
l'esprit consolé et raffermi par la prière, avec un vague pressentiment
d'une prochaine amélioration de son pénible sort; mais elle tomba tout à
coup dans une douloureuse anxiété, en ne voyant pas son fils venir à sa
rencontre.
Elle retourna sur ses pas vers la cathédrale; elle traversa les rues
voisines de Notre-Dame, elle interrogea vainement le sacristain qui
fermait les portes de l'église; elle appela Jean sous les murs du
cimetière. La nuit s'épaississait, et sa terreur augmentait par degrés;
elle repassa plusieurs fois dans les endroits qu'elle avait parcourus;
plusieurs fois elle revint à sa demeure pour s'assurer que l'enfant n'y
avait pas reparu. Elle employa une partie de la nuit à des recherches
inutiles et elle veilla, cette nuit-là qui lui semblait éternelle, au
milieu des sanglots et des plus sinistres préoccupations. Dans son
désespoir, craignant qu'un accident ne fût arrivé à son fils, elle alla
jusqu'à reprocher son malheur à la sainte Mère de Dieu.
Aucun accident n'avait causé l'absence du petit Jean de Launoy: il
s'était endormi dans une stalle du choeur, sa tête blonde cachée entre
ses mains. Comme sa lévite de bure grise se confondait avec l'obscurité
qui l'enveloppait, le sacristain, armé de sa lanterne, ne l'avait point
aperçu, quoiqu'il eût visité tous les coins et recoins de l'église, sans
soupçonner qu'un être vivant y fût enfermé.
L'horloge qui sonnait minuit éveilla l'enfant, tout transi de froid:
après six heures de profond sommeil, il ne savait pas d'abord où il
pouvait être. Il n'éprouva pas pourtant le moindre sentiment de terreur,
quand il ouvrit les yeux dans les ténèbres. Il étendit ses mains en
avant et rencontra les têtes d'anges sculptées aux extrémités de la
stalle, où il était assis: il se rendit bien compte de l'endroit où il
se trouvait; mais il ne s'expliquait pas encore comment, à cette heure
avancée de la nuit, il avait pu s'introduire dans la cathédrale, où il
se voyait enfermé avec la certitude d'y rester jusqu'au jour.
Tandis qu'il contemplait, avec une muette émotion, l'imposant aspect de
cet immense édifice plein d'ombre et de silence, où les souvenirs de six
siècles planaient au-dessus de la poussière de tant de morts couchés
dans leurs tombeaux, il fut frappé de stupeur, à certain bruissement
vague, qui se fit, tout à coup, au fond de la nef: c'étaient les éclats
d'une vitre qui se brisait. Il écouta, en retenant son haleine. A ce
bruit du verre tombant de haut sur les dalles d'une chapelle latérale,
succédèrent d'autres bruits qui annonçaient que quelqu'un était entré
dans l'église. On marchait, on avançait vers lui: l'enfant attendit et
ne bougea pas. Tout autre que Jean de Launoy serait mort de peur, en
s'imaginant qu'un fantôme était sorti des sépultures, ou bien que des
démons s'emparaient de la maison du Seigneur; mais Jean de Launoy
n'était pas superstitieux le moins du monde, et il n'attribua point à
un étrange changement dans l'ordre des lois de la nature ces bruits
inquiétants, dont la cause lui était encore inconnue, et qui prenaient
un caractère redoutable, dans cette sombre solitude de pierre.
Jean se préparait donc à bien voir et à bien entendre, sans mêler le
ciel ni l'enfer à ce qu'il verrait et entendrait. Il vit un homme seul,
qui venait droit à l'autel de la Vierge; ce n'était pas, à coup sûr,
pour y prier. Cet homme approchait lentement, avec précaution, comme
prêt à faire retraite dès le moindre indice de danger. Les ténèbres du
lieu ne permettaient pas de juger, à sa figure et à son extérieur,
quel pouvait être le motif de sa présence nocturne dans l'église; mais
l'enfant n'eut plus de doute à cet égard, lorsqu'il remarqua que cet
audacieux voleur s'adressait à la grande statue d'argent de la Vierge,
qu'il avait déjà descendue de l'autel et qu'il s'apprêtait à prendre
dans ses bras pour l'enlever.
[Illustration: Grâce, mon Dieu!]
A l'aspect de ce sacrilège, Jean de Launoy fut ému d'une pieuse
indignation, qui lui arracha un cri. Le voleur se crut découvert et
tira de sa poche un couteau, dont la lueur menaçante inspira aussitôt à
l'enfant une ruse ingénieuse.
--Misérable! cria-t-il d'une voix claire et vibrante, à laquelle l'écho
des souterrains prêta un accent solennel: qu'es-tu venu faire ici?
--Grâce, mon Dieu! répondit cet homme épouvanté, en se jetant à genoux
la face contre terre; ayez pitié de moi, sainte Vierge Marie!
--Oses-tu bien, sacrilège, porter la main sur cette image bénite!
continua du même ton Jean de Launoy, qui se divertissait de la frayeur
du larron.
--Ah! madame la sainte Vierge, murmurait le voleur, tremblant de tous
ses membres, pardonnez-moi! Je suis un pauvre homme que le diable a
tenté.
--Va-t'en, coquin! reprit l'enfant, qui riait sous cape. Je t'ordonne de
dire cinq cents _Pater_, et cinq cents _Ave_, pour faire pénitence de ta
mauvaise action.
--Madame la sainte Vierge, demanda le Normand, qui s'était ravisé au
moment de partir les mains vides, tenez-vous donc beaucoup à votre
image?
--Comment, scélérat! Une belle statue d'argent, que m'a dédiée le roi
Louis XI, pour me remercier de l'assistance que je lui ai prêtée dans sa
maladie!
--Sans doute, l'image est fort belle, repartit le voleur en la caressant
de nouveau; mais, si elle était de bois, ne serait-ce pas pour vous la
même chose?
--Infâme sacrilège, ne touche pas davantage à mon effigie, que profanent
tes mains criminelles! s'écria Jean de Launoy, qui avait deviné le
projet de ce mécréant.
--Vous qui êtes si riche, madame la Vierge, dit le Normand en chargeant
sur ses épaules la statue qu'il voulait emporter, vous pouvez bien faire
ce don à un pauvre diable comme moi?
--Écoute! dit l'enfant, que sa présence d'esprit n'abandonna pas: je
veux bien t'épargner un péché mortel. Laisse là ma statue, et fais un
acte de contrition, pour que le bon Dieu te pardonne; ensuite, en guise
de récompense, je te montrerai un trésor, qui t'empêchera de piller à
l'avenir les richesses de l'Église.
--Un trésor! s'écria le crédule et avide Bas-Normand. Je ferai
volontiers un acte de contrition, voire même deux, s'il vous plaît, et
quand j'aurai de quoi vivre, par votre grâce, Madame la sainte Vierge,
je deviendrai un honnête homme.
--Fais donc ce que je t'ordonne! dit Jean de Launoy. Il y a, derrière
le tombeau du cardinal-évêque Gilles Deschamps, une porte fermée d'un
simple verrou: ouvre-la!
--Mais le trésor? objecta le voleur, qui avait peine à renoncer au butin
qu'il voulait emporter, pour un autre qu'il ne tenait pas encore.
--Ouvre cette porte! répliqua Jean de Launoy avec autorité; descends
vingt marches, et va toujours en avant, à tâtons, jusqu'à ce que je
t'avertisse d'arrêter...
--Mais le trésor? disait à voix basse le voleur, qui avait suivi les
instructions de la voix mystérieuse et qui se trouvait déjà dans un
souterrain profond. O bonne sainte Vierge, je vois là briller quelque
chose! s'écria le malfaiteur, au fond de ce labyrinthe ténébreux où il
s'était imprudemment engagé. Est-ce le trésor?
--Oui, tu peux le prendre.
A ces mots, le bruit d'un corps tombant dans l'eau apprit à Jean de
Launoy que sa supercherie avait réussi.
Le voleur s'était précipité lui-même dans une citerne, ancienne piscine
destinée à laver les linges imprégnés des saintes huiles. Dans ce puits,
alimenté par les eaux du ciel qu'il recevait par une ouverture de la
voûte, un rayon de la lune fit l'erreur du larron, qui s'imagina voir
briller l'or à ses pieds et qui s'élança pour s'en saisir. En même
temps, Jean de Launoy se suspendit à la corde d'une petite cloche qu'il
parvint à mettre en branle. Le guetteur des tours acheva de donner
l'alarme. Le voleur s'était noyé.
Nicolas de Briroy, alors évêque de Coutances, manda l'enfant qui avait
sauvé la Notre-Dame d'argent de la cathédrale et lui fit raconter cette
aventure, dans laquelle il avait montré un courage et une adresse si
extraordinaires. Le prélat ne douta pas que cet enfant ne fût prédestiné
à de grandes choses. En conséquence, il le fit élever, aux frais de
l'évêché, dans le collège de la ville.
Jean de Launoy devint plus tard un savant docteur de Sorbonne, et se
servit de son érudition critique contre certaines mauvaises légendes
du Martyrologe, ce qui lui valut le plaisant surnom de _Dénicheur de
saints_.